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Au début de ses notes sur Titinéaire de Paris à Olare- | mont, Louis-Philippe a placé un tableau indiquant les « couchées » .
Le voici en abrégé :
Jeudi 24 février, à Dreux ;
Vendredi 25, sur la route d'Évreux k Honfleur ;
Samedi 2() et dimanche 27, dans la maison de Notre- Dame-de-GrAce ;
Lundi 28 et mardi 29, à Trouville ;
Mercredi 1" mars, sur la route de Trouville à Notre- Darae-de-Grâce ;
Jeudi 2 mars, à bord du paquebot anglais fExpf^ess;
Vendredi 3 mars, à New-Haven ;
Samedi 4 mars, à Claremont.
En effet, débarqué le 3 mars, au matin, à New-Haven, Louis-Philippe avait immédiatement écrit, de la petite auberge où il était entré, et qu'emplissait déjà une foule de personnages, Anglais ou Français, venus pour le saluer, une lettre adressée à la reine Victoria, pour l'informer de son arrivée sur le sol anglais, et la remercier de ce qu'elle avait fait pour lui et pour sa famille. 11 ajoutait que c'étaient le comte et la comtesse de Neuilly qui venaient réclamer cette hospitalité généreuse, qu'autrefois le duc d'Orléans avait déjà connue dans ses premiers malheurs.
La reine avait répondu avec le plus affectueux empressement. Et, en même temps qu'elle répondait, elle priait le comte de Jarnac de se rendre à New-Haven et de dire au roi que le château de Claremont était à sa disposition ^
C'est sur la route de New-Haven à Claremont, à la
1. Le château de Claremont appartient à la couronne d'Angleterre. Lors de son premier mariage avec la princesse Charlotte d'Angleterre, le prince Léopold de Saxe-Cobourg avait reçu du Parlement anglais la jouissance du domaine sa vie durant. C'est ce qui explique comment ce prince, devenu roi des Belges et gendre de Louis-Philippe, put offrir au roi dépossédé l'hospitalité en terre anglaise, avec l'agrément de la reine Victoria.
station de Croydon, que, le lendemain, le vieux roi retrouve le duc de Nemours, dont il s'était séparé aux Tuileries.
Celui-ci avait débarqué en Angleterre quatre jours plus tôt. Dès son arrivée à Douvres, — il avait, sur le bateau même, reconnu tout à coup, parmi les passagers, sa sœur, son beau-frère et sa fille, la petite princesse Marguerite, — le prince s'était occupé de faire envoyer des bateaux à vapeur anglais sur les côtes do France, depuis Calais jusqu'à Brest, pour tâcher de recueillir les personnes de la famille royale qui pouvaient s y trouver en péril. Il continuait ainsi ce rôle d'organisateur et de sauveteur qu'il avait si intelligemment et si fermement rempli dans les derniers jours du règne de son père. L'agent consulaire de France à Douvres et le comte de Jarnac, chargé d'afi'aires à Londres et ami d'enfance des princes, furent saisis de la question.
« L'ordre de l'envoi des bateaux sur toute la côte fut expédié immédiatement par le gouvernement de la reine, écrit le duc de Nemours à la fin de son récit. En même temps, nous recevions de la reine l'invitation de venir aussitôt loger avec elle au palais de Buckingham, où les voitures de la cour nous conduiraient.
« Le désir de paraître le moins possible, dans la triste position oii nous venions de tomber, nous fit décliner ces oflFres amicales, et, après avoir été à la messe (car ce jour était dimanche 27 février) pour remercier Dieu de sa protection et lui en demander la continuation pour tant d'existences si chères dont nous ignorions le sort, nous partîmes pour Londres avec ma sœur, mon beau-frère Auguste^e Saxe-Cobourg, ses enfants, ma fille. M""® Angelot, dame de ma sœur qui l'a élevée, le D' Pigache, médecin du roi mon père, M"° Pfeufer, attachée à mes enfants, et quelques serviteurs qui se dévouaient noblement à nous dans le malheur.
« Ernest, duc régnant de Saxe-Cobourg, frère aine du prince Albert et cousin germain de ma femme, ami toujours cordialement dévoué, nous attendait à la gare du chemin de fer, ainsi que le comte de Jarnac. Cet excellent camarade d'enfance, dont la sœur et le beau-frère, le marquis et la marquise Jules de Lastejnnie, venaient, à Paris, de nous donner des preuves d'un infatigable dévouement, avait, ainsi que sa femme, tout préparé pour nous recueillir à l'ambassade. A huit heures du soir, nous entrions modestement dans cet hôtel où, tant de fois, j'avais été reçu avec les honneurs des grands de la terre. Peu de moments après, le prince Albert vint nous y voir, nous assurant des plus cordiales sympathies de la reine Victoria. La duchesse de Kent, mère de la reine et tante de ma femme, et dans laquelle nous avons toujours trouvé mie affection maternelle, s'empressa aussi de venir nous voir.
« Le lendemain, nous allâmes rendre nos devoirs à la reine, qui nous reçut en larmes et fut parfaite pour nous. Le même jour, arriva la duchesse de Montpensier, sauvée d'abord par Jules de Lasteyrie, puis par Louis Estancelin, attaché à la légation de France en Bavière, et qui nous montra tout le dévouement qu'on pouvait attendre d'une famille depuis longtemps attachée à la nôtre. Elle était conduite par le général Thiéry, aide de camp du duc de Montpensier. Le duc de Montebello, ministre de la Marine, M. Vatout, et plusieurs autres Français que les événements chassaient du sol natal, vinrent aussi nous retrouver. Auguste de Saxe-Cobourg, mon beau-frère, cousin germain de la reine Victoria et prince étranger, alla, avec sa famille, s'établir au palais sur l'invitation de la reine. Je restai à l'ambassade, avec la duchesse de Montpensier, encore toute cette journée et celle du lendemain 29 février, cherchant où nous pourrions reposer nos têtes. Pendant ce temps, beaucoup de personnes, se
souvenant d'avoir connu mon pèro et nous en des jours plus heureux, vinrent nous donner un témoignage de sympathie en slnscrivant chez nous. De ce nombre furent quelques-uns des ministres, entre autres lord John Russell, premier ministre, et toutes les femmes des ministres.
