La duchesse de Chartres
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Parlement, obtenu par l'intervention de la reine Victoria, avait conservé à Marie-Amclie le droit de vivre et de mourir sur ce coin de terre anglaise où Louis-Philippe proscrit avait trouvé asile. Lord Derby à la Chambre des lords, Gladstone à la Chambre des communes, avaient fait triompher cette généreuse motion. Mais la loi n'étendait pas aux enfants du roi détrôné le bénéfice de ces dispositions.
Ceux-ci cherchèrent des résidences qui ne les éloignassent pas trop les uns des autres. Déjà, depuis leur mariage, le comte de Paris et le duc de Chartres habitaient, celui-ci à Ham, près de Richmond ; celui-là à Twickenham.
A partir de 1866, trois princes de la famille d'Orléans résidèrent dans cette dernière ville.
Quand on a traversé le magnifique parc de Richmond, aux portes de Londres, on arrive à cette terrasse célèbre d'où la vue est une des plus larges, des mieux composées, et des plus populaires aussi des environs de la grande ville, à ce point qu'il s'est formé, de nos jours, mie société pour empêcher qu'on ne cachât, par des constructions, ce spectacle admirable. On domine une immense étendue de pays vert, des campagnes plantureuses et boisées, où le soleil et la brunie entretiennent une végétation luxuriante. Au pied de la terrasse, la Tamise dessine une large boucle, et tantôt disparaît et tantôt reparaît dans le lointain, de plus en plus voilée. Parmi les habitations qui bordent cette terrasse et dont les jardins très on pente descendent jusqu'au fleuve se trouve Cambourne House, vaste hôtel de lignes très simples et qui fut le dernier qu'habita la duchesse d'Orléans. Il suffit de franchir la Tamise, et Ton se trouve dans Twickenham. Trois habitations toutes voisines y furent occupées par des princes de la famille d'Orléans, et Tune d'elles n'a pas cessé d'appartenir à l'une des branches de cette famille. C'est d'abord Orléans House qu'habita Louis-Philippe, alors duc d'Orléans de 1815
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à 1817, et que le duc d'Aumale acheta en 1852, construction n'ayant quun étage, mais fort élevé, et derrière laquelle s'étend un parc de peu d'étendue, qui va jusqu'à la Tamise ^ Un peu à droite d'Orléans House s'élève Mount-Lebanon House, lourde masse de briques en partie couverte de lierre, ombragée de cèdres du Liban, et dont le parc donne aussi sur la Tamise. Ce fut l'habitation du prince de Joinville. A quelque distance se trouve enfin York House, palais habité par Jacques H Stuart, alors qu'il était duc d'York, bâti en pierre blanche jusqu'au premier étage et dont les deux autres étages sont de brique. De beaux jardins l'enveloppent, et, comme les deux habitations précédentes, York House, par l'extrémité de son parc en pente, touche le bord de la Tamise. C'est là que s'installa le comte de Paris, et que le duc d'Orléans naquit dans la chambre même oîi était née la reine Anne, fille de Jacques IF.
Le duc de Nemours se préoccupait de choisir une installation nouvelle, lorsque la reine Victoria, qui lui avait toujours témoigné, comme on l'a vu, une particulière aff'ection, lui fit ofi*rir une maison de la Couronne, Bushy House, située dans Bushy Park.
Pendant qu'on procédait aux réparations nécessaires, ce qui demanda plusieurs mois, le duc de Nemours se retira chez le duc d'Aumale, à Orléans House. Une grande intimité unissait les deux frères. En ce moment même, un projet semblait se préparer, qui devait unir plus étroitement encore leurs familles, et l'on parlait du mariage de la princesse Marguerite avec le prince de Condé. Hélas!
1. Le duc d'Aumale avait fait venir à Orléans House ses tableaux de Chantilly, même ceux de la galerie des batailles. Pour les loger, il avait fait construire deux pavillons en briques, que l'on peut voir aujourd'hui en avant du château. Orléans-House, vendue à un club en 1872, appartient actuellement à M. Cunard, de la Cimard Line (1900).
2. Le comte de Paris vendit cette propriété, qui fut rachetée à un tiers par le duc d'Aumale, et donnée par lui au duc d'Orléans.
ce prince si brillamment doué ne devait jamais revoir ceux et celles qui l'attendaient à Orléans House. De Ceylan, où il avait quitté son cousin, il s'était dirigé vers l'Australie, et il mourait à Sidney, le 24 mai 1866, emporté par une fièvre typhoïde. La nouvelle parvint, un jour de juin, à Twickenham. La do.uleur qu'elle causa fut immense, et celles qu'elle ranimait étaient nombreuses. On en trouve l'écho dans les lettres que le duc de Nemours écrivait à son fils, au compagnon de voyage du prince de Condé, au jeune officier absent encore pour de longs mois, et qu'on suivait par la pensée, malaisément et toujours, avec cette anxiété que la distance et l'inconnu ajoutent à l'absence. Le duc d'Alençon avait pris son service, après une longue traversée, au mois d'avril, à Manille; il s'était brillamment conduit pendant l'expédition, et, la campagne terminée, décoré pour sa bravoure par le gouvernement espagnol, il revenait en faisant un grand voyage d'études, par le Japon, la Chine et les Indes.
« 25 avril 1866.
« Je suis entièrement absorbé par le travail de l'exécution des volontés de notre chère et si amèrement regrettée reine... Les objets que nous avons eu l'habitude de voir rassemblés sous nos yeux se dispersent; une partie des souvenirs échappés au grand naufrage de 1848 sont de nouveau éparpillés, quelques-uns perdus pour la maison d'Orléans, beaucoup même, car ce qui va au Brésil, et même jusqu'à un certain point à Se ville, est à peu près aussi perdu pour le faisceau de la maison d'Orléans que ce qui en est arraché à tout jamais par les trois branches féminines. Je vois Claremont tomber pièce à pièce à mesure qu'on en enlève chaque objet, jusqu'à ce qu'il disparaisse entièrement pour nous.
