‹ Le Duc de Lauzun (général Biron) 1791-1792Chapitre 33 sur 62 · La mort de l'Empereur Léopold II (1"' mars · texte numérisé non relu

La mort de l'Empereur Léopold II (1"' mars

l'avoue, voir rejeter encore sans de violents soupçons sur la bonne foi de ceux qui s'y opposeraient. Le premier est votre retour en Angleterre avec des ouvertures un peu plus positives appuyées d'une escadre de vingt vaisseaux prêts à faire voile pour l'Inde. Si tout le monde le croit impossible, je me charge de trouver des officiers, de l'armer, de l'équiper, et je réponds qu'elle sera subordonnée ; chaque jour d'expérience me prouve qu'il a fallu se donner presque autant de peine pour établir l'indiscipline que pour rétablir la discipline. Avec une telle escadre derrière votre négociation et ce que vous avez de talents, il vous sera facile de faire entendre à l'Angleterre que vous la rendrez un peu responsable des démarches que pourront faire ceux de ses alliés sur qui son influence est connue.

Le second moyen plus facile et au moins aussi sûr est de réduire à une excellente défensive l'armée de M. Luckner et celle de M, de Lafayette et de reverser sur celle du Nord tout ce que l'on en pourra tirer de troupes, et surtout de cavalerie, et de commencer dès ce moment un cantonnement de soixante mille hommes jusqu'à ce que l'on puisse camper, sur notre extrême frontière. Nous serions alors en mesure de déclarer au roi de Hongrie que nous désirons maintenir la paix, mais qu'à sa première réponse ambiguë ou à la première marche de ses troupes qui pourrait nous inquiéter, nous entrerons sur le champ en Brabant. Si ses dispositions pour nous sont mau-

vaises, cctto mesure me paraît indispensable et si elles sont bonnes, elles lui fourniront une réponse convenable aux sollicitations qui lui seront faites de se déclarer contre la France; mais il n'y a pas un moment à perdre, car quel que soit son caractère, on le rendra forcément notre ennemi si nous laissons impunément des troupes étrangères s'approcher de nous. On s'occupe encore beaucoup en Europe d'un congrès relatif à nos affaires, et je crois que l'on s'en occupe au moins autant en France. Je crois M. de Luckner et j\I. de Lafayette trop bons citoyens pour résister sans des raisons irréplicables à la proposition de renforcer l'armée que les circonstances semblent devoir rendre la plus active. Nous ne sommes pas très tranquilles dans ce moment; on cherche presque partout à embaucher nos soldats, et des officiers en sont accusés dans plusieurs garnisons. Nous avons à Guise un régiment de cavalerie en insurrection d'après ces inquiétudes ; on cherche aussi à fomenter des troubles pour les grains. On a voulu hier mettre nos pauvres en insurrection parce que la municipalité n'avait pas pu changer leurs billets de confiance contre des sous, et comme ils sont huit ou dix mille, cela a donné quelques moments d'inquiétude ; avec quelques précautions cela n'est pas dangereux. Le résultat de tout ceci est que je ne puis quitter Valenciennes quarante-huit heures dans ce moment sans un véritable danger de troubles intérieurs.

Nous avons dit, au début de cette étude, que le carnet de correspondance de Lauzun pouvait être utilement divisé en deux parties principales dont la première allait du 9 décembre 1791 au 28 mai 1792. Cette première partie, la plus importante par le nombre et l'intérêt des correspondances comme on l'a vu déjà, peut à son tour se scinder en deux subdivisions et nous fixerons à la dernière lettre qu'on vient de lire, le terme de la première.

Dans la seconde nous voyons apparaître, dès le début, un nouveau correspondant, un correspondant de marque, Dumouriez, et nous assistons à une nouvelle évolution de Lauzun; nous le voyons se rapprocher de plus en plus de la Gironde, espérant obtenir par son influence la situation en vue dont il se croit de plus en plus digne.

Au commencement de mars — nous l'avons rappelé un peu plus haut — les Feuillants ont été définitivement évincés du pouvoir, le ministère Bertrand de Molleville s'est retiré et a laissé la place aux représentants d'idées politiques plus avancées. C'est une étape nouvelle de la Révolution, une étape vers le renversement définitif de la monarchie et son remplacement par un gouvernement d'essence entièrement populaire.