^< Mais, le 29 au soir, arriva une dépêche de M. de Lamartine à Jarnac, cdmme chargé d'affaires de France, annonçant la formation d'un gouvernement provisoire. Nous quittâmes immédiatement l'ambassade, ne trouvant plus digne de continuer à résider, un instant de plus, dans la maison sur laquelle le gouvernement qui avait renversé mon père venait d'étendre sa main. Grâce à l'empressement dévoué de M. Van de Veyer, ministre plénipotentiaire du roi Léopold, et aux soins attentifs de sa femme, nous trouvâmes chez lui un asile pour la nuit, et, le lendemain l""" mais, encore grâce à eux, nous pûmes nous établir à East-Sheen, près de Londres, dans une charmante maison de campagne que M. Bâtes, père de M™*' Van de Veyer, mit à notre disposition. Avant de partir, j'allai avec la duchesse de Montpensier faire une visite à la reine Victoria, qui reçut très bien ma bellesœur.
Nous eûmes aussi, le même jour, l'immense satisfaction d'apprendre l'arrivée sauve de ma femme, de mes deux garçons et de Montpensier, à Jersey, oii les avaient accompagnés M. Fiereck, officier d'ordonnance de mon frère, et un des braves sous-officiers surveillants des châteaux royaux, nommé Supply^
« Mais nous étions encore sans nouvelles du roi et de la reine. L'aff'reuse tempête qui régnait depuis le 25 février augmentait encore les inquiétudes résultant de ce manque prolongé de nouvelles dans des circonstances
1. La duchesse de Nemours et ses deux fils avaient été conduits, par le duc de Montpensier, à Granville, d'où un bateau anglais les transporta à Jersey, puis à SoutliampLon.
aussi critiques. Nous restâmes dans cette affreuse anxiété, que chaque heure augmentait, jusqu'au 3 mars, neuf jours après le 24 février. Nous apprîmes enfin, ce jour-là, que le roi et la reine avaient débarqué le matin à New- Haven, petit port près de Brighton, après un voyage rempli des péripéties les plus longues et les plus cruelles. Le lendemain 4 mars, j'eus le bôlibeur de les embrasser, ainsi que ma femme, mes enfants et mon frère, qui étaient débarqués de Jersey à Portsmouth. »
A peine arrivés à Claremont, le roi et la reine reçoivent la visite du prince Albert, qui leur exprime les regrets de la reine Victoria, à qui Tétat avancé de sa grossesse n'avait pas permis de venir avec lui. Le jour même, ils vont, avec le duc et la duchesse de Neniours, à Buckingham palace, rendre visite à la reine. Ils sont désormais les hôtes de l'Angleterre*.
1. Le Morning Chronicle du 4 mars disait à ce sujet : « II n'est pas de raisons de politique publique, ni d'étiquette nationale, qui doivent empêcher la reine Victoria de suivre l'élan de son cœur et d'accueillir des infortunes royales comme elle doit le faire... Nous ne doutons pas que la République française ne concevra ni mécontentement, ni jalousie, en apprenant que l'ancien roi et sa famille sont reçus en AQgleterre d'une manière appropriée à leur fortune présente et passée. Un tel accueil convient vis-à-vis de l'ex-roi, qui nous a manifesté de mille manières ses égards pour les Anglais; il est digne du caractère hospitalier traditionnel de la nation, et surtout il convient à la véritable dignité de la couronne d'Angleterre... »
LES ANNÉES d'ëXIL
L'exil de fait est commencé. Reste à exiler légalement les princes qui viennent de quitter la France. Il y avait des précédents. La République les imite. Les journaux annoncent la mesure qui va être prise. Deux des princes auxquels on veut interdire tout retour sur la terre de France protestent les premiers : le prince de Joinville et le duc d'Aumale. A la date du 19 mai, ils écrivent au président de la Chambre et se plaignent qu'on n'ait pas compris la patriotique réserve qu'ils se sont imposée. Ils peuvent se plaindre aussi de la courte mémoire de ceux, qui conduisent à présent les affaires de France : « Nous avons lieu de penser, disent-ils, qu'en quittant Alger au premier appel fait à notre patriotisme, nous avons fourni au pays une preuve patente de notre ferme intention de ne pas chercher à désunir la France, comme nous avions témoigné du respect avec lequel nous acceptions l'appel fait à la nation. Nous nous flattions aussi que le pays ne pouvait songer à nous repousser, nous qui l'avions toujours fidèlement et loyalement servi dans notre profession de marin et de soldat. »
C'était rappeler que, quelques semaines plus tôt, au moment des émeutes de Paris, le duc d'Aumalc, gouverneur de l'Algérie, se trouvait à Alger, avec son frère Joinville ; qu'il commandait une armée de cent mille
hommes ; que les protestations de dévouement étaient venues de toutes parts aux jeunes princes, ainsi que les promesses de les ramener à Paris à la tête de Tarmée d'Afrique, et qu'ils n'avaient pas voulu de la guerre civile, et qu'ils avaient obéi. Ils pouvaient donc conclure :
« Exempts de toute ambition personnelle, nous protestons, devant les représentants de la nation, contre une mesure dont nos antécédents et nos sentiments devaient nous garantir. »
Le lendemain, par une simple lettre d'adhésion, en quelques lignes, le duc de Nemours ajoutait sa protestation à celle de ses frères.
