Je ne sait pas son nom, profession d'homme de peine
Béreiiger, et nous arrivons dans la cour du Palais-Bourbon. Le temps était calme et doux, le soleil brillait. C'était la première journée de printemps. Cruel contraste avec Taffreuse agitation dont nous sortions! Nous prenons une espèce d'ordre : le lieutenant marche en tête, puis les grenadiers. Je me mets parmi les chasseurs. Nous passons devant un bataillon de la 10® légion, formé sur la place du Palais-Bourbon, et qui ne nous dit rien, et nous prenons la rue de l'Université. Reille en uniforme et quelques individus en bourgeois suivent notre groupe de gardes nationaux. Arrivés sur l'esplanade des Invalides, je vois rarttUerie qui rentrait tranquillement à l'École militaire comme après UBe revue. J'aperçois quelques bandes armées passant au loin. Nous nous dirigeoBs vers une porie qui donne sur le boulevard, du côté de la rue de Vareime. Nous y entrons sans difficulté ; là, je remercie avec effusion ces braves gens, qui venaient de me sauver la vie, et je reconnais, parmi les personnes qui nous avaient suivis, M. Baudot, jeune homme blond que j'avais reçu à mes soirées, comme chef de bataillon de je ne sais quelle garde nationale, et M. Itier, lieutenant-colonel du 7® chasseurs à cheval (auteur d'un remarquable système de manœuvres). Je me fais conduire auprès de la duchesse d'Orléans, qui avait été sauvée par M. le marquis de Mcrnay et le vicomte de Courtais, députés, et qui était entourée de personnes de sa maison. Le maréchal Molitor, gouverneur des Invalides, l'avait recueillie dans son appartement. Ce vieillard malade était près d'elle, vêtu d'un pantalon à pieds et d'une veste de molleton gris. Je ne le reconnus pas, tant était grand son changement. Le comte de Paris était avec sa mère. Le duc de Chartres avait été emmené dans l'appartement d'un employé de la Chambre des députés, dans les combles du palais. Le drame était accompli. « Il devait être environ trois heures, lorsque nous arrivâmes aux Invalides. Pendant le temps que nous y
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restâmes, un assez grand nombre de personnes, qui avaient connu notre retraite, étaient venues nous y rejoindre. La duchesse d'Orléans s*entretenait avec eltes de ce qui lui restait à faire et conservait encore l'espoir (le relever la couronne de son fils. Parmi les personnes qui vinrent la voir et lui donner des avis sur la conduite à tenir, je citerai MM. le vicomte de Courtais, le marquis d'Aragon, le marquis de Mornay, députés (ce dernier ne l'avait pas quittée); MM. Pagnerre, libraire; le duc de Coigny, son chevalier (Thonnenr; Hoismilon, secrétaire des commandements du comte de Paris ; puis la marquise de Vhis, dame de la duchesse d'Orléans; M. Régnier, instituteur du comte de Paris ; de Marbot, lieutenantgénéral; de Chabaud-Latour, d'Klchingen, ses aides de camp, qui l'avaient suivie; (iourgaud, lieutenant-général, aidedecampduroi; de (Trave,officier(rcr(lonnance; d'autres dont les noms m'échappent et quelques serviteurs. Quant à moi, je ne pris point part à ces colloques :je considérais notre cause comme complètement perdue. Je ne voyais aucun moyen ni aucun espoir de la relever; je fus confirmé dans cette opinion par les avis de toutes les personnes dont le jugement me présentait des garanties et je m'occupai avec elles des moyens d'assurer la retraite du roi et la nôtre en gagnant promptemcnt la frontière. Dans ce but, M. de Chal)aud-Latour partit pour savoir de M. Delebeque, sous-directeur du chemin de fer du Nord, où et à quelle heure le roi pourrait prendre ce chemin pour se rendre en Belgique. Il devait aussitôt après donner cet avis au roi, que je croyais encore k Saint-Cloud. En même temps, le général Gourgaud nous quitta pour informer le roi des événements accomplis et des dispositions que je prenais, dans l'intérêt de hi retraite. Plus tard, M. Perrot de Chazelle, officier d'ordonnance du roi, et qui l'avait accompagné, vintm'informer que le roi avait quitté Saint-Cloud pour Versailles,
