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LA DEUXIÈME EXPÉDITION DE CONSTANTINE

Nous avons dit que Damrémontet Bugeaud avaient reçu l'ordre du ministère de ne pas faire une politique de conquête. Ils essayèrent l'un et l'autre de traiter avec les chefs arabes.

Bugeaud se trouvait en face d'un ennemi redoutable, admirablement renseigné et qui connaissait les hésitations de la France. Abd-el-Kader se montra exigeant. Le traité conclu à la Tafna, le 30 mai 1837, mentionnait sans doute « la domination de la France en Afrique », mais reconnaissait en réalité la suzeraineté de l'émir sur tout le Titteri; Tlemcen était sacrifié, Tlemcen si chèrement conquis et si péniblement gardé. Nous conservions seulement quelques territoires : Oran, Arzew, Mazagran, une bande du littoral.

De son côté, le gouverneur avait fait des propositions de transaction à notre ennemi victorieux Ahmed, le bey destitué de Constantine. La première tentative échoua. La seconde, confiée à un juif algérien, Ben Bajou, sembla d'abord destinée à réussir. On demandait à Ahmed de reconnaître la suzeraineté française. Il devait payer un tribut annuel et, deux fois par an, faire arborer le drapeau de la France au-dessus de son propre drapeau, le jour de la fête du roi des Français et le 28 juillet. A cette condition, — les autres n'avaient qu'une importance

minime, — la France eût reconnu sa qualité de bey sur une partie du territoire de Test, l'autre partie devant passer directement sous Tautorité française.

Ahmed répondit au gouverneur général :

« La lecture de ces conditions ferait éprouver une sensation pénible à tout musulman. Si la lecture produit cet effet, que serait-ce si les conditions étaient exécutées! Vous avez stipulé, dans le premier article, que le drapeau français serait planté deux fois dans la ville de Constantine. Cependant vous savez bien que notre ville n'est pas un port de mer, mais une ville de gens sauvages qui ne consentiront jamais à cela. »

Il est vrai qu'en môme temps le porteur Ben Bajou était chargé de dire que la lettre devait être considérée comme non avenue, ayant été écrite sous l'influence de Ben Aïssa, « qui n'aimait pas la paix ».

Ahmed cherchait à gagner du temps. Mais le mois ne s'était pas écoulé que ses véritables intentions furent connues. Pour bien montrer son refus de traiter et son mépris de la France, il lança contre Guelma un détachement de ses troupes.

Dès lors, la guerre s'imposait. L'idée en fut aussitôt acceptée à Paris, et aussitôt trois princes du sang firent valoir leurs droits à combattre pour le pays.

Le duc d'Orléans invoquait son privilège d'aîné; le duc de Nemours faisait valoir qu'ayant été obligé de battre en retraite, il avait droit à la revanche ; le prince de Joinville réclamait son tour de danger.

Le prince royal, marie depuis trois mois à peine, suppliait son père de le mettre à la tête de cette "expédition.

« J'ai exposé au roi, écrivait-il au général Damrémont le 31 août, qu'il avait refait depuis sept ans l'état de roi; que moi, je devais, pour moi et mes frères, refaire l'état de prince; qu'il n'y avait aujourd'hui qu'une manière de se faire pardonner d'être prince, c'est de faire en tout

plus que les autres... Je lui ai fait voir que, pour fonder une dynastie il faut que chacun y contribue, depuis mon frère Aumale, qui apporte pour son écot un prix d'écolier jusqu'à Théritier du trône, qui doit, dans les rangs de Tarmée, se faire lui-même la première position après celle du roi. »

En même temps, le duc de Nemours insistait et réclamait comme un droit de retourner en Afrique. Les deux frères eurent à Compiègne, sur ce thème de bravoure, plusieurs conversations très vives. Les ministres consultés déclarèrent que, la vie du roi étant sans cesse menacée par les assassins, on ne pouvait laisser partir à la fois le duc d'Orléans et le duc de Nemours. Le duc d'Orléans finit par céder, toute sa famille Ten suppliait. Il en eut un désespoir véritable. « Je succombe presque sous le poids de mes chagrins », écrivit-il. 11 demanda lui-même au roi de le remplacer par Nemours ; puis, pour cacher son humeur, non pas contre son frère, comme nous le verrons, mais contre l'événement qui l'immobilisait et le privait d'une gloire, il quitta Paris et s'installa avec sa femme à Trianon. C'est de là que Marie- Amélie écrira au duc de Nemours quelques semaines plus tard :