Mais les protestations, même les plus justes, n'arrêtent pas d'ordinaire lés gouvernements. Celle des princes fut du nombre. Ils furent légalement proscrits, eux et ceux qui n'avaient pas élevé la voix, et plus de vingt années devaient s'écouler avant que cette mesure d'exception fût rapportée.
Us n'ont, d'ailleurs, aucune illusion. Ils connaissent, pour les avoir contenues et souvent bravées, les forces que la chute du pouvoir royal a rendues libres. Le duc de Nemours, qui suit avec attention les événements, écrira bientôt à sa sœur, la reine des Belges :
(( Politiquement, je trouve les choses bien mauvaises maintenant. Les progrès incontestables du socialisme et leur manifestation sont un efiFroyable danger. Si des mesures immédiates ne sont pas prises avec habileté et énergie pour en arrêter les progrès, la France sera perdue en bien peu de temps.
« Aujourd'hui, on peut encore, je le crois, disposer de la plus grande, de la très grande partie de l'armée. Le pourra-t-on dans un mois ? L'armée ne résistera pas à la continuation des épreuves auxquelles elle est soumise depuis quinze mois. C'est un immense honneur pour elle que d'avoir résisté quinze mois à l'assaut de tant d'éléments
destructeurs ; maisles organisations les plus fortes finissent par succomber à des attaques sans relâche et sans réciprocité. Et le jour où il n'y aura plus d'armée, il n'y aura plus de France.
« Me voilà loin de mon premier sujet; mais aussi peuton dire deux mots sans parler de l'effroyable danger qui nous menace tous * ! »
Un des hommes qui visitèrent Claremont dans les premiers mois de Texil et qui rédigèrent le récit de leur visite, nous donne quelques traits de la vie qu'on menait au château. M. Edouard Lemoine était venu une première fois voir Louis-Philij)pe au mois do novembre 18 i8. 11 y retournait un an plus tard (20 novembre 1849).
« Le hasard, dit-il, m'avait amené à Claremont juste au moment où l'on s'apprêtait à célébrer une grande fête. Le duc de Nemours, absent depuis trois mois, arrivait d'Allemagne par le chemin de fer; toute la maison se rendait au-devant de lui, afin que la famille fût réunie dix minutes plus tôt.
1. La lettre est datée de Saint Leonard's on sea, 26 mai 1849. Saint- Léonard est une petite plage située près de Hastings, dans le comté de Sussex. La famille royale y fit un premier séjour dans Tété de 1848. Vers la fin de la même année, elle quittait de nouveau Claremont, à la suite d'une maladie présentant tous les symptômes d'un empoisonnement, et dont plusieurs personnes furent atteintes plus ou moins gravement. On attribua cet empoisonnement aux sels vénéneux renfermés dans d'anciens conduits d'eau en plomb, et, pendant qu'on procédait aux réparations nécessaires, le roi, la reine et ceux de leurs enfants qui habitaient avec eux Claremont s'établirent pour quelques semaines à Richmond, à l'hôtel Star and Garter. En 18 i9, après Pâques, on revint aux bains de mer de Saint-Léonard. Et c'est là que, au mois de juin, la duchesse d'Orléans et ses fils firent leur première visite, sur la terre d'exil, à Louis-Philippe et à Marie-Amélie.
La reine conserva l'habitude de passer quelques semaines d'été hors de Claremont. Elle fit plusieurs séjours à Saint-Léonard; d'autres à Teignmouth et h. Torquay, dans le Devonshire ; d'autres à Scarborough, plage du Yorkshire (18;)6): à Malvern, dans le Worcestershire (1858). A partir de 1859, elle préféra Tunbridge-Wells, petite ville d'eaux située dans le comté de Kent, et dont le climat salubre et la campagne plaisaient à la reine.
(( C'est que, pour ceux qui s'aiment, et qui s'aiment loin de la patrie, les minutes sont des heures; c'est que, pour cette famille, Tabsence d'un seul est une intermittence dans la vie de tous. »
L'auteur rapporte l'entretien qu'il eut avec le vieux roi. C'est une espèce d'interview, à une heure où le mot n'avait pas passé le détroit, et, comme il arrive toujours après une grande défaite, c'est une défense, par le vaincu, de la conduite qu'il a' tenue et des intentions qu'il a eues. Les paroles de Louis-Philippe sont, d'ailleurs, en parfaite harmonie avec d'autres déclarations bien antérieures à celle-là.
« Sans la stabilité dans le gouvernement, disait le roi, point de prospérité nationale ; sans hérédité du trône, point de s4,abilité dans le gouvernement... On dira que je n'ai pas toujours pensé ainsi, on me citera 1830. Je répondrai: En 1830, je pensais ce que je pense aujourd'hui. J'ai déploré la révolution, oui, déploré ! Retenez le mot, on le retrouvera dans mes discours, dans mes proclamations. La révolution s'est accomplie contre mon gré.
« On a prétendu que j'avais conspiré pour la faire réussir.
« Cela est faux!... C'est à regret que j'ai accepté cette couronne que venait me déférer la représentation nationale... Je remplissais un devoir, je tentais de reconstituer l'autorité. Si j'avais pu le faire, j'aurais renoué la chaîne des temps qu'une terrible secousse venait de rompre, j'ai essayé...
