Lettre du 15 août
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commandant en chef du corps d'opérations sur la Marne. Il ne devait remplir, si le duc d'Orléans avait vécu, que les fonctions de chef de la cavalerie. C'est également comme fils aîné du roi qu'il accompagne avec ses frères, mais au premier rang, Louis-Philippe à Touverture de la session des Chambres. Et il entend le discours du trône, qui fait allusion au projet do loi sur la régence.
Il faut, en effet, prévoir les conséquences nécessaires de la mort possible du roi. Louis-Philippe a près de soixante-dix ans; le prince héritier n'en a pas quatre. Une régence s'imposerait donc. Mais laquelle ? Serait-elle masculine ou féminine? Exercée par le duc de Nemours, qui est l'oncle, ou par la veuve du duc d'Orléans, qui est la mère? Les Français vont se diviser là-dessus, comme sur tant de questions, qui paraissent libres parce qu'on les soumet aux Chambres, mais qui no devraient pas l'être dans un État réglé. Tout de suite, le roi s'est prononcé pour son fils Nemours. La duchesse d'Orléans, à ce moment du moins, n'a que des partisans ; elle n'a pas l'idée d'élever, contre son beau-frère, des prétentions à la régence. Son mari, dans le testament qu'il a laissé, a prévu le conflit et manifesté sa volonté. Il a chargé la duchesse d'Orléans seule de l'éducation des deux jeunes princes; puis, venant à l'hypothèse de la disparition du roi, il a ajouté :
« Si par malheur l'autorité du roi ne pouvait veiller sur mon fils aîné jusqu'à sa majorité, Hélène devrait empêcher que son nom fût prononcé pour la régence, et désavouer hautement toute tentative qui se couvrirait de ce dangereux prétexte pour enlever la régence à mon frère Nemours, ou, à son défaut, à l'aîné de mes frères. »
« Que plus tard, dit un historien, vers la fin du règne de Louis-Philippe, la duchesse d'Orléans ait partagé l'avis des députés de la gauche, qui pensaient que sa régence serait plus facilement acceptée que celle du duc
de Nemours, beaucoup de personnes Tont insinué; mais, ce qui est certain, c'est qu'en 1842 la duchesse n'eut pas un seul instant Tidée de soulever des prétentions qui, d'ailleurs, n'auraient pas eu la moindre chance de succès. Le témoignage de M. Dupin ne laisse à cet égard aucune espèce de doutée »
Le duc d'Orléans avait dit encore dans son testament en énumérant les membres de sa famille :
« Je commence par Nemours, parce qu'il sera le chef de la jeune famille ; je l'ai aimé encore plus qu'on n'aime un frère ; c'est avec la confiance que m'inspire son loyal caractère que je le vois chargé d'un avenir aussi grand que celui qui s'ouvre devant lui, et je sais qu'il justifiera la devise : Uno avidso non déficit alter, »
La famille royale tout entière se prononçait en ce sens. Cuvillier-Fleury notait, à la date du 17 juillet 1842 :
« Ce matin, le Côwrier français s'est, en très bons termes et dans un langage très modéré, déclaré pour la duchesse d'Orléans contre le duc de Nemours : c'est la pensée de l'opposition ; ce sera bientôt le cri de la presse. Nous serons, nous, pour la pensée du roi qui est décidée en faveur de l'aîné survivant de ses fils. » 11 ajoute le lendemain : « La princesse ne songe pas du tout à être régente, elle ne revendique que l'éducation de ses fils. »
M. Guizot n'était pas d'un autre sentiment. Le gouvernement jugeait même qu'il fallait régler la question une fois pour toutes et appliquer la loi salique pour la régence, aussi bien que pour la royauté. Mais beaucoup de membres de la gauche combattaient le projet de loi. Pour écarter le duc de Nemours, ils parlaient d'impopularité, et c'étaient eux qui la faisaient ou tentaient de la faire. Au fond, s'ils étaient si ardents pour la régence
1. Imberl de Saint- Amand, Marie- Amélie et V Apogée du règne de Louis-Philippe.
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d'une femme, c'est qu'ils supposaient qu'elle serait moins ferme que celle d'un homme ; c'est aussi parce qu'ils savaient bien que, dans un État, tout passe-droit ruine l'autorité, même dans l'opinion qui Ta réclamé. Henri Heine écrivait le 19 juillet 1842 :
« Le duc de Nemours jouit-il de la très haute disgrâce du peuple souverain, comme on le soutient avec un zèle excessif? Je n'en veux pas juger. Encore moins suis-je tenté d'approfondir les motifs de sa disgrâce. L'air distingué, élégant, rêveur et patricien du prince, est peut-être le principal grief qu'on a contre hii. L'extérieur du duc d'Orléans était noble ; celui du duc de Nemours est nobiliaire. »
Mais ces intrigues ne réussirent pas. La discussion dura trois jours, les 18, 19, 20 août ; elle fut très passionnée. On entendit Ledru-Rollin, La Rochejaquelein, Schutzenberger, Lamartine, Guizot, Passy, Kerryer, Villemain, Odilon Barrot, Thiers. Malgré l'intervention de Lamartine qui, dans cette occasion et à la surprise générale, se prononça contre le projet, celui-ci fut voté à la Chambre des députés, le 20 août 1842, par trois cent dix voix contre quatre-vingt-quatorze ; il fut adopté le 29 août par la Chambre des pairs, à la majorité de cent soixante-trois voix contre quatorze. La régence appartiendrait donc éventuellement au duc de Nemours. Dès que la loi fut votée, le comte Mole écrivit au duc de Nemours :
« Paris, 29 août 1842.
Monseigneur,
« La Chambre des pairs vient de voter la loi de régence. Permettez à un ancien serviteur du roi et de son pays, dévoué de cœur et d'âme à toute votre famille, de vous dire toute la satisfaction qu'il éprouve en voyant sortir, d'un événement si fatal et du sein delà douleur publique,
une loi qui place le pouvoir royal dans des mains si dignes et si capables de Texercer. Peut-être, Monseigneur, suisje du petit nombre d'hommes à qui leur position a permis •de vous apprécier davantage et qui savent tout ce que réunit Votre Altesse Royale de jugement, de prudence, de droiture et de fermeté. Elle ne repoussera pas, je Fespère, dans une pareille circonstance, Thommage des sentiments que j'avais besoin de lui exprimer. Ils partent du plus intime de mon cœur, qu'elle en soit bien sûre.
« Je suis, avec le plus profond respect, Monseigneur, de Votre Altesse Royale,
« Le très humble, très obéissant et dévoué serviteur,
« MoLÉ. »
Le 19 août, le duc de Nemours part pour Strasbourg, où il doit inspecter et faire manœuvrer les troupes des diverses armes ; de là, il se rendra aux campsde Lunéville, Rocroy, Saint-Omer et Compiègne.
