LE GENERAL D U M 0 U R I E Z
DUMOURIEZ A M. I)K lURON 235
N» 82. — DUMOURIEZ A M. DE BiRON.
Paris, le 13 Avril.
Je VOUS envoie mon ami, M. le Vasseur, mon aide de camp, pour servir avec vous ; c'est un homme iidèle et sûr que vous pourrez m'envoyer en courrier si vous avez quelque chose de très important, mais ce n'est pas un homme d'esprit, aussi vous en jugerez vous-même; ainsi ne vous en méfiez pas comme d'un homme à parti. Ces manières ministérielles de l'ancien temps ne sont pas de mon genre ; à cet égard, je ne ruinerai pas la nation en dépenses secrètes.
Le prince de Hesse (1) va joindre votre armée sou& peu de jours ; vous connaissez son activité pour travailler en révolution ; il prétend avoir du crédit dans les Pays-Bas, vous verrez quel parti M. le Maréchal et vous pourrez en tirer. Puisque les troupes autrichiennes débauchent vos sous-officiers et ne vous rendent pas vos déserteurs, commencez plus tôt que plus
I tard à les faire travailler, et tâchez de nous envoyer à Paris deshulans et des Hongrois que nous puissions
< carrosser et promener comme les soldats de Chateauvieux ; le plus tôt sera le mieux. Il faut commencer
1. C'est le prince dévoyé qui joua un rôle si bizarre dans- 1 notre révolution.
à frapper les généraux de terreur en soufflant l'esprit de désertion.
Le Maréchal va vous joindre et il sera arrivé avant Le Vasseur qui va sur ses chevaux. Vous allez rassembler vos troupes du 25 au l®"" mai sur trois points : le camp de Maubeuge de cinq à six mille hommes ; le camp de Valenciennes de dix-huit à vingt et un petit camp sous Dunkerque de trois à quatre. Ces camps sont d'instruction et il faut surtout le publier si nous sommes obligés de faire la guerre, ce qui sera décidé du 15 au 20. Le point de réunion des deux camps de Maubeuge et de Valenciennes sera i sur Mons et M. de Grave fera renforcer de quelques bataillons celui de Dunkerque qui pourra prendre une position plus centrale, ou sur le territoire des Pays-Bas ou sur le nôtre.
Je crois toujours le Maréchal très opposé au plan d'offensive ; quand il aura les ordres, vous vous chargerez de le convertir. Je n'ai pas besoin de vous recommander la plus souveraine discrétion, sur tout i ce que je vous écrirai ; le succès de vos opérations ^ en dépend ; en attendant, plus de ménagements sur l'embauchage et mandez-moi s'il vous faut de l'arr gent pour y réussir, et quel est votre plan à cet égard. Surtout envoyez-nous les déserteurs à Paris tout habillés, armés, montés surtout. S'ils peuvent être un peu nombreux, adressez-les de club en club; mandez au jeune Rochambeau d'en faire autant ; il faut qu'on les voie à Paris, qu'on les y fête, et que
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tous les papiers publics en retentissent. Vous m'avez mandé dans une de vos lettres que vous ôtes en mesure à cet égard. Placez le prince de Hesse dans quelque point où il puisse rendre le même service, employez-le comme le Roi Agraman emploie le Roi Brunel dans l'Arioste.
Adieu, mon digne ami, on cabale beaucoup contre nous. Je vous embrasse et vous aime de tout mon cœur.
Signé : Dumouriez.
N° 83. — BmoN a M. Dumouriez.
A Valcnciennes, le 19 Avril 1792.
Je crois, mon ami, devoir vous dire sans perdre de temps, que M. de Commeyras, avocat, homme de beaucoup d'esprit et bon jacobin, arrive chez moi d'un voyage qu'il a fait en Hollande et dans les Pays- Bas pour des affaires particulières, et me donne les détails suivants.
M. Lombard, négociant instruit et quelques autres patriotes d'Anvers, l'ont assuré que les habitants et les soldats de la garnison sont généralement très en faveur de la Révolution française ; on vide, on répare la citadelle d'Anvers, on en fait l'inventaire, on met les casemates en état d'être occupées et on
dit que les Prussiens au nombre de dix-huit mille viendront y tenir garnison ainsi que dans quelques- ■autres places, et que, dès qu'ils seront arrivés, on fera filer les troupes autrichiennes sur les frontières où on va faire un rassemblement. On s'attend à une très grande commotion, et à la plus grande insurrection dès qu'il paraîtra un corps de troupes fran.- <}aises sur les terres autrichiennes. M. de Commeyras croit être sûr que le lieutenant-général Beaulieu, €ommandant à Mons, est fort inquiet des intentions de ses troupes, et a demandé avec instance le régiment de Bender sur lequel il compte davantage.