(( La chute du trône m'avait été douloureuse ; mais, ce qui est plus significatif , c'est qu'avant qu'il ne tombât j'aurais voulu l'empêcher de tomber. Oui, j'avais averti le roi que, s'il ne changeait pas de système, nous marchions à une catastrophe. Mais je n'avais pas été écouté. »
Le même témoin raconte ensuite le repas auquel il assista, après son entretien avec le roi.
'< Au milieu do la table était le roi ; à sa droite, il avait la duchesse de Nemours, la « beauté de la famille » ; à la gauche, la duchesse d'Aumale. Eu face du roi était la reine, ayant à sa droite le duc de Nemours, à sa gauche le prince de Joinville.
« Une indisposition retenait la princesse de Joinville dans sa chambre.
« Quant au duc d'Aumale, il était séparé de sa femme par son enfant, et il avait à sa gauche M"" de ***, dame d'honneur de la reine.
« J'étais entre les généraux Dumas et de Chabannes. Je fus particulièrement frappé de la cordialité du duc de Nemours...
(( Tout en rendant justice à son mérite, à ce courage imperturbable dont il a fait preuve sous le feu des batteries de Constantine, on l'accusait de froideur et, je dirai le mot vrai, de fierté, ce vice si antipathique à nos mœurs plébéiennes, à cette soif d'égalité qui nous dévore tous tant que nous sommes, nous les enfants orgueilleux des révolutionnaires de 89
(( Je regarde comme un devoir de constater ici que, sous des dehors réservés et froids à force de timidité, le duc de Nemours est animé des dispositions les plus afiFectueuses, qu'il est impossible de s'exprimer avec plus d'aisance, plus de goût et plus d'à-propos qu'il ne le fait, d'avoir une gravité plus aimable, une bonhomie plus séduisante, une raison plus persuasive, des aperçus plus droits, plus fins et plus sensés.
« Dans le premier entretien que j'avais eu l'honneur d'avoir en 1848 avec le roi Louis-Philippe, il m'avait dit :
« Le duc de Nemours est du même bois que moi. »
« Le mot m'avait surpris. Aujourd'hui, je le trouve parfaitement jusle. C'est le môme bois, plein de sève et de vigueur ; seulement l'écorce n'est pas la même. »
Le vieux roi, comme on le sait, meurt à Claremont, le
3$8 LE ncr. DE NEMOCRS
26 août i85^J. Il meurt chrétiennement, recevant la communion et Textrême-onction, au milieu Je toute sa famille qu'il avait appelée autour de lui, bénissant ses fils, sa fille, ses belles-filles et ses douze petits-enfants.
Quatre jours après la mort de son père, le duc de Nemours érrit k la reine des Belges ces lignes, où cette nature, qu'on a dite, et non sans apparence, si renfermée, ne montre une fois de plus tendre et compatissante:
« Claremont. 30 août 1850.
t' Depuis le moment de notre malheur, ma chère Louise, nous n'avons cessé de penser à toi, à la douleur que tu auras éprouvée comme nous, k celle plus grande encore d'avoir été éloignée k ce moment suprême.
a L'abîme immense et irréparable qui s'est entr'ouvert au milieu de nous impose de grands devoirs.
a La reine, avec sa grande âme, les a immédiatement compris dans toute leur étendue ; elle est admirable de courage et de commandement sur elle-même.
« La résolution qu'elle a prise de rester ici était un point capital pour l'avenir de la famille. Elle l'a prise avec une admirable fermeté. Hélène restera ici, et nous nous serrerons tous autour d'elle, pour maintenir la famille dans cette unité qui est tout pour notre avenir...
« Tu as toujours occupé une grande place dans la famille et comme affection, et comme lien, et comme conseil. Le malheur qui nous a frappés grandit encore le rôle que tu as k jouer, et nous avons besoin que tu te conserves pour nous tous, pour la reine surtout dont tu es l'ange consolateur. »
Au milieu de la lettre que nous venons de citer, le duc do Nemours suppliait sa sœur de se soigner; il lui en faisait « un devoir ». C'est un mot qui cachait une bien vive inquiétude. La reine Louise était gravement malade. Bien-
tôt même il ne fut plus possible d'espérer la guérison, Marie-Amélie s'embarquait le 8 octobre pour Ostende, avec le duc de Nemours, le prince de Joinville, le duc d'Aumale, là duchesse d'Orléans, la princesse Clémentine. La malade communiait en viatique le 10 octobre ; le lendemain matin, à huit heures, elle mourait, moins de trois mois après le roi son père. Sa mère, ses frères et sœurs étaient là; même le duc de Nemours qui, malade, s'était fait porter dans la chambre de Tagonisante. La duchesse de Nemours, restée à Claremont, dès qu'elle apprit la triste nouvelle, écrivit à son mari :
« Claremont, 13 octobre 1850.
(( J'ai le cœur brisé, mon ami bien-aimé. Nous avons reçu hier au soir vos lettres avec la fatale nouvelle, que nous avions apprise déjà avant par l'arrivée de la malle de Londres. Ah! mon ami, quel afiFreux coup et que nous sommes malheureux! J'en suis atterrée, et, malgré ma profonde douleur, je ne puis croire encore à notre cruel malheur! Mon cœur se déchire en pensant à vous tous, à votre désolation et surtout à celle de notre bien-aimée et trop malheureuse maman. Comment pourra-t-elle rér sister à tant de douleurs? Ah! que Dieu nous la conserve! Je ne puis que pleurer, avec vous, celle qui fut toujours pour moi une seconde mère et l'amie la plus fidèle et la plus tendre, et prier Dieu de nous donner force et courage dans cette cruelle épreuve. J'avais voué à cet ange bien-aimé un culte passionné, et je suis navrée de n'avoir pu aller recevoir sa bénédiction et l'embrasser une dernière fois. Il est bien cruel aussi de ne pouvoir partager vos peines que de loin, dans un moment ou on a tant besoin de s*épancher avec ceux qu'on aime.
