N... De Fl'lques d'Oraison
CHASSEURS A CHEVAL 13. D'EscRiviEUX. Massons de Morfontaine. Lunéville.
Temps de féconde activité militaire ! Le duc de Nemours aimait à s'en souvenir. Il évoquait volontiers ce séjour au camp de Compiëgne, et cette revue du 26 qui fut pour lui un triomphe très doux,.puisque, comme les princes qui apportaient une province, il put, ce jour-là, voir de ses yeux et toucher de ses mains le surcroit de puissance dont il avait doté sa patrie. Il rappelait qu'à cette revue il avait voulu monter le beau cheval blanc dont Tompereur d'Autriche lui avait fait cadeau ; il imitait hi prononciation du ministre de la Guerre, qui se battait mieux qu'il ne parlait, et qui, prononçant la formule du serment devant les délégations des régiments nouveaux, s'écriait en multipliant les r :
« Vous jurez fidélité au roi! Vous jurez fidéhté à la Chartrrre ! »
Le duc de Nemours citait aussi un exemple de la sévérité, de la rudesse môme, avec laquelle Louis-Philippe proscrivait ce qu'il appelait <c les habitudes de mollesse ».
Dans un voyage d'inspection militaire qu'il fit avec son second fils, pendant un hiver peu éloigné de Tépoque dont nous parlons, — c'était probablement en 1840, — le roi remarqua que le duc de Nemours, à cause du froid intense, et pour un long trajet en voiture, avait mis des bottes fourrées. Il s'emporta contre cette mode nouvelle et efféminée, et défendit à son fîls, — alors général, — de jamais reparaître en bottes fourrées devant lui.
Le 4 octobre, accompagné du général Colbert, le duc de Nemours passe une dernière fois en revue les régiments rangés en bataille, et fait aux officiers du camp un discours d'adieu, qu'il faut reproduire tout entier pour la noblesse des pensées qu'il exprime :
(( Messieurs, au terme de cette réunion militaire, il m'est bien doux de vous porter les paroles de félicitations que vous méritez pour les bons résultats que vous avez obtenus.
« Plusieurs d'entre vous ont déjà illustré d'anciens drapeaux et d'anciens étendards ; d'autres viennent d'en recevoir de nouveaux des mains du roi, et ils ont juré avec un noble élan de leur rester fidèles. Ainsi a été solennellement consacrée, pour tous, cette existence collective qui rend solidaire d'honneur et qui reporte aux enseignes, comme à de vivants symboles, la gloire et les dangers communs.
« Oui, dans cette circonstance, les nouveaux régiments ont dignement suivi les exemples qui leur avaient été donnés par leurs aînés. Gomme toujours, l'armée s'est montrée gardienne sévère de toutes les vertus qui font la gloire et la stabilité des États. Modestes et courageux, accoutumés à chercher la considération dans l'accomplissement rigoureux de vos devoirs, vous avez compris combien, même en temps de paix, vos travaux importent au pays, et vous vous êtes mis en état de pouvoir assurer à la France respect au dehors et sécurité au dedans.
Heureuse notre patrie de vous avoir pour fils dévoués et fermes défenseurs. Quant à moi, Messieurs, toujours fier de m'associer aux travaux de Tarniée, je me réjouirai dans toutes les occasions de partager avec vous vos futures destinées. Puissiez-vous alors conserver du temps que nous avons passé ici ensemble le même souvenir que j'emporte gravé dans mon cœur ! Et maintenant, Messieurs, que je dois vous quitter, reportez à vos régiments et recevez pour vous-mêmes les témoignages de ma vive satisfaction comme chef, et de ma sincère affection comme frère d'armes. En nous séparant, restons plus que jamais unis pour atteindre le noble but vers lequel nous tendons tous. »
Cette année très chargée de travaux militaires se termine, pour le duc de Nemours, par six semaines d'inspection dans les garnisons de Verdun, Fontainebleau, Vendôme et Versailles.
Le 28 avril 1842, naît le premier enfant du duc de Nemours : Louis-Philippe-Marie-Ferdinand-Gaston, comte d'Eu. C'est une joie très vive, que va suivre de bien près un deuil affreux pour la famille royale et pour la France.
Le 3 juin, le duc d'Orléans et son frère le duc de Nemours, qu'on retrouve si souvent aux côtés l'un de l'autre, se rendent à Bruxelles, où un grand dîner est donné à la coiu* en leur honneur, et de là à Luxembourg. Us assistent à la revue de la garde prussienne, passée par le roi des Pays-Bas, grand-duc de Luxembourg, et le prince d'Orange, puis rentrent à Paris par Montmédy, Marvillo, Longwy et Verdun. Bientôt après, le duc de Nemours quitte encore Paris pour des inspections et des manœuvres dans l'est. Il est, le 5 juillet, à Saint-Miliiel, tandis que le duc et la duchesse d'Orléans arrivent à Plombières, où on leur fait un accueil enthousiaste. Le duc de Nemours se rend à Nancy, et c'est là que la nouvelle va le surprendre.
De Plombières, le duc d'Orléans avait écrit à son frère une lettre pleine de détails militaires, pleine de vie et
pleine d'amitié, et qui est une des dernières qu'il ait écrites.
« Plombières, 6 juiUet 1842.