Ce jour-là, le roi lui écrit une lettre où apparaît toute la confiance qu'il accorde au jugement du duc de Nemours, et qui montre le vif désir qu'aurait eu la famille royale que le duc de Broglie acceptât les fonctions de gouverneur du comte de Paris.
<c NeuiUy, vendredi 19 août 1842.
(( Mon cher ami, je regrette de t'avoir laissé partir sans m'être rappelé de te consulter, comme je me proposais bien de le faire, sur l'idée qui m'est venue, il y a quelques jours, de choisir le duc de Broglie pour gouverneur du comte de Paris, et par conséquent aussi de son petit frère, si on pouvait obtenir de lui de se charger de cette grande et importante fonction. J'en ai parlé successivement à notre bonne Hélène, à la reine, à ma sœur et à Joinville, et ayant partout, non seulement trouvé une ap-
probation complète, mais une opinion unanime que ce serait ce qu'il y aurait do mieux et de plus désirable, j'ai vivement regretté d'avoir oublié de t'en parler, parce que d'abord je ne voudrais pas avoir décidé une question aussi importante sans avoir pris ton avis, et ensuite parce que le temps presse.
« J'ai trouvé ici toutes les opinions de famille si positivement favorables au choix du duc de Broglie, Hélène et la reine tellement persuadées que, si notre pauvre Chartres pouvait donner un avis, il nous dirait aussi : le duc de Broglie avant tout, s'il consent à s en charger, que, si tu avais été ici et que tu eusses concouru à cette opinion, j'aurais écrit sur-le-champ au duc de Broghe pour lui demander de venir me voir avant lundi, afin de lui faire des ouvertures avant mon départ pour Eu et de m'assurer, soit de son acceptation, soit de son refus, ou au moins (s'il voulait se réserver le temps d'y réfléchir) qu'il me promette une réponse le plus promptement possible.
« Ma résolution de ne rien entamer avant d'avoir reçu ton avis ne me permet plus de faire venir le duc de Broglie chez moi avant mon premier départ pour Eu, à moins pourtant que tu n'eusses reçu ma lettre assez tôt dimanche (après-demain), à Strasbourg, pour me faire transmettre, par le télégraphe, une dépêche conçue en ces termes :
« Le duc de Nemours dit au roi quil est de son avis sur la question qui lui est soumise,
« Mon cher ami, ne nous flattons jamais de trouver personne sans défaut, et sachons bien que, de quelque manière que nous élevions nos enfants, ils en auront aussi comme nous-mêmes; mais je vois dans le duc de Broglie les garanties les plus précieuses et les plus désirables, de plus un ami sûr et bien intentionné sur tous les points.
« Si ta réponse ra'arrive à temps et qu'elle soit favorable, je le ferai venir dimanche soir ou lundi matin. Si je ne la reçois qu'à Eu, ce sera à mon retour à Paris,
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jeudi ou vendredi, que je pourrai parler au duc de Broglie. « Je t'embrasse de tout mon cœur, mon cher ami, et il me tarde bien de te revoir ; mais je te recommande de ne pas te presser et de prendre tout le temps nécessaire pour bien faire les choses. Qu'on ne dise pas de toi le mot du chevalier de Puységur, qve les princes ont toujours le feu au derrière^ ce qui est insupportable et gâte tout.
Arrivé à ^Strasbourg, le 20 août, vers cinq heures du soir, le prince assiste, le 21, aux grandes manœuvres. Les pontonniers ont jeté le pont de bateaux sur le Rhin. Du côté qui appartient au grand-duché de Bade, un très grand nombre d'habitants des villages allemands sont réunis. Du côté de r Alsace, le vigoureux patriotisme des populations ne peut manquer de s'affirmer. C'est autre chose que la curiosité que témoigne l'Alsace au prince français, et autant dire à la France qui passe. Comme l'écrivait Tambassadeur du roi de Prusse, Frédéric I", en 1708 :
« ... Il est notoire que les habitants de l'Alsace sont plus Français que les Parisiens ; le roi de France est si sûr (le leur affection à son service et à sa gloire, qu'il leur ordonne de se servir de fusils, de pistolets, de hallebardes, d'épées et de plomb toutes les fois que ie bruit court que les Allemands ont dessein de passer le Rhin, et qu'ils courent en foule sur les bords du Rhin pour empêcher, ou au moins disputer le passage à la nation germanique, au péril évident de leur propre vie, comme s'ils allaient au triomphe. » Au moment où le duc de Nemours revient des manœuvres, il est tout à coup entouré par des jeunes gens à cheval qui sont sortis de Strasbourg pour assister aux manœuvres, et qui d'eux-mêmes, comme des défenseurs qui ont droit à l'honneur, prennent place dans son état-major. Aussi, quand le prince rentre dans la ville au
milieu de cette garde, les applaudissements éclatent de tous côtés.
Le m4tin, — le 21 était un dimanche, — il avait assisté à une messe à la cathédrale. « Le mélancolique recueillement qui se montrait sur sa physionomie pendant le service divin ajoutait encore à Témotion générale. »
Partout Taccueil fait au duc de Nemours revêt un caractère particulier de sympathie. Le jnnnce trouve dos mots dignes et justes pour répondre aux discours qu'on lui adresse. Il en a d'heureux, qui vont droit au cœur des Alsaciens.
« M. le duc de Nemours, dit le journal C Alsace^ semblait surmonter une sorte de timidité que son rang de frère I)uîné lui avait fait contracter du vivant du malheureux duc d'Orléans. Avec la piété d'un fils, le prince rapportait au roi les témoignages de respect et les marques de sympathie pour sa douleur récente. Hélas! ce souvenir était dans toutes les pensées et mêlait son amertume aux sentiments de bonheur qu'inspirait la présence du duc de Nemours. Mais, du moins, toutes les personnes présentes ont pu emporter la conviction rassurante, et cette conviction, ils la feront partager à leurs concitoyiMis, que le duc de Nemours est le digne frère du prince royal. Sa conversation est variée et parfaitement conforme au caractère officiel de ses interlocuteurs ; son attitude est grave, mais pleine de bienveillance... »
A la soirée qui suivit cette réception, le prince s'en tn^tenait avec M. Champy, adjoint au maire de Strasbourg. Celui-ci ayant longuement parlé do la poi)ulation strnsbourgeoise :
« Oh! je le sais, dit le prince, c'est une ])onne et excellente population. »
Quelqu'un s'étant permis d'ajouter : « Oui, Monseigneur, elle a Tesprit allemand », le prince riposta aussitôt : « Et le cœur français, monsieur ! »
Dans un autre groupe, où il venait de rencontrer le maire de Colmar, le prince se mit à vanter Tesprit militaire des Alsaciens ; il rappela notamment que le S*' hussards, qui s'était signalé en tant de rencontres, avait été formé tout entier de soldats alsaciens, et aussitôt il nomma, avec une précision de mémoire étonnante, plusieurs des officiers supérieurs, sortis de ce régiment. Un peu plus loin, le prince, dans la foule des invités, reconnut un officier qu'il n'avait pas vu depuis dix ans et aUa droit à lui. Cette courtoisie frappa vivement les Alsaciens présents, qui demeurèrent persuadés, comme le dit joliment le même journal, qu'une telle mémoire « tient plus qu'on ne croit aux qualités du cœur ».