« J'ai annoncé notre malheur aux enfants. Les sanglots étouffaient le pauvre Alençon, il sent si vivement. Gaston
et lui ont voulu t'écrire, et je joins ici les lettres composées par eux-mêmes. Ils sont tous trois en bonne santé, ainsi que le reste de la colonie. De loin comme de près, mes larmes se confondent avec les vôtres. Je suis bien triste et bien accablée, mon cher et bon ami, et je te dis adieu en priant Dieu qu'il te soit en aide.
« Toujours tout à toi du fond de Tâme,
« Victoire. »
A partir de ce moment, le duc de Nemours devient le conseiller le plus habituel de sa mère, « son confesseur civil », disait-elle. Elle le consulte dans les affaires politiques, familiales, financières. Elle a pour lui des termes d'affection particuliers : « Mon cher et bien-aimé ami, mou chérissime, mon précieux ami, mon si tendrement aimé. » Aucun acte ne se fait, aucun écrit n'est signé sans qu'on ait pris l'avis du duc de Nemours. C'est que tout le désigne pour ce rôle. Il est par Tâge, — il a trentesix ans, — le chef de la famille; il est politiquement et de par la loi le régent, et, bien qu'il n'ait jamais argué de ce titre, c'en est un pour qu'il tienne la première place dans le conseil, et enfin il est un homme d'une loyauté, d'une sagesse, d'une fermeté éprouvée. La destinée l'a mis et Ta laissé au second rang dans la maison princière dont il était issu, mais il y fut supérieur. On n'est jamais un homme de second ordre quand on fait son devoir, n'importe où : or il fit le sien complètement et avec tout le scrupule d'une conscience chrétienne.
Ni le changement subit de fortune politique, ni la gêne matérielle, ni l'éloignement de la patrie, ni les difficultés de toute sorte qui attendent une famille royale exilée ne changèrent autre chose que l'extérieur et le dehors de sa vie. Sa vie nouvelle s'inspira du même idéal que l'an-
cienne. Cette épreuve de Texil, mortelle pour la dignité et même pour l'honneur de ceux qui ne sont princes qu'à moitié, ne le diminua en rien. Il était prince tout à fait.
11 ne se leurrait pas d'espérances prochaines, cependant. Il ne se faisait pas d'illusions sur les fautes qui avaient précipité la chute du gouvernement de Juillet, et il ne s'en fit pas davantage sur la longueur probable des essais malheureux qu'allait tenter la France.
II est impossible de parler de lui équitablement et de ne pas lui reconnaître un grand sens politique. Il avait même, et tous les princes ne l'ont pas, ce qu'on peut appeler l'esprit royal. Ce ne sont pas seulement les souvenirs des gloires françaises qui vivaient en lui, c'est Tesprit même de la monarchie. Et sans doute on éprouve une petite commotion, comme d'une rencontre heureuse, (juand on le voit, au milieu de la guerre de 1870, ajouter à la date d'une lettre du 9 octobre cette mention : « Jour de Saint- Denis. » Mais le souvenir, le sentiment du passé ne suffit pas. Ce qui marque la vocation et l'aptitude au rang souverain, c'est le sentiment constant du service de la France. Le duc de Nemours l'eut au plus haut point. Les mots « servir le paj's » sonnent comme un refrain dans ses lettres intimes, et dans celles qui furent publiées. Les véritables princes se rendent compte qu'ils sont des puissances qui servent. Le duc de Nemours avait naturellement ce souci de l'intérêt français. Sa première pensée, quand un événement surgissait, n'était pas : en quoi les conséquences de cet événement peuvent-elles être favorables ou défavorables à ma race ; il songeait à la France tout d'abord. Et c'est pourquoi il se trompait rarement. Admirablement renseigné par ses relations avec les principaux personnages de l'Europe, il avait encore cette seconde raison de juger plus sûrement que d'autres. Et c'est ainsi qu'on le verra, longtemps avant la guerre de 1870, prévoir les événements, les redouter et signa-
1er des responsabilités encore latentes et tout à fait ignorées par les contemporains.
« C'est Thomme du devoir », disait-on de lui, et rien n'était pins vrai. Entre deux devoirs qui semblaient de même importance, il avait l'habitude, pour que la générosité fut plus sûre, de choisir le plus pénible. Un jugement très droit, le goût de Tordre et de l'exactitude; une froideur désespérante tempérée par le souci de ne point blesser, mais au fond une tendresse extrême, une sensibilité aiguë qu'il ne montrait que dans ses actes et quelquefois dans ses lettres; une autorité qui allait jusqu'à la sévérité; une timidité qu'il avait de la peine à vaincre toutes les fois que l'occasion d'agir n'était point dynastique, militaire ou familiale; une politesse scrupuleuse envers tous et qui se nuançait de prévenance et de cordialité envers les serviteurs et les humbles gens ; une piété faite avant tout du respect du droit de Dieu et du sentiment de la discipline dans le monde; une mémoire admirable qui lui permettait, à vingt ans de distance, de rappeler à un officier la date d'une promotion et le numéro des régiments dont il avait fait partie ; le mépris des popularités bruyantes, l'aversion du bruit, une conscience habituée à raisonner ses décisions, et tout le courage qu'il faut pour agir d'après elle, tels sont les principaux traits de la physionomie du duc de Nemours désormais fixée par r^e, et qui ne variera plus.