d'où il devait se rendre à Dreux. Le lieutenant-général Boyer, mon aide de camp, vint aussi me retrouver. Vers cinq heures et demie, après avoir pris ces divers arrangements, ces messieurs nous quittèrent, ainsi que Reille qui m'avait suivi, ainsi que je Tai dit plus haut, pour s'occuper d'organiser notre propre départ. Mais, vers six heures, M. Odilon Barrot, accompagné de M. Biesta, arriva près de la duchesse d'Orléans pour l'engager à quitter sur-le-champ les Invalides. Ces messieurs venaient du ministère de l'Intérieur, où ils avaient essayé vainement de ressaisir quelques-uns des fils du pouvoir. Ils venaient de quitter cet hôtel en reconnaissant l'impuissance où ils étaient de porter aucun remède à la situation, et ils nous apprenaient l'installation d'un gouvernement provisoire à l'hôtel de ville. « La retraite de la duchesse d'Orléans, dirent-ils, commence à être connue. On parle d'une lutte violente pour la soirée. Inévitablement, la princesse sera enlevée des Invalides et livrée à la fureur des émeutiers victorieux. » M. de Mornay confirmait ces avis, en rapportant que M. Ledru-RoUin, qui lui avait prédit heure par heure ce qui s'accomplissait depuis trois jours, lui avait annoncé que ce soir, à huit heures, commencerait le massacre. Ces avis décidèrent la duchesse d'Orléans à partir. Il fut convenu que nous nous rendrions rue de Monsieur, n° 12, chez le comte Anatole de Montesquieu, chevalier d'honneur de la reine, et dont la femme était dame delà duchesse d'Orléans. La duchesse partit avec le marquis de Mornay, le comte de Paris avec M. Régnier, et je fus pris par le bras par M. Biesta, que je ne connaissais nullement et qui me dit : « — Venez avec moi, je vais vous emmener. » « Nous enfilâmes de longs corridors, opposés à la direction qu'avait prise la duchesse d'Orléans, et nous fûmes suivis, à quelques pas, par M. Odilon Barrot. Chemin faisant, je demandai au généreux inconnu, qui entreprenait
ainsi ma protection dans un moment aussi critique, à qui j'étais redevable d'un pareil dévouement.
« — Je suis ami de Barrot, me dit-il.
« — Mais, enfin, qui êtes-vous? Je voudrais au moins savoir votre nom.
« — Biesta, fondeur en caractères », me répondit-il.
« Tout cela ne m'éclairait guère, mais je me remettais à lui avec une confiance égale à son dévouement, et nous nous entretînmes de ce qu'il nous restait à faire.
« Arrivés à une porte qui donne sur le boulevard des Invalides, nous sortîmes. M. Odilon Barrot nous quitta pour se rendre à sa maison de campagne, k Bougival ; nous lui donnâmes une triste poignée de main.. Il se dirigea vers l'esplanade, et nous dans le sens opposé, en cherchant la rue de Monsieur. J'étais toujours en uniforme de garde national (chasseur 10* légion) ; on rencontrait peu de monde sur le boulevard. Nous causions des événements des trois jours et de ce qui allait en résulter pour la France. M. Biesta déplorait comme moi le point oïl ces événements avaient conduit le pays ; mais lorsque, me récriant sur Tincroyablo fatalité qui nous avait amenés à un résultat aussi imprévu que la chute du roi et de sa dynastie, je dis à mon compagnon :
(( — Car enfin le pays, la grande majorité ne voulait pas la chute du roi.
« — Détrompez-vous, me dit-il, on peut vous dire cela maintenant. Le pays ne voulait plus du règne du roi votre père, mais il voulait fermement votre dynastie. »
(( Ce n'était pas le moment d'engager une discussion sur ce point. Je me bornai à recueillir tacitement ce propos comme Texpression de l'opinion du parti Barrot, et nous changeâmes de sujet de conversation. Nous parlâmes alors du point où je devais me retirer. Il me proposa de me conduire à Bougival, chez M. Odilon Barrot,
on de me recueillir chez lui. Mon projet, en ce moment, était (le rejoindre le roi à Dreuy; mais, avant tout, je voulais rejoindre la duchesse d'Orléans, savoir ce qu'elle comptait faire et voir si je pouvais lui être encore de quelque utilité. Nous arrivâmes à la porte de Thôtel Montesquiou, où Ton fit quelques difficultés pour nous recevoir. Enfin, au moment où, du vestibule, nous allions passer dans le salon, j'en vis sortir la duchesse d'Orléans, appuyée sur le bras du marquis de Mornay. a — Où allez-vous? » lui dis-je.