« Enfin c'est à tous égards une grande épreuve qui m'a beaucoup ébranlé, et j'ai été obligé de ralentir un peu le
424 LE DUC DE NEMOUtlS
travail afin do pouvoir le soutenir jusqu'au bout. La reine a eu la bonté de me léguer les objets (la plupart) de la chapelle à Clareniont. C'est un souvenir qui m'est précieux.
« 16 juin 1866.
« L'état de l'Europe est déplorable, on va s'y entr'égorger sur une vaste échelle. La Prusse a déclaré que la Diète germanique avait manqué à ses devoirs, que la Confédération était par suite de cela dissoute; elle a envoyé une circulaire aux petits États, pour les avertir qu'elle les traiterait en ennemis s'ils s'alliaient à l'Autriche. La majorité de ceux-ci l'a fait nonobstant, mais M. de Bismarck sait que l'Italie va marcher contre l'Autriche... Aussi veut-il profiter de cette occasion . pour absorber tous les États de l'Allemagne au profit de la Prusse. Il s'est fait en un mot le Cavour de l'Allemagne, appuyé comme son modèle par le gouvernement de la France. L'Empereur a exposé son système à cet égard dans une lettre qu'il a fait lire au Corps législatif. En dépit de ladite lettre, je reste, quant à moi, dans mes vieilles idées, à savoir que l'unité de l'Italie est une chose prodigieusement nuisible à la France, et que l'unification de l'Allemagne au profit de la Prusse surtout est encore bien plus nuisible à mon pays. Nous entrons dans une période de grande crise; Dieu sait où elle s'arrêtera. »
« Orléans-House, Twickenham, 23 juin 1866.
(^ Ce matin, mon cher ami, nous avons reçu l'accablante nouvelle de la mort de cet excellent Condé. Comment dépeindre notre affliction et celle de ses malheureux parents ! Tu la comprendras mieux que je ne pourrais le dire. C'est pour eux la destruction de leur joie et de leurs espérances. Pour toute la famille c'est une
immense perte, car Condé avait l'âme élevée et une grande intelligence. Pour moi, tu sais ce que je ressens de cette perte. Vous tous, cousins, n'ètes-vous pas comme des frères! Aussi ai-je le cœur déchiré comme si j'avais perdu un flls. Mais enfin Dieu Ta voulu ainsi, il faut donc se soumettre à sa volonté et la prendre pour notre bien.
« Pour Condé, on peut le qualifier de bienheureux, car il- a bien vécu et il est bien mort. Mais, pour ceux dont il était justement estimé et chéri, le coup est bien dur. Continuons néanmoins à porter le fardeau que Dieu nous impose, et, tant qu'il nous en donne la force, marchons droit et selon notre pouvoir à Taccomplissement de nos devoirs. Prions-le de nous faire bien passera travers cette vie et espérons en lui pour les grâces de ce monde et de Tautre. »
Il écrit, le 16 juillet, qu'on a reçu des détails sur la maladie et la mort du prince de Condé, et il ajoute :
« Après le renouvellement des déchirantes émotions causées par les nouvelles d'aujourd'hui. Dieu m'a réservé une bien douce consolation, celle de recevoir tes lettres des 28 avril et 14 mai, et celles du baron Bâche des 29 avril et 12 mai ; d'apprendre par cette dernière ta vaillante conduite et la préservation dont Dieu a daigné t'entourer.
« Te dire tout ce que j'ai ressenti de reconnaissance envers lui, en même temps que de joie et d'orgueil paternel, est impossible à exprimer. »
« 7 août 1866.
« En Europe, on est à la paix imposée par la Prusse avec sa toute-puissance ; la malheureuse Autriche devra payer à son vainqueur quarante millions de thalers, soit soixante-quinze millions de francs. Si au moins elle recevait quelque chose de son vaincu italien ! La France en
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est réduite, par son gouvernement qui a organisé tout cela, à contempler sans rien dire le menaçant agrandissement de ses deux protégés, Prussien et Italien. »
A la fin de cette année 186f>, le château de Bushj est prêt à recevoir ses hôtes, et le duc de Nemours' vient 1 habiter. Il y a fait placer et habilement grouper, au point de vue de Fart et de la chronologief, la belle et nombrense collection des portraits des princes et des princesses de la maison de France, et de personnages français, qui ornait autrefois le château d'Eu, et qui avait été retirée lors de la confiscation de 1852*.
Le château est vaste : c'est une construction en briques rouges, élevée de deux étages et terminée par un toit plat. Guillaume IV l'habita quand il était duc de Clarence-. Elle est cachée derrière la merveilleuse avenue, plantée de dix rangées de marronniers et de tilleuls séculaires, qui conduit au palais de Hampton Court, et son petit parc, limité par un saut de loup, est enclavé dans l'immense parc royal, dans ses prairies semées de groupes d'arbres et de bouquets de bois, largement dessinées, et d'une verdure éclatante quand la brume permet au soleil de s y poser.
C'est là qu'au printemps de 1867 le duc d'Alençon, revenant de son voyage en Orient, retrouve son père et ses sœurs.
On reprend la vie familiale, exactement réglée comme à Claremont, plus simple encore, sérieuse et occupée, distraite par quelques visites, par des promenades, puis, l'automne venu, par des chasses au cerf dans les environs de Windsor, chasses officielles comme on n'en verra plus, dont le maître d'équipage était un des dignitaires de la cour, whig ou tory selon les ministères, et dont les
1. Cette coUection a été léguée par le duc de Nemours à son fils le duc d'Alençon.
2. La reine Adélaïde, sa femme, s'y retira après son veuvage.
piqiieurs, employés de la Couronne, portaient la tunique écarlate galonnée d'or, avec plastron noir, et la culotte de peau blanche ^ Il est impossible de visiter Bushy House, dans la belle saison, sans penser à la tristesse qui doit tomber avec la pluie, avec la brume, avec le vent, sur ce paysage plat, désert, où les arbres sont plantés en lignes ou en groupé, non pour le château que Ton voit, mais pour le palais de Hampton Court qu'on ne voit pas. Des troupeaux de daims errent dans les prairies. Quelquefois, par les fenêtres, on apercevait, au delà du saut de loup, les gardes, chargés de fournir une pièce de venaison pour la table royale, qui séparaient de la harde une bête de belle apparence, lâchaient contre elle des lévriers, et, après une poursuite folle, la prenaient au lazzo.
