‹ Le duc de Nemours;Chapitre 47 sur 60 · Les Exils, p. 271, 272, 273 et · texte numérisé non relu

Les Exils, p. 271, 272, 273 et

2. Le capitaine d'artiHerie Velarde, aide de camp espagnol du duc de Montpensier.

tard. Velarde lui a montré l'exemple avec un coup d'œil et une bravoure qui Thonorent.

« Il y a bien longtemps que je n'ai éprouvé une joie semblable à celle que cette nouvelle m'a faite. Vous la partagerez, chère Majesté, et cela fera passer un bon moment à la famille à laquelle vous en ferez part.

« Ne grossissons pas cependant ce bon premier début ; que notre joie reste en famille et dans le petit cercle de nos amis. Ne sonnons donc pas la trompette. Il y aurait mauvais goût de notre part à entonner des chants de triomphe pour une action honorable sans doute, mais qui perd beaucoup de son mérite quand elle n'est pas accompagnée de simplicité et de modestie. Je tiens beaucoup à cela et je suis sûr que vous et mes frères serez de mon avis. »

Pendant que le comte d'Eu chargeait contre les Arabes au Maroc, son frère cadet, le duc d'Alençon, était entré, à Edimbourg, dans la première classe de la High school, école de la bourgeoisie commerçante, où entrait avec lui son cousin, le prince Pierre, duc de Penthièvre. Les deux princes habitent la même maison, avec leurs précepteurs, M. Gauthier et M. Bouverat, à une bonne demi-heure de marche de l'école, de sorte que le système de Claremont, Tentraînement, « l'endurcissement » à la fatigue, continue en Ecosse. Le dimanche, un de leurs cousins vient les prendre et dîner avec eux. C'est le fils aîné du duc d'Aumale, le prince de Condé. Les lettres de Claremont arrivent à l'adresse de ce petit groupe de jeunesse, et, parmi elles, des lettres de la vieille reine, très intimes, pleines de directions morales, qui remplacent les confidences de Claremont. « Le 2 du mois prochain, écrit-elle en janvier 1860, c'est la fête de la Purification. Si tu n'es pas en assez bonnes dispositions pour avoir le bonheur d'approcher de la sainte table, je désire que tu te confesses pour te mettre en état de grâce avec Dieu et y puiser des forces pour te bien conduire. »

Le jeune duc d'Alençon obtenait, à la fin de Tannée scolaire, une sorte de prix unique d'excellence appelé club prize, et s'embarquait au mois d'août pour l'Espagne, avec son përe et M. Charles Reille. Débarqués à Vigo, les voyageurs traversaient d'une seule traite, en diligence, le nord-ouest de la péninsule, — quatre jours et cinq nuits sans désemparer, — visitaient Ségovie, où le comte d'Eu, après la campagne du Maroc, suivait les cours de l'école militaire, pépinière des officiers du corps de Tartillerie espagnole, puis étaient reçus par la reine Isabelle au château de la Granja, et un peu plus tard par le jeune roi de Portugal, Don Pedro V, au palais des Necessidades.

A la suite de ce voyage, le duc d'Alençon était nommé, comme l'avait été son frère, sous-lieutenant des hussards de la Princesse ; il achevait en Angleterre ses études mathématiques préparatoires, et, le 17 juillet 1861, il se présentait et était reçu aux examens de l'école militaire de Ségovie.

11 devait y rester près de quatre années et en sortir avec le grade de lieutenant d'artillerie.

A quelques jours de là, le 30 août 1861, trois autres princes de la famille d'Orléans s'embarquaient pour New- York. C'était le prince de Joinville, le comte de Paris et le duc de Chartres. Ils allaient prendre part à la guerre de Sécession, dans l'armée du général Mac Clellan. Tous les membres de cette famille militaire cherchaient ainsi, au loin, l'occasion d'affirmer leur race et de donner chacun sa preuve de bravoure ^

1. On sait que le comte de Paris et le duc de Chartres, pendant plusieurs mois, firent campagne dans l'armée des Etats-Unis, à Tétatmajor du général Mac Clellan, commandant en chef de l'armée du Potomac, et qu'ils s'y distinguèrent par une sûreté de coup d'œil militaire et par une bravoure auxquelles leurs chefs et leurs compagnons rendirent hommage.

Le prince de Joinville suivait la campagne en même temps que ses neveux.