Le Vasseur est arrivé ce matin, je crois que nous nous conviendrons beaucoup. Je ne crains assurément pas d'être espionné par vous, et d'ailleurs, j'ai tout à y gagner.
Nous avons reçu aujourd'hui ordre de faire nos équipages et d'être prêts à camper dans les premiers jours de mai ; mais les fonds ne sont pas encore faits chez le payeur pour payer les gratifications aux officiers; tâchez que cela ne se retarde pas davantage car cela fait déjà un très mauvais effet ; tâchez aussi de presser et d'animer M. de Grave, et de faire qu'il s'occupe des grandes affaires avant les petites.
Je m'arrangerai parfaitement bien du prince de Hesse et je tâcherai qu'il ne fasse pas une peur épouvantable au maréchal.
Comptez sur ma plus invariable discrétion.
RUELLE A M. DE HIKON 239
Je VOUS envoie à tout hasard l'extrait d'une lettre de M. Ruelle, secrétaire de légation à Bruxelles. Je vous aime et vous embrasse de tout mon cœur.
Signé : Biron.
N« 84. — Ruelle a M. de Biron.
A Bruxelles, le 19 Avril 1792.
Pour répondre à vos désirs avec tout l'empressement que m'inspire le zèle dont je suis aussi animé pour notre commune patrie, j'ai l'honneur de vous informer que tout prend ici un aspect plus guerrier que de coutume ; ci-devant, c'était la nuit qu'on faisait marcher les troupes et transporter les munitions de guerre, mais aujourd'hui en plein midi, il a passé par Bruxelles 21 pièces de grosse artillerie à compte de 40 qui sont destinées pour la ville de Mons ; on a aussi marqué des logements pour des troupes tant dans le bas de la ville de Bruxelles que dans les villages voisins de la route de Mons ; mais quant aux troupes qu'on paraît attendre, ce n'est réellement qu'une simagrée du gouvernement qui fait courir depuis quelque temps le bruit qu'il doit i arriver dix mille Prussiens afin d'en imposer aux T bourgeois qui seraient tentés de refuser les subsides ] que les deux premiers ordres des États de Brabant
sont disposés à accorder et par rapport auxquels ils se sont déjà assemblés hier et aujourd'hui.
Le secrétaire de la légation, Signé : Ruelle.
]\o 85^ BiRON A M. DE ROCHAMBEAU FILS
(Pour vous seul)
A Valenciennes, le 20 Avril 1792.
J'ai retenu votre ordonnance jusqu'à ce matin, mon cher Rochambeau, dans l'espoir d'avoir des nouvelles intéressantes à vous donner. Mes nouvelles particulières de Bruxelles disent que l'on y a très grande peur. On fait passer à Mons quarante pièces de gros canons dont vingt et une doivent être arrivées hier, ou arriver dans la journée d'aujourd'hui. Il paraît certain que le général Beaulieu est fort inquiet de sa garnison et qu'il a demandé le régiment de Bender sur lequel il semble compter plus que sur les autres, mais il lui a été refusé. On regarde une insurrection dans cette garnison comme prochaine et probablement fort considérable; n'épargnez ni soins ni argent pour avoir des éclaircissements positifs. On dit que cette inquiétude va presser un assez gros rassemblement près de Mons; vous verrez, et je parierais bien qu'ils seront campés
HlliOX A M. DE HOCIIAMHEAU FILS 241
avant nous. Quelqu'un que vous aimez et qui arrive d'Anvers, Commeyras, par exemple, m'assure qu'il a causé avec beaucoup de gens raisonnables qui lui ont confirmé qu'à la moindre étincelle, à la première apparition d'un corps de troupes françaises, il y aurait dans les habitants et dans les troupes une grande explosion en notre faveur. En attendant, on répare, on nettoie la citadelle d'Anvers, on met les casemates en état d'être occupées et on annonce dix. huit mille Prussiens qui doivent tenir garnison dans cette place et dans quelques autres. Ruelle, secrétaire de légation à Bruxelles, me mande que c'est le gouvernement autrichien qui fait courir ce bruit et qu'il est sans fondement. Je n'en suis pas aussi convaincu^ et je crois qu'au moins, il en a été question.