Ce sentiment de la mesure et de la vérité, il le montrait jusque dans les détails de la vie. On ne surprenait pas en délit de gasconnade ce prince qui avait le profil et la bonne grâce de Henri IV, son aïeul. Quand un de ses frères, emporté par la verve d'une causerie brillante, racontait un épisode des campagnes d'Algérie ou de la vie de Louis-Philippe, le duc de Nemours d'habitude se taisait et laissait aller. Il n'aimait pas interrompre, même pour rectifier. Plus tard seulement, à deux ou trois heures
de là, et s'il y avait lieu, il retrouvait celui auquel un détail inexact avait pu être fourni. « Mon frère vous a raconté une anecdote, disait-il, mais voici exactement ce qui s'est passé... »
Il n'aimait pas les familiarités. Ses enfants le craignaient; ils devinaient son affection, mais elle s'exprimait moins que son autorité. Ils ne la connurent bien qu'après fenfance passée, et dans la longue correspondance qu'ils échangèrent avec lui. Il se préoccupait avant tout de les élever sans faiblesse et sans excès de précautions. Ses goûts mêmes révélaient cette tendance à la sévérité. Enthousiaste de la montagne et de la forêt, il n'aimait les fleurs que dans les massifs; dans les appartements, elles lui semblaient hors de leur place. Très bien doué pour les arts du dessin, connaisseur érudit, appréciant et aimant les œuvres d'art, peinture, sculpture, meubles, il sut, à dater de l'exil, les aimer encore sans plus les acquérir, et s'abstenir non seulement de luxe, mais de toute dépense non nécessaire.
Les princes ses fils se souviennent de l'éducation de Claremont, comme d'une école qui n'avait rien d'efféminé. Le comte d'Eu et le duc d'Alençon se levaient à six heures en toutes saisons, subissaient le régime de l'éponge d'eau glacée, s'habillaient et se mettaient au travail jusqu'à huit heures. A huit heures, après avoir pris une soupe, qui était quelquefois une mauvaise soupe maigre, — leur père ne se rappelait plus qu'il s'était plaint de la pareille à Louis-Philippe, — ils faisaient, dans le parc de Claremont, une demi-heure de pas gymnastique, en sautant quelques-uns des palis de bois à hauteur d'homme qui limitent le parc. On rentrait ensuite au château, pour la récitation des leçons. L'étude durait jusqu'à onze heures quarante-cinq. Les princes déjeunaient à midi avec leur précepteur, et, à midi quarante-cinq, devaient être à cheval.
Ils commencèrent presque en bas âge à recevoir des
36 i LE DUC DE NEMOURS
leçons d'équitation; le duc d'Alençon avait cinq ans lorsqu'on le mit sur son premier poney. Ce n'était pas un simple plaisir; c'était un apprentissage un peu rude, connne tout le reste, ces leçons d'équitation de Claremont. Elles se donnaient d'habitude dans un manège ouvert, situé à gauche du château, et dont la place est, aujourd'hui encore, facile à reconnaître. Les enfants montaient sans selle ni étriers, avec une simple couverte. Le général de Chabannes^ qui donnait la leçon, la chambrière à la main, s'ils étaient déplacés, s'ils se retenaient à la crinière, s'ils avaient peur, ne manquait pas de faire la critique et d'ajouter, tandis que le temps de trot ou de galop continuait : « Le sourire sur les lèvres ! Le sourire sur les lèvres! » Un peu plus tard, quand ses élèves eurent dépassé la période des débuts, il les emmenait dans la campagne, à travers les landes et les bois. 11 montait un grand cheval, avec lequel il prenait les devants, et, de temps en temps, au moment d'entrer dans une sapinière, à toute allure, il se retournait vers les petits princes, qui suivaient comme ils pouvaient, sur leurs poneys, et il leur criait : « Gare les genoux, ceusse qui en ont ! » Le duc de Nemours ne s'exprimait pas de même, mais il avait la même doctrine, certainement, sur la formation du parfait cavalier, et, plus d'une fois, quand ses fils l'accompagnaient, et que ceux-ci, à demi emportés par leurs chevaux, ou craignant de l'être, passaient dans les villages en criant : « Arrêtez mon cheval ! » on vit le père faire signe de ne rien arrêter du tout, et on l'entendit lancer de loin, pour tout secours, le bon conseil à suivre : « Le corps en arrière ! » Lorsqu'il conduisait lui-même ses fils à la promenade à cheval, c'était pour les exercer, dès leur jeune âge, à monter des chevaux
1. Comte Alfred de Chabannes La Palice, ancien colonel de cavalerie el aide de camp de Louis-Philippe. Il est nommé dans le récit du siège de Gonstantine.
difficiles et leur donner lui-même les indications pour en venir à bout. Il avait une particulière habileté pour manier le cheval, et sous lui l'animal le plus quinteux devenait docile. Il aimait" les exercices dont une pointe de danger relevait le goût, et, même dans les derniers mois de sa vie, il montera encore un grand cheval de pur sang, qu'une main moins exercée que la sienne eût trouvé difficile, et qu'il menait aux plus vives allures.
Pour les mêmes raisons, et parce qu'il estimait qu'un homme doit être adroit, agile et maître de la peur et de l'instinct, il avait réglé que les leçons de gymnastique se termineraient par ce qu'on pourrait appeler la <( défenestration ». Les enfants étaient attachés par la ceinture, et, du deuxiènie étage d'un pavillon qui est dans le parc, on les descendait, au bout d'une corde, dans le vide, jusqu'à terre. Le vertige ne résistait pas à ce traitement. Les fils de la princesse Clémentine, pendant leur séjour à Claremont, prenaient part à divers exercices du programme tracé pour les fils du duc de Nemours, et notamment à celui-là, et de même plusieurs jeunes gens venus de France, entre autres MM. Bernard et Emmanuel d'Harcourt^, fils du marquis d'Harcourt. En été, on se levait de meilleure 'heure, pour aller en voiture jusqu'à la Tamise, éloignée de plusieurs kilomètres, et là, sitôt qu'ils connaissaient les premiers principes de la natation, on jetait les jeunes princes à l'eau, et il leur fallait gagner la rive comme ils pouvaient.