Mais la vie partout se renouvelle. Au milieu de Thiver de 1868, elle s'anima et s'embellit pour tous les hôtes de Bushy House, puisque, pour l'un d'eux, un projet, un avenir heureux s'annonça. La famille du duc de Nemours avait, Tété précédent, passé quelques semaines aux eaux de Rippoldsau, dans le grand-duché de Bade, et séjourné ensuite en Bavière, où l'accueil fait aux princes français par la famille royale de Bavière avait été particulièrement empressé et cordial. Ces prévenances avaient laissé un souvenir ému dans l'esprit du duc de Nemours. Il se demandait même s'il ne devait pas y voir un indice, et comme une permission donnée de songer pour son fils à une illustre alliance. Le doute fut levé par des lettres de la princesse Clémentine. Elles apprenaient à Bushy House que, pendant la visite à Possenhofen, le duc d'Alençon avait été très remarqué ; elles parlaient de la possibilité d'obtenir pour lui la main de la duchesse Sophie en Bavière et conseillaient de faire une démarche. Le conseil ne
i. Les chiens de cerf de la Couronne {Queens buckhounds) ont été supprimés par Edouard VII. Les chasses coûtaient quatre mille livres sterling par an.
trouvait do contradicteur ni chez le duc de Nemours, ni chez son fils ; bien au contraire. Sophie-Charlotté-Auguste, duchesse en Bavière, dont les fiançailles avec le roi Louis de Bavière avaient été rompues, était une princesse accomplie et charmante, fille du duc Maximilien en Bavière, et do la duchesse, fille elle-même de Maximilien I", roi de Bavière. De ses quatre sœurs. Tune *était impératrice d'Autriche, une autre reine des Deux-Siciles. Une entrevue fut ménagée entre le duc d'Alençon et la princesse Sophie, chez la reine douairière de Saxe, tante de la jeune princesse ^ et quelques jours après, le 24 juin 1868, les fiançailles étaient officielles.
Le mariage fut célébré au château de Possenhofen le 28 septembre, et béni par Tabbé Haneberg, abbé de Tabbaye bénédictine de Saint-Boniface de Munich". Les jeunes époux vinrent habiter Bushy House, où un appartement avait été préparé, et il sembla qu'une ère plus joyeuse, phis heureuse, allait s'ouvrir pour la famille agrandie. Une inquiétude se mêla cependant très vite à cette joie. Au commencement de Tannée 1869, la nouvelle arriva à Bushy House que le comte d'Eu, en sa qualité de maréchal dans l'armée brésilienne, allait prendre part à la guerre engagée entre sa nouvelle patrie et la république du Paraguay. Cette guerre durait depuis plus de quatre ans. Dès le début, l'empereur Don Pedro, amenant avec lui ses deux gendres (comte d'Eu et prince Auguste de Saxe-Cobourg), avait paru au milieu des troupes, à l'heure où le territoire brésilien était envahi. Revenu avec eux à Rio, lorsque l'armée du Paraguay eut repassé la frontière, il avait toujours opposé un refus aux
1. Une autre de ses tantes était reine régnante de Saxe, épouse du roi Jean.
2. Le comte de Paris, le duc de Chartres, le prince et la princesse de Joinville, le duc de Penthièvre y assistèrent ainsi que la famille ducale de Bavière, et le prince Adalbert, qui représentait la famille royale de Bavière.
fréquentes sollicitations du comte d'Eu, qui demandait à faire campagne. Soudainement, le 20 février 1869, après avoir accepté la démission du vieux maréchal Caxias qui était à la tète de Tarmée d'opérations, il offrit le commandement en chef au comte d'Eu. Celui-ci avait à peine vingt-sept ans. Il accepta la difficile et périlleuse mission. Nommé par décret du 22 mars, il s'embarqua à Rio le 30 mars, et prit le commandement le 16 avril. La campagne dura une année, et fut toute à l'honneur du prince. Il sut réorganiser l'armée et infliger au Paraguay de sanglantes défaites, notamment à Nu-Guassu et à Peribebuy, où il paya très bravement de sa personne, et il ne rentra au Brésil qu'après que le président du Paraguay, Lopèze, fuyant devant lui avec les derniers débris des troupes ennemies, eût été tué dans une escarmouche, le 1" mars 1870. Cette mort mettait fin à la guerre. Le comte d'Eu adressa ses adieux à l'armée, et bientôt après, le 29 avril, fit à Rio-de-Janeiro une entrée triomphale*.
L'année 1869, qu'avaient remplie le souci de cette guerre lointaine et l'appréhension des événements qui se préparaient en Europe, se termina cruellement pour le duc de Nemours. Un grand deuil, le dernier de la terre d'exil, le frappa dans ses affections fraternelles : la duchesse d'Aumale mourait à Twickenham, le 6 décembre.
Quelques jours après, le duc et la duchesse d'Alençon s'éloignaient de Bushy, sur l'avis des médecins. La jeune princesse avait mal supporté le climat de l'Angleterre; elle s'était remise difficilement de ses premières couches^.
1. Les lettres du duc de Nemours témoignent des vives angoisses que lui causèrent les dangers auxquels s'exposait son fils, et de la fierté qu'il éprouva du succès de la campagne. 11 conservait soigneusement toutes les félicitations qui lui furent adressées à ce sujet par ses parents et ses amis de France.
2. La duchesse d'Alençon avait donné le jour, en juillet 1869, à une fille, la princesse Louise d'Orléans, aujourd'hui princesse Alphonse de Bavière.