« Elle se pencha à mon oreille et me dit : « — A Bligny, chez Léon de Montesquieu. » « Et elle sortit, suivie du comte de Paris, de M"*" de Vins, du général Marbot et de M. Régnier. Je ne la revis plus. »
Le duc de Nemours raconte ensuite comment il fut sauvé, grâce au dévouement de M. Biesta, qu'il ne connaissait pas une heure plus tôt, et de quelques anciens et fidèles amis. Il passa la nuit et la journée du lendemain chez M. Biesta, 22, rue Madame. Le 25, au soir, il tente de sortir de Paris par le chemin de fer du Havre. MM. Biesta et d'Aragon ont obtenu du nouveau commandant de la garde nationale, vicomte de Courtais, qui sait Tinfortune qu'il aide et le danger qu'il court, l'ordre de partir sur-le-champ pour l'Angleterre, avec leur secrétaire, «t afin de s'assurer de l'impression produite par la révolution sur le peuple anglais ». Aucune voiture ne circulait dans Paris. Les amis accompagnant le prince se divisent en deux groupes: MM. Borel de Brétizel, Reille et de Kérhallet vont devant, en éclaireurs, et, cent mètres en arrière, leduc de Nemours suit, avec MM. Biesta et Reille. Ils traversent Paris, se rendant à la gare Saint- Lazare. Ils s'entretiennent des nouvelles rapportées par l'un ou l'autre de ceux qui ont été aux renseignements : reddition deYincennes, désarmement complet des troupes.
violences de Thôtel de ville, pillage commencé des Tuileries et du Palais-Roval.
« Paris était tel que je Tai précédemment décrit : des coups de fusils, tirés çà et là ; des barricades partout, des postes à tous les coins de rue, des patrouilles, des bandes d'hommes ivres, chantant, poussant des cris sinistres. Des soldats sans armes, Tuniforme en désordre, mêlés à des hommes du peuple, prenaient part à ces débordements et ajoutaient pour moi beaucoup à la tristesse que m'inspirait l'état où je voyais cette ville si tranquille, si heureuse, si prospère quelques jours avant. Presque toutes les maisons étaient illuminées, les réverbères étaient allumés comme de coutume. Une grande clarté, par conséquent, était répandue sur ce douloureux spectacle. La nuit calme, tiède, magnifique, contrastait avec le bouleversement dont nous étions témoins. Mais à cela seulement ne devaient pas se borner mes pénibles émotions.
« En approchant de la rue du Cherche-Midi, un bruit confus de voix dominant les accents mêlés d'un tambour et d'un fifre se firent entendre à nous. Pour l'éviter, nous fîmes un crochet, et ce crochet nous sépara de nos éclaireurs ; mais nous ne devions pas échapper au triste spectacle qui nous était réservé. En débouchant dans la rue de Sèvres, vers l'endroit où se trouve le marché qui se tient sous des parapluies rouges, nous nous trouvâmes vis-à-vis de la bande. Qu'était cette bande, grand Dieu! J'eus de la peine d'abord à le reconnaître, puis à en croire mes yeux. C'était l'École de Saint-Cyr, en armes (sans officier heureusement), marchant par le flanc au port d'armes de sous-officier. Une masse de canaille suivait ses flancs en se mêlant à ses rangs, et peuple et élèves faisaient entendre les cris de : Vive la République ! qui, pour la première fois, frappaient mon oreille de leurs douloureux accents. Il m'est impossible de décrire l'im-
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pression pénétrante que nie fit éprouver la vue de ces jeunes gens, destinés à être rélite de Tarmée et à y maintenir les sentiments d'honneur et de discipline, et qui marquaient ainsi leurs premiers pas dans la carrière, en venant, au mépris de leurs serments, et après un acte scandaleux d'indiscipline, fraterniser avec la canaille de Paris, au milieu de ses coupables et dégoûtantes orgies. Je dus, en silence, subir la vue de ce hideux défilé, pendant lequel un sous-officier de l'École, marchant sur le flanc de la colonne, reconnut M. Biesta et Tarrôta pour lin dire bonjour. Nous nous éloignâmes de cette scène douloureuse par la rue des Brodeurs, puis nous gagnâmes le boulevard qui nous amena sur l'esplanade des Invalides. Reprenant ensuite la rue de TUniversité, nous repassâmes devant la Chambre des députés, théâtre des dernières convulsions de notre agonie poHtique, et nous débouchâmes sur le pont Louis XVI. Nous ne pûmes nous empêcher de nous y arrêter, captivés par la magnificence du spectacle qui se déroulait devant nous. Paris, vu de ce point, avec la Seine sous les pieds du spectateur et la silhouette de tous ces magnifiques monuments pour rideaux, offre en effet, en tout temps, un coup d'oeil ravissant,que rehaussait encore Fillumination générale de Paris, se reflétant dans Teau et semblant se continuer jusque sur le ciel bleu parsemé d'étoiles. Un calme complet régnait sur ce point presque désert.