Redoublez de moyens et d'argent s'il le faut pour avoir le plus promptement possible ce dont nous sommes convenus l'autre soir, on y met chaque jour plus de prix.
Vous aurez un camp de cinq à six mille hommes à Maubeuge ; je ferai tout ce que je pourrai pour que vous n'ayez pas de lieutenant-général. Si je ne puis y parvenir, dites-moi qui vous désireriez et à qui •vous répugneriez ; je crois que j'aurai assez d'influence sur le choix.
Signé : Biron,
P-S. — La guerre doit avoir été décidée hier, îce n'est ma foi plus la peine de réclamer vos che-
vaux volés, il en faut prendre d'autres. De même pour les plaintes de la municipalité de Solre-le-Château, je vous autorise à faire donner des armes à votre bataillon de volontaires nationaux.
Lieutenant-général : Biron.
N" 86. DUMOURIEZ A M. DE BlRON.
Paris, le 18 Avril 1792.
Nous nous occupons très fortement, mon cher Biron, de faire payer l'armée en argent. La demande du soldat à cet égard est très juste, et nous tenonsde fréquents conseils pour parvenir aux moyens de leur ôter tout sujet de mécontentement légitime. Je ne doute pas qu'on ne le travaille de toutes les j manières, mais vous allez être soutenu dans vos j efforts pour le contenir par les grands événements qui vont arriver. C'est demain que la question de la paix ou de la guerre va être décidée dans l'Assemblée nationale; vraisemblablement, le dernier parti l'emportera, sinon il faudrait tous partir pour l'Amérique. Vous jugez, mon ami, que c'est notre chère alliée, l'Autriche toute seule que nous déclarons notre ennemie, ayant soin de la séparer des autres puissances qui forment ce qu'on appelle le couvert, c'est-à-dire une ligne infernale contre nous. Cette
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nouvelle, qui se répandra officiellement vendredi ou samedi, va monter toutes les têtes des Français et tourner en franche énergie tout ce qui n'est actuellement qu'une agitation tumultueuse; je m'en rapporte à vous pour pousser l'embauchage et je vais mettre pour commencer douze mille livres à votre disposition; vous les toucherez ces jours-ci, je m'en rapporte à vous sur la manière de vous en servir.
J'espère que cette nouvelle agitera les Belges et je vous engage à vous tenir prêt à les soutenir en cas d'insurrection. S'il se passe quelque chose dans Mons, arrangez-vous pour y marcher tout de suite ; faites veiller de même surTournay,où nous avons une intelligence. On a cherché à me faire entendre que les garnisons de ces deux places ne sont pas sûres ; nous allons le savoir positivement. Pour une expédition de ce genre, vous n'auriez besoin ni de tentes, ni de chevaux de peloton (1), et vous n'attendriez pas que vous en fussiez pourvu, ne devant regarder ce coup de main que comme un changement de garnison ; ainsi ce ne serait pas le cas de temporiser sous prétexte que tout vous manque pour entrer en campagne, d'autant plus qu'il serait aussi aisé de vous envoyer vos équipages à Tournay ou à Mons que de les faire arriver à Valenciennes ou à Lille. Je n'ai j'pas le temps, mon cher Biron, de vous en dire
1. Chevaux de bût destinés, à cette époque, à porter les tentes et le matériel des troupes.
davantage. Je vous embrasse ; vous aurez aprèsdemain des nouvelles décisives.
Signé : Dumouriez .
N^87. — BmoN a M. Dumouriiez.
A Valenciennes, le 20 Avril 1792.