Ou lui ordonnait le midi. Elle partit donc avec son mari, pour la Sicile, à la fin de Tannée.
Elle se trouvait à Palerme, au palais d'Orléans, que le duc d'Aumale avait mis à sa disposition ^ lorsqu'elle eut une rechute grave. On s'inquiéta, et le duc de Nemours accourut avec sa fille, la princesse Marguerite. 11 eut la joie de voir, assez rapidement, le mal vaincu par le soleil et Tair de Sicile, et par la bonne constitution de la malade. Mais, si les inquiétudes cessent, une invraisemblable suspicion politique trouble le repos que la princesse est venue chercher. Est-ce le gouvernement italien qui donne des ordres? Est-ce Tadministration locale qui commet un excès de zèle? Chi lo sa? Le gouverneur militaire de la ville laisse entendre que les princes feraient mieux de quitter la Sicile, qu'on craint des troubles, qu'il sera nécessaire^ sans doute^ d'occuper certains points stratégiques^ et notamment le palais d'Orléans, Les princes s'éloignent de Palerme et gagnent Naples. Mais là encore les mêmes soupçons les poursuivent. Les quatre voyageurs ne peuvent séjourner à Naples. Sur un avis confidentiel, ils s'éloignent encore ; ils vont vers celui qui, plus souvent et plus sûrement que les autres princes de TEurope, donnait asile aux proscrits : ils se rendent à Rome. Pie IX les reçoit. Ils assistent aux offices de la semaine sainte. Rome est, en ce moment, un séjour d'un intérêt plus grand et plus passionnant encore que de coutume : elle est la Rome du Concile et la Rome menacée sur laquelle tout l'univers a les yeux. Le duc et la duchesse d'Alençon, pendant que le duc de Nemours quitte l'Italie, à la fin d'avril, pour rentrer à Bushy, prolongent leur séjour à Rome. Des liens de famille contribuaient à les y retenir.
1. Le palais d'Orléans avait été habité par Marie-Amélie et par Louis-Philippe, après leur mariage, en 1809. Donné par Marie-Amélie à son fils le duc d'Aumale, il fut légué par celui-ci au duc d'Orléans qui le possède aujourd'hui.
Depuis la chute de la monarchie des Deux-Siciles, le roi François II résidait à Rome avec les siens * . Ils habitaient le célèbre palais Farnèse, propriété des Bourbons de Naples. La duchesse d'Alençon y retrouvait deux de ses sœurs : la reine Marie, épouse de François II, et la princesse Mathilde, épouse du comte de Trani, Taîné des frères du roi. Le duc d'Alençon reçut au palais Farnèse Taccueil le plus affectueux, et là s'établirent, entre les deux beauxfrères, des relations que les événements, le temps, la communauté de sentiments, rendirent tout à fait intimes. Le duc de Nemours, pendant son séjour à Rome, s'était également senti attiré par le noble caractère, l'âme chevaleresque et chrétienne de l'héroïque vaincu de Gaëte, qui, sous des dehors trop modestes, et l'on pourrait dire trop humbles, cachait un esprit large et délié, une vaste instruction et beaucoup de sens politique.
En quittant Rome, le duc et la duchesse d'Alençon gagnent, à petites journées, la Bavière.
A partir du moment où ils furent séparés, les deux princes entretinrent une correspondance encore plus active que de coutume. Il y a près de quatre-vingts lettres du duc de Nemours au duc d'Alençon depuis cette date jusqu'à la fin de l'année 1870. L'extrême gravité des événements en est la cause. Le duc de Nemours est du nombre des esprits politiques qui les ont depuis longtemps annoncés et redoutés. Il les sent maintenant nécessaires et imminents. A Vienne, où il s'est arrêté en regagnant l'Angleterre, il a vu de hauts personnages dont la conversation, pleine d'allusions aux événements qui se préparent, ont achevé de l'inquiéter. C'est l'empereur et
'l. L'invasion de Rome, en septembre 1870, par les troupes de Victor- Emmanuel, en chassa les Bourbons. Depuis lors, le roi François II passa une grande partie de Tannée à Paris. Les sages conseils de ce prince, ses relations avec le parti légitimiste et l'universel respect dont il jouissait, furent pour M. le comte de Paris un précieux appui, au moment de la mort de M. le comte de Ghambord.
rimpératrice d'Autriche, le roi et la reine de Naples, rimpératrice Caroline, Tarchiduc Albert, le duc de Nassau, les princes de Cobourg chez lesquels il est descendu. Aussi écrit-il de Vienne, le 8 mai, à son fils : « Charmé que tu aies encore de bons moments à Rome ; les affaires s'assombrissent de ce côté; je crains qu'il ne se prépare là de grandes difficultés bien graves. »
11 est de retour à Bushy le li mai. Dès le lendemain, à neuf heures du matin, toute la famille d'Orléans présente en Angleterre vient le surprendre; c'est ce qu'il appelle « une visite de colonne à cheval » : prince de Joinville, duchesse de Chartres, duc d'Aumale, duc de Guise, duc de Chartres. Le soir, à dîner, la famille est réunie de nouveau chez le duc de Chartres, et quelques invités prennent part à cette fête de retour : le comte et la comtesse d'Aquila, le prince Edouard de Saxe-Weimar et le comte de Jarnac.
Le 22 mai, qui est un dimanche, le duc de Nemours reçoit à déjeuner le roi des Belges, Léopold IL Selon toute vraisemblance, il fut question, dans cette visite du roi des Belges à son oncle, du projet dont on s'entretenait dans tous les milieux politiques et que discutait la presse : celui d'abroger les lois de bannissement. Déjà, en 1849 et 1860, un député, M. Creton, avait demandé cette abrogation, mais la proposition avait été ajournée, et indirectement écartée. Elle allait être reprise. Mais si elle aboutissait, à quelles conditions le rappel des princes serait-il soumis? Était-ce un acte de justice qu'on voulait faire? N'était-ce pas un marché qu'on proposait? Timeo Danaos^ écrivait le duc de Nemours; car, s'il désirait la fin de son exil, il était résolu à ne pas l'acheter au prix de sa dignité. Il estimait avec raison que l'honneur n'est pas une monnaie d'échange.
