Le maréchal Luckner, le successeur de Rochambeau
compte exact, i\ quelque prix et sous quelque forme que ce soit; envoyez-nous beaucoup d'infanterie légère et de chasseurs qui tirent bien. Cela seul peut nous donner quelque espoir de succès. Adieu, mon ami, je vous embrasse de tout mon cœur, et je vous contrarie parce que je vous aime plus que mon amour-propre et ma gloire que je puis satisfaire même dans le malheur.
La dernière lettre qu'on vient de lire clôt la première partie — ce que nous avons appelé la première partie — du carnet de correspondance de Lauzun. Bien que le ton que prend Biron dans cette dernière épître soit toujours celui de l'amitié, même de l'intimité, on peut croire que Dumouriez tenait quelque rancune à son « noble et loyal ami » du malheureux succès de l'équipée de Mons, surtout du mauvais tour qu'il lui avait joué à propos de la désertion en masse des Belges et des soldats autrichiens. La vérité eùi qu'on ne trouve plus trace d'aucune lettre de Lauzun à Dumouriez ni de Dumouriez à 1 Lauzun.
Ce dernier, néanmoins, était toujours employé i à Tarmée du Nord à Valenciennes et, grâce à : sa faconde, à son aplomb, au prestige qui demeurait encore attaché à son nom, à son rang social,
il était parvenu à capter l'entière confiance de Luckner le remplaçant de Rochambeau,de Luckner dont le sort était d'ailleurs de se laisser conduire avec une incroyable facilité par tous ses entours. Ce vieux soldat, ce vieux soudard, « demi-abruti, sans esprit, sans caractère, véritable fantôme que purent conduire les premiers marmousets, et qui, à la faveur d'un mauvais langage, du goût du vin, de quelques jurements et d'une certaine intrépidité, acquérait de la popularité dans les armées (1) »^ se montrait spécialement flatté des égards qu'avait pour lui un ancien duc et pair. Grâce à ces adroites flatteries, il lui trouvait « de l'expérience et du caractère ».
Entre temps, l'émigration avait épuisé à peu près les cadres de l'état-major général, les chefs d'armée étaient rares et le ministre se trouvait fort embarrassé de pourvoir au commandement des quatre armées que nous entretenions alors sur nos frontières. C'est ainsi, par exemple, qu'au mois de juin, Luckner qui avait quitté ses fonctions de général en chef de l'armée du fihin au commencement de mai n'était point remplacé
1. Mémoires de M"^^ Roland Ed. Dauban, Paris-Pion, 1864,. p. 365.
encore à Strasbourg. Ce fut, sans doute, grûce à cette pénurie de sujets que le 5 juin, Servan, le successeur de de Grave à la guerre, ofîrit à Lauzun le poste laissé vacant par Luckner en Alsace, oubliant d'ailleurs de prévenir de cette ofTre Luckner lui-même qui poussa les hauts cris quand il apprit la nouvelle, se plaignant surtout qu'on eût pris cette décision sans lui en souffler mot. Le 7 juin, le Maréchal écrivait au ministre : « Au moment, monsieur, où j'allais fermer ma lettre en réponse à celle du 5 juin que vous m*avez fait l'honneur de m'écrire, M. de Biron me communique la lettre aussi du 5 juin qu'il reçoit de vous, et j'y vois avec le plus grand étonnement, que, sans avoir la bonté de m'en donner la moindre connaissance, vous lui ordonnez, l'avant-veille du jour où mes dispositions sont faites pour me mettre en campagne, de se rendre à l'armée du Rhin, sur la demande du département. J'avoue que j'ai été confondu de cette nouvelle d'autant plus étonnante que vous savez, monsieur, que je n'ai n. M. de La Morlière ni M. de Marcé, sur lesquels, assurément, j'avais droit de compter. Ouelque peine, monsieur, que j'aie de voir partir M. de Biron, je m'intéresse trop à l'Alsace et à lui pour m'opposer à ce qu'il commande
l'armée ; mais je ne puis m'empêcher de le retenir jusqu'au moment où M. de La Morlière sera arrivé (1). »
Luckner, à peu près gâteux, oubliait souvent le soir ce qu'il avait dit le matin. Ce fut ainsi qu'après avoir écrit le 7 juin avant midi, la lettre qu'on vient de lire, il adressait dans la soirée, au même Servan, la seconde dépêche suivante : « J'ai appris, monsieur, avec une surprise extrême, la destination que le Roy vient de donner à M. de Biron, pour aller prendre le commandement de l'armée du Rhin. Je ne vous cache pas, monsieur, que c'était un coup de foudre pour moi, lorsque M, de Biron me fit voir votre lettre par laquelle vous lui annoncez sa nouvelle destination. Je ne vous cache pas non plus que c'est le seul lieutenant-général que j'aie à côté de moi immédiatement, que cet officier général a de l'expérience et du caractère et que j'ai en lui beaucoup de confiance. Il est de la dernière importance au moment que je vais commencer mes opérations, d'être secondé par ce lieutenant-général. En conséquence, j'ai cru ne pou-