Le changement d'attitude et de langage du duc de Nemours n'échappa point au roi, ni à ses ennemis, ni même à ses amis. Cuvillier-Fleury trouve les réponses du prince « excellentes ». Quant au roi, il écrivait :
« NeuiUy, mercredi 24 août 1842.
« Mon bien cher et excellent Nemours,
« Tu sais combien mon temps est absorbé, mais je veux te dire que je suis bien content de toi, qu'il est impossible de mieux faire que tu ne fais, et aussi d'avoir plus de succès que tu n'en obtiens partout.
« C'est un chorus général qui doit fortifier ta confiance en toi-même, car, pour tout dire en un mot, tu le mérites. C'est ainsi que tu parviendras, non pas à guérir cette plaie de cœur que rien ne peut plus fermer, ni pour toi, ni pour moi, ni pour nous, mais à avoir et à nous donner la seule consolation possible : c'est que ton caractère, ta conduite et ton dévouement éloignent de la France et des tiens les maux et les dangers qui l'auraient menacée si tu n'avais pas été ce que tu es.
« Quant au choix dont je l'avais parlé, nous en causerons à ton retour, et, en attendant, je cherche et je réfléchis.
« Je t'embrasse de tout mon cœur.
Le souvenir de Tnifortuné duc crOrléans, le duc de Nemours le retrouve, le voit, Tentend partout, et luimême ne peut se retenir de l'évoquer. Quand il passe à Saint-Omer, en quittant TAlsace, et qu'il visite le camp d'Helfaut, il est surpris et touché de trouver là une pyramide élevée à la mémoire du duc d'Orléans, aux frais communs des officiers et des soldats. Sur les faces de la pyramide, on lisait :
« A la mémoire de Son Altesse Rovale M*^'" le duc d'Orléans. — Son général en chef. — La 2*' division d'infanterie du corps d'opération sur la Marne. — Anvers 1832. — Mascara 1835. — Portes-de-Fer 1839. — Teniah-de-Mouzaïa 1840. »
Quelques jours plus tard, à Compiègne,-oîi le duc d'Aumale Ta précédé, le duc de Nemours, après une revue générale de tous les corps de cavalerie et d'infanterie qui composent le camp, fait se grouper les officiers autour des officiers généraux, en avant du front de bataille, et leur parle avec cette émotion dont il est impossible de contrefaire Taccent, et dont on devine qu'elle était unanimement comprise à la façon mcMne dont elle s'exprime. Il dit qu'il veut d'abord féliciter ceux qui servent bien le pays, qui en sont le rempart soHde, qui assurent son triomphe.
« Et puis, Messieurs, ajoute-t-il, après notre aff*roux malheur, j'ai besoin de mêler mon affection à la vôtre. J'ai vu quelle immense sympathie s'est soudain produite autour de vous. Ce généreux élan a dû raffermir bien des cœurs, car il n'est pciint de maux auxquels la glorieuse
unanimité de la France ne puisse porter une digne consolation.
« Pour vous en particulier, Messieurs, qui avez vu tout à. coup un si grand vide se faire à votre tête, je sais combien vous avez fait parler haut votre noble estime et votre franche affection. Ce coup fatal vous a pénétrés de douleur, mais il ne vous a point abattus, car il nous reste une grande et belle cause à servir et des cœurs capables de la défendre. Oui, vous tous comme moi, Messieurs, nous redoublerons de zèle, d'efforts et d'amour, pour rendre à la France la force qui lui a été enlevée avec ce chef que nous pleurons. Quant à moi, mes sentiments, mes devoirs, mes vœux sont les vôtres. Notre but commun est la gloire, noble but. Dévoué tout entier à cette grande cause, vous me trouverez toujours heureux et fier de la défendre avec vous. »
Il y a là un goût de la gloire, un sentiment de la France et un ton de fils de roi qui seront toujours compris, tant qu'il y aura des soldats. Celui qui prononçait ces paroles était profondément ému, non seulement par la perte récente de son frère aîné, mais par le prochain départ de deux autres, de ce jeune duc d'Aumale, présent à la revue, nommé général à vingt ans, et qui allait partir pour l'Algérie, et du prince deJoinville, qui avait mission de se rendre sur la côte occidentale d'Afrique et de s'opposer à la traite des noirs et au droit de visite que pratiquait l'Angleterre.
Les deux frères s'embarquèrent à Brest le dimanche 16 octobre. Cuvillier-Fleury, venu pour accompagner son ancien élève le duc d'Aumale, raconte :
« Toute, la ville était sur les falaises qui dominent cette immense rade, les bâtiments pavoises, les canons retentissants. La Belle-Poule a appareillé très coquettement et avec une prestesse infinie. Un quart d'heure après, elle avait disparu sous l'horizon. »
Le coup si funeste à la monarchie de Juillet sera répercuté pendant longtemps encore. Il aura éveillé des échos très lointains. Et le mot qui fut dit par un inconnu, Tannée suivante, prouve bien la place que tenait la forte personnalité du prince royal dans TafFection d'une partie de la nation et dans les préoccupations ou les prévisions de Tautre. Le duc de Nemours avait été invité à présider à l'inauguration du chemin de fer de Paris à Orléans, et, accompagné du duc de Montpensier, il était arrivé dans cette dernière ville le 2 mai. Il y eut bénédiction du chemin de fer par Tévêque d'Orléans, revue de la garde nationale, l'inévitable réception des autorités à la préfecture, puis banquet offert par la Compagnie. A la fin du repas, le prince, harangué par le maire, répondit par ces jolis mots :
v( Nous sommes fiers de nous associer dans cette inauguration à l'œuvre grande et féconde que vous venez de terminer. Félicitons Orléans de s'être ainsi miraculeusement rapproché de Paris ; Paris, d'avoir acquis un si riche, un si puissant faubourg ; la Seine et la Loire, de s'être encore réunies. Je bois à la prospérité du chemin de fer d'Orléans et à l'avenir des chemins de fer en France. Mystérieux comme tout ce qui est grand, cet avenir se laisse à peine encore comprendre à l'esprit le plus vaste; mais il réalisera, n'en doutons pas, les magnifiques espérances de gloire, de richesse et de civilisation qu'il a fait naître.