LE DUC DE NEMOURS 4il

Le comte d'Eu et le duc d'Aleuçon avaient près d'eux, à Ségovie, outre M. Gauthier, un officier espagnol, le capitaine d'artillerie Sanchiz, qui est devenu depuis général aide de camp d'Alphonse XII et gouverneur d'Alphonse XIII.

A Claremont, la vie n a pas changé, et les jeunes princes continuent d'en connaître au loin le détail quotidien et d'en recevoir la leçon.

« Claremont, 5 février 1862.

« J'ai peu à vous dire, mes chers amis, mais je ne veux pas vous laisser longtemps sans nouvelles. La vie s'écoule du reste ici avec la régularité que vous connaissez. La nouveauté de l'intérieur est le salut que la reine a organisé pour le dimanche ici, attendu l'impossibilité ou elle est d'aller le chercher ailleurs pendant l'hiver. Pendant les premiers dimanches on lisait seulement ; puis, sous la direction d'Aumale, on a psalmodié ; enfin, la reine s'étant fait donner par Montpensier, pour ses étrennes, un orgue portatif, Chabannes en joue et organise des chœurs avec les diverses personnes de la maison. Lina (la duchesse d'Aumale) et Depelchin (secrétaire de la reine) font des solos qui vont très bien. Aumale a une basse magnifique. Le chœur laisse encore à désirer ; il se compose de Meunier, Julien, M""" Carnelle, Marie Depelchin, M™" Lucot et Emma, Caroline Doyen ^ que j'ai fait venir pour aider... »

« Tunbridge-WeUs, 29 juillet 1862.

« On espère que Pierre arrivera vers cette époque (mois d'août), attendu qu'il comptait pouvoir s'embarquer

1. Ancienne femme de chambre de la duchesse de Nemours. La famille Doyen, d'ancienne origine lorraine, a eu, depuis plusieurs générations, diflerents de ses membres au service des princes de la famille d'Orléans. L'un d'eux, M. Gaston Doyen, fut second secrétaire du duc de Nemours pendant de longues années et jusqu'à la mort du prince.

le 6*. Ce sera très heureux que vous vous retrouviez ainsi ensemble. En attendant, il va extrêmement bien sur sa corvette, oii il habite dans un entrepont étouffant et est nourri de salaisons. Il est toujours des premiers à monter dans la mâture, et dernièrement, au milieu d'un orage et la nuit, il a été le seul des élèves à monter avec les matelots pour serrer le perroquet de fougue. C'est très méritoire et très beau, car les élèves ne font ces périlleuses corvées que volontairement. »

En 1863, le comte d'Eu sort de l'école de Ségovie avec le grade de lieutenant d'artillerie. Il est nommé successivement dans les garnisons de Carabanchel, Saragosse et Barcelone. Mais, suivant l'exemple que viennent de lui donner ses cousins le duc de Chartres et le comte de Paris 2, il se marie tout jeune encore. Et le mariage interrompt forcément cette carrière militaire brillamment commencée.

Le 9 août 1864, le comte d'Eu, accompagné du général comte Dumas, s'embarque sur le paquebot anglais Pavana pour le Brésil. En même temps que lui, s'embarque le prince Auguste de Saxe-Cobourg, second fils de la princesse Clémentine. Peu de semaines après, le comte d'Eu est fiancé à la princesse impériale du Brésil, Isabelle, fille aînée de l'empereur Don Pedro II, héritière du trône. Cette union va faire prendre au jeune prince français des

1. Le duc de Penthièvre avait été reçu à l'école navale de Newport (Etats-Unis).

2. Le duc de Chartres avait épousé, le 11 juin 1863, sa cousine la princesse Françoise, fille du prince de Joinville ; le comte de Paris avait épousé, le 30 mai 1864, la princesse Isabelle, fille du duc de Montpensier. Ces deux mariages furent célébrés dans la chapelle catholique de Kingston. Le second, surtout, avait attiré un nombre considérable d'amis venus de tous les points de la France. Plusieurs princes de la famille royale d'Angleterre y assistèrent, et la population du village d'Esher, voisin de Claremont, dressa des arcs de triomphe, tira le canon, chanta, et fit avec enthousiasme sa partie dans cette fête française.