« ... Hélène, soit dit entre nous, ne s'amuse pas trop; quant à Monsieur, il est mieux de santé, passablement d'humeur. »

Quelques jours encore, et elle écrira du même lieu :

« Nous avons trouvé Chartres et Hélène assez bien; ils viennent tous les jours dîner, et il y a communication continuelle entre le grand et le petit Trianon. »

Le gouverneur général investi du commandement en chef de l'expédition annonçait aux troupes, le 7 septembre, la prochaine arrivée du duc de Nemours. Cette fois, le prince n'assisterait pas seulement à l'expédition ; il allait prendre le commandement d'une brigade.

Parti de Paris le 5 septembre, le duc de Nemours tra-

versait Moulins, Saint-Étienne, et descendait, le 9, à la préfecture maritime de Toulon. Après avoir visité, le lendemain, l'hôpital militaire de Saint-Mandrier, et passé la revue des troupes, il s'embarquait sur le bateau à vapeur le Phare, Il était accompagné du colonel Boyer, du lieutenant-colonel de Chabannes, du commandant Christian Dumas, fils du général du premier Empire^, du prince de la Moskowa, fils du maréchal Ney, et du D' Baudens. Le gouverneur général vint de Medjez-Hamar au-devant du prince, qui arriva à Bône dans la nuit du 13 septembre. La nouvelle que le 12" régiment de ligne, qui venait de débarquer, avait eu des cas de choléra, faillit faire ajourner Texpédition; mais la saison était belle, les préparatifs étaient presque achevés, une route praticable reliait Bône au col de Raz-el-Agba, et surtout l'attitude de Ahmed bey ne permettait plus de reculer. Il venait de proclamer la guerre sainte.

(( Les Français, écrivait-il à ses tribus, occupent Bône' depuis cinq années, où nous les avons tolérés, etc. »

Le duc de Nemours dut se plaindre en haut lieu du manque d'organisation des hôpitaux et des ambulances, car une lettre, que lui répond la reine le 26 septembre 1837, et qui est datée de Saint-Cloud, porte ceci :

« Mon bien cher ami, nous avons reçu tes lettres du 16, et tu peux comprendre la triste impression qu'elles nous ont faite, on n'en parle pas pour ne pas décourager... Le père n'aura pas le temps de te répondre, mais il sent la chose comme moi, et il est très fâché, depuis si longtemps qu'on parle de l'expédition, qu'on n'ait pas mieux pris les précautions. On en a parlé au conseil, et je sais qu'on n'a pas accepté la proposition que tu avais faite d'envoyer les malades à Toulon, parce qu'on dit qu'ils se

1. MM. de Chabannes et Dumas devinrent généraux et aides de camp du roi, et accompagnèrent plus tard la famille royale en exil.

remettent promptement et que leur départ ferait une grande diminution dans Teffectif de Tarmée. »

L'état sanitaire était, en effet, déplorable. La fièvre régnait partout. Il y avait plus de trois mille malades dans les hôpitaux, d'après la relation du D*" Baudens, et le 12® régiment de ligne, caserne dans le fort Génois, était éprouvé par le choléra, dont il avait pris le germe à Marseille.