« A la prospérité du chemin de fer d'Orléans, à l'avenir des chemins de fer en France ! »
Des acclamations couvrirent ces paroles. Et on raconte qu'à ce moment un des assistants, un « député de l'opposition », s'écria : « Le prince royal n'aurait pas mieux dit! »
Au printemps de 1843, deux des enfants de Louis- Philippe et de Marie-Amélie se marièrent. Les deux filles
aînées, la princesse Marie et la princesse Louise, avaient épousé deux princes protestants. Le 20 avril 1843, au château de Saint-Cloud, la princesse Clémentine épousa un frère de la duchesse de Nemours, un prince catholique, Auguste de Saxe-Cobourg*.
A quelques jours de là, le prince de Joinville épousait, à Rio-de- Janeiro, la princesse Françoise de Bragance, et s'embarquait avec elle à bord de la frégate la Belle- Poule, le 13 mai, pour revenir en France -.
A la fin de juillet, le duc et la duchesse de Nemours entreprennent un long voyage dans Touest de la France. Ils sont accompagnés par la comtesse d'Oraison, dame d'honneur de la duchesse de Nemours; par MM. le maréchal de camp, baron Boyer, aide de camp ; Borel de Brétizel, chef d'escadron d etat-major; et Reille, capitaine d'état-major, officiers d'ordonnance ; enfin, par M. Larnac, secrétaire des commandements.
Les « tournées » officielles sous tous les régimes se res-
1. Le prince Ferdinand, frère du duc régnant et du roi Léopold, roi des Belges, avait quatre enfants : Ferdinand-Auguste, mari de la reine de Portugal; Auguste-Louis-Victor, né le 13 juin 1818, qui épouse la princesse Clémentine; Victoire, née le 14 février 1823, mariée au duc de Nemours; et Léopold, né le 31 janvier 1824.
2.. Au moment où le prince de Joinville arriva à Rio, la famille impériale de Brésil se composait des personnes suivantes :
L'empereur don Pedro II, né le 2 décembre 1825, fils de l'empereur don Pedro I", mort en 1834, et de l'archiduchesse Léopoldine, morte en 1826, fille de l'empereur d'Autriche, François l", et de Timpératrice Thérèse, princesse des Deux-Siciles.
Sœurs de l'empereur don Pedro 11 :
1* Maria da Gloria, née le 4 avril 1819, reine de Portugal depuis le 2 mai 1826, veuve le 28 mai 1835 du duc de Leuchtenberg, ïils du prince Eugène de Beauharnais, remariée le l"' janvier 1836 au prince Ferdinand de Saxe-Gobourg-Gotha (frère du mari de la princesse Clémentine d'Orléans) ;
2° Januaria, née le 11 mars 1821, princesse impériale et héritière présomptive de la couronne du Brésil ;
3° Françoise, née le 2 août "1824, qui allait épouser le prince de Joinville ;
4° Marie-Amélie, née le 1" décembre 1831.
semblent plus ou moins; elles se ressemblent trop, en tous cas, d'une année à Tautre, pour que nous relevions ritinéraire complet que suivirent les princes, la liste des bals qui leur furent offerts, ou celle des discours auxquels ils durent répondre. Il y eut seulement, çà et là, dans ce voyage à travers les provinces de l'ouest, des incidents, ou des traits de couleur locale, qu'il n'est pas sans intérêt de noter. A Alençon, c'est le maire, comte CuriaU, qui demande, au nom de la ville, que le premier fils qui naîtra du duc de Nemours porte le titre de duc d' Alençon. Quelques jours plus tard, au Mans, c'est une manifestation politique dans un tout autre esprit, tentée par le maire, et à laquelle le duc de Nemours répond très vertement et très heureusement. Voici ce que le Moniteur se faisait écrire du Mans, à la date du 8 août :
« Leurs Altesses Royales, M*' le duc et M"*** la duchesse de Nemours sont arrivées ici hier, après avoir recueilli à Beaumont, et sur tout leur passage, les témoignages les plus empressés de dévouement et de respectueuse sympathie.
« Une circonstance inattendue est venue donner, dans notre ville, encore plus d'élan et d'énergie à ces sentiments. Le discours du maire avait excité autant de surprise que de désapprobation. La population tout entière a vivement applaudi à la réponse du prince : tout le monde y reconnaîtra cet esprit grave et élevé, ce caractère noble et ferme qui recommandent si hautement M. le duc de Nemours aux respects et aux affections du pays. »
Voici ce qui était arrivé. La plupart des membres du conseil municipal, par esprit d'opposition, avaient refusé
1. Le comte Gurial, pair de France, conseiller municipal, puis maire d'Alençon, officier de cavalerie démissionnaire après 1830, ayant plus tard fait sa paix avec le gouvernement de Juillet, fils du lieutenant général comte Curial.
Le préfet de l'Orne était, en 1843, M. Langlois d'Amilly.
d'assister à la réception, jugeant que leurs principes « libéraux » ne leur permettaient pas cet acte de courtoisie et de convenance sociale. A onze heures, la foule encombrait les rues que le cortège devait traverser ; la promenade des Jacobins était garnie de troupes qui contenaient difficilement l'affluence des curieux. A midi un quart, des salves d'artillerie et des volées de cloches annoncent l'arrivée des princes. Le duc de Nemours est à cheval, la duchesse de Nemours en voiture. Partout des cris retentissent : « Vive le roi ! Vive le duc de Nemours ! »
Ace moment, le maire, M. Trouvé-Chauvel, s'approche du prince et lui lit un discours d'une impertinence méditée, et qui n'en demeure pas moins banale.
« Aujourd'hui, quand les princes se présentent aux populations, ce n'est plus, comme autrefois, pour leur demander des hommages, c'est pour connaître leurs besoins, pour entendre leurs vœux. »
Le maire faisait ensuite allusion aux « améliorations matérielles qui lui ont été promises, qui lui sont dues », — il s'agissait de chemins de fer à construire ; — il continuait en déclarant que la population de la ville était « dévouée au principe de la souveraineté nationale, proclamée par la révolution de Juillet », et terminait par ce paragraphe qui, sous forme de compliment adressé au duc de Nemours, prétendait être une leçon adressée au roi Louis-Philippe :
« Notre population s'empresse autour d'un jeune prince ; c'est qu'elle estime qu'il doit, par ses tendances comme par son âge, appartenir à la jeune génération. Elle n'oublie pas, d'ailleurs, que les Chambres vous ont désigné pour présider au gouvernement de l'État, durant les difficiles épreuves d'une minorité. Si l'avenir vous réserve ces hautes et pénibles fonctions, on vous verra, nous en avons la confiance, donner à la liberté toutes les garanties désirables, accepter avec sincérité les institutions
représentatives, maintenir au dehors la dignité de la France, renouer avec les traditions généreuses de la vieille politique française, et prouver que les révolutions ne doivent pas placer un peuple au-dessous de ce qu'il était, alors qu'il obéissait aux volontés absolues des rois.