Le projet rencontrant dans la presse et dans le pays un accueil généralement favorable, plusieurs des princes
l.E DUC DE NEMOURS 433
de la famille d'Orléans se décidèrent à adresser une lettre aux députés. Ils disaient :
« Messieurs les députés,
« Vous êtes saisis de la demande d'abroger les mesures d'exception qui nous frappent. En présence de cette proposition, nous ne devons pas garder le silence. Dès 1848, sous le gouvernement de la République, nous avons protesté contre la loi qui nous exile, loi de défiance que rien ne justifiait alors. Rien ne Ta justifiée depuis, et nous venons renouveler nos protestations devant les représentants du pays.
« Ce n'est pas une grâce que nous réclamons, c'est notre droit, le droit qui appartient à tous les Français et dont nous sommes seuls dépouillés.
« C'est notre pays que nous demandons, notre pays que nous aimons, que notre famille a toujours loyalement servi, notre pays dont aucune tradition ne nous sépare et dont le seul nom fait toujours battre nos cœurs, car, pour les exilés, rien ne remplace la patrie absente.
« Twickenhaui, 18 juin 1870. »
Signé par : L.-P. d'Orléans, comte de Paris;
François d'Orléans, prince de Join ville; Henri d'Orléans, duc d'Aumale; Robert d'Orléans, duc de Chartres.
La signature du duc de Nemours ne figure pas au bas de cette pièce.
Pourquoi n'avait-il pas signé avec ses deux neveux et deux de ses frères? Il l'explique à son fils dans deux lettres où l'on retrouve ce scrupule qui était un trait de son caractère.
Ce sont surtout des objections de forme qu'il a élevées, dit-il, dans sa première lettre (du 24 juin 1870).
« Je n'ai pas besoin d'ajouter que cette divergence d'opinions n'a pas porté la moindre atteinte à notre intimité; au contraire, on s'est senti plus à Taise après que chacun eut franchement développé sa manière de voir et ses arguments. ►» Il craignait les interprétations erronées ou perfides d'un désir si légitime de retrouver la patrie. Il devinait qu'une partie de la presse intéressée à le faire ne manquerait pas de dénaturer cet acte. Et il écrit, le lendemain, après avoir constaté que la pétition a fait événement :
« ... Tout ce que j'ai lu me semblait avoir pour base ce raisonnement-ci : La déclaration des princes est la négation de toute prétention dynastique et la reconnaissance de l'arrêt du suffrage universel. Ils n'ont rien fait pour être bannis, en vertu de quel droit les tenir dehors? L'ordre établi (l'ordre de choses, comme on disait jadis) n'aura, au contraire, qu'à gagner à leur rentrée...
« Les journaux disent que la pétition sera rapportée à la Chambre. Sortira-t-il de tout Cela autre chose que du bruit? C'est à voir. »
Le vendredi 17 juin, le marquis de Pire, député de Rennes, bonapartiste, et dont la famille avait été, en 1815, exilée par les Bourbons, fait une interpellation au Corps législatif et demande, comme une suite du plébiscite qui vient d'avoir lieu, que soient abrogées les lois d'exil « contre les deux branches de la maison de Bourbon, qui ont eu, dans le passé, leurs jours de gloire nationale ».
La discussion vint à l'ordre du jour le 2 juillet.* Trois pétitions avaient été adressées au Corps législatif. Les deux premières émanaient de simples citoyens, la troisième était celle des princes. Le rapporteur se prononça contre les pétitions. C'était à prévoir :
(( Sans doute la présence en France des princes exilés ne ferait courir aucun péril au gouvernement impérial ;
mais elle pourrait être une cause de troubles et d'agitation accidentels...
« Nous ne voulons pas fournir, à des fidélités qui survivent, de périlleuses occasions d'égarement; nous nous refusons à encourager de stériles opiniâtretés qui sont des pertes de forces vives pour le pays. » {Mouvement, rumeurs sur quelques bancs,)
M. de Kératry demande qu'avant de rejeter la pétition et de condamner des citoyens français à l'exil perpétuel, on cite une seule preuve que les princes d'Orléans ont conspiré depuis 1848.
M. Estancelin intervient au débat et débute ainsi :
« Ancien camarade de collège des princes d'Orléans, j'ai conservé avec eux des relations personnelles dont je n'ai ni à m'excuser ni à me justifier ici. J'aurais considéré comme un acte de lâcheté de me taire au moment où une question qui touche à leurs vœux les plus ardents, à leurs intérêts les plus chers, allait être débattue devant vous. Ce sentiment. Messieurs, vous l'auriez tous en pareille circonstance, et cela m'encourage dans ma discussion. »
Il fait alors le portrait très brillant et très vivant de chacun des quatre princes signataires de la pétition. Il ajoute que ces princes, on les a vus dans les écoles publiques, puis dans les rangs de la marine et de l'armée, qu'ils ont conquis leurs grades au service de la France, et que, si « pour eux les délais légaux furent plus courts, les dangers furent plus grands ». Il montre que, pendant les années d'exil, si longues déjà, les princes n'ont rien tenté contre le gouvernement du pays. Et, relevant le mot du rapporteur qui parle de « stériles opiniâtretés », il dit qu'une pareille expression n'aurait jamais dû être employée lorsqu'il s'agit d'hommes nés en France, élevés avec nous, qui aiment leur pays et qui demandent à y rentrer. La gauche applaudit. M. Estancelin continue :
<( M. Barthélémy Saint-Hilaire a dépeint la raison
d'État en des ternies que je demande la permission de mettre sous vos veux.
« Raison d'État, raison excellente ; — raison d'État, raison détestable. Si, à Tintérêt légitime de TÉtat, vous sacrifiez les intérêts particuliers et secondaires, la raison d'État est louable et complètement justifiée. Mais lorsque, sous le spécieux prétexte de l'intérêt de TÉtat, vous violez toutes les lois de la morale et abusez de la force que vous avez en main, la raison d'État est une iniquité odieuse qu'on ne saurait réprouver trop hautement, quelque vaines d'ailleurs que puissent être les protestations.