Le 23 septembre, le gouverneur général fit connaître, par la voie de Tordre, la composition de Tarmée expéditionnaire. Les troupes formaient quatre brigades : la première commandée par le duc de Nemours, maréchal de camp, qui avait sous ses ordres le lieutenant-colonel de La Moricière, commandant le l®*" bataillon de zouaves et le 2* léger. Dans cette première brigade figuraient aussi deux bataillons du 17^ léger, deux escadrons de spahis réguliers, six escadrons du 3® régiment de chasseurs, deux obusiers de montagne, deux pièces de campagne. La deuxième brigade était commandée par le maréchal de camp Trézel; la troisième, par le maréchal de camp Rulhières; la quatrième, par le maréchal de camp Bro. L'artillerie se composait d'une batterie de campagne, d'une batterie de montagne, d'une batterie de siège de 24, d'une batterie de siège de 16, de deux batteries de mortiers. Le soldat emportait huit jours de vivres, soixante cartouches, un fagot, du linge, un long bâton à la main pour faire du feu. Le sac seul pesait quarante livres. Un assez grand nombre d'étrangers avaient sollicité et obtenu la permission de suivre l'armée, par exemple le baron Killisen, aide de camp du prince royal de Prusse, un capitaine d'état-major prussien, un capitaine de vaisseau et un capitaine de cavalerie anglais, un capitaine d'artillerie danois. Des naturalistes, des archéologues, des artistes, des médecins, français ou étrangers, formaient en outre une commission scientifique, attachée à l'expédition, et

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présidée par le général Perregaux, chef d*état-major général.

« Tous, officiers et soldats, sont pleins d'entrain, écrit l'historien de la monarchie de Juillet, sentant la difficulté, mais aussi l'importance, et, pour ainsi dire, la solennité patriotique de la mission dont ils se trouvent chargés. Ce n'est pas seulement la France qui attend d'eux une revanche nécessaire à l'honneur de ses armes; c'est l'Europe,... qui a envoyé ses officiers pour assister à cette seconde expédition, et qui se dispose à mesurer, d'après cette épreuve, Ténergie militaire dont la France est encore capable. »

Le duc de Nemours avait composé son état-major de la manière suivante : MM. Boyer, colonel, aide de camp du prince; Dumas, chef d'escadron, aide de camp du roi; de Chabannes, lieutenant-colonel du S** régiment de chasseurs ; le prince de la Moskowa, capitaine au 5* hussards; d'Hilliers, lieutenant d'état-major.

Le 26 septembre, le prince quittait Bône à sept heures du matin. La chaleur étant très forte, il eut soin de faire reposer quelques heures, au camp de Dréan, le bataillon de la légion étrangère qui lui servait d'escorte sous les ordres du commandant Bedeau, et arriva seulement à la nuit au camp de Nechmeya. Le lendemain, il retrouvait à Medjez-Hamar le général de Damrémont. Toute la garnison sous les armes attendait le prince, à l'entrée d'une véritable place de guerre, que nos* soldats avaient construite et armée en quelques mois, au milieu de la plaine. Guelma n'était pas loin. Bien que soufi*rant depuis plusieurs jours, le duc de Nemours voulut visiter la garnison de cette ville et exprimer aux soldats toute sa satisfaction pour les travaux accomplis depuis l'année précédente; on essaya en vain de l'en dissuader. Le 29, il se rendit au camp, où le colonel Duvivier adressait à ses hommes cet ordre du jour d'un tour si noble et si cordial :

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« Soldats, tirailleurs d'Afrique,

« Vous rejoindrez aujourd'hui les troupes qui se concentrent pour marcher contre Constantine. Je ne vous dis point adieu ; bientôt, je Tespère, je vous rencontrerai sur les champs de bataille...

« Soldats, de grandes fatigues, des jours pleins de travail, des nuits sans sommeil, des privations de tout genre vous attendent : c'est un état habituel pour vous ; c'est ce dont ici vous avez vécu...

« Sohiats, vous avez rang à faire prendre à votre nouveau corps; déjà vous avez bien commencé; que cette campagne, faite sous les yeux et sous les auspices d'un fils de France, soit une nouvelle occasion de vous faire remarquer. Les hommes passent, mais la gloire du corps reste, éternelle comme le pays; elle enregistre les noms de ceux qui l'ont bien servi; votre place peut y être des plus belles. Soldats, je vous y aiderai de tout mon pouvoir; je serai heureux de vos succès, vous n'en sauriez douter, car vous et moi ne pouvons oublier que le premier j'ai guidé les tirailleurs d'Afrique sur les champs de bataille, et que Dieu a bien voulu que la gloire et la fortune comptassent pour nous. »

Au même moment, et à une grande distance de Guelma, le roi Louis-Philippe visitait le camp de Compiègne, oîi se trouvait la brigade qui portait le nom de son second fils. Les soldats, pour le fêter, avaient élevé une pyramide sur laquelle étaient tracés des vers de Saint-Cyrien à l'adresse du duc de Nemours :

... Qu'ils sont heureux, sur la plage africaUie, Ceux que ton bras va guider aux combats!