« Tels sont, prince, les vœux de nos concitoyens! Préoccupés des destinées futures de la France, ils ne demandent à ses représentants rien de plus que de se montrer dignes d'elles. La nation veut être libre et tenir fièrement sa place dans le monde. Que ses chefs s'inspirent du sentiment public, qu'ils acceptent une glorieuse communauté de principes, et TafFection des peuples leur facilitera les moyens de devenir grands en assurant la grandeur du pays. »
Le duc de Nemours avait-il été prévenu des dispositions de la municipalité du Mans? c'est plus que probable; en tous cas, la réponse qu'il fit à ce discours du maire fut une jolie leçon de savoir-vivre et de politique. Au lieu de mettre pied à terre, comme il faisait d'habitude, le prince demeura à cheval et couvert.
« Monsieur le maire, répondit-il, dans le discours politique que vous venez de faire entendre, je distinguerai des idées,* voisines sans doute, mais de deux natures différentes.
« Vous avez discuté les intérêts particuliers de la ville et les intérêts généraux du pays. Pour produire, défendre et faire triompher les premiers, vous avez une qualité spéciale. Je serai heureux pour mon compte de vous prouver toute ma bonne volonté enm'associantàvosefl*orts, dans la mesure de mon influence et de mon pouvoir. Quant aux intérêts généraux, vous le comprenez sans peine, votre autorité n'est que celle de tout citoyen, et l'opportunité de les traiter ici d'une manière trop explicite peut même être contestée. (De nombreux cris de Vive le roi! se font entendre.) Sans doute, tout Français a le droit
de publier ses opinions; mais vous n'ignorez pas par quelles épreuves elles doivent passer pour nnériter le titre de volonté nationale. {Acclamations.) Vous n'ignorez pas qu'il y a des Chambres, que le pays nomme ses représentants, et que leur assemblée fait entendre, par sa majorité, une voix qui n'a jamais été méconnue. {Vive le roi! Vive le duc de Nemours!) Il serait inutile de développer ici des idées qui n'auraient point de juges, des controverses qui n'auraient point de solution, et de perdre en discussions sans objet le temps trop court destiné à une entrevue bienveillante.
« Monsieur le maire, je ne suis point venu chercher ici des hommages, mais des sympathies. {Vive adhésion de la foule. Vive le roi! vive le roi!) Je serai heureux de les rencontrer parmi vous dans l'amour de nos institutions, dans le dévouement au roi, qui ne se sépare point du dévouement au pays. {Marques nombreuses de sympathie.)
« Dans ce vaste et heureux développement des sociétés que je souhaite avec vous, n'oublions pas de laisser une place honorable aux services distingués, aux mérites éminents, aux esprits exercés par l'expérience, aux cœurs éprouvés par les luttes avec le sort. Ne nous faisons pas un trop grand mérite de n'avoir point vécu, c'est-à-dire de n'avoir ni vu, ni comparé, ni jugé. Ce n'est point à ce titre que l'avenir nous appartient; si je suis fier d'avoir été élevé avec la jeunesse d'aujourd'hui, c'est parce que je me sens la force de rendre des services à mon pays, le désir de le glorifier, la volonté de le défendre, s'il se sentait jamais véritablement ofl*ensé. C'est sur ce terrain que j'accepterais vos présages.
« Appelé, par suite d'un malheur de famille, qui a été ressenti en France comme un malheur public {De nombreux cris : oui! oui! éclatent de toutes parts) ^ à une position qu'éloignent à jamais mes vœux et mes espérances, je
saurais, s il en était besoin, conserver purs et intacts tons les dépôts qui me seraient confiés et me vouer entièrement à la défense de nos institutions comme au maintien de la dignité de la France. {Acclamations redoublées.) 3e suis encore heureux de me rencontrer avec vous, monsieur le maire, dans les sentiments de conciliation qui vous font oublier les luttes dont ce pays a été le théâtre, et j'appelle comme vous, de mes vœux, cette union des sentiments et des volontés qui fait la force et le bonheur des nations. »
Les témoins racontent qu'à peine le prince avait fini de parler que de toutes parts les cris de : « Vive le roi ! vive le duc de Nemours! » se firent entendre.
Le prince, laissant alors le maire tout seul, s'avance à cheval et commence la revue des troupes, rangées en bataille.
Les personnes les plus considérables de la ville, à la suite de M. Basse, député du Mans, afin de réparer la maladresse du conseil municipal et du maire, se rendirent spontanément dans la salle du conseil général, où avait lieu la réception des autorités. Le général Roger, maire de Sainte-Croix^ y vint également avec une députation nombreuse. Lorsque les princes partirent, à trois heures et demie de l'après-midi, pour La Flèche, plus de dix mille personnes se portèrent au faubourg de Pontlieue, afin de les acclamer.
On parla de l'incident dans tous les journaux. Le roi, qui s'y connaissait en à-propos politique, écrivait à son fils quatre jours plus tard :
« Eu, vendredi 11 août 1843.
(( Mon cher Nemours, tu ne pouvais pas mieux frapper et faire un coup plus décisif que tu ne Tas fait au Mans. C'est une charge morale que tu as faite sur la smalah
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politique du Mans, qui est fort analogue à celle de ton digne frère d'Aumale sur la smalah matérielle d'Ab-el- Kader. La position dans Tun et Fautre cas était difficile, et, pour s'en bien tirer, il fallait une charge heureuse : tu Tas admirablement effectuée. Je t'en félicite et t'en bénis de tout mon cœur.
(( Je félicite aussi notre bonne Victoire de ses succès. Dis-lui qu'ils sont plus grands que sa douce modestie ne lui permet de le reconnaître. Dis-lui aussi qu'elle nous manque beaucoup et que je l'embrasse tendrement.
« Je viens de signer l'ordonnance qui dissout le conseil municipal du Mans. Il n'y a qu'un avis sur la convenance et la nécessité de cette mesure. »
En quittant le Mans, les princes se dirigent vers la Bretagne, par La Flèche, Baugé, Saumur, Angers. Ils s'arrêtent quatre jours à Nantes, gagnent Vannes, Rennes, et s'installent au château de Saint-Malo de Beignon, qu'ils ont loué à M. de Cheffontaine. De là, ils seront à proximité du camp de Plélan, de Rennes et de Saint-Malo.