1. Archives historiques delà Guerre. Armée du Nord, 1792, Luckner à Servan, 7 juin.
voir me dispenser de le conserver à côté de moi. Je vous prie, monsieur, de mettre ma sol-
I Hcitude (sic) sous les yeux de Sa Majesté en lui exposant que si Ton m'ôte M. de Biron, je ne
j pourrai continuer mon entreprise. Veuillez donc,
! monsieur, seconder ma sollicitation, en me con-
• servant M. de Biron.
I « J'ai été un peu surpris d'apprendre par M. de
[ Biron lui-même, sa destination à l'armée du
I Bhin (1). »
En recevant ces deux lettres Servan se trouva
[ fort embarrassé. Assurément, il était dans son tort d'avoir passé ainsi par-dessus la tête du général en chef pour une communication qui avait autant d'importance. Il chercha néanmoins à expliquer sa façon d'agir et répondit au Maréchal dans les termes suivants :
« De Paris, 9 juin 1792 — Je suis très fâché M. le Maréchal, que mes démarches auprès M. de Biron vous aient fait de la peine ; mais, sollicité par les départements de leur donner M. de Biron, ayant ouï dire que peut-être il se refuserait à cette place, j'ai dû, avant de prendre les ordres du Roi sur cet objet et vous les com-
1. Archives historiques de la, Guerre, Armée du Nord, 1792. Luckner à Servan, 7 juin.
muniquer, connaître les intentions de M. de Biron et c'est ce que j'ai fait par la lettre que je lui ai adressée. Malgré donc l'extrême besoin que nous avons d'un général à l'armée du Rhin, je vous prierai M. le Maréchal, puisque M. de Biron accepte le commandement, de me dire dans quel moment il pourra s'y rendre afin que je fasse passer à M. de La Morlière l'ordre de partir pour Valenciennes.Mais vous sentez combien il est instant qu'il y ait un chef sur le Rhin... (1) »
Il est possible que Servan se fût plaint à Lauzun de l'indiscrétion que ce dernier avait commise en montrant au Maréchal la lettre ministérielle contenant des offres conditionnelles de commandement. On a vu plus haut que Dumouriez avait eu à souffrir d'une indiscrétion semblablcjtoutaumoinson le devine par la lettre de Lauzun citée plus haut, celle du 11 mai dans laquelle il lui dit, on s'en souvient .-«Quant aux reproches que vous me faites, à moi, lieutenant-général, d'avoir montré vos lettres au maréchal, j'y répondrai sans peine... »
Cette fois encore il tenta de se disculper et il disait notamment à Servan dans une lettre