« Je m'arrachai à ce spectacle, avec la douloureuse pensée que je ne devais plus le revoir. Nous traversâmes la place de la Concorde, nom sous lequel on a sans doute cherché à cacher le souvenir des flots de sang innocent qui y ont été versés, et, prenant les rues des Champs- Elysées, de la Madeleine, de l'Arcade, neuve des Mathurins, nous débouchâmes dans la rue du Havre.
« Nous n'avions rencontré aucun obstacle dans notre hasardeux trajet. Il était beaucoup trop tôt. Nous nous
mimes à errer autour du chemin de fer, et, àTentréee de la rue d'Amsterdam, M. d'Aragon, reconnu par un garde national, lui demanda si le chemin du Havre marchait encore. Il apprit de \m que le pont d'Asnières venait de brûler. Notre voie de retraite était donc coupée! »
Il fallut trouver un autre moyen. Par l'entremise de M. Dailly, maître de poste, après de longs pourparlers, une voiture fut louée. Mais ce n'était qu'une première difficulté vaincue. Partout il y avait des troupes d'émeutiers, des barricades.
La calèche fermée qui emportait le duc de Nemours, MM. Biesta et d'Aragon, est arrêtée presque tout de suite à la barrière Monceau.
« Les hommes entourèrent la voiture, en nous disant que nous ne pouvions continuer, qu'il était défendu de laisser sortir aucune voiture de Paris. M. d'Aragon descendit aussitôt pour empêcher le dialogue de s'établir entre l'intérieur de la voiture et l'extérieur, et demanda le chef du poste. Il s'expliqua avec lui, lui fit connaître sa mission, exhiba l'ordre de M. de Courtois, et, après quelques minutes qui nous parurent bien longues, il revint, ayant obtenu la permission do passer. Un homme du poste fut placé sur le siège pour certifier, à la seconde ligne de postes, que nous étions en règle, et que nous avions eu la permission de passer la première. Les autres hommes étaient autour de la voiture. Au moment où M. d'Aragon, y remontant, venait de fermer la portière, un garde national, homme de quarante-cinq à cinquante ans, noir et de fort mauvaise figure, mais portant l'uniforme, mit sa tète dans la voiture, et, regardant (^ui y était, dit à demi-voix à M. d'Aragon ces mots qui, rapidement perçus par nos oreilles, retentirent immédiatement dans nos cœurs :
« — Ce n'est pas M. le duc de Nemours, par hasard? « — Non, dit M. d'Aragon.
« — Si c'était lui, je le protégerais, reprit le garde national.
« — Ce n'est pas lui. Allons, en route, postillon ! » répliqua M. d'Aragon.
« Et la voiture roula de nouveau. Encore une difficulté franchie !
« Quelques centaines de pas plus loin, dans les Batignolles, nous sommes encore arrêtés à une barricade, gardée par un poste. L'homme du poste de la barrière certifie nos assertions ;ilse fait remplacer par un pompier; puis, après des détours pour éviter des barricades, nous arrivons à l'enceinte des fortifications, où une formidable barricade était élevée. Le poste nous arrête, nous interroge assez longuement. Enfin, convaincu, non sans quelque peine, par les mêmes moyens, de la régularité de nos pouvoirs, il se décide à nous laisser passer.
« — Mais, nous disent quelques hommes, vous ne pourrez pas passer au pont d'Asnières. Il est gardé aussi par un poste.
« — Eh bien ! donnez-nous un homme qui nous fera reconnaître.