Je viens, mon ami, de recevoir votre lettre d'avanthier et j'apprends avec une véritable satisfaction que vous vous occupez des moyens de payer l'armée en argent et d'ôter au soldat tout sujet de mécontentement légitime; si vous y parvenez comme je l'espère, vous aurez arraché aux ennemis de la chose publique les armes sur lesquelles ils comptaient le plus : l'espoir d'égarer le soldat dégoûté. Il serait bien à désirer que vous pussiez étendre ce paiement en , argent aux sous-officiers devenus officiers qui manquent de tout, n'ont aucune espèce de ressource, et. sont beaucoup plus à plaindre que les soldats; je ne prévois pas, je vous jure, dans la cavalerie surtout, comment ces malheureux pourront se mettre en état d'entrer en campagne. J'attends avec la plus grande impatience des nouvelles de la grande question sur laquelle l'Assemblée nationale a dû prononcer hier. J'ai eu des nouvelles de Mons et de Tournay; la fermentation y est grande, mais concentrée ; la disci-
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pline csl toujours sévère et la surveillance très active. On ne dissimule pas le désir de déserter ; le grand nombre surmonterait les obstacles, mais tous demandent ce qu'ils deviendront ensuite et s'il y a des corps destinés à recevoir les déserteurs ; j'ai fait répondre que j'avais l'ordre de les former. Ne perdez donc pas un instant pour m'autoriser à montrer quatre ou cinq de ces cadres, de là dépend tout le succès de notre opération, et ce succès peut aller bien loin. Je serai par les mômes moyens informé jour par jour de l'étal des choses et des esprits à Mons et à Tournay. J'userai le plus économiquement que je pourrai des fonds que vous ferez remettre entre mes mains.
Je pense assurément comme vous, mon ami, qu'il faut soutenir les Belges en cas d'insurrection et que l'on n'a pas besoin de bagages pour cette expédition d'où peut dépendre le succès de la campagne et même de la guerre, par l'incalculable influence de l'opinion. Mais je vous prie de considérer que je ne commande pas l'armée, pas même une division, que j'ai dans l'armée du Nord trois lieutenants-généraux plus anciens que moi, M. d'Aumont, M. d'Elbhecq, et M. de Grillon, que d'ailleurs, nous atten-
i dons M. de Rochambeau aujourd'hui ou demain, et que quand son retour se différerait encore, je ne pourrais prendre sur moi une telle expédition sans y être autorisé par le Général qui commandera l'ar-
i mée en son absence, ou par le Ministre. Si le Mare-
chai vient, je le presserai vivement d'après ce que les circonstances el nos informations indiqueront, mais j'ai bien peur de ne pas réussir à le déterminer.
Signé : Biron.
N° 88. — La Gravière a M. de Biron.
Bruxelles, le 19 Avril 1792.
Mon Général,
Le dénouement auquel vous vous attendiez avec tout le monde est toujours retardé par quelque accident à la fin; il faut bien qu'il arrive. On continue à faire courir le bruit de nos prochaines invasions, s presque toutes les troupes de Flandre ont fait un ' mouvement sur nos frontières pour renforcer le cordon, on dit que c'est parce qu'on est menacé du côté de Menin ou de Tournay. En même temps on annonce l'arrivée des troupes prussiennes qui ne se sont pas encore mises en marche, et, la gazette du gouvernement, que les villes de Matines et Louvain doivent se préparer à recevoir douze mille hommes qui doivent arriver; mais on n'ajoute pas d'où. Personne n'a rien à gagner à la guerre, elle coûte cher et les finances de tous ceux qui en menacent sont épuisées ; mais l'humeur du vieux ministre Kaunitz et l'impétuosité d'un jeune monarque élevé en sol-
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liât et entouré de militaires peuvent prévaloir sur les raisons d'État. Vous en saurez davantage, mon Général, avant que vous parvienne la lettre que j'ai l'honneur de vous écrire ; excusez mon bavardage, je vous supplie d'agréer l'hommage de mon respectueux attachement.
Signé : la Gravière.
P.-S. — Je n'ai encore aucune réponse sur nos déserteurs, mais les ordres ont été envoyés. Les affaires de détail très multipliées dont je suis chargé ici vont leur train. Mon zèle ne se ralentit pas un moment et je reste encore dans l'incertitude la plus pénible sur mon sort.
No 89.— BiRONA M. DUMOURIEZ.
A Valenciennes, le 25 Avril.
