Thureau-Dangin, m
Le 3 au matin, et avant d'arriver à Bône, le prince fit ses adieux aux officiers de sa brigade.
« Il a réuni les officiers, écrivait Tun d'eux et leur a adressé un petit discours plein d'une émotion qui s'est communiquée à tout le monde. On ne se sépare pas sans quelque attendrissement, après avoir traversé ensemble tout un mois de fatigues et de périls ; et les compagnons d'armes du prince ont apprécié en lui tant et de si nobles qualités, une résolution si calme dans le danger, une si modeste simplicité de manières, un cœur si humain et si bon sous de froides apparences ! »
Par les soins du duc de Nemours, quatre capitaines, au milieu d'autres officiers, avaient été mis à l'ordre du jour ; tous les quatre devaient être un jour maréchaux de France : c'étaient Mac-Mahon, Canrobert, Niel et Saint- Arnaud. On apprit bientôt que lui-même venait d'être nommé lieutenant général, et que le colonel Boj^er était promu au grade de maréchal de camp.
Le duc de Nemours arrivait à Bône le 3 novembre. Après avoir visité la Galle, le 8 novembre, il s'embarquait, le 9, avec le prince de Joinville, pour Bougie. De là les princes gagnèrent Alger, oii le Phare^ qui les portait, trouva dans le port V Hercule et la Favorite, Le prince de Joinville se rendit aussitôt à bord de son bâtiment.
Le lendemain 11 novembre, les princes furent reçus sous la voûte de l'Amirauté par le général Négrier, gouverneur général par intérim, le contre-amiral Menouvrier- Defresne, les autorités locales, et firent leur entrée dans la ville à cheval, salués par les vivats de la foule immense.
Le 14, ils se quittèrent : le prince de Joinville, continuant sa mission sur V Hercule^ se dirigea vers le Brésil. En même temps, le Phare appareillait et emmenait le duc de Nemours vers Oran, d'oii le jeune prince devait rentrer en France. Mais à peine les deux frères s'étaient-ils quittés, à peine le prince de Joinville avait-il mis le pied
sur le navire, que, de son bord, il adressait cet adieu à son frère aîné :
« Hercule^ 14 novembre 1837.
« Mon cher Tan,
« Il n'y a que quelques heures que je t'ai quitté, et déjà j'éprouve un besoin urgent de t'écrire. Cette journée m'a été si pénible ! Au premier moment, j'ai été étourdi ; mais, quand je suis rentré en moi-même, quand j'ai pensé aux jours de bonheur que j'ai passés avec toi et à la solitude profonde où je me trouvais maintenant, cela m'a serré le cœur tellement, que j'ai été obligé de me retirer dans un coin pour cacher mes larmes. En t'écrivant maintenant, je ne puis pas m'empêcher de pleurer. Je sais que c'est de la faiblesse, mais tu sais quelle affection j'ai pour toi. Il me semble que le temps que nous venons de passer ensemble, et où tu as été si bon pour moi, car, malade, je n'étais qu'un embarras pour toi, a encore resserré les liens qui existent entre nous. Et puis, je me trouve si seul ! Tout cela aura disparu demain, et je retrouverai mon calme ordinaire, mais le premier moment est dur. J'étais si heureux près de toi ; ton éloge était dans toutes les bouches : j'étais fier de toi. Je ne sais comment et quand cette lettre t'arrivera ; mais, en t'écrivant, j'obéis à un sentiment impérieux. Porte-toi bien. Amuse-toi le plus possible.
« Tout à toi.
« Fr. 0. »
Le duc de Nemours était impatiemment attendu. Toulon, Marseille, Lyon demandaient sa visite et préparaient déjà des fêtes en son honneur. Et personne ne doutait que le duc de Nemours ne se prêtât à ces manifestations très méritées ; personne, si ce n'est le roi et la reine qui
connaissaient Taversion de leur fils pour les réceptions officielles et craignaient que, ayant réclamé sa place au danger, et l'ayant eue, il ne se dérobât au triomphe. Us ne se trompaient pas ; mais un autre sentiment encore que la timidité portait le duc do Nemours à s'écarter de cette voie triomphale qu'on lui préparait : c'est qu'il y serait seul, c'est qu'il recevrait des compliments et des remerciements, toute une gloire que d'autres avaient gagnée avec lui et qu'il aurait voulu partager avec eux.