« — Ah ! c'est trop loin pour qu'un homme seul revienne de là.
« — Donnez-nous-en deux, alors ! »
« Enfin, entraînés par la parole adroite et décidée de M. d'Aragon, ils montent deux sur le siège et nous laissent partir. La barricade était une double traverse, tenant toute l'épaisseur du rempart depuis l'escarpe jusqu'au bas du terre-plein, et je vis le moment où, pour comble de malheur, la voiture allait verser en le traversant. Chacun de ces colloques nous causait une vive émotion. A chaque instant, je craignais ou une perquisition dans la voiture, ou qu'une de nos sauvegardes trouvât indigne d'elle de monter sur le siège et nous demandât, dans ce moment d'égahté, à entrer dans l'intérieur. Cela
ne se réalisa heureusement pas, et nous eûmes répit jusqu'au pont d'Asnières. Là, je vis brûler encore les arceaux du pont du chemin de fer, et le chef du poste, qui fut avec nous de bonne composition, nous apprit qu'une bande d'incendiaires venait de passer, se rendant à Neuilly pour le brûler. »
Ajarès de nombreux incidents, le prince atteignait enfin Boulogne, et, dans la nuit du 26 au 27 février, s'embarquait pour Douvres.
RÉCIT DE l'abdication FAR LE ROI LOUIS-PHILIPPE
RÉUiNION DE LOUIS-PHILIPPE ET DU DUC DE NEMOURS EN ANGLETERRE
Louis-Philippe a écrit une sorte d'itinéraire des Tuileries à Claremont en 1848. Sur la première page, on lit ce titre : k Texte du récit du départ des Tuileries jusqu'à l'arrivée à Claremont. » Le texte, tout entier de la main de Louis-Philippe, est souvent raturé, bâtonné et repris en marge. 11 ne nous paraît pas possible de publier ce document, m extenso, dans un livre tonsacré uniquement à la biographie du duc de Nemours. Nous n'en donnerons que le début, afin qu'on puisse le comparer avec le fragment de mémoires du duc de Nemours, qui raconte le même événement.
« Jeudi, 24 février.
« Je réserve pour un autre récit la narration de ce qui s'est passé antérieurement au moment où, toute défense étant devenue impossible, je m'assis à mon bureau, dans le cabinet rouge, aux Tuileries, pour écrire mon abdication, le jeudi 24 février 1848.
« Les maréchaux Soult et Gérard arrivaient alors auprès de moi. Le maréchal Gérard était en frac; mais, dès qu'on le vit paraître, des voix tumultueuses s'élevèrent dans la foule qui remplissait mon cabinet pour demander
que le maréchal Gérard montât à cheval et allât annoncer mon abdication. On prétendait qu'avec la popularité dont on croyait qu'il jouissait encore dans la garde nationale et dans le peuple, tout s'arrêterait à sa voix. Je le lui demandai donc, comme un dernier témoignage de l'attachement dont il m'avait donné tant de preuves depuis si longtemps. Il n'hésita pas un instant, et, quoique faible et souffrant, il s'empressa d'aller monter le cheval dont je venais de descendre. Le maréchal Gérard, un rameau d'olivier à la main, et entouré de quelques officiers, sortit de la cour des Tuileries, traversa, sans obstacle, la place du Carrousel, et pénétra même, m'a-t-on dit, car je ne l'ai plus revu, jusqu'à la rue de Richelieu; n>ais là, il rencontra la tête des bandes armées qui lui barrèrent le passage et le forcèrent à rétrograder vers les Tuileries, sans qu'il eût pu parvenir à s'en faire écouter.
« Le duc de Nemours, toujours animé de son imperturbable dévouement et de ce noble courage qui ne lui manque jamais, avait déjà couru de mon cabinet vers la cour, afin de monter à cheval et de s'efforcer d'arrêter assez longtemps les progrès toujours croissants de l'invasion pour couvrir ma retraite, et me laisser le temps de traverser le jardin. En prenant ce commandement momentané, le duc de Nemours parvint à maintenir les troupes dans la cour assez longtemps pour que ce but fût atteint, sans cependant que la défense de tirer eût été enfreinte par un seul coup de fusil.
« Je reviens à là triste scène qui se passait dans mon cabinet peu d'instants auparavant.