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Dumouricz jusque-là ogeiiL très subalterne, employé jadis dans le secret du J^oi, investi de missions de seconde main, arrive d'un saut à la première place, porté par la Gironde qui voulait à tout prix la guerre, et qui voyait en lui à la lois l'homme qui était prêt à la déclarer et le général qui la conduirait avec succès. Lauzun mêlé à toutes les intrigues de chancellerie qui avaient constitué en grande partie notre diplomatie depuis cinquante ans, avait eu à différentes reprises des rapports avec Dumouriez, et dès qu'il le vit aux affaires, il essaya de mettre la main sur lui comme il avait tenté de la mettre sur Narbonne.

Narbonne, il faut le dire à sa louange, avait résisté aux sollicitations de Lauzun et tout en le comblant des démonstrations d'une vive amitié, l'avait tenu à distance, ne s'entremettant dans aucun des nombreux projets dont son ami lui soumettait le plan.

AvecDumouriez, Lauzun espéra être plus heureux. Dumouriez, bien que né à Cambrai, était d'origine provençale et s'il avait les grandes qualités du méridional, il en montrait aussi tous les défauts. Une certaine naïveté jointe à une dose au moins égale de dissimulation et d'astuce, un penchant à prendre ses désirs pour la

réalité, une grande confiance en lui-même, beaucoup d'initiative, d'imagination, de séduction, de l'ambition, une conscience très large, peu de retenue, peu de cette réserve qui n'est pas toujours de la défiance de soi-même, peu de modestie, constituaient les éléments les plus saillants de son caractère. Lauzun, qui le connaissait bien, jugea du premier coup qu'il y avait dans le nouveau ministre des Affaires étrangères précisément les qualités et les défauts dont il avait besoin, lui, pour arriver ; il s'empressa donc de tâter le terrain. La Gironde au pouvoir c'était l'ouverture des hostilités à bref délai ; il n'y avait, par conséquent, pas un moment à perdre pour faire agréer des projets qui tiraient leur principale importance de l'éventualité de la guerre et que seule une rupture avec l'Autriche rendait intéressants.

D'après le plan de campagne qui avait été élaboré à Paris par Rochambeau, Lafayette et Lucker en janvier et février, les trois armées dont nous avons parlé devaient en principe se tenir sur la défensive.

Au moment où Dumouriez arriva aux affaires,, ce plan fut modifié — d'après les idées personnelles de ce ministre — et une offensive éventuelle à travers le pays de Liège fut décidée pour l'armée de Lafayette.

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Dumouricz, lors de sa mission eu Belgique au moment du soulèvement de 1790, avait compris combien la révolution belge était un appoint en faveur de la notre, encore qu'elle s'inspirât des principes diamétralement opposés. Cependant il avait jugé également que les chefs du mouvement du Brabant n'étaient point de taille à le faire aboutir, et que s'il avait quelque chance de succès, c'était seulement dans le pays de Liège. Dumouriez, ministre, se rappela cette appréciation de Dumouriez agent secret, et c'est en conformité d'un tel jugement qu'il apporta au plan de Rochambeau la modification dont nous venons de parler.

x\ssurément dans la situation où nous nous trouvions, avec les soldats novices, inexpérimentés, impressionnables qui composaient nos -armées, ce plan, défensif au fond, et oii l'offensive éventuelle demeurait prévue par une seule armée, ce plan était rationnel.

Cependant pour beaucoup de motifs il ne pouvait convenir à Lauzun. La première raison de cette défaveur était le rang prépondérant qu'il attribuait à Lafayette, à Lafayette que, Lauzun avait vu en Amérique jouer déjà le premier rôle, et dont il jalousait à la fois l'élévation rapide et la popularité.

En dépit de ses idées soi-disant libérales, Lauzun trouvait blessant, inconvenant, insupportable que « M. Motier (1) un petit gentilhomme, tout au plus noble », plus jeune que lui de dix ans (2), commandât en chef une armée, fût en passe, au premier succès, d'obtenir le bâton, quand lui, Biron, duc à brevet, fils ou neveu de deux maréchaux de France végétait encore dans le grade subalterne de maréchal de camp (3).

Une autre raison, qui découlait de la première, était que si les opérations dans lesquelles un général avait le plus de chances de se distinguer étaient attribuées à l'armée du Centre, elles ne l'étaient nécessairement pas à l'armée du Nord, à laquelle appartenait Biron. Or Biron tenait absolument à être en vue et non seulement il voulait être en vue, mais il désirait que personne n'y fût mieux que lui ni même avec lui. Il fallait donc, pour arriver à ce but, modifier nécessairement le plan d'opérations que ce changement dans la conception stratégique précédemment adoptée fût logique, qu'elle répondît aux nécessités de la défense, aux dangers

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