engagements qui le lieront au Brésil. Il devra y fixer sa résidence, n'en sortir qu'avec ragrément de Tempereur, « renoncera toute position qui ne sera pas brésilienne »; car l'empereur n'admet pas que le mari de la princesse héritière, appelé à partager en quelque sorte le trône du Brésil, « puisse jamais en occuper un autre ». Leduc de Nemours, qui n'avait pas souhaité pour son fîls cette grande situation, à cause des conséquences qu'elle entraînait, essaya de réclamer contre de telles exigences. La correspondance échangée à ce sujet, et qui forme un dossier spécial dans les archives du duc de Nemours, témoigne de l'émotion qu'éprouva le prince quand il connut ces conditions, et des efforts qu'il fît pour les faire modifier. Il n'y réussit pas. Séduit par les éminentes qualités de la princesse impériale et par les perspectives d'avenir qui s'ouvraient devant lui, le comte d'Eu accepta les conditions que l'empereur du Brésil imposait au futur époux de l'héritière de sa couronne. Le mariage fut célébré à Rio-de- Janeiro, le 15 octobre. Cinq ans plus tard, la nationalité brésilienne était officiellement conférée au comte d'Eu. Le ministère présenta, les chambres brésiliennes votèrent une loi qui porte la date du 23 septembre, et qui déclare que : « Le mariage de l'impératrice régnante ou de la princesse impériale avec un étranger emporte, pour celui-ci, la condition de citoyen brésilien naturalisé. » Le prince commandait alors l'armée du Paraguay.

Ce mariage amène un changement et crée une situation nouvelle dans la famille du duc de Nemours. Celui-ci consigne dans ses notes testamentaires, à la date du 23 janvier 1865, que désormais son second fils, le duc d'Alençon, recueille les charges et les prérogatives réservées à l'aîné, « étant, dit le prince, devenu virtuellement l'aîné de ma descendance, au point de vue de la famille d'Orléans ».

La reine Marie-Amélie, deux jours après le mariage

célébré à Rio-de-Jaiieiro, avait déjà écrit au duc crAlençon :

« Claremont, 17 octobre 1864.

« Mon bien-aimé Sonnet, je suis sûre que tu penses à nous comme nous pensons à toi; On nous félicite, mais on ne sait pas la profondeur du sacrifice pour ton père, pour moi qui, depuis le malheur de 1857, vous regarde et vous chéris comme mes propres enfants, pour la douce Marguerite, pour ta petite sœur, et pour toi-même, mon bon ami, auquel cet événement qui nous enlève Gaston impose de nouveaux devoirs. Tu dois être le soutien. Tami de ton bon père, le protecteur, le guide de tes sœurs, le chef de ^ta famille. Tâche de bien employer le peu de temps qui te reste encore à travailler, pour nous arriver avec une éducation complètement terminée, pour être à la hauteur de tes devoirs.

« Profite de la présence du bon M. Gauthier pour te bien instruire dans Thistoire de nos pays et de notre temps, ainsi que dans la triste politique, dont la meilleure loi doit être toujours la droiture et la loyauté. »

Le duc d'Alençon sort à son tour de l'école de Ségovie avec le grade de lieutenant d'artillerie, et, après quelques mois de repos, dans Tété de 1865, passés en Angleterre auprès de la reine JMarie-Amélie, puis en Suisse avec son père et la princesse Marguerite, il prend son service dans un régiment d'artillerie, à Cadix d'abord, puis à Séville. Il rêve, lui aussi, de prendre part à une expédition militaire et de tirer du fourreau l'épée d'honneur qu'il a gagnée à l'école. L'occasion se présente assez promptement. En janvier 1866, il s'embarque à Séville. Il a obtenu de faire partie d'une petite expédition que l'Espagne envoie contre les Malais musulmans de l'île de Mindanao, la plus méridionale de l'archipel tropical des Philippines.

Au moment où il va quitter TEspagne, son père lui écrit une longue lettre pleine de conseils et de cette forte tendresse dont les événements graves brisaient la porte cadenassée.

La première, datée du 18 janvier, commence par des conseils d'hygiène; elle continue ainsi :

« Sous le rapport de la conscience, tu penseras, comme moi, que le mieux est de tâcher d'être toujours prêt. J'ai du reste écrit à Bâche' pour lui demander de te procurer a temps les secours religieux, pour le cas (Dieu veuille t'en préserver!) de maladie ou d'accident grave. Mais tu penseras sans doute aussi comme moi, mon cher ami, qu'il est plus sûr encore d'y veiller toimême, et de demander cette assistance dès que l'on se trouve dans un cas grave, avant même qu'on vous le propose, et lorsque l'on a encore la présence d'esprit et la force physique nécessaire pour que ledit secours soit réellement efficace.