Oh! quand là-bas tu vanteras leur zèle, Cher général, rappelle-toi toujours Que, loin de toi, pourtant aussi fidèle, Elle est ici la brigade Nemours.

L'armée, quand elle quitta Medjez-Hamar, le l*"" octobre, comptait neuf mille cinq cents hommes d'infanterie et onze cents chevaux, non compris les spahis irréguliers. Les troupes d'artillerie s'élevaient à un total d'un milUer d'hommes. Au total, avec le génie et le train, c'était un corps d'environ treize mille hommes qui marchait sur Constantine.

Le V octobre, à sept heures et demie, l'armée commença de quitter Medjez-Hamar. Les l*"' et 2° brigades, commandées par le duc de Nemours et le général Trézel, marchaient sous les ordres immédiats du gouverneur général ; puis venaient, sous les ordres du général Rulhières, tout le convoi et les 3^ et 4* brigades, commandées par ce général et le colonel Combes.

Le départ avait eu lieu par un temps pur et chaud ; à mesure qu'on s'élevait dans les pays montagneux, les nuages s'amoncelaient, les orages menaçaient, et quelquesuns des chefs se demandèrent si les tempêtes désastreuses de l'année précédente n'allaient pas se renouveler. Cependant, vers le soir, l'atmosphère s'embellit; les soldats, qui portaient sur leur havresac du bois pour trois jours, allumèrent des feux, et les mauvais souvenirs, ce jour-là, n'approchèrent pas du bivouac. C'était l'ennemi le plus redoutable en ce moment. L'armée continua sa marche, précédée à longue distance par des bandes de cavaliers arabes envoyés par Ahmed-Bey, et qui surveillaient les mouvements de nos troupes et incendiaient les fourrages. La route était triste, aride, mais le temps demeurait beau. On marchait au milieu des chardons « devenus rois de la végétation ». Les soldats s'étonnaient, les jeunes du moins, de ne plus rencontrer d'arbres et de n'entendre ni cris d'insectes, ni chants d'oiseaux. Seule, une nuée d'aigles à tête blanche planait au-dessus de l'armée. On campa, ce soir-là, au col de Ras-el-Akba, à huit cents mètres d'altitude.

Le 5 octobre, vers onze heures, Tavant-garde arrivait, par la même route suivie par l'expédition de 1836, sur la montagne de Soumah, et les soldats se mettaient à crier : « Constantine ! Constantine ! . . . » Tous, anciens et nouveaux, se précipitaient pour apercevoir la ville, et, Tendroit d'où l'on pouvait la découvrir se trouvant fort étroit, on faisait queue pour prendre son tour. On fît halte bientôt, afin de se présenter en force devant la ville. A quatre heures et demie, la 1'"'' et la 2** brigades établissaient leurs bivouacs au camp de la Boue, à l'endroit niême où, Tannée précédente, un convoi avait été abandonné. La S** et la V brigades campèrent de l'autre côté du Bou-Merzoug.

Le 6, l'avant-garde s'avançait sur le plateau de Mansourah, et Ton pouvait déjà constater que Ahmed-Bey avait profité du répit laissé par les Français pour fortifier puissamment Constantine. La Kasbah avait été armée de gros canons, abrités derrière des levées de terre. Deux batteries, dont une couverte, défendaient la porte d'El- Kantara. Les maisons de ce côté étaient crénelées ; mais, surtout du côté du Koudiat-Aty, les moyens de défense avaient été multipliés. Les Arabes avaient établi là jusqu'à trois étages de meurtrières. Des batteries casematées surmontaient une épaisse muraille de granit, et plus de soixante canons pouvaient tirer sur un ennemi qui tenterait l'assaut dans cette direction. Deux mille hommes exercés renforçaient la garnison de quinze cents Turcs et Kabyles. Avec les tribus du voisinage, l'ennemi pouvait compter six mille combattants. De grands drapeaux rouges flottaient sur les murs.