1. Archives historiques de la Guerre. Armée du Nord 1792. 9 juin.
(Jalée d'Orcliics le 11 juin : « J'aurais fort désire pouvoir éviter à M. le maréchal Luckncr l'humeur que je lui ai donnée ; mais, je n'ai pas cru l'aire une indiscrétion en le prévenant que vous me destiniez le commandement de l'armée du Rhin. Comme vous ne m'aviez pas l'ait l'honneur de me dire que vous ne lui en parliez pas, j'ai pensé que vous l'en aviez informé et que je ne devais pas lui en garder le secret. J'ai promptement calmé son mécontentement en l'assurant que vous n'aviez pas voulu du tout lui en faire un mystère et que, comme j'avais précédemment refusé l'armée du Midi pour ne pas quitter celle du Nord, il était naturel que vous ne lui en eussiez rien dit avant d'avoir ma réponse. Je lui ai promis en même temps de solliciter de vous la permission de rester auprès de lui pendant le temps de son expédition (1). »
Cette expédition c'était l'invasion de la Belgique avec la pointe sur Courtrai qui se termina comme on sait avec autant de succès que le mouvement de Biron sur Mons. Lauzun fut présent aux opérations dont la durée s'étendit exactement du 17 au 30 juin ; mais il ne donna
l. Archives historiques de la Guerre. Armée du Nord 1792 — Biron à Scrvan, 11 juin 1792.
en aucune occasion signe de vie et son nom n'est prononcé par Luckner dans aucun rapport, pas davantage dans les différentes lettres que publia le Moniteur sur cette courte et peu glorieuse campagne.
Rentré à Valenciennes le 4 juillet, il y eut entre les armées du Nord et du Centre un chassé-croisé qui amena Lafayette à Valenciennes et Luckner à Metz. C'est seulement à ce moment que nous voyons prononcer à nouveau le nom de Biron et que nous apprenons qu'il part pour l'armée du Rhin où il commandera en second. On lit, en effet, dans une lettre adressée par le Maréchal au Ministre de la Guerre (1), le 12 juillet : « Le lieutenant-général Biron qui part à l'instant pour les départements des Haut et Bas-Rhin sera sous mes ordres et dirigé par moi (2). »
De cette date du 12 juillet à celle du 22 août qu'on rencontre en tête de la première lettre qu'on va lire, de graves événements s'étaient passés en France. La révolution du 10 août avait eu lieu, les alliés avaient envahi la France
1. C'était Lajard, qui avait remplacé Servan à la date du 16 juin.
2. Armée du Nord. Luckner et Lafayette à Lajard, de Valenciennes 12 juillet.
^■et Duinouricz allait les arrêter à Valmy. Biron qui avait assumé, le 21 juillet, le commandement de l'armée du Rhin n'eut point à prendre part aux événements qui se déroulèrent en Champagne : il existe de lui, pendant le temps qu'il demeura à la tête de l'armée du Rhin, une assez volumineuse correspondance avec le Ministre de la Guerre, Servan d'abord, puis Pache ; au contraire, son Carnet est très laconique ; il contient seulement les sept lettres qu'on va lire :
N»96. — A. M. PÉTioN (1).
Strasbourg, le 22 Août 1792.
Monsieur,
Un décret de l'Assemblée nationale ma nde à sa barre M. Diétrich, maire de Strasbourg; il s'y soumet avec respect, mais les ennemis du peuple répandent que M. Diétrich (2) ne sera pas entendu, et sera mas-
1. Pction de Villeneuve, ne à Chartres le 3 janvier 1756. Député du Tiers aux États-Généraux, maire de Paris le 14 novembre 1791, membre de la Convention nationale. Englobé dans la disgrâce des Girondins il parvint à échapper momentanément. Il mourut misérablement à Saint-Emilien, le 20 juin 1794 : du moins c'est ce jour-là qu'on trouva son cadavre dans un champ à côté de celui de Buzot ; l'un et l'autre étaient à moitié dévorés par les loups.
(2) Diétrich (Philippe-Frédéric, baron de) né à Strasbourg le
sacré avant d'y arriver. Les ennemis de la liberté désireraient vivement qu'une punition illégale dont M. Diétrich serait la victime effrayât tous ceux que l'Assemblée nationale manderait pour rendre compte de leur conduite. En vous prévenant, j'ai cru pouvoir compter sur la généreuse impartialité avec laquelle le peuple livrera sans doute un accusé à la justice et à la sévérité des lois et rien ne confondra mieux les calomnies répandues contre lui ; vous avez toute la confiance, c'est une grande raison de €Ompter sur sa justice et sur le maintien de l'ordre.