« J'étais assis à mon bureau, écrivant mon abdication en peu de. lignes, au milieu d'une foule de personnes, quelques-unes inconnues pour moi, mais dont les yeux avides suivaient chaque mot que je traçais, en criant toutes à la fois : « Dépêchez-vous, il faut en finir, vous n'avez pas un moment à perdre, ne la faites donc pas si
longue. » Et quand ils virent que je faisais cette abdica lion sevlement en faveur du comte de Paris^ et en exprimant le vœu que, plus heureux que moi, il ptU accomplir, pour le bien de la France, la haute mission qui allait lui échoir :
« — Et la régence de la duchesse d'Orléans, s'écrièrent plusieurs voix, vous n'en parlez pas? Ça ne peut pas aller comme cela.
« — Non, leur répliquai-je avec force, je ne parlerai pas de la régence de la duchesse d'Orléans, qui est contraire à la loi. Je n'ai jamais violé la loi; je ne commencerai pas en ce moment ; je ne le ferai pas. Si vous voulez que ma bellé-fille soit régente, je ne puis ni ne veux m'y opposer, mais, moi, je n'en parlerai pas.
« — Eh bien! eh bien! donnez-nous seulement ce papier au plus vite, car toute défense est impossible, et, si vous tardez, vous vous exposez aux plus grands périls, vous et toute votre famille.
« — Mais il faut que j'en prenne une copie.
« — C'est impossible », me répondirent-ils en s'en emparant.
« Et le papier fut aussitôt emporté je ne sais où, sans que j'aie pu en conserver aucune copie*. La reine leur dit alors avec énergie :
« — Messieurs, vous l'avez, vous vous en repentirez ! »
« La duchesse d'Orléans se jeta dans mes bras en s'écriant :
1. « Rien ne prouve mieux combien le véritable but de la révolution du 24 février était difiFérent de celui qu*on proclamait dans les démonstrations antérieures à l'événement, que le peu de cas qu'on a fait de l'acte de mon abdication, aussitôt qu'il a été achevé. A peine a-t-il été signé, qu'il a disparu ; on ignore ce qu'il est devenu. 11 n'a été ni notifié à la Chambre des députés, ni enregistré nulle part, ni même publié dans aucune gazette. Je présume que le détenteur, quel qu'il soit, de cet acte, ne le garde plus comme ayant une importance politique pour l'avenir, mais simplement comme un autographe curieux ; et en cela je serais de son avis ; car, lorsque la force matérielle a vio-
« — Oh! ne m'abandonnez pîis! je ne suis qu'une pauvre femme, ot qucî serai-je sans vous, sans vos conseils?
« — Ma chère et chérissime fille, hii dis-je en Teml)rassant, vous vous devez à vos enfants et à la France. »
« Et, m'arrachant de ses bras, je la laissai dans Teffroi du fardeau inattendu que les clameurs dont nous étions entourés semblaient alors vouloir lui imposer. Néanmoins, cela ne Ta pas empêchée, peu après, de soutenir les droits de son fils avec un noble courage, jusqu'au moment où, le masque jeté, il fut avéré que rengagement de proclamer le comte de Paris et d'investir sa mère de la régence pendant sa minorité n'avait été qu'un vain leurre pour m'arracher mon abdication.
« Une fois cet acte signé, la clameur pour mon départ devint enc(»ro plus forte et plus pressante ; à peine me laissait-on le temps de passer dans mon cabinet do toilette poiir quitter mon uniforme et mettre un frac. De mon côté, sentant qu'il n'était plus possible de rien faire aux Tuileries, et que je n'avais plus de devoirs à y remplir, je me hâtai de laisser le champ libre h ceux qui venaient de s'engager k proclamer la royauté de mon petit-fils et rappel de la duchesse d'Orléans à la régence, que tous présentaient alors comme le salut de la France. Puis, donnant le bras à la reine, je sortis du palais pour traverser le jardin.