« Quant au gouvernement, il y a quelques jours, j'entendais à cette tribune M. le garde des sceaux, parlant au nom du gouvernement qu'il sert,... nous dire : « Nous sommes la justice et la force. » Je lui dis : « Vous avez aujourd'hui une grande occasion de nous prouver la vérité de vos paroles, et de nous montrer que vous êtes forts : c'est de savoir être justes. » {Très bien! très bie?i à gauche.)
« Comment pourriez-vous hésiter sans vous condamner vous-mêmes... ?
« Ces hommes auxquels vous refusez les portes de leur pays, vous allez les grandir de toute la hauteur de vos craintes ; ce ne sont plus des citoyens, ce sont des prétendants que vous voulez éloigner, parce que, malgré le sacre populaire qui vous a couronné, vous les redoutez ! Et demain la France pourra dire : Ils sont donc bien redoutables, puisqu'on les redoute tant? {Très bien! à gauche.)
« Et vous ne paraissez peut-être si grands que parce qu'ils sont si loin. »
Le compte rendu officiel porte, à la suite de ce discours, la mention : « Mouvements divers. Vives marques d'approbation à gauche. »
M. Esquiros appuie la dernière partie du discours de M. Estancelin ; lui aussi il condamne la raison d'État, « celle qui couvre toutes les faiblesses et autorise tous les crimes ».
M. Jules Favre, chef des Cinq^ et dont la situation était fort grande dans Topinion, fait de même un éloge très vif du discours de M. Estancelin. Il s'étonne de l'attitude de ceux qui dirigent les affaires du pays et trouve, pour conclure, cette apostrophe éloquente :
« Je le sais et je le vois, — et c'est pour cela que j'insiste en terminant, -- nous sommes séparés par un abîme. Toutes les fois que votre intérêt le conseille, vous ne connaissez que la force ; nous, au contraire, toutes les fois qu'un intérêt souffre, nous ne connaissons que la loi et la justice. »
Ceux qui parlaient ainsi savaient fort bien qu'ils pouvaient obtenir une majorité de secrètes admirations, troubler des consciences gouvernementales , en convaincre même plusieurs, mais que le vote, c'est autre chose.
La question était déjà jugée avant même que tout eut été dit. M. Emile OUivier, courtoisement et éloquemment, refusa d'admettre la pétition, et développa cette idée que n'eût sans doute pas désavouée le duc de Nemours : (( Lorsqu'on appartient à l'une des familles qui ont régné sur la France, on est et on reste hors de pair; le voulût-on ou ne le voulût-on pas, on n'a pas la possibilité de descendre au rang de simple citoyen. »
Quand on passa au vote, trente et une voix seulement votèrent pour l'abrogation des lois d'exil ; cent soixantetreize acceptaient la doctrine du ministère.
Le duc de Nemours écrivait, le 4 juillet, à son fils, à propos de cette séance : « Estancelin a admirablement parlé, Jules Favre aussi. Malgré la grande majorité, l'impression de la discussion est très défavorable au gou-
vernement, et les avantages de cette campagne en couvrent quant à présent les inconvénients. »
Cette question et bien d'autres allaient d'ailleurs, disparaître devant un péril qui grandissait de jour en jour.
LA FUSION (de 1848 A 1870)
S'il y a deux textes de loi dont la comparaison soit saisissante, ce sont bien ceux des lois du 10 avril 1832 et du 26 mai 1848.
Le gouvernement de Juillet avait déclaré :
« Le territoire de la France et des colonies est interdit à perpétuité à Charles X, déchu de la royauté par la déclaration du 7 août 1830, à ses descendants, aux époux et épouses de leurs descendants. »
A son tour, la République de 1848 édictait :
« Le territoire de la France et de ses colonies, interdit à perpétuité à la branche aînée des Bourbons, par la loi du 10 avril 1832, est interdit également à Louis- Philippe et à sa famille. »
La seconde proscription, copie et châtiment de la première, avait fait peser, sur la branche cadette de la maison de France, la même disgrâce et la même injustice dont souffrait la branche ainée. Elle avait démontré que Tune et l'autre avaient de communs ennemis, et qu'il n'y avait de chances de restauration que par la réconciliation des princes et la < fusion » des partis.
La nomination du prince Louis-Napoléon à la présidence de la République, le 10 décembre 1848, avait achevé la leçon et proclamé l'urgence.
Un certain nombre d'hommes politiques se préoccu-
pèrent dès lors de préparer cette fusion, et Ton peut nommer entre autres, du côté des légitimistes, Berryer et le duc de Lévis ; du côté des orléanistes, Salvandy, Guizot, le comte Mole. Les obstacles étaient nombreux, et d'autant plus redoutables qu'ils étaient moins formés d'intérêts qu'on peut discuter, que de souvenirs irritants, de préjugés, d'amours-propres froissés, de nuances entre des esprits qui ne se comprenaient pas, et qui, pour des raisons souvent nobles, se croyaient le devoir de ne pas céder. On ne s'entendait pas sur un avenir qu'il s'agissait d'abord de rendre possible. Les comités et les journaux, selon l'usage, rendaient les discussions difficiles et les arrangements précaires, demandant des garanties, soufflant des défiances, retenant des générosités toutes prêtes, épiloguant sur les mots prononcés ou écrits, faisant de l'idéalisme quand il aurait fallu faire des sacrifices. Ils rendaient vaines, fréquemment, les bonnes volontés des négociateurs et des princes.
Nous avons dit que Marie- Amélie souhaitait très vivement l'union delà famille des Bourbons. Elle en donna de nombreuses preuves. Elle fit toutes les démarches compatibles avec sa dignité; elle approuva les initiatives prises par ses fila, poussa plus d'une fois à reprendre les négociations interrompues et n'hésita pas à désapprouver, très fermement, ceux de ses proches ou de ses amis qu'elle jugeait ne point être assez favorables à ce grand dessein et à cette œuvre de salut.