Signé : Biron.
N° 97. — Biron a M. de Condorcet (1).
Strasbourg, le 23 Août 1792.
Vous serez sans doute étonné, monsieur, que malgré la prodigieuse différence de nos principes, j'aie
14 novembre 1748, minéralogiste distingué, membre de l'Académie des sciences, fut le premier maire constitutionnel de Strasbourg. S'étant déclaré contre le 20 juin et le 10 août, il fut inquiété de ce chef et mandé à la barre de la Législative. Il ne se rendit point à la convocation à laquelle fait ici allusion Biron, émigra un moment, rentra ensuite en France et se constitua prisonnier. Condamné à mort par le Tribunal révolutionnaire, l'année suivante, il fut guillotiné le 28 décembre 1793. C'est chez lui que Rouget de l'Isle logeait quand il composa et chanta pour la première fois la Marseillaise.
1. Condorcet (Marie-Jean- Antoine-Nicolas de Caritat, mar- •quis de) né en 1743 à Ribemont (Aisne) savant et philosophe
liiRON A M. DE c:onuoiu:et 287
riioiincur de vous écrire relativement à M. Diétrich, maire de Strasbourg. Il s'est soumis avec beaucoup de respect aux ordres de FAssemblée nationale quoique plusieurs personnes se soient efforcées de lui persuader que les préventions contre lui étaient si fortes qu'il n'arriverait pas jusqu'à la barre, et qu'il serait massacré avant d'être entendu. Je n'ai pu sans indignation entendre calomnier ainsi le peuple ; je crois qu'il est de son intérêt et de son honneur de ne manifester aucune chaleur contre M. Diétrich et de le livrer avec une froide impartialité à la justice et à la sévérité de la loi. Les ennemis de la chose publique désirent vivement que l'on en fasse un martyr et seraient charmés qu'une punition illégale effrayât tous ceux que l'Assemblée nationale mande pour rendre compte de leur conduite. J'ai cru, monsieur,devoir vous prévenir de ces bruits injurieux à la générosité du peuple ou de ses plus constants amis et de ses plus courageux défenseurs et
trop connu pour qu'il soit besoin d'en faire longue mention ici. Membre de la Législative et de la Convention, il affecta des opinions avancées qui l'approchèrent davantage des Jacobins que des Girondins : c'est évidemment à ces sentiments politiques que fait allusion Biron en parlant de la « prodigieuse différence de nos principes ». Ce grand savant dévoyé dans la politique fut à son tour décrété d'accusation ; il se cacha pendant dix mois dans une maison amie de la rue Servandoni essaya d'en sortir, erra quelque temps aux environs de Paris et finit par être arrêté comme suspect et sans qu'on le recon" nût le 25 mars 1794. On le trouva mort cinq jours après dans sa prison où, vraisemblablement, il s'était empoisonné.
c'est ce qui m'a déterminé à m'adresser à vous. J'écris aussi à M. Pétion.
La ville de Strasbourg est et restera fort calme, malgré les efforts de tous ceux qui cherchent à troubler la tranquillité, je crois pouvoir vous en assurer»
Signé : BmoN.
N*' 98. — BiRON AU Ministre de la Guerre (1)
A Strasbourg, le 7 Septembre 1792.
Vous devez me trouver bien de l'humeur, monsieur, et je ne m'en défends pas ou plutôt je suis environné de tant de raisons de découragement qu'il m'est impossible de n'en pas être affecté, et qu'il faut mon dévouement sans bornes à la cause de la liberté, pour ne pas quitter immédiatement le commandement de l'armée du Rhin. Je vous jure que tout autre genre de vie me paraîtrait le paradis, je fais de tout mon cœur le sacrifice entier de mes jours et de mes forces ; mais je voudrais au moins qu'il ne fût pas d'une aussi profonde inutilité ; depuis un an, cette armée, les deux départements du Haut et Bas-Rhin peut-être, ont été organisés en contrerévolution avec l'adresse la plus criminelle ; on a écarté tout ce qui était patriote, on a nommé aux emplois supérieurs ou placé dans l'État-Major, tout