« Ce que tu ferais pour toi-même, tant pour la santé que pour l'assistance religieuse, tu veilleras également à ce que cela soit fait pour ceux qui t'accompagnent, t'assistent ou dépendent de toi, compagnons, militaires, serviteurs ou autres.

« Quant aux dangers à affronter, je les diviserai en trois catégories :

« 1° Ceux qu'impose le devoir. Il n y a pas à y regarder, il faut poursuivre l'accomplissement de son devoir à travers eux comme s'ils n'existaient pas, et à la grâce de Dieu.

« 2° Ceux qui, sans être obligatoires, peuvent faire atteindre un grand but, conduire à l'accomplissement d'un grand acte de charité; ceux-là, il reste à l'appréciation

1. Louis, baron Bâche, ancien officier français, ayant servi en Afrique, marié et flxé en Espagne, accompagna le duc d'Alençon pendant ce long voyage et la petite expédition, avec le plus grand dévouement.

de chacun, dans chaque circonstance, de juger s'il faut ou non les encourir. Si Ton ne croit pas avoir chance d'y réussir, les affronter est sans objet.

« 3" Ceux enfin qui n'auraient d'autre but que de procurer de l'amusement, ou de conduire à un résultat médiocre : il faut s'abstenir entièrement de s'y exposer. Je suis donc formellement contraire à toute tentative d'excursion ou de voyage périlleux qui n'aurait d'autre but que la distraction...

« Voilà, mon cher ami, ce que j'ai trouvé à te dire, mais ta raison et ton bon jugement suppléeront à ce que j'aurai oublié. Je regrette de ne pouvoir te porter verbalement mes pensées; mais mes devoirs me, retiennent ici, et mes pensées comme mes prières te suivront partout.

« Je te donne ici d'avance ma bénédiction paternelle. Si nous ne nous revoyons plus en ce monde, tu penseras encore à un père qui t'aime de toute la tendresse de son cœur, et qui fait pour toi tout ce qu'il peut, en retour de tout le bien que tu lui fais par ta bonne conduite. Tu prieras pour lui, comme je prie et prierai pour toi : c'est le service grand que tu auras encore à lui rendre après sa mort. Je te le recommande et demande particulièrement de la manière la plus instante, de même que je te demande de me remplacer auprès de tes sœurs, dont, après la reine, tu seras le seuk appui et protecteur immédiat, vu l'éloignement de Gaston.

« Dirige-les, protège-les et tâche de les bien marier. Enfin remplace auprès d'elles à la fois et votre mère et moi-même.

« Que Dieu donc te protège et bénisse, et qu'il nous fasse la grâce de nous revoir en ce monde et surtout dans l'autre! »

« 3 février 1866.

« Le temps marche et l'heure approche où je vais accompagner Condé à Soiithampton^ Mon cœur grossit en voyant approcher ce moment, qui me conduit rapidement à la rupture du dernier chaînon par lequel je suis encore en communication avec toi.

« A partir de demain, en effet, va commencer une séparation bien grande et bien longue. Comme je la crois pour ton bien, je dois Taccepter. De ton côté, tu feras, j'en suis sûr, tout ce qui sera en ton pouvoir pour qu'il en soit ainsi. Ménagements et précautions en tout ce qui n'est pas obligation ou devoir, et en ce qui n'est qu'amusement ou fantaisie. En même temps, dévouement consciencieux à tes devoirs. En faisant cela, confie-toi et espère en Dieu dans les risques et dangers que tu auras à traverser. Pour cela continue à avoir la conscience nette, et à l'entretenir ainsi; continue à mener la vie régulière et exemplaire que tu as menée jusqu'ici et qui t'a conquis à la fois la paix de l'âme et l'estime humaine.