Le château de Claremont, où allaient se passer les derniers jours de la reine Marie-Amélie, est situé au-dessus du village d'Esher ; il date du milieu du xvin® siècle. Avant d'arriver à Fentrée de l'avenue principale qui y mène, et que flanquent deux petits pavillons habités
1. L'un est aujourd'hui le marquis d'Harcourt; l'autre est le vicomte d'Harcourt, qui a été secrétaire général de la présidence, sous le maréchal de Mac-Mahon.
par un concierge à la livrée royale anglaise, on passe devant Tauberge de l'Ours, qui porte sur Tarête du toit, en relief, un ours en pierre, enseigne célèbre où logèrent beaucoup de personnages illustres. A quelques pas de là, on entre dans le parc deClaremont, largement dessiné, vallonné, deux fois ombreux à cause des bouquets d'arbres semés sur les pelouses et des brumes qui donnent pins de mystère au lointain. Ces arbres, groupés ou isolés, presque tous centenaires, tous d'une végétation puissante et d'un feuillage épais, sont des tilleuls, des chênes, des châtaigniers. Autour d'eux, dans l'enclos des barrières qui enveloppent d'immenses étendues d'herbe, paissent des troupeaux de moutons, et aussi des bœufs d'Ecosse d'un blond roux, aux cornes écartées, aux longs poils qui traînent à terre. L'avenue monte et conduit devant un vaste palais carré, dont les deux étages de très hautes fenêtres sont couronnées d'une balustrade de pierre encadrant un toit plat. Un péristyle dans le goût grec, soutenu par quatre colonnes, et montant à la hauteur du toit, donne accès dans le château. Du haut du perron qui est élevé et de toutes les autres façades la vue est belle : sur le parc ; sur les pentes qui descendent et se redressent, et dont l'herbe est si verte ; sur les bordures (le futaies qui, de tous côtés, dentellent l'horizon ; sur les sentiers qui s'y enfoncent, les fuites d'allées, les larges palmes des hêtres et des pins d'Ecosse ; sur le lac qui se trouve à gauche, à petite distance de l'habitation, et que bordent d'énormes massifs de rhododendrons. Rien n'est plus beau, en été, vers la mi-juin, que cette floraison violette ou pourpre reflétée par Teau du lac, et qui s'enlève sur le fond sombre d'un commencement de forêt. Des bouquets d'azalées, jaunes et roses, sont jetés partout autour du château. Un peu en arrière, à quelques centaines de mètres, une colline raide et boisée domine Claremont d'assez haut. Au sommet, une construction qui
rappelle rarchitecture du moyen âge, deux tours à créneaux encadrant un corps de logis, pointe parmi les arbres. C'est de la fenêtre du deuxième étage, dans la tour de droite, que les fils du duc de Nemours devaient se laisser descendre, attachés au bout d'une corde, afin de mater la peur. Autour de cette construction, on voit encore le sol tout raviné, des levées de terre, des glacis, des angles rentrant ou sortant. Ce sont les restes des fortifications que, de ses mains, le duc de Nemours en exil construisit pour Tinstruction de ses fils.
La vue est plus belle encore du second étage de Claremont. Elle s'étend, par plusieurs échancrures des bois prochains, sur d'immenses vallonnements boisés où çà et là transparaît, toujours bleuie par la brume, la tache rose d'un village anglais.
L'intérieur de cette somptueuse .demeure n'est pas resté entièrement tel qu'il était lors du séjour de Louis- Philippe et de Marie-Amélie. A gauche, en entrant, c'était jadis le grand salon de damas jaune, où l'on trouvait d'abord une table chargée de journaux français, autour de laquelle s'asseyaient les invités venus de France et les personnes de la suite de la reine; au fond, une autre table, auprès de laquelle la reine travaillait ou lisait. La chambre où Marie-Amélie est morte faisait suite, puis la chambre du roi. Une galerie très longue, parallèle à la façade principale, et qui était, pendant l'exil, transformée en chapelle ; une vaste salle à manger, une bibliothèque occupaient le rez-de-chaussée. Les anciennes portes de cet étage, toutes en acajou massif, ont été conservées. On retrouve aussi, au premier étage, dans la chambre où est morte la duchesse de Nemours, l'aquarelle représentant l'état ancien de cette pièce, les meubles à la place habituelle, la physionomie enfin qu'avaient toutes choses lorsqu'elles servaient à la duchesse. Par une attention délicate de la reine Victoria, ce souvenir est demeuré
et parle encore (les hôtes français de la royale demeure*.
Le château de Clareraont, après la mort de Louis-Philippe, continue d'être habité par la reine, le duc et la duchesse de Nemours et leurs enfants, le prince et la princesse de Joinville et leurs enfants. Le duc et la duchesse d'Aumale se sont établis, en 1852, à quelques lieues de là, à Twickenham^.
Autour de Marie-Amélie, la petite cour de Texil demeure très fidèle, et la mort est presque seule à y faire des vides. Une des anciennes dames de la reine, la comtesse Mélanie de Montoie, qui était déjà à Palerme, en 1809, lors du mariage du duc d'Orléans, meurt à Claremont en 1849. Sa sœur Zoé, M"® de Dolomieu, lui survit peu de temps. On voit alors alterner longtemps, pour le service près de la reine, la duchesse de Marmier (née Stéphanie-Jacqueline de Choiseul-Stainville) et la comtesse Mollien (née du Tilleul, fille d'un fermier général), veuve du comte Mollien, ministre de Napoléon^.