J'ai reçu vos ordres avant-hier au soir, mon ami, par le brave et intelligent Maret. Le Maréchal m'a •envoyé chercher sur-le-champ et je l'ai trouvé con- •vaincu qu'on lui avait caché cette disposition, que j'étais dans le secret et qu'elle était le résultat d'une petite intrigue à la tête de laquelle j'étais. Vous pouvez juger d'après cela que je n'ai pas été bien reçu. 11 m'a dit très sèchement qu'il ne pouvait pas approuver une mesure à laquelle il s'était toujours
Opposé, mais que cela ne l'empêcherait pas de concourir de tout son pouvoir à son succès, et qu'il me donnerait tous les moyens qui dépendraient de lui, ce qu'il fait en effet, car il s'en occupe beaucoup et avec une grande activité, eu conservant un peu d'humeur contre moi. Tout sera prêt le 27 au soir et ne peut l'être auparavant ; nous n'emporterons ni tentes, ni effets de campement, nous bivouaquerons et nos équipages nous joindront si nous avons quelque succès. Je serai le 28 à Quiévrain et le 29 au point du jour, devant Mons.
Mercredi 25, 6 heures du soir.
M. le Maréchal vient de recevoir des nouvelles de Tournay d'après lesquelles il envoie un officier en courrier. J'en att-ends ce soir de Mons. 11 paraît certain que les Autrichiens font marcher sur les frontières le plus de troupes qu'ils peuvent.
Destinez donc une escadre convenable à veiller sur Ostende, car il est très probable que l'on y verra bientôt une flotte russe avec des troupes de débarquement, et on peut avoir là un succès important.
M. d'Orléans me mande qu'il est parfaitement content de vous, il est digne de votre énergique loyauté de ne pas le laisser dans l'inaction et de nous prouver ainsi qu'un patriotisme invariable n'est plus un titre d'exclusion.
Signé : Biron.
Au moment où Biron nnnonçait à Dumouriez l'arrivée de Marct au quartier général à Valenciennes nous étions depuis cinq jours en état d'hostilité avec l'Autriche, puisque à la date du 20 avril l'Assemblée législative avait à l'unanimité, ou peu s'en faut, déclaré la guerre au « Roi de Bohême et de Hongrie. »
Rochambeau qui avait quitté Paris à la date du 21 s'apprêtait à suivre le plan d'opérations jadis arrêté avec Lafayette etDumouriez, quand l'arrivée de Maret portant des instructions nouvelles vint lui démontrer la façon sournoise dont il avait été joué. Le maréchal comprit immédiatement d'où venait le coup, il s'en montra fort irrité et fit entendre à Lauzun les paroles sévères qu'on a pu lire dans la lettre précédente. Cependant, tout froissé qu'il demeurât, il s'apprêta, en soldat obéissant et discipliné, à exécuter les nouveaux ordres du Roi et il le fit avec la loyauté, avec l'honnêteté qui formaient le fond de son caractère.
Les instructions du 22 avril modifiaient radicalement le plan primitif. D'après cette dernière conception, l'armée de Lafayette devait être, comme on l'a dit, la première à se mettre en mouvement ; au contraire, aux termes de la combinaison nouvelle, les troupes de l'armée
250 correspondajnce du duc de lauzun
du Centre ne devaient agir qu'après celles de l'armée du Nord et celles-ci appelées à prendre immédiatement l'offensive, recevaient l'ordre d'attaquer les Autrichiens en trois points différents avec trois détachements séparés dont le principal commandé par Biron devait se diriger sur Mons. Les deux autres attaques partant de Lille et de Dunkerque étaient seulement organisées pour tromper l'ennemi et le laisser incertain sur le point le plus gravement et le plus cer^ tainement menacé.
L'examen détaillé des instructions remises par Maret à Rochambeau se résumait en trois para- :graphes principaux :
1" Former avec toutes les troupes les plus voisines de Valenciennes, une masse de 20.000 à 25.000 hommes, qu'on lancerait sur Mons — {Biron, destiné à commander ce détachement recevait un pli cacheté, qui contenait des instructions spéciales et personnelles).
2° Diriger de Lille sur Tournai 3.000 à 4.000 hommes sous le commandement d'un maréchal de camp.
o"" Exécuter avec 1.500 chevaux une pointe de Dunkerque sur Furnes.
Il était recommandé aux commandants des colonnes de Dunkerque et de Lille de se borner
à une simple démonstration et de ne s'engager <iu'aiilant qu'elles ne trouveraient devant elles que des forces notoirement inférieures.
L'ouverture des hostilitésétait fixée au 2S avril.