« Au moment de ce cruel départ, tous ceux de mes enfants ot petits-enfants, belles-filles et gendres ([ui se trouvaient à
iemment détruit toutes les institutions d'un État, lors intime qu on n'a pas plus déduit les motifs de cette destruction (|ue le droit en vertu duquel elle était opérée, ceux qui se sont créés eux-mêmes le gouvernement de la France, sans pouvoir se fonder ni sur la souveraineté nationale, ni sur le droit divin, ni sur aucune loi quelconque d'élection ou d'hérédité, n'avaient pas plus besoin de l'acte de mon abdication que de tout autre titre légal pour justifier leur pouvoir, puisqu'ils ne pouvaient en invoquer d'autre que cette ancienne formule si longtemps l'objet de leur réprobation : Car tel est noire bon plaisir! >>
Paris, étaient réunis dans mon appartement, moins le duc de Nemours qui, comme je Tai dit, était à cheval dans la cour. La duchesse d'Orléans et ses deux fils restèrent seuls aux Tuileries après mon départ. Le duc de Montpensier, étant le seul de mes fils (jui fût alors auprès de moi, ne voulait ni ne devait me quitter. Cependant, la duchesse de Montpensier étant grosse, il eût été dangereux de luj faire entreprendre la traversée du jardin et de Texposer aux difficultés que nous pouvions éprouver et que nous éprouvâmes en effet pour partir de la place de la Concorde. Le duc de Montpensier se résigna donc, pour m'accompagner, au pénible sacrifice de se séparer d'elle, et, la confiant à des guides fidèles, elle fut conduite chez une dame amie*, d'où elle a pu ensuite se rendre par Rouen au château d'Eu, et plus tard en Angleterre, en passant par Boulogne.
« Le duc* Alexandre de Wurtemberg, mon gendre, et mon petit-fils, le prince Philippe, qui était aussi dans mon appartement, sortirent des Tuileries je ne sais comment, et partirent ensuite pour l'Allemagne, oîi ils arrivèrent sans obstacle.
« Nous descendîmes, la reine et moi, par le vestibule du pavillon de l'Horloge, dans le jardin des Tuileries, avec le duc de Montpensier, la duchesse de Nemours, le duc et la duchesse Auguste de Cobourg, et six de nos petits-enfants, que diverses personnes portaient dans leurs bras, entre autres le colonel de Neuilly, du 3® chasseurs, qui portait le duc d'Alençon. Nous avions autour de nous mes deux aides de camp de service, le général de Berthois et le général Dumas ; mes officiers d'ordonnance, le colonel Delarue du 2" de lanciers, Dupuy de Pauligne, Aymé et Perrot de Chazelle; la comtesse de Murât, le D"" Pi-
1. M"" de Lasteyrie. De là, la duchesse de Montpensier se rendit, non pas au château d'£u, mais chez M. Estancelin, en Normandie.
gâche, M. Crmnieux, députe, et beaucoup de personnes de notre maison et autres qui nous accompagnèrent dans ce triste trajet. »
La famille royale traverse lentement le jardin ; les grilles encore gardées et fermées s'ouvrent devant elle, tandis que du détachement de la garde nationale, massé dans la cour, partent des cris de : « Vive le roi ! » Mais les carrosses du roi ne sont point devant les grilles des Tuileries, et c'est toujours à pied que le groupe s'avance en traversant la place de la Concorde, au milieu d'une foule nombreuse armée et silencieuse. Un régiment de cuirassiers et des gardes nationaux à cheval sont immobiles autour de l'obélisque; le roi arrive jusque-là, cherchant des yeux les voitures qui n'apparaissent toujours pas. Par bonheur, le duc de Nemours, qui avait vu les révolutionnaires s'emparer des berlines royales, avait eu l'heureuse idée de faire sortir par le quai encore libre deux broughams et un cabriolet de la maison du roi, en petite livrée, qui se trouvaient dans la cour des Tuileries. Ce fut dans ces trois petites voitures que la famille royale monta : dans la première, le roi, la reine, le petit duc d'Alençon, « qu'on jette, dit le roi, sur mes genoux », et les deux fils de la princesse Clémentine ; dans la seconde, la duchesse de Nemours avec son fils Gaston (le comte d'Eu), sa fille Marguerite, la princesse Clotilde, fille de la princesse Clémentine, M"^ de Murât et deux bonnes. Dans le cabriolet, s'entassèrent le duc de Montpensier, le général Dumas et M"' Mliser, femme de chambre de la reine. La princesse Clémentine partit à pied avec le duc de Cobourg, et rejoignit le roi à Trianon par le chemin de fer de Versailles ^ .