Le duc de Nemours se trouvait en tête de sa brigade, sur le plateau de Mansourah, lorsque quelques centaines de tirailleurs kabyles, croyant à une attaque immédiate contre la porte d'El*Kantara et s'étant portés en avant, le colonel de La Moricière, avec ses zouaves, les délogea

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des vignes et des abris des rochers oîi ils se cachaient, et les obligea à regagner en désordre les remparts.

Les troupes campèrent. La tente du duc de Nemours fut plantée au milieu d'un verger.

Malgré les défenses accumulées à Touest, du côté du Koudiat-Aty, les généraux reconnurent que de ce côté seulement l'attaque de Constaiitine était possible. On y concentra la 3^ et la 4* brigades, et toute la cavalerie réguhère, qui montèrent les pentes dans un ordre admirable, Tarme sur Tépaule, sans répondre au feu de la place, et prirent les positions désignées. De ce côté aussi, on établit deux batteries : la batterie de brèche et une autre que devaient appuyer d'ailleurs trois batteries placées sur le plateau deMansourah. Un ordre de Tarmée fît connaître que le commandement du siège était confié au duc de Nemours.

Il fallait se fortifier et s'abriter contre les attaques des assiégés et de l'extérieur. Dans la nuit même du 6 au 7, on construisit sur le Koudiat-Aty des fortifications passagères, dont les matériaux furent pris aux innombrables tombeaux qui couvraient les roches. Les travaux du siège, contrariés d'abord par la pluie, furent poussés activement dans la journée du 7. Sur le Mansourah, trois batteries furent établies. La première, qui reçut le nom de batterie du roi, fut placée à mi-côte dans le prolongement de la courtine du front d'attaque. Armée d'une pièce de 24, de deux pièces de 16, de deux obusiers de 6, elle devait prendre à revers et d'enfilade les batteries de l'ouest de la place. La deuxième, appelée batterie d'Orléans, et la troisième avaient pour objet d'éteindre le feu delà Kasbah et de la porte d'El-Kantara. L'une des deux batteries du Koudiat fut baptisée : batterie de Nemours.

Malheureusement le temps redevient détestable et retarde les préparatifs du siège. La tempête se déchaîne et fait rage, comme l'année précédente. Les ambulances sont

pleines d'hommes malades. Les alertes sont constantes, et, soit du côté ouest, soit du côté du Mansourah, l'ennemi se jette avec courage contre nos retranchements inachevés.

Les premiers coups de canon sont tirés, le 9, par les batteries françaises du plateau de Mansourah. Une sortie, que les assiégés tentent pour y répondre, est reçue et repoussée à la baïonnette par les zouaves et le 2'' léger. Comme la tempête diminue dans la soirée, des ordres sont donnés pour armer la batterie de Nemours. On veut triompher à tout prix. On décide de transporter au Koudiat les grosses pièces de siège restées au Mansourah. L'entreprise est extrêmement malaisée .et dangereuse. 11 faut traverser le Rummel à un endroit exposé au feu de la place, hisser les pièces et les caissons par-dessus les blocs de pierre, et gravir, au milieu des terres détrempées, les premières hauteurs du Koudiat-Aty. Malgré les quarante chevaux attelés sur chaque pièce, toute la nuit est employée à ce travail. Le duc de Nemours ne quitte pas un instant les travailleurs.