Le roi lui écrivit le premier à ce sujet. Sa lettre montre le juste sens qu'avait Louis-Philippe des obhgations princières, de « la fonction », comme il disait, et ce mélange de politique et de cordialité qui est le ton même de sa correspondance familiale.
« Trianon, vendredi 27 octobre 1837.
« Mon cher, bon et excellent Nemours, j'ai reçu avec bonheur la nouvelle de la prise de Constantine et celle de ta brillante conduite. Ta lettre si simple m'a fait une vive sensation et m'a été droit au cœur. J'avais besoin de cette consolation, car la mort du général Damrémont m'a profondément affecté. Grâce à Dieu, tu es sain et sauf, et je rends grâce de tout mon cœur à la Providence de ce nouveau bienfait. La sensation produite par cet événement est très grande, et ton éloge est dans toutes les bouches. Ton excellent frère aîné est parfait : il jouit de tes succès, t'aime de tout son cœur, et tu dois bien le lui rendre. Joinville nous a écrit une lettre ou se peignent toutes les bonnes qualités de son cœur et de son esprit. Elle est charmante.
« Tout ce que tu désires sera fait. J'écris un petit mot de premier mouvement au général Valée, pour lui témoigner,tout de suite, tout ce que j'éprouve ; mais j'attends, pourlalettre royale qui sera mise à l'ordre, que nous ayons
i66 LE DUC DE NEMOURS
reçu la demande des récompenses si glorieusement méritées par Tarmée et par lui. Ceci n'est qu'un billet, qui n'est pas secret pourtant et qu'on peut montrer, et c'est le précurseur de ce qui vaudra mieux. Il me tarde d'avoir reçu ces secondes dépêches.
« Le corps de Damrémont sera aux Invalides, sa statue à Versailles; une loi de pension sera demandée pour sa veuve ; nous nous occuperons de son fils, de sa mère, etc.
« Horace Vernet est accouru pour me demander à être chargé du grand tableau de l'assaut de Constantine, où tu seras sur le premier plan. Je le lui ai accordé, et il est parti cette nuit pour Bône, d'où je prie le général Va lée, si cela est possible, comme je le crois, de le faire conduire à Constantine et de lui donner toutes les facilités et renseignements possibles...
« Je t'embrasse encore, mon cher ami.
<' Paris, dimanche 12 novembre 1837.
« Mon cher ami, cette lettre te sera remise par M. de La Salle, que je charge de porter le bâton au maréchal Valée, et à toi le grade de lieutenant général. Ce sera pour toi une grande satisfaction, comme c'en est une bien douce pour moi, d'entendre de toutes les bouches que tu l'as bien mérité, que tu l'as bien gagné; et chez Franconi, où on représente la prise de Constantine, il y a des applaudissements et des trépignements dans toute la salle, quand le duc de Nemours paraît sur la scène. C'est Aumale, qui en a été témoin, qui me l'a rapporté, et qui en était dans le bonheur.
« Je ne te parle pas de nos santés qui sont excellentes, ni de la bonne Marie, qui est parfaitement contente et me parait au comble du bonheur, parce que je sais que
toute la famille t'écrit, et que tu es sûrement au fait de tous les détails. Ce que je désire surtout, c'est que le maréchal Valée reste pendant quelque temps à Alger, pour y exercer les fonctions de gouverneur général dont je Tai provisoirement investi. Je ne pense pas qu'un hiverd'Alger puisse être préJLuliciable à sa santé, et, au contraire, ma longue expérience de ces climats me porte à croire qu'il lui serait éminemment favorable; Auvity, son médecin, à qui j'en parlais tout à l'heure, est tout à fait de cet avis. Il me paraît nécessaire que le maréchal reste à Alger, au moins jusqu'à ce que nous ayons pris un parti final sur Constantine. Il y a une clameur pour le garder, mais l'opinion n'est pas fixée à cet égard, et elle ne pourra l'être qu'après la réunion et les débats de la Chambre...
