Moniteur du 17 juillet
Le duc de Nemours quitte aussitôt Nancy et se dirige en toute hûte sur Paris. A Bligny il rencontre M. Bertin de Vaux, qui accourait à Plombières, par ordre du roi, pour prévenir la duchesse d'Orléans, et il reçoit de lui les détails de la catastrophe. Il arrive à Neuilly et se rend, avec le roi, la reine et la famille royale, dans la chapelle, qu'il trouve tendue de noir et où la messe est célébrée pour Tûme du duc d'Orléans, sou frère très aimé, celui qu'il a toujours suivi, aidé, et dont il a reçu tant de marques d'affection.
La duchesse de Nemours et la princesse Clémentine étaient parties immédiatement de Neuilly pour se rendre au-devant de la duchesse d'Orléans. Le 15, à Mirecourt, elles rencontrent l'infortunée princesse.
Le deuil est immense par toute la France, et, là même où il n'y a point d'attachement à la dynastie de Louis- Philippe, c'est presque toujours la pitié qui s'exprime. La famille royale pleure le fils, le frère, l'héritier du trône et sa principale force, « le chef de demain ». Le prince de Joinville, qui le nomme ainsi, ajoute :.
« Pas un de nous qui n'eût depuis Tenfance accepté sans hésitation ses conseils, son autorité. Que de fois n'avions-nous pas discuté avec lui toutes les chances de Tavenir au dedans comme au dehors, et ne nous avait-il pas distribué à chacun les rôles qu'il nous destinait, rôles que nous sentions marqués au coin du bon sens, de la connaissance profonde des choses et de cette griffe du chef qui s'impose. »
Le samedi 30 juillet, le corps du duc d'Orléans est transporté de Neuilly à Notre-Dame de Paris, où un service solennel a lieu le 3 août.
Le 4, à quatre heures du matin, devant le duc de Nemours et de ses frères, se fait la levée du corps qui doit être inhumé à Dreux.
La catastrophe du 13 juillet va transformer la vie
publique du duc de Nemours. Jusqu'à ce moment, il s'est tenu au second plan, et son devoir était en cela conforme à son goût. N'ayant pas besoin de la popularité et ne la cherchant pas, il se donnait tout entier à ses devoirs de soldat, appliqué à perfectionner et à développer l'organisation militaire de la France. Il est maintenant au premier rang, non pas l'héritier du trône de Louis-Philippe, sans doute, mais celui qui doit figurer près du roi dans toutes les cérémonies publiques et exercer les commandements en chef.
Un mot du duc d'Orléans revient ici naturellement à l'esprit. Personne ne connaissait mieux et ne jugeait plus favorablement le duc de Nemours que son frère aîné. Le 1*"" avril 1832, à l'Hôtel-Dieu de Paris, pendant la visite qu'il faisait aux cholériques, le duc d'Orléans, remarquant et admirant l'impassibilité, l'extrême bravoure silencieuse, la charité noble de ce jeune homme de dix-sept ans qui le suivait, et qui n'avait peur que d'une chose, prendre la première place, la seconde étant d'ailleurs aussi dangereuse que l'autre, lui avait dit : « Allons, Nemours, parle donc! Tu emboîtes trop le pas! — Près de toi, je n'ai qu'à m'effacer. — Tu as tort : je veux que tu sois aimé autant que moi. — Que faire pour cela? — Te montrer. »
Use montrera désormais : le devoir est là. Mais peutêtre la mort de son frère aîné a-t-elle fait plus que blesser au cœur le duc de Nemours. Elle a ébranlé sa confiance dans la durée du règne. Bien des années plus tard, en 1883, au cours d'un dîner auquel assistait le duc de Nemours, quelqu'un rappela le souvenir de la catastrophe de 1842. Le prince devint subitement très pâle, et, se tournant vers sa voisine de table, la baronne Martineau des Chesnez, il dit :
— Ce jour-là. Madame, je compris que le régime était condamne.
Le duc (rOrléaiis laissant deux fils, le comte de Paris et le duc de Chartres, le duc de Nemours n'est donc pas prince royal ; il n'est pas héritier du trône, mais il va désormais en remplir les fonctions et représenter son père dans de nombreuses circonstances. 11 devra se montrer plus qu'il ne Ta fait, et plus qu'il n'aimait à le faire. Aucune affaire grave ne sera décidée par le roi, sans que le duc de Nemours soit consulté. La correspondance deviendra plus fréquente encore entre le roi et son fils, entre celui-ci et sa mère ; et sans cesse les questions politiques s'y mêleront aux effusions de famille. C'est d'ailleurs une habitude de Louis-Philippe de correspondre par un billet, par un mot, — les coups de téléphone d'autrefois, — avec ses enfants, sa femme, ses ministres, autant de fois par jour qu'il est nécessaire, à chaque question urgente qui se pose, lors môme que le destinataire de la lettre habite le palais même. Voici un des billets que le roi envoyait à son fils, avec les lettres et dépêches du jour, pour lui demander d'en prendre connaissance.
« Saint-Cloud, mardi soir, huit heures et demie, 3 décembre 1843.
« Mon cher Nemours, tu verras, en lisant les incluses, combien il est pressant que je puisse les expédier de bonne heure à Guizot.
« Si je dormais encore quand tu les auras finies, faismoi réveiller sans scrupule, afin que je puisse cacheter le paquet et Fenvoyer en toute hâte à Guizot.
« Bonsoir, mon cher ami.
(( Tu me renverras le portefeuille plus tard, à ton aise. »
Dans la bourgeoisie, qu'on a appelée de 1830, le duc de Nemours était peu populaire, parce qu'on Taccusait de partager les idées de M. Guizot et de M. de Broglie, et de vouloir donner à la monarchie le caractère qu'elle avait avant 1830. On lui reprochait sa dignité un peu froide. Ses meilleures qualités étaient de celles qui créent plus de mérite que de réputation. Un historien de la monarchie de Juillet pourra dire, jugeant le duc de Nemours à la veille de la révolution de 1848 :
« Le duc de Nemours, qui préférait l'ombre à la grande lumière et fuyait la réclame autant que d'autres la recherchent, n'allait pas au-devant de la popularité ; mais on ne peut pas dire qu'il fût impopulaire. Il ne s'était attiré aucune inimitié. On l'estimait, on le respectait. Sa noble conduite au siège d'Anvers et dans les guerres d'Afrique lui avait concihé les vives sympathies de tous ses compagnons d'armes. Partout il avait fait son devoir, et plus que son devoir*. »
Il faut ajouter que le duc de Nemours possédait cet autre don que Louis-Philippe se plaisait à reconnaître en son fils : «le tact, la mesure et la prudence ^ » ; et que le duc d'Orléans appréciait de même lorsqu'il disait : « J'ai plus confiance en son jugement qu'au mien. »
L'ordonnance du 19 juillet nomme le duc de Nemours
1. Imbert de Saint-Amand, Marie-Amélie et la Société française en 1847.