« Continue ainsi, et tu amasseras profit dès cette vie et pour l'autre. Et si tu tombais dans quelque faute, petite ou grande (ce qu'à Dieu ne plaise!), soulages-en ta conscience au plus vite et rentre dans le calme et dans le bien. Enfin, mon cher ami, dans la longue période de risques que tu vas généreusement affronter, tiens-toi sain de corps tant que tu pourras, et d'âme toujours. »

La troisième lettre annonce et raconte la mort de la reine Marie-Amélie. La reine était morte pendant la retraite de Pâques dont elle avait établi l'usage depuis

1. Le fils du duc d'Aumale partait pour faire un voyage autour du monde. Il avait combiné son départ de façon à rejoindre son cousin, le duc d'Alençon, à Gibraltar, et à faire avec lui la traversée jusqu'à Ceylan.

son arrivée à Claremont, et qui, cette année-là, était prêchée par le P. Didon, encore tout jeune.

« Claremont, 25 mars 1866, dimanche des Rameaux.

« Je pleure en prenant la plume pour t écrire, car cette lettre te porte une bien douloureuse nouvelle. Nous avons perdu la reine, mon excellente mère, presque soudainement, le 24 au matin. A l'écrasante douleur que j'éprouve, se joint par la pensée celle que tu ressentiras en recevant cette funeste nouvelle. Je te plains de tout mon cœur, mon cher ami, d'être si loin des tiens en un pareil moment; j'ai en même temps sans cesse présente à la pensée la lettre touchante que tu écrivais à notre chère reine au moment de ton départ, et dans laquelle tu exprimais la confiance de la revoir ici!

« Mais si Dieu t'a privé avec nous de cette immense satisfaction, nous ne devons pas pour cela avoir moins confiance en lui. J'espère qu'il te protégera dans ta longue entreprise, qu'il te ramènera au milieu de ce qui te reste d'objets d'affection. En attendant, nous devons nous soumettre à l'affliction qu'il lui a plu de nous envoyer; penser que c'est pour notre bien qu'il en a ainsi disposé, et adorer sa volonté. Au reste, si le coup est affreux pour notre famille, pour notre branche en particulier, pour tes chères sœurs et pour moi, du moins avons-nous cette consolation que la reine est délivrée des peines et souffrances qui ont été grandes pour elle en cette vie, qu'elle jouit d'un bonheur que lui ont conquis ses grandes vertus, et que toutes les angoisses de la transition lui ont été épargnées.

(( Depuis le mois de janvier, la reine s'affaiblissait beaucoup selon moi. Un petit rhume, suivi d'une toux prolongée, avait augmenté la fatigue; mais le rhume était passé, et les forces ne revenaient guère ; les nuits surtout

avaient cessé d'être continuellement bonnes. Néanmoins la reine avait pu sortir encore en voiture, avec Marguerite et moi, le dimanche de la Passion, le 18 mars, et même le lundi 19 avec M™* de Chabannes et Miiser. Le mercredi, elle est encore venue au salon et a fait son whist. Le jeudi 22 au soir, elle est restée levée dans àa grande chambre. Ce jour-là est arrivé ton journal de Gibraltar à Aden. Je lui en ai fait la lecture, une de ses dernières lectures, qu'elle a entendue avec intérêt. Le vendredi 23, elle a encore écrit à Gaston pour lui souhaiter son jour de naissance du 28 avril, par le paquebot de Bordeaux; c'est, je pense, la dernière lettre qu'elle ait écrite. Elle était levée et a reçu Dumas et M"" de Finguerlin qui étaient arrivés la veille au soir, les Chabannes qui devaient partir. Trognon, Tabbé, Chica*, nous;... mais à cinq heures elle était tellement fatiguée qu'elle s'est mise au lit; le matin, Mussylavait examinée, auscultée et n'avait trouvé aucune maladie. Elle causa encore un peu avec nous, Chica, Marguerite et moi, dans la soirée ; mais la nuit fut mauvaise. Lorsque je vins dans sa chambre à huit heures, elle me regarda et dit : « J'ai dormi huit heures! » et comme je ne répondais rien, absorbé que j'étais par l'examen de sa physionomie, elle répéta plus haut : «Entends-tu? huit heures! » La mine était très mauvaise; je sortis pour donner des ordres, et, comme elle me regardait lorsque je rentrai, Miiser lui dit :

« — C'est le duc de Nemours.

« — Je le vois bien ! » s'écria- t-elle.

« Peu après survint Robert," qui se tint près de la fenêtre à contre-jour. Elle demanda à voix basse : « Qui est-ce? » et, lorsqu'on lui nomma Robert, elle fit un signe de la main. Puis, après avoir pris un peu de thé, elle s'assoupit; elle dit encore à Miiser qu'elle ne souffrait

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