Plus tard, la duchesse de Marmier étant devenue aveugle, ce fut la comtesse Alfred de Chabannes qui vint alterner avec la comtesse Mollien, puis la marquise de Lasteyrie (née Olivia de Rohan-Chabot), sœur du comte de Jarnac; tour à ^tour avec la marquise d'Hulst, née du Rourre et la baronne de Finguerlin, enfin la marquise de Beauvoir (née Juliette de Rumigny, fille du marquis de Rumigny, ministre
1. Le château de Claremont est aujourd'hui habité par la duchesse d'Albany, veuve du dernier fils de la reine Victoria.
2. La duchesse d'Orléans et ses deux fils, le comte de Paris et le duc de Chartres, vécurent à Esher, de 1850 à 1852, puis à Kittley, dans le Devonshire, puis en Allemagne de 1853 à 185*7. Le duc et la duchesse de Montpensier étaient établis en Espagne.
3. La comtesse Mollien racontait volontiers ses impressions d'enfant sur la journée du 9 thermidor, alors qu'elle était cachée avec ses parents dans un appartement de la place Vendôme, et sous la menace constante de l'arrestation et de l'échafaud. Elle montrait chez elle son propre portrait d'enfant peint par Greuze, ce qui, après 1870 (car elle mourut fort âgée), semblait à peine croyable.
plénipotentiaire), et femme du marquis de Beauvoir, qui était du service d'honneur de la duchesse d'Orléans.
Les généraux comte Alfred de Chabannes et comte Dumas (fils du général comte Mathieu Dumas, du premier Empire) ont été déjà nommés. Il en est de même de M. Charles Reille, ancien aide de camp du duc de Nemours, et que celui-ci emmenait avec lui dans les nombreux voyages ou déplacements où les convenances voulaient qu'il fût accompagné d'un gentilhomme. C'était un compagnon plein de bonne humeur et d'esprit, grâce auquel la route semblait courte. Les fonctions d'aumônier étaient remplies par l'abbé Guëlle, ancien vicaire à la Madeleine, prêtre très pieux, objet du respect et de la vénération de toute la colonie de Claremont, joignant à ses vertus sacerdotales un caractère enjoué et une aménité parfaite. Ce fut lui qui enseigna le catéchisme à tous les petits -enfants de la reine, et les prépara à leur première communion. Il était remplacé, pendant ses abs.ences, par l'abbé Crabot, mort, il y a nombre d'années, vicaire à Saint-Augustin.
Le service personnel de la reine était fait par M"® Mliser, sa fidèle camériste, qui avait été auprès de la reine des Belges. Après la mort de la reine, elle embrassa la vie religieuse et mourut religieuse de l'Adoration réparatrice.
Cinq autres personnes habitaient encore le château et dînaient à la table de la reine. C'étaient M. Jules Gauthier, précepteur des fils du duc de Nemours*; M"* Bernard, gouvernante de la fille, puis des filles du duc de Nemours,
1. M. Jules Gauthier avait succédé, comme précepteur des fils du duc de Nemours, à M. Hippolyte Rigault, ancien précepteur du comte d'Eu, et qui s'était retiré vers la fin de 1848. U avait professé d'abord à l'institution Pasdeloup, puis à Sainte-Barbe. Sa forte instruction, son caractère doux et ferme, ses solides principes, le firent hautement apprécier du duc et de la duchesse de Nemours et de la reine. 11 devint le plus intime ami de ses élèves, qu'il accompagna plus tard en F4spagne. Devenu, après 1810, secrétaire du duc de Nemours, il mourut en 1878. Il avait publié, en 1868, une Vie de Marie Sluart^ qui fut couronnée par l'Académie française.
modèle achevé d'intelligence, de tact et de dévouement; M. Auguste Trognon, ancien précepteur et secrétaire du prince de Joinville; M"* de Saint- Aubin *, gouvernante de la fille du prince de Joinville, princesse Françoise d'Orléans, aujourd'hui duchesse de Chartres ; enfin M. Pierre Bouverat, précepteur du duc de Penthièvre, fils du prince de Joinville'.
On y voyait aussi, chaque semaine au moins, le docteur Henri Guéneau de Mussy, qui, appelé à Claremont, en septembre 1848, par le D"" Chomel, avait, par dévouement pour la famille proscrite et sur les instances de la reine, accepté Texil, et, parti, croyait-il, pour quelques jours, s'était établi en Angleterre, où il vécut vingt-trois ans, médecin du roi, de la reine, des princes, « bien plus que le médecin du corps, a écrit le comte de Paris dans une note testamentaire : l'ami, le consolateur, le conseiller-^ ».
Le château recevait de nombreux visiteurs, les uns pour quelques heures, les autres pour plusieurs jours, hommes politiques qui venaient parler d'avenir, intimes qui venaient surtout parler du passé et témoigner de leur fidélité. Parmi ceux-ci, il fautciter Raoul de Montmorency, que la reine aimait beaucoup, dernier duc de cette vieille et glorieuse race; Philippe de Rohan-Chabot, comte de Jarnac; le général comte Anatole de Montesquiou, chevaher d'honneur de la reine Marie-Amélie, ancien officier d'ordonnance de Napoléon, inépuisable conteur d'anecdotes sur les guerres de l'Empire, et sa femme, née de Montesquiou, qui avait été dame de la duchesse d'Orléans ; le général comte d'Houdetot, ancien aide de camp du roi, qui savait aussi un grand nombre d'histoires de camps et de batailles, mais se faisait prier pour les raconter. Il