Les troupes réunies au camp de Plélan se composaient d'une division d'infanterie, sous le commandement du général de Rumigny, aide de camp du roi, et d'une brigade de cavalerie commandée parle général de Brémond d'Ars. Le prince y vint à plusieurs reprises, et sa première inspection tout au moins fut singulièrement contrariée par le temps. Pendant deux jours et deux nuits, la pluie ne cessa de tomber. « Nous suivions le prince en pataugeant comme dans un marais, écrivait le général de Brémond d'Ars. Néanmoins, la foule des curieux était considérable et affluait de toutes parts : on les comptait par milliers, à chacune des visites du prince. Les étrangers furent
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encore plus nombreux... (^uand vint M"*" la duchesse de Nemours, on vit arriver quantité (réquipages, beaucoup de dames en amazones et aussi des ecclésiastiques et cures des environs, auxquels M. le duc de Nemours faisait le meilleur accueil ^ »
Quant aux fêtes mondaines données à Rennes et à Saint-Malo, nous sommes abondamment renseignés. Nous retrouvons ici les notes si vivantes de M"** la baronne Frossard.
« Ils s'arrêtèrent d*abord à Rennes et logèrent à la préfecture. Plus tard, après plusieurs tournées officielles, on loua, dans les environs de cette ville, une jolie habitation, appelée le château de Saint-Malo de Beignon, où Leurs Altesses Royales résidèrent pendant quelque temps '.
« Ce château appartenait au marquis de Cheffontaine, légitimiste comme la plupart des gentilshommes de cette province. Cette noblesse, n'ayant pas compris que Tacceptation de la couronne par le duc d'Orléans, en 1830, était un acte de dévouement au pays qu'il arrachait à la révolution, vivait, depuis cette époque, retirée dans ses terres, en dehors du mouvement politique, et condanmant ses enfants à s'en isoler comme elle... Néanmoins, comme il y avait des exceptions, le neveu du marquis de Cheffon taine était au service, et, quelque temps après le voyage de M^"" le duc do Nemours en Bretagne, le jeune officier entrait dans la maison du roi, en qualité d'officier d'ordonnance...
« Pendant le premier séjour, à Rennes, du prince et de la princesse, on y donna un grand bal auquel je fus
1. Souvenirs inilitaires du général de Brémond d'Ars^ publiés par son petit-fils.
2. Saint-Malo de Beignon, dans le Morbihan. Le préfet du Morbihan était alors M. Lorois. Resté fidèle à la famille royale après 18i8, il vint presque chaque année lui faire visite en Angleterre, tant que ses forces le lui permirent.
invitée... Je n'avais pas vu M^'"le duc de Nemours depuis la mort de son bien-aimé frère, M*^"" le duc d^Orléans.
« Deux années à peine nous séparaientde ce cruel événement. Pendant ce deuil si douloureux, ... le château des Tuileries avait été fermé à tout ce qui n'était pas Tentourage habituel ou d'obligation. Je trouvai le prince extrêmement changé, maigri : il flottait, pour ainsi dire, dans son uniforme de lieutenant général... La princesse, au contraire, grâce à sa jeunesse, malgré les fatigues du voyage et de la représentation, était resplendissante de beauté. Vêtue de blanc, parée de bruyères mauves de la Bretagne, dont on lui avait fait des bouquets pour sa robe et une guirlande pour ses admirables cheveux blonds, elle était ravissante. Elle joignait, à cette incomparable beauté, tant de grâce, tant de bonté ; qui l'a vue n'a pu l'oublier. Dans la salle de bal, le prince, après avoir accompagné la princesse sur l'estrade qui lui avait été préparée, regardant autour de lui, m'aperçut, s'avança vers moi tout surpris;... puis, sur un mot ^^explication, il se rappela le pourquoi de ma présence, les fonctions de M. Frossard en Bretagne, à Saint-Malo : a Nous irons « bientôt vous voir dans votre gouvernement... Ce sera a pour M""® la duchesse de Nemours et pour moi un véri- « table plaisir de vous y retrouver. On dit votre ville très « curieuse, votre mer fort belle ; nous en jugerons. » Après quelques mots encore, le prince me salua gracieusement et reprit son attitude officielle, pour la tournée générale qui précédait le bal...
« Le prince et la princesse partant de bonne heure pour une de leurs excursions matinales, je ne devais plus les revoir qu'à Saint-Malo, où nous retournâmes immédiatement, mon mari et moi...
« Quand je revins, la ville était en émoi. On parla, on s'agita... Enfin on décida ce qui était inévitable et se fait toujours en pareil cas : que les jeunes filles présenteraient
à la princesse, à son arrivée, une corbeille de fleurs en coquillages, spécialité du pays; que la nièce du maire, la plus jolie d'ailleurs, réciterait le compliment d'usage; qu'il y aurait un grand repas de fonctionnaires et de notables donné par le prince chez Maillard, le meilleur hôtelier de la ville, où les appartements de Leurs Altesses Royales devaient être préparés, monseigneur ne voulant loger chez personne, à la sous-préfecture ou ailleurs ; qu'enfin, pour clore la journée, on offrirait au duc et à la duchesse un bal dans la grande salle de l'hôtel de ville, appelée le Musée, oîi sont réunis les portraits des grands hommes qui ont illustré Saint-Malo : du Guesclin, Jacques Cartier, Duguay-Trouin, Désilles, La Bourdonnais, Lamennais, Chateaubriand . . .
« Enfin, le grand jour arrive; nous étions en août, la chaleur était extrême.
« Les princes arrivent dans une calèche découverte, et, dans l'après-midi, font une promenade sur le môle et les quais de Saint-Malo.
<( Pendant cette promenade, le prince et la princesse furent accompagnés par les maires, le sous-préfet, les fonctionnaires et toute la population des deux villes : Saint-Malo et Saint-Servan ; les uns en voiture, les autres à pied. Parmi ces derniers, et ceux que leur zèle ou leur désir de contempler de plus près la princesse portaient le plus en avant, on remarquait le commandant de la garde nationale, M. B..., dont le pantalon blanc, exactement collé par la chaleur, dessinait les formes exubérantes... Cette plastique inattendue fit rire tout le monde, et même, dit-on, sourire la princesse... L'admiration qu'inspira M""" la duchesse de Nemours fut universelle. Partout, sur son passage, le peuple criait : « Ah ! la belle petite reine ! » Si la tristesse du prince n'avait échappé à personne, on ne remarqua pas moins sa grande ressemblance avec son aïeul HenrilV; mais un Henri IV rajeuni, avant la barbe grise. »
Le bal a lieu à Thôtel de ville. Avant huit heures, la baronne Frossard se rend avec M™*' Hovius à Fhôtel de ville pour recevoir Leurs Altesses à leur arrivée. Elle avait fait venir de Paris « une robe de tulle blanc, une guirlande de raisins blancs à feuillages vert et argent pour coiffure... » «J'étais fort bien ainsi», ajoute-t-elle. (De la main du duc on peut lire, au bas du manuscrit, cette note au crayon : « M"® la baronne Tétait, en effet. »)
« Je n'étais pas la seule qui eût fait venir sa toilette de Paris... Nous descendîmes le grand escalier de l'hôtel de ville pour aller au-devant du prince et de la princesse, que les hommes étaient allés chercher à leur hôtel. Leurs Altesses Royales ne tardèrent pas à arriver, acclamées par la foule curieuse et enthousiaste qui remplissait la place après les avoir accompagnées dans tout le trajet. Aussitôt leur descente de voiture, on remonte l'escalier : le maire donnait le bras à la princesse; M'^'' le duc de Nemours à la femme du maire, M"*' Hovius; le sous-préfet à M"^ la comtesse d'Oraison ; le maire de Saint-Servan à M"*^ la baronne de Berthois ; la sous-préfète au général de Berthois, aide de camp du roi, député de Saint-Malo... On entra ainsi dans la salle de bal qui était la galerie des portraits des grands hommes...