Rien n'était prêt pour entamer à si bref délai les opérations; toutefois, comme les ordres étaient péremptoires, Rochambeau fit l'impossible pour les exécuter et il parvint effectivement à mettre sur pied au jour dit les trois détachements qu'on lui donnait l'ordre de constituer, accordant à d'autres la gloire de les mener à l'ennemi.
En conséquence de ces préparatifs, le général de Carie occupa le 28 et pendant quelques heures la ville de Furnes, où il ne trouva pas un soldat autrichien ; de même le général Théobald Dillon marcha à la même date de Lille sur Tournai, rencontra un peu à l'est de Baisieux quelques troupes ennemies, qu'il ne crut pas devoir attaquer, battit aussitôt en retraite, en une retraite qui se changea instantanément en déroute^ et, enveloppé lamentablement dans la débâcle, maltraité par ses soldats, fut lâchement massacré au moment où il rentrait dans Lille.
Le même jour où avec des succès divers, les colonnes de Dunkerque et de Lille pénétraient sur le territoire autrichien, Biron ayant à ses côtés Rochambeau qui l'accompagna jusqu'à la
frontière, arrivait à Quiévrechain, entrait là sur le territoire ennemi et le 29 tirait en face de Mons le premier coup de canon de cette guerre qui allait durer vingt années.
Dès le début de son commandement il étonna les officiers de son état- major par l'ignorance 011 il apparut des premières notions du métier. « Le général Biron, a écrit un témoin oculaire, ne songeait même pas au mot d'ordre ni à aucune disposition pour la marche du lendemain. Il se contentait de se promener dans le camp à cheval, et d'inviter le soldat à honorer le nom français par leur courage ; on eût dit que tout autre moyen, toutes précautions étaient inutiles ou ignorées. Un des adjudants-généraux en fît l'observation ; il courut réveiller Tattention du général sur ces objets importants. La matière lui parut presque neuve tant l'art militaire est éloigné de celui du courtisan (1). »
On tirailla toute la journée du 29 sans résultats, et le soir, les troupes campèrent sur leurs positions n'ayant trouvé devant elles que des forces insignifiantes qu'avec plus d'audace chez
1. Archives historiques de la Gzzerre. 1712. Relation de Foissac-Latour colonel, adjudant-général.
CORHESPONDANCK DU DUC DE LAUZUN 25o
le Commandant en chef, il eût été facile d'écraser. Mais il paraissait que ce semblant de résistance avait fait tomber toute Tardeur de Lauzun. Nous avions traversé une dizaine de villages et pas un cri n'avait été poussé en notre faveur ; pas un Belge n'était venu à notre rencontre. Était-ce à cette froideur de gens qui devaient, — avait assuré Biron, — courir en masse se ranger à nos côtés qu'il fallait attribuer le découragement de Lauzun. Était-il possible qu'il eût fini par croire lui-même à la réalité de ce roman de désertion en masse imaginé, forgé par lui de toutes pièces. Il est difficile de le penser. D'autre part, on sait positivement par les rapports de Beaulieu que les Autrichiens n'avaient à Mons que 3.000 à 4.000 hommes au plus.
Dès l'après-midi du 29, cependant, on voit Biron songer à la retraite et il écrit le 29 à 4 heures du soir, à Rochambeau une lettre où cette résolution timorée commença à percer. « Il ne nous est parvenu ni déserteur, ni Brabançon annonce-t-il au Maréchal. Les ennemis paraissent disposés à défendre, avec des forces que l'on peut juger assez considérables, une très bonne position, vis-à-vis et en avant de nous. » Et sur cette lettre, dont l'original existe aux Archives historiques de la guerre, Rochambeau
a écrit cette annotation :« M. de Biron a ajouté verbalement à M. Berthier qu'il allait se retirer sur Quiévrain »
Ainsi Biron est déjà découragé, il renonce à la lutte avant, pour ainsi dire, de commencer. On dirait qu'il a entrepris son expédition, à condition seulement de trouver un ennemi qui se retirera sans combattre. Dès qu'il n'en est pas ainsi, dès que Beaulieu paraît disposé à résister, Biron songe, lui, à la retraite. C'est un matamore ; il n'est hardi qu'avec les timides. Pour un peu il prononcerait ce mot d'une comédie | connue : « Gomment il veut se défendre; — c'est un lâche ! » Toutefois la journée ne s'achève pas sans que se produise un événement qui va singulièrement peser sur ses résolutions déjà bien ébranlées. Dans la nuit, une panique soudainese déclare à l'aile gauche de sa ligne, une panique qui jette éperdument sur la route de Valenciennes les 5« et 6" dragons. Et comme Biron se rend au galop vers le point où s'est produit le tumulte, il est entouré par les fuyards, entraîné dans leur course folle et n'arrive à recouvrer sa liberté que grâce à la lassitude des chevaux et à l'obscurité de la nuit.