« Je crois, mon cher ami, et c'est aussi l'opinion des ministres à qui j'en ai parlé, qu'il est nécessaire qu'à ton retour en France tu ne voyages pas avec la même rapidité obscure, et qu'au contraire tu t'arrêtes principalement à Marseille, et à Lyon, et à Toulon, pour y faire fonction complète, c'est-à-dire pour y recevoir les autorités et y passer la revue des troupes et les dîners. La ville de Lyon m'a fait témoigner plusieurs fois la contrariété qu'elle éprouvait d'avoir été évitée par tes frères et par toi dans les différentes occasions oii vous auriez pu la visiter, et je leur ai annoncé que cela serait réparé à ton retour de Constantine, comme je crois t'en avoir déjà prévenu. Cela est doublement désirable après le succès de Constantine, dont il importe de ne pas diminuer l'effet, et, au surplus, tu peux être sûr qu'on te fera partout le plus brillant accueil et la meilleure réception. Je n'ai pas besoin de te recommander d'être poli et gracieux ; mais je te recommande d'être très parlant et de soigner les civils, auxquels on a cherché à persuader que tu ne t'occupais que des militaires, impression qui serait fâcheuse, si elle s'établissait, et que tu détruiras facilement...
168 LE DtJC DE NEMOURS
« Je te serre dans mes bras, mon cher ami, et je t*embrasse du meilleur de mon cœur.
Le même courrier apportait une lettre de la reine, qui ajoutait :
« Pour me joindre au père, je te demande d'accepter de bonne grâce toutes les réceptions et les préparatifs qu'on fait pour te fêter et t'exprimer la part que toute la France a prise à tes succès. Je sais que c'est ennuyeux; je sens, par ce que j'éprouve, que tu dois être pressé d'arriver ; mais, cher ami, il faut donner un bon complément à l'œuvre que tu as si bien commencée, et que tout le monde puisse dire : « Le duc de Nemours est aussi aimable que brave. »
Autre lettre le 22 novembre :
« Tu verras avec quel enthousiasme tu seras reçu partout, et le roi me charge bien de te répéter de te prêter avec patience à toutes les fêtes et fonctions qu'on te demandera. »
Mais le sort en était déjà jeté : ni Toulon, ni Marseille, ni Lyon, ne verraient le prince, qui avait changé déroute au dernier moment et revenait en contournant l'Espagne et les côtes de France. Une lettre partie d'Oran et adressée à la reine, « à la chère Majesté », qu'on savait indulgente, essayait d'expliquer ce changement d'itinéraire:
« Chère Majesté, disait-elle, j'espère, si le temps le permet, pouvoir partir d'ici demain, et je viens vous faire part d'un changement que j'ai apporté à mon itinéraire, mais qui, je l'espère, ne retardera pas le moment où je pourrai vous voir et vous embrasser, moment qu'il me tarde bien de voir arriver.
« J'ai donc résolu, au lieu de revenir par Toulon et la traversée de toute la France, de prendre la voie de rOcéan pour mon retour. Je me trouve ici assez rapproché
du détroit, et cela me permettra peut-être de voir Gibraltar et d'avoir un aspect des côtes d'Espagne et de ses curieuses positions. Je compte par là éviter une quarantaine assommante et une route fort pénible et fort ennuyeuse à travers la France, dans cette saison... Chartres pourra, au surplus, vous expliquer en détail les motifs qui m'ont fait prendre cette décision qui vous paraîtra peut-être un p eu extraordinaire ... »
La famille royale resta vingt-deux jours sans nouvelles.
Enfin une lettre du 8 décembre, datée du Havre, annonce à la reine tout à la fois Tarrivée de son fils et les incidents d'une navigation très mouvementée. Le duc de Nemours s'est cassé le bras.