« La princesse prit place au milieu, sur une estrade où étaient deux fauteuils ; nous, sur des sièges désignés tout auprès. L'incomparable beauté de M""* la duchesse de Nemours produisit un éblouissement général à son entrée. Toute comparaison était impossible ; l'admiration des femmes égalait celle des hommes.
« Son Altesse, il est vrai, réunissait toutes les perfections : sa taille était grande, svelte, gracieuse; son teint, sans exagération poétique, était véritablement de lys et de roses ; ses grands yeux bruns, de forme allongée, s'arrêtaient sur tous avec une ineffable douceur; son abondante chevelure, d'un blond pur, se répandait en longues
boucles sur ses belles épaules, et cette surprenante beauté, comme aurait dit M"" de Sévigné, était enveloppée d'un voile de modestie, de candeur même, de sereine et suave bonté, qui subjuguait tous les cœurs, après avoir charmé tous les yeux. Son Altesse portait une robe bleue, garnie de points d'Alençon, des perles au cou ; dans ses cheveux, on avait posé une guirlande de bruyères blanches, fleurs bretonnes dont elle se montre constamment parée pendant ce voyage.
« La première contredanse fut dansée dans Tordre qui avait présidé à Tehtrée ; la princesse n'en dansait jamais qu'une.
« La princesse quitta le bal vers onze heures. Lorsqu'elle se retira, nous la reconduisîmes à sa voiture dans Tordre qui avait présidé son arrivée, puis nous retournâmes au bal qui continua fort tard. »
Le lendemain, à neuf, heures, la duchesse, « fraîche comme les églantines qui ornaient son chapeau de paille de riz », quitta Saint-Malo.
Les princes visitent de môme Lamballe, Saint-Brieuc, Guingamp, Morlaix, Brest, Quimper, Lorient, où Tescadre illumine en leur honneur. Ils rentrent à Paris en passant par Laval, Mamers et Dreux, et arrivent aux Tuileries le 11 septembre au soir.
C/est pendant ce voyage que la reine Victoria et le prince Albert vinrent rendre visite au roi Louis-Philippe et à la reine Marie-Amélie, au château d'Eu. Cette visite eut un très grand retentissement en Europe, d'autant plus qu'aucun prince allemand n'avait rendu les visites faites à Berlin et à Vienne parles deux fils aînés du roi.
Il n'y eut presque pas de repos entre le voyage dans l'ouest et le voyage dans le sud-est, simplement une semaine. Le 19 septembre, le duc et la duchesse de Nemours sont à Mâcon, vers trois heures du soir. Au bal officiel, le soir, le prince a un long entretien avec Lamar-
tine, député de la ville. Dans raprès-midi, à la réception à la préfecture, il avait été harangué par M. de Lacretelle, et sans doute le voisinage et l'influence du grand poète avaient haussé le ton de ce discours, qui s'était élevé jusqu'aux figures les plus excessives de la rhétorique :
« 0 prince, s'écriait M. de Lacretelle, président de la Société académique, quand la grande ombre de Henri IV vous parlait dans votre sommeil ou dans vos méditations, vous la voyiez sans doute accompagnée d'une ombre bien chérie, celle de votre auguste et malheureux frère, si digne d'être accueilli au ciel par le plus grand et le plus saint des ancêtres. »
L'orateur comparait ensuite Tentrevue de Louis-Philippe et de la reine d'Angleterre à celle de Salomon et de la reine de Saba :
« Les couleurs les plus suaves et les plus pures, ajoutait-il, viennent de fondre dans la grandeur du tableau. Les cheveux blancs jettent un noble reflet sur de jeunes fronts empreints de majesté. Il me semble voir la reine Victoria s'abreuver des paroles de la reine Amélie. L'amour conjugal, dans tout ce qu'il a de plus gracieux, de plus serein, déplus sublime, couronne cette fête qui embellit l'union des deux peuples. La gloire y reparaît dans cette attitude où un statuaire antique a représenté Hercule se reposant sur sa massue. »
Le Moniteur reproduisit le discours du président de la Société académique.
En répondant à M. de Lacretelle, le prince donne une nouvelle preuve de ce tact politique et de cette justesse de parole si remarquables chez lui. Après l'avoir remercié de parler si noblement d'une visite récente (celle de la reine Victoria au Tréport et à Eu), il ajoutait :
« J'y vois un honneur ; car, si grande, si glorieuse que soit la France, si digne qu'elle nous paraisse à tous de pareils hommages, elle ne saurait être insensible à la
visite d'une jeune reine, qui a paru sur nos rivages comme pour témoigner du lien providentiel de deux grandes nations. J'y vois une promesse parce que Tutiion de deux peuples si puissants peut faire avancer Thumanité vers ses heureuses destinées, que la paix nous fait chaque jour mieux aimer et mieux comprendre. Je vous remercie d'avoir appelé sur mes lèvres cette pensée qui était déjà dans mon cœur, et je me félicite de me rencontrer aussi avec l'illustre écrivain à qui l'histoire a si souvent confié ses plus intimes secrets et ses plus sûrs jugements. »
Le séjour à Lyon devait être naturellement plus long. Les princes descendent la Saône le 20 septembre, et, à leur arrivée, sont harangués par le maire, M. Terme, et par le cardinal de Bonald, archevêque de Lyon. Quelques jours plus tard, — le dimanche 24, — le duc de Nemours et le cardinal se retrouvaient l'un en face de l'autre à la cathédrale, où les princes allaient entendre la messe. Les allocutions échangées en cette occasion eurent un tour plus personnel que d'habitude.