La duchesse d'Orléans, sur ce point, ne pensait pas comme la reine. Elle était soutenue par le parti orléaniste avancé ; elle croyait n'avoir pas le droit de disposer de l'avenir de ses fils. Elle croyait, de très bonne foi, les défendre en séparant leur cause d'avec celle du comte de Chambord, et ne s'apercevait pas qu'aux yeux d'un pays qui a expérimenté la République, les raisons de préférer la monarchie sont moins dans les institutions
qui peuvent en déterminer Tespèce, que dans le principe d'autorité qui peut rétablir l'ordre et refaire une tradition.
Quant aux fils de Louis-Philippe, ils étaient tous acquis à l'idée de la fusion. Chacun donnait son adhésion avec une nuance plus ou moins marquée d'entrain et d'espoir, mais tous comprenaient la nécessité de la politique d'union, et tous y collaborèrent. Le duc de Nemours, Taîné à présent, s'y employa ardemment, et, dans cette voie, marcha toujours en tète de ses frères, à une certaine distance en avant, mais pas assez loin cependant, — et il le voulait ainsi, — pour qu'on pût prétendre qu'il marchait sans eux.
Nous n'avons d'autre intention que d'indiquer ici quelle fut la part du duc de Nemours dans les négociations très longues qui amenèrent la réconciliation desdeuxbranches de sa famille, de rappeler quelques faits ou documents connus, d'en citer d'autres qui ne le sont pas et de contribuer ainsi, peut-être, à faciliter l'histoire future de cet épisode de la politique contemporaine.
Le premier acte positif, manifestant une intention de rapprochement et d'oubli, est dû à l'initiative du comte de Chambord.
Louis-Philippe étant mort le 26 août 1850, le comte de Chambord fit exprimer ses condoléances à sa tante Marie- Amélie. Il eut du mérite à agir ainsi : il savait qu'en 1836 la cour des Tuileries n'avait pas pris le deuil pour la mort de Charles X ; que, le 14 février 1831, l'église Saint-Germain-l'Auxerrois avait été fermée à l'occasion d'une messe dite pour l'anniversaire de la mort du duc de Berry. Non seulement le comte de Chambord faisait exprimer à Marie-Amélie ses condoléances, mais par son ordre, à Wiesbaden, où il se trouvait, un service était célébré pour le repos de l'âme de Louis-Philippe, et un millier de légitimistes, réunis autour du prince, y assis-
4i2 LE DUC DE NEMOURS
talent avec lui. Ladauphine, qui n'avait pas quitté Frohsdorf, fît également célébrer un service funèbre.
A ce message du comte de Chambord, la reine fit répondre, le 7 septembre, par M. de Salvandy, La note rédigée par ce dernier était ainsi conçue :
« La reine m'a fait l'honneur de me charger de deux messages pour M'^'' le comte de Chambord.
« Le premier, en son nom et de sa part, consistant à exprimer qu'elle a été profondément touchée de ce que M*** le comte de Chambord lui a fait dire sur la perte qu'elle a faite en la personne du roi, plus profondément touchée qu'il ne lui est possible de le dire ; qu'elle n'en a pas été surprise ; que ces sentiments, en allant au plus profond de son cœur, sont conformes à tout ce qu'elle a toujours su de lui, et répondent à ceux qu'elle lui a toujours portés.
(( L'autre, au nom et de la part de tous ses enfants et petits-enfants, pour dire qu'ils ont été bien profondément touchés comme elle-même, et qu'ils^ sont tous bien reconnaissants de riiommage que M^" le comte de Chambord a bien voulu rendre à la mémoire du roi et que leur reconnaissance ne s'effacera point.
<( Salvandy. »
« La reine m'a dit, indépendamment des deux messages, que si le vœu de la France appelait M. le comte de Chambord, il pourrait compter qu'il trouverait ses cousins prêts à lui donner appui et tels qu'il pouvait les désirer. »
Cette curieuse note exprime très vivement le sentiment de la reine. Elle est plus réservée quand elle exprime ceux des princes. Dans ses deux premiers paragraphes, elle est un remerciement cordial, un acte de politesse; mais elle n'est pas plus; elle reste incomplète, elle ne répond pas aux intentions qu'on a eues, aux avances qu'on- a faites. Le post-scriptum seul y répond et va per-
mettre de continuer les négociations, mais il n'est qu'un " post-scriptum, il n'engage plus au même titre ; il n'est pas un « message », mais une confidence, une impression maternelle, une parole plus importante que d'autres sans doute, mais non officielle. Le comte de Chambord trouverait « ses cousins tels qu'il pouvait les désirer, si le vœu de la France » l'appelait lui-même. Qu'entendait-on par là? Etait-ce un élan des esprits? un mouvement d'opinion ? un plébiscite ? Hélas ! que la paix est difficile à faire, avec des textes, entre personnes qui ne se voient plus depuis longtemps, qui craignent d'être dupes de leur propre mouvement, et qui n'ont pas toujours les mêmes définitions dans l'esprit en employant le même mot !
Il y a, de plus, les partis, qui aggravent les difficultés personnelles de leurs chefs. Au moment où la mort de Louis-Philippe donnait lieu à l'échange des communications que nous venons de rappeler, une circulaire, datée de Wiesbaden, 28 août 1850, et signée par M. de Barthélémy, secrétaire du comité royaliste de la rue Saint- Florentin, répudiait précisément toute idée de royauté élective ou d'appel au peuple, et nommait un comité directeur composé de MM. le duc de Lévis, le général de Saint-Priest, Berryer, le marquis de Pastoret et le duc des Cars. 11 y était dit que le comte de Chambord se réservait la direction de la politique générale; qu'il condamnait absolument le système de l'appel au peuple comme impliquant la négation du principe national de l'hérédité monarchique. 11 n'était pas fait allusion à la possibilité de la fusion.