1. Le général de Berthois, séparé du cortège et maUraité par des émeutiers, ne parvint pas à rejoindre le roi. Le capitaine de Pauligne, monté «ur le cheval d'un trompette, gagna Saint-Cloud. H ne voulut plus quitter Louis-Philippe et le suivit jusqu'à Claremont. Le général
Les voitures s'ébranlèrent, escortées par tout le régiment de cuirassiers ; le général Regnault de Saint-Jeand'Angély se plaça à Tune des portières, le général Carrelet à Tautre, quatre files de cavaliers flanquant de chaque côté les voitures et fendant la foule. Au pont des Invalides, des bandes armées et compactes essayent de barrer le passage, mais elles cèdent devant cette poussée, sans avoir tiré un seul coup de fusil. A la barrière de rÉtoile, le poste qui gardait cette entrée de Paris présente les armes en silence. Le roi et la reine arrivent à Saint- Cloud sans autre incident, et là se séparent de l'escorte, «dont les chaleureux adieux nous causèrent à tous, et à moi surtout, écrit le roi, une bien vive émotion />.
« Nous montâmes dans les appartements, pour aviser à ce que nous allions faire. Il était clair qu'il n y avait pas de temps à perdre pour s'éloigner de Saint-Cloud. Ce fut alors seulement que je m'aperçus qu'en partant des Tuileries, je n'avais pas pensé à faire mettre dans nos poches quelques rouleaux d'or et quelques billets de banque que je gardais toujours dans un tiroir. J'en fus d'autant plus contrarié, qu'après avoir fait Texamen de ce que chacun avait sur soi, je reconnus que nous étions presque entièrerement dépourvus d'argent, et que nous n'en avions pas assez pour payer les frais de route jusqu'au château d'Eu, même quand nous aurions eu des voitures pour nous y transporter, et nous n'en avions pas. Cependant, quelque préoccupé que je fusse de cet embarras, je l'étais bien moins que je ne l'eusse été si j'avais connu alors tonte la
de Uumigny, qui était allé, par ordre de la reine, mettre son frac, arriva près de l'obélisque après le départ des voitures, traversa Témeute à pied avec le valet de chambre Thuret, et, h. la barrière de la Conférence, monta dans une voiture publique qui partait pour Saint-Cloud. M"" de Doloraieu et M™' Angelet « partirent aussi à pied des Tuileries et arrivèrent à Saint-Cloud sur la voiture d'une laitière, qui les ramassa sur la route et qui refusa l'argent qu'elles voulaient lui donner ». (D'après le récit du roi.)
portée des événements de cette fatale journée, et les funestes conséquences qui devaient en résulter pour la France et pour moi... Je ne me dissimulais pas l'importance de ma présence au trône de France, mais je ne croyais pas, comme on me Ta dit depuis, que je fusse la clef de voiite du pays, et j'étais loin de m'attendre à ce que ma retraite produisît Teffroyable écroulement dont nous sommes aujourd'hui les témoins et les victimes. Aussi j'arrivais à Saint-Cloud, le 24 février, sous Tempire do rillusion que la royauté du cointe de Paris allait être proclamée sous la régence de la duchesse d'Orléans, avec Tappui du duc de Nemours qui s'y était si courageusement et si généreusement dévoilé. Je ne songeais qu'à gagner le château d'Eu, où je me flattais de pouvoir me retirer en paix pendant que, par leur dévouement, mes enfants continueraient à assurer à la France la prolongation de cette ère de paix, de prospérité et de sécurité dont il a plu à la Providence de la faire jouir au cours des dix-sept années pendant lesquelles j'ai occupé le trône. »
On finit par trouver des voitures à Trianon. Là, le roi et la reine se séparent de la princesse Clémentine et se décident à partir pour Dreux. Ils traversent le parc de Versailles, jusqu'à Saint-Cyr*.
On sait que, de Dreux, le roi et la reine gagnèrent une petite maison sur la côte de Honfleur, s y cachèrent, et, après de nombreuses vicissitudes, réussirent, grâce au dévouement de plusieurs amis, à s'embarquer sur un paquebot anglais. Les moindres détails de ces journées sont rapportéî? dans le manuscrit, dont une copie a sûrement été consultée par M. Imbert de Saint-Amand^.
1. La princesse Clémentine, son mari le duc Auguste de Saxe- Cobourg, leurs trois enfants et la fille du duc de Nemours se rendirent à la préfecture de Versailles, sous la conduite du préfet, M. Aubernon, et gagnèrent le cbâteau d'Eu, dans une berline que leur avait laissée le roi.