Le cardinal ayant dit : « Si la France a reconnu dans vos mains la vaillante épée de Louis IX repoussant les barbares sur le sol africain, la religion espère toujours trouver dans le cœur et dans les œuvres d'un fils de saint Louis la foi, plus précieuse que la valeur », le duc répondit :
« Vous m'avez donné de grands éloges, mais je ne puis accepter que vos espérances. Le saint modèle que vous m'avez offert m'est cher, à plus d'un titre. Je serais heureux de suivre de loin les traces de ce grand roi, que j'honore doublement comme mon aïeul et mon patron. »
Le même jour, M. Brosset, au nom de la Chambre de commerce, offrait à la duchesse de Nemours vingt-cinq robes de soie, des châles, des écharpes, des rubans et deux tableaux tissés par les canuts de Lyon, représen-
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tant la Vierge à la Chaise^ diaprés Raphaël, et le Christ^ d'après Rubens. Le lendemain, la duchesse de Nemours montait à pied à P'ourviëres, puis, à l'issue de la messe, elle visitait la maison des jeunes filles incurables d'Ainay, œuvre populaire à Lyon, et qui fut fondée par M'*° Adélaïde Perrin. Le soir, à la représentation de gala donnée au grand théâtre, elle portait une des robes offertes la veille par la Chambre de commerce, et, pour la remercier de cette attention, et plus encore à cause de sa beauté et de sa grâce, les. Lyonnais, devenus aussi enfhousiastes que les Bretons, applaudissaient la jeune duchesse. Dans Taprès-midi du même jour, le duc de Nemours accompagné du préfet du Rhône, M. Jayr; du maire, M. Terme ; de M. Sauzet, président de la Chambre des députés ; de MM. Martin et Fulchiron, avait posé la première pierre du pont de Nemours, construit sur remplacement du pont au Change.
Les journaux, qui racontent au jourle jour les incidents de ce voyage, sont pleins de traits qui prouvent qu'à Lyon, comme en Bretagne, le succès personnel du duc et de la duchesse de Nemours fut très vif : le premier attirant une foule de curieux au grand camp, où il commandait les manœuvres ; la seconde visitant la ville et partout accueillie avec enthousiasme. Ils disent, notamment, la visite des princes aux ateliers des canuts de la Croix- Rousse, les bouquets qui pleuvaient littéralement dans la voiture de la duchesse et s'y entassaient jusqu'à déborder les portières, et la jeune princesse, très émue, très heureuse et acclamée, embrassant les enfants que les ouvrières lui amenaient de tous côtés. A peine s'il y eut une fausse note pendant les semaines consacrées à la visite de cette région ^
1. En parlant de fausse noie, nous faisons allusion à la publication d'un discours que Lamartine ne prononça pas, mais qu'il ne voulut pas « perdre », et qu'il fit imprimer dans un journal de Mâcon.
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Le duc de Nemours étail de relour à Sainl-Cloud le 30 septembre, à neuf heures du soir. Le lendemain, les journaux annonçaieui qu'il venait d'être fait chevalier de la Toison d'or, le plus célèbre des oi\lres espagnols, et» un mois plus tard, que, sur Tinviiation «le la reine Victoria, le duc et la duchesse de Nemours partaient pour r Angleterre *.
Cette série de voyages fut interrompue par Tbiver et parla grossesse de la duchesse de Nemoui'^. Le 12 juillet, à midi et demi, la princesse accouchait d'un tîls. Deux jours plus tard, le registre de l'état civil de la maison royale mentionne que le nouveau-né, « d'après les ordres du roi, doit se nommer Ferdinand-Philippe-Marie d'Orléans, duc d'Alençon. »
La question du titre à donner au second fils du duc de Nemours avait été traitée en conseil des ministres, le dimanche 19 mars 1844. On avaitproposé le titre de duc d'Alger, mais il. fut réservé pour le duc d'Aumale ; puis celui de duc de Constantine : « Le duc de Nemours le refuse noblement comme devant appartenir plutôt au maréchal Valée », raconte M. Cuvillier-Fleurv. On s'arrête alors au titre de duc d'Alençon, la ville d'Alençon en ayant fait la demande quelques mois plus tôt. Au bas de l'acte se trouvent les signatures suivantes : Louis-Philippe, Marie-Amélie, Léopold, Louise (reine des Belges), Louis d'Orléans (duc de Nemours), Hélène (duchesse d'Orléans), Françoise (princesse de Joinville), Antoine d'Orléans (duc de Montpensier), Adélaïde d'Orléans, Alexandre (duc do
1. Le séjour des princes à Windsor fut exceptionneUement long; le nombre et la qualité des invités que la reine Victoria voulut leur présenter témoigne aussi d'une amitié dont nous avons déjà parlé. Une autre chose fut remarquée pendant ce voyage, c'est que le comte de Chambord, arrivé en Angleterre au commencement d'octobre, partit pour l'Ecosse au moment où débarquèrent le duc et la ductiesse de Nemours, ne voulant pas se trouver à Londres en même temps que le fils et la belle-fille de Louis-Philippe.
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Wurtemberg), le maréchal duc de Dalmatie, Martin du Nord, Guizot, baron de Mackau, Cunin-Gridaine, Villemain, Duchâtel, duc de Broglie, Pasquier, baron Atthalin, duc Decazes, Cauchy.
Le 14 juillet, à cinq heures, le duc d'Alençon était baptisé par Tarchevèque de Paris.
Cette année et celles qui suivent sont des années heureuses, si Ton peut qualifier ainsi celles qui ne sont marquées par aucun événement grave et triste, des années faciles, qui n'apportent ni deuil ni gloire particulière, ni devoir exceptionnel, et n'ont que le goût de la vie.
Pendant Thiver de 1844, et pendant celui de 1845, le duc de Nemours donne des bals et des soirées dans ses salons magnifiquement restaurés : fêtes extrêmement remarquées et pour lesquelles les invitations étaient on ne peut plus recherchées. Il y eut notamment trois grands bals pendant l'hiver de 1845, les 8 et 26 janvier et le 1**' février.
Le seul reproche que l'on fasse au prince, c'est d'obliger les gens qui n'en avaient pas l'habitude ou la tournure à se présenter en culotte courte et en bas de soie. M"' Emile de Girardin écrira un peu plus tard, dans ses Lettres parisiennes * :
« M. le duc de Nemours a une tournure très distinguée, tout le monde en convient. Il est impossible d'avoir, plus que lui, Tair d'un prince du sang, et moins l'air d'un prince d'opéra comique; dignité dans le maintien, bonne grâce dans la démarche, point d'affectation, point de préoccupation : c'est le bon goût naturel, c'est l'élégance involontaire, rien de mieux. Voilà, sans doute, de grands avantages ; mais faut-il faire de ces avantages le supplice de toute la cour, et, parce qu'on a l'élégance des grands seigneurs d'autrefois, exiger des