Il reprend, dans l'état d'âme qu'on peut concevoir, le chemin du camp. Il y trouve le reste
de SCS Iroupcs qui n'ont ou hcurcusemcnl aucun soupçon de la fuite honteuse de leurs camarades^ Toutefois si la veille déjù, la possibilité d'une marche en avant lui est apparue comme difficile, le spectacle lamentable auquel il vient d'assister l'a trop fortement frappé pour qu'il ne persiste pas dans ses appréciations pessimistes.
Ace moment, et comme il a réuni en un conseil de guerre ses officiers d'état-major, les officiers généraux ou supérieurs qu'il aperçoit à proximité, pour les consulter sur le parti à prendre, en cet instant on lui remet un pli de la part du maréchal de Rochambeau. Il l'ouvre, il le parcourt et, à l'émotion qui contracte soudain sa figure, ses compagnons juge que quelque grave nouvelle lui arrive. Effectivement Lauzun leur communique la dépêche : c'est l'annonce du désastre de Baisieux, de la fin tragique de Dillon. Tous se taisent consternés. Il ne paraît plus à personne qu'un mouvement en avant ait aucune chance de succès ; quant à Biron, il ' est écrasé par la nouvelle. Il se rappelle que ^ cette nuit même, il y a quelques heures, les dragons qui l'ont entraîné un moment dans leur course affolée ont déclaré tout haut qu'ils vouilaient l'emmener à Valenciennes pour « faire jusiticede lui ». Il sait que la folie du sang est une
des plus contagieuses. Assurément il n'est pas un lâche; il est même l'envers d'un lâche; ilestpersonnellement brave, audacieux, téméraire même, il Ta cent fois prouvé; mais la pensée de périr comme Dillon l'anéantit et c'est presque à voix basse qu'il donne l'ordre irrémédiable de la retraite. Il la prescrit cependant, elle s'exécute en bon ordre et vers 9 ou 10 heures du matin, son corps d'armée, ce qui lui reste de son corps d'armée a repris, à Quiévrechain de ce côté-ci de la frontière, le cantonnement qu'il occupait l'avant-veille. Cependant une véritable fatalité s'acharne sur ce malheureux. La panique du 29 lui a enlevé près de deux régiments de cavalerie, à Quiévrechain, en plein jour, un mouvement d'affolement du même genre se produit dans son infanterie, et bientôt, à part deux régiments de cavalerie et un bataillon d'infanterie, toutes ses troupes se précipitent dans un désordre vertigineux sur la route de Valenciennes criant à la trahison. « En un clin d'œil,les chemins et la plaine sont couverts de fusils, de sabres, de sacs, de trains de canon brisés, de chariots versés dans les fossés, d'hommes mourants que la vitesse de la course, la peur, la chaleur de la journée et les marais d^eau fétide où ils
cherchent un remède à leur soif ardente, font expirer (l). »
Il y avait véritablement de quoi perdre la tête. Biron ne la perdit point, il sembla même retrouver dans cette nouvelle disgrâce le calme, tout au moins le sentiment de la situation qui lui avait fait défaut la veille. Il prit le seul parti qu'il convenait de prendre : il forma par le flanc les 500 ou 600 hommes qui lui restaient, se mit à la tête de cette maigre colonne et, escorté de ses officiers d'état-major et de ses aides de camp, il ramena en bon ordre sa troupe à Valenciennes.
Biron a raconté dans un rapport qu'on ne trouvera pas dans son carnet, mais qu'on peut lire aux archives historiques du Ministère de la Guerre (2) qu'en rentrant à Valenciennes, il se rendit à Thôtel de ville « ouvertement, sans essayer de se dérober à la justice du peuple ou du soldat. » Heureusement les habitants de Valenciennes avaient conservé un calme supérieur à celui dont avaient témoigné les Lillois, et grâce à cette sagesse, grâce aussi à la conte-