« Je profite, mon cher ami, d'un instant de libre entre Tinstallation d'Hélène et mon retour à Paris pour t'écrire un mot et t'entretenir de nos affaires militaires. Je crois avoir organisé passablement le simulacre d'attaque de Vitry. Cela a présenté quelques difficultés ; les plus considérables sont déjà aplanies. J'espère que les autres le seront bientôt. Il serait possible que l'état des récoltes nous forçât à commencer dès le 20 aofit les opérations ; tout est bien avancé en Champagne. Je te tiendrai au courant. L'opération ne pourra durer que seize jours. J'en ai le tableau et la répartition, mais tout de ma main, et je le garde secretissime, car, si cela s'ébruitait, adieu l'intérêt pour les subalternes. Je voudrais cependant bien en conférer avec toi, et je trouve que le 20, à Lunéville, c'est bien tard ! J'ai reconnu un bel endroit pour une action générale de toute la cavalerie et de toute l'artillerie à cheval : c'est entre Sommesons, Vatry et Soudé. Je t'en parlerai, mais je t'engage dès à présent à relire le chapitre où Decker, dans sa tactique des trois armes, traite des mouvements d'un corps de cavalerie. Il y a beaucoup de très bon. J'ajournerai encore l'ordre que tu me demandes d'organiser les régiments à quatre escadrons, parce que je suis très certain que le ministre delà Guerre me chercherait chicane s'il le savait, et que nous sommes encore trop éloignés de l'époque des mouvements pour qu'il ne vienne pas à le savoir. Quand le moment approchera, je donnerai Tordre. J'ai organisé avec Marbot, que j'ai vu à Toul, tout le mécanisme de l'ennemi. Il a, après quelques observations, abondé dans le système que je lui proposais, et qui est très simple. Je te l'expliquerai.
« Ce que j'ai vu de mon artillerie est magnifique. L'infanterie est belle; mais là où j'arrivais, je trouvais qu'on ne commençait à travailler qu'un peu avant mon arrivée, et que l'on était fort mou. Je me suis senti bouillonner en voyant tout ce que j'ai vu dans ce genre-là. Je crois cependant avoir donné çà et là un petit coup de fouet, et j'espère que finalement notre affaire n'ira pas mal...
« Sais-tu si Ton exerce les dragons à mettre pied à terre pour combattre et à manœuvrer le fusil à la grenadière? As-tu introduit partout les signaux à la trompette? c'est nécessaire. Ne serait-il pas à propos d'avoir quelques sapeurs dans les régiments de troupes à cheval? J'ai vu sur le bord des routes, en Champagne, des fossés qui arrêteraient un régiment. J'aurais bien besoin de causer avec toi d'une foule de choses, mais patience ! Je tâcherai toujours d'aller de l'avant dans la bonne voie. J'aurai, ces jours-ci, les grandes cartes de France pour les généraux, et les petites cartes pour les capitaines inclusivement.
« Je pars demain dès l'aube pour rentrer à Paris, de là à Saint-Omer. J'ai eu un voyage très beau et très intéressant à Metz, je t'y ai vivement regretté. Hélène n'est pas mal installée ici, elle espère que tu viendras l'y voir et te dit mille choses aimables. Tu auras appris avec peine la mort de ce pauvre Delmotte.
« Tout à toi. « F. 0. »
De Saint-Omer, le duc d'Orléans avait le projet de se rendre à Lunéville, puis à Nancy, où il devait être le 23, et où sa femme, en ce moment à Plombières, devait le rejoindre. Un bal serait offert ce jour-là au duc et à la duchesse d'Orléans.
Le 13 au matin, un dernier mot de lui, écrit à la hâte, est encore adressé à son frère Nemours, et il est relatif aux manœuvres qui se préparent.
Quelques heures plus tard, le duc d'Orléans n'était plus.
Le soir même, la malheureuse reine Marie-Amélie envoyait prévenir son fils Nemours, et lui écrivait ce billet à Nancy :
« NemUy, 13 juillet i842.
« Mon pauvre ami, nous avons perdu notre Chartres chéri. Reillete donnera les détails de ce malheur affreux. Victoire et Clémentine partent pour aller chercher la trop infortunée Hélène. Arrive, toi, ici pour consoler ton malheureux père qui a besoin d'appui ; tu as perdu un vrai ami, j'ai perdu un trésor, j'ai donné le dernier baiser sur ses lèvres froides. Prions Dieu pour lui. »
La manière dont le prince est informé de la mort de son frère a quelque chose de particulièrement émouvant.
Une dépêche télégraphique venue de Metz avait averti le préfet de la Meurthe, M. Arnault. Le préfet l'avait communiquée au général Villatte, qui s'était chargé d'apprendre cette nouvelle au jeune prince. Celui-ci se trouvait au quartier du l**" régiment de hussards et inspectait ce régiment, que son frère avait commandé en 1830. Lorsque le général Villatte s'approcha, le prince Taperçut qui pâlissait. ^
« Qu'avez-vous, général? Vous paraissez soufifrant?
— Oh! monseigneur, une horrible nouvelle arrive de Paris.
— Je vous comprends, le roi est tué!...
— Non ; mais le prince royal n'est plus ! Il est mort hier, à Paris, des suites d'une chute de voiture !...
« Il n'est pas facile de donner ici une idée du désespoir qui s'empara en ce moment de M. le duc de Nemours... Cette scène douloureuse se passait à sept heures du matin, au milieu de tous les officiers du régiment rassemblés pour le travail d'inspection'. » . ^