(c II faut donc que vous sachiez que, le 28 du mois dernier, en me promenant sur le pont du bâtiment, j'ai eu l'insigne maladresse de m'y laisser tomber, et qu'en tombant je me suis cassé l'os du coude du bras gauche, ce qui me condamne pour deux mois à l'immobilité.
« Je vais, du reste, dit-on, aussi bien que mon état le comporte... J'ai été parfaitement soigné par le D^'Baudens et le chirurgien du bord... »
Il fallait essayer au moins de donner une raison au public, et c'était assurément chose facile. Le Moniteur du 10 invente un de ces « vents contraires » dont la complaisance a dû servir bien des fois depuis les anciens navigateurs, et pouvait, à la rigueur, servir encore en 1837.
« Au moment, dit-il, où Son Altesse Royale quittait Oran. . . , les vents contraires, après Tavoir obligé de rentrer deux fois dans le port, le portèrent sur Gibraltar. C'est alors que le prince se décida à revenir par Le Havre, dans la crainte que les vents ne le missent dans l'impossibilité d'arriver à Paris assez tôt pour accompagner le roi à l'ouverture des Chambres. »
Le Moniteur ajoutait que, dès le 9 décembre au soir, la reine, le duc d'Orléans, le duc d'Aumale et la princesse
Clémentine étaient partis pour aller au-devant du duc de Nemours, encore trop souffrant pour supporter la voiture, et qui devait remonter la Seine sur un bateau à vapeur.
A cette même date, 9 décembre, le prince s'embarquait, en eflFet, au Havre et arrivait à Rouen le 10, pour repartir presque aussitôt. Le duc d'Orléans, qui accourait pour embrasser son frère à Rouen, ne le trouve plus dans cette ville et retourne à Paris. La reine, le duc d'Aumale et la princesse Clémentine ne sont encore parvenus qu'à quelques lieues de Mantes, lorsqu'un des officiers d'ordonnance du duc de Nemours, le colonel de Chabannes, envoyé par le prince, leur apprend que celui-ci est à Vernon, à bord du bateau VUnion, La reine, continuant sa route, arrive à Vernon vers quatre heures du matin et descend vers le rivage où était amarré le bâtiment.
« M^"* le duc de Nemours s'était levé ; il était en uniforme d'officier général, le bras étendu horizontalement sur l'appareil de la fracture et soutenu par un levier appuyé à la hanche... Le prince accourut et se précipita entre les bras de sa mère. Ensuite, Sa Majesté, étant entrée dans la cabine qui servait de chambre à coucher au jeune prince, y demeura quelque temps avec Leurs Altesses Royales... M. le duc de Nemours accompagna la reine à l'hôtel du Cheval-Blanc et y resta jusqu'à neuf heures. Pendant cet intervalle, la reine assista à la messe dans l'église de Vernon. »
Elle voulut remettre elle-même au général Boyer les insignes de son nouveau grade, puis elle s'embarqua sur le vapeur et resta à bord jusqu'à Poissy.
Ce voyage, fécond en incidents, prend finie 11 décembre, à quatre heures du matin.
Le 18 décembre, ne pouvant encore supporter la voiture, le duc de Nemours se rend à pied à l'ouverture des Chambres. Quand il revient, il est reconnu sur le pont
de la Concorde et est Tobjet de marques de vive sympathie de la part de la foule.
Quelques mois plus tard, une anecdote qui se rapportait aux événements de Constantine courait la ville et l'amusait. Le marquis de Fiers Ta racontée.
c< Le roi, dit-il, remarqua, à Texposition annuelle de peinture, une aquarelle signée d'un nom inconnu, représentant un combat en Afrique. L'exécution était bonne, et l'engagement avec les Arabes était rendu avec tant de vérité, que l'œuvre plut beaucoup au roi qui fit manifester à Tauteur son désir de l'acquérir. Quelles furent sa surprise et sa satisfaction, quand on lui nomma le duc de Nemours, soldat de la glorieuse campagne de Constantine, devenu le peintre de ses épisodes. Le tableau fut placé dans le cabinet du roi. Il fut détruit avec tant d'autres objets précieux, le 24 février 1848, au pillage des Tuileries ^ .