Les orléanistes intransigeants se déclarèrent mécontents.
Quelques légitimistes favorables à la fusion expliquèrent la circulaire. Ce fut l'objet, notamment, d'une note rédigée par le duc de Noailles, remise à M. Dumon, ancien ministre de Louis-Philippe, et expédiée par M. Dumon
au duc de Nemours, le 28 septembre 1850. On y devine que le duc de Nemours a pris une part spéciale à la rédaction de la réponse de Marie- Amélie au comte de Chambord; on y voit que le duc de Noailles juge maladroite et mal rédigée la circulaire de Wiesbaden, et qu'il est froisse de ne pas avoir été consulté.
Le duc de Noailles rétablit le sens véritable des opinions et des vues politiques du comte de Chambord.
« Il est nécessaire, dit-il, que M*'' le duc de Nemours, aussi bien que la reine et les princes, reçoivent quelques explications au sujet de la circulaire qui vient de paraître,... pour qu'ils ne se méprennent pas sur son véritable sens, non plus que sur les opinions et les vues politiques de M. le comte de Chambord. »
Sur ce premier point, celui de Tappel au peuple, que certains légitimistes appelaient droit national, le duc de Noailles rapporte que M. le comte de Chambord a cru devoir, à Wiesbaden, répudier hautement ces doctrines. « Il a dit... que, quant à lui, il ne pouvait admettre la théorie qui soumettait à un vote, piar le système de l'appel au peuple, le droit dont il est le représentant, et consentir à changer ainsi sa royauté héréditaire en royauté élective; qu'il n'entendait pas pour cela nier à la nation la possessicm qu'elle a d'elle-même et qu'elle aura toujours, quels que soient les théories et les sophismes, et que, par conséquent, il attend que la France, éclairée par tant d'expériences, reconnaisse que la meilleure condition de gouvernement pour elle est celle qui est fondée sur le principe de l'hérédité traditionnelle; mais que, quant à la manière dont la nation exprimera ses sentiments à cet égard, cela doit être abandonné aux circonstances; qu'il y a beaucoup de manières par lesquelles une nation peut exprimer son désir, son vœu, son assentiment ; que lui-même entend se conduire selon les circonstances, et qu'il n'a aucun parti pris d'avance, mais qu'il ne faut pas
approuver un système a priori^ qui, par ses sophismes, détruit le principe de la royauté légitime, qu'il doit garder intact, comme un moyen qui peut sauver la France un
jour. »
Sur le second point, la nomination du comité directeur, la note ajoute qu il ne faut pas voirl à « Tindication, par le choix de cinq noms, de l'opinion exclusive où M. le comte de Chambord veut prendre aujourd'hui ses directions, ou placer un jour sa confiance, s'il remontait sur le trône ».
Elle se termine par ces mots : « Tout ce qu'on a appris de la justesse d'esprit et de la bonne direction d'idées de M. le comte de Chambord ne laisse pas douter qu'ils (les princes) trouveraient en lui, sur le gouvernement et l'appréciation de l'état du pays, des vues parfaitement conformes aux leurs, et qu'il est, tout autant qu'eux, un prince de son temps. »
Malgré les efforts tentés, et répétés, des meilleurs esprits, la fusion désirée, si opportune, redevient un rêve lointain. En vain Berryer prononce à l'Assemblée nationale, le 16 juin 1851, un discours de conciliation auquel le comte de Chambord répond, et dont il le félicite, par sa lettre datée de Venise le 23 janvier. 11 disait :
« Fonder un gouvernement régulier et stable, sur la base de l'hérédité monarchique et sous la garde des libertés publiques, tel serait l'unique objet de mon ambition. J'ose espérer qu'avec l'aide de tous les membres de ma famille, de tous les citoyens, je ne manquerai ni de courage, ni de persévérance pour accomplir cette restauration royale. » En vain Hyde de Neuville presse la duchesse d'Orléans, dans une lettre du 29 mars, de se rapprocher du chef de la maison de Bourbon. Elle refuse, le 5 mai. Tout est discuté dans les journaux, les souvenirs d'hier sont réveillés, et même ceux d'avant-hier, d'avant la Révolution de 1789.
Le duc de Nemours a un mot très juste, dans une lettre
à un ami, pour peindre cet état des esprits ; il parle de la « confusion des mouvements politiques ». C'est une eau tourbillonnante et troublée, où la goutte d'eau qu'on jette toute pure ne fait qu'ajouter k la masse et disparaît. Il écrit à Tun de ses amis les plus chers, dont la femme était une ardente légitimiste, Raoul de Montmorency :
- -^ « Glaremont, 8 mars 1851.
Mon cher Raoul,
« Nous partons ce soir, mes frères et moi, pour rirlande... Nous sommes, Joinville et moi, politiquement bien aises de nous éloigner momentanément, afin de n'avoir ni visites, ni correspondances sur les sujets politiques, résolus que nous sommes, par suite des derniers incidents, à nous tenir dans une complète abstention, afin que nos noms ou nos paroles ne puissent être mêlés à la confusion des mouvements politiques actuels, dénaturés, interprétés, exploités par les uns, par les autres, dans le sens que chacun désire... »
Mais la pensée du duc de Nemours est déjà bien arrêtée : si la fusion n'est pas encore possible, il est désirable, il est nécessaire qu'elle le devienne.
En mai 1851, la reine étant à Bruxelles, le duc et la duchesse de Nemours k Glaremont, le duc de Nemours écrit k sa mère en date du 12 juin : « J'ai reçu pour vous ici Touvrage dç M. Sauzet, intitulé la Chambre des députés et la Révolution de février. Dans cet ouvrage, il parle k merveille^ du roi et de toute la famille; ce que j'ai lu du récit des événements est exact et très bien écrit. Il paraît néanmoins que l'ouvrage a excité de vives impressions de mécontentement k Sandown*, à cause d'une conclusion quelque peu fusionniste qui le termine. On ne m'en a toutefois pas parlé. »