Le 10, les assiégés, vers onze heures du matin, essayent une sortie générale. Par les ravins et par les bas-fonds, ils se répandent sur le front et sur le flanc gauche dos positions du Koudiat-Aty. Nos troupes sont protégées par des murs hauts de quatre pieds, construits en briques superposées. Le duc de Nemours franchit d'un bond le parapet qui le couvre, et, l'épée à la main, suivi par cinq compagnies de la légion étrangère qu'il excite en allemand, courtà l'ennemi, qui est abordé à la baïonnette. Les Arabes ne tiennent pas contre cette charge. On les poursuit aussi loin que le permettent les difficultés du terrain. Un grand nombre d'entre eux restèrent sur place. De notre côté, nous eûmes plusieurs hommes tués, dont le capitaine Morland; quatorze hommes blessés, parmi lesquels le capitaine Raindre, le capitaine adjudant-major Mayrand, le

sous-lieutenant Boissy et le capitaine de Mac-Mahon, aide de camp du gouverneur général, frappé par une balle.

Le général Damrémont, comme le prince, s*était lancé dans la mêlée. Tout le monde avait donné. La journée, comme le dit la relation d'un témoin oculaire, « avait été riche en fatigues et en opérations* ».

Dans la nuit du 10 au 11, on met en batterie les canons amenés si péniblement du Mansourah. Les sapeurs travaillent en silence, car ils sont à découvert, et ils ont Tordre, en cas d'attaque, de répondre seulement à la baïonnette. Les hommes, portant les sacs à terre, marchent à quatre pattes. A une heure du matin, une forte patrouille de Turcs s'approche ; pas une amorce n'est brûlée de part ni d'autre; on entend seulement un cliquetis de baïonnettes, et les Turcs, saisis d'une vague terreur, se retirent, plus effrayés peut-être par ce silence qu'ils ne l'eussent été par des coups de fusil.

Le 11, à neuf heures, en présence de tous les généraux, le prince donne l'ordre d'ouvrir le feu pour faire la brèche, et la batterie de Nemours attaque la muraille construite en pierres de taille très dures. On espère pendant quelques heures que la place se rendra. Mais le lieutenant de Ahmed-Bey répond à la sommation qui lui est faite : « Si vous manquez de poudre, nous vous en enverrons ; si vous n'avez plus de biscuit, nous partagerons le nôtre avec vous, mais vous n'entrerez pas dans notre ville. »

Le 12 au matin, la canonnade était fort vive ; les pièces de la batterie de Nemours tiraient sans interruption contre la muraille de l'ouest. La place répondait. La fusillade ne cessait pas. Les officiers, observant la brèche, constataient

1. Relation d'une excursion à Conslanline^ à la suite de V armée française, par sir Grenville T. Temple et M. C. T. Falbe {Nouvelles Annales des voyages, 1838).

que, pendant la nuit, les assiégés avaient réparé, avec des sacs de laine et des matériaux de tout genre, les parties endommagées de la muraille. A sept heures et demie, le prince arrivait au Koudiat-Aty accompagné du D" Baudens.

« Arrivés à la batterie des mortiers, raconte celui-ci, nous y laissâmes nos chevaux pour descendre plus bas à la batterie de brèche. Tout en marchant, le gouverneur causait avec le prince et le général Rulhières, qui venait lui rendre compte des opérations militaires auxquelles il avait présidé toute la nuit.

« ... En ce moment même, le général Valée, qui était au milieu de ses canonniers, se détacha pour venir à notre rencontre et nous fit signe de nous défiler du feu de la place qui, depuis plusieurs heures, avait labouré la partie de la route de Tunis sur laquelle nous descendions en groupe. D'un autre côté, le général Rulhières interrompit son rapport pour dire :

« — Prenez garde, gouverneur, nous sommes entre les deux batteries, au point de mire de Tennemi.

« — Allez toujours et continuez votre rapport », lui répondit tranquillement le général Damrémont.

« Comme il achevait ces mots, nous le vîmes tomber à la renverse; il venait d'être frappé d'un boulet qui avait ricoché, et qui fit voler sur nous de nombreuses éclaboussures de terre. Je courus au général,... j'écartai rapidement son burnous et sa capote, que le boulet avait mis en lambeaux, et je vis le paquet des intestins échappés de l'abdomen et largement déchirés.

« Le général n'avait pas survécu une seconde au coup qui l'avait frappé*. »

Presque en même temps, le général Perregaux, qui se baissait vers le gouverneur, était atteint par une balle qui

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