C est le nom de la demeure de la duchesse d'Orléans
En octobre 1851, la duchesse d'Angoulème, marraine du duc de Nemours, meurt. La reine et le duc de Nemours, chacun de son côté, prient le duc de Montmorency de faire savoir au comte de Chambord la douleur que leur cause la perte de cette princesse, pour laquelle ils avaient tant d'admiration et d'affection. La reine prit le deuil de celto princesse, qui était sa cousine germaine.
On était à la veille du coup d Etat. La France était en quête d'un gouvernement qui ne fût pas provisoire. Le comte de Falloux a pu écrire : '< Si, à cette date, le comte de Ghambord avait eu, vis-à-vis de ses cousins, quelque mouvement spontané ou quelque parole heureuse, à la façon de Henri IV, et si M"'*' la duchesse d'Orléans, rendant leur liberté aux princes ses beaux-frères, avait trouvé dans son amour maternel lui-même moins d'illusions et plus de lumière, la cause de la monarchie eût été facilement gagnée. »
Est-ce bien les princes qu'il faut accuser, et ne serait-ce pas leurs amis? Au lieu de pousser à l'union, il semblait que les partisans des princes voulussent aviver les dissentiments. Un ami des princes d'Orléans, qui avait déjà proposé l'abrogation.de la loi d'exil, en 1849, renouvela sa proposition. Elle fut combattue par les légitimistes, qui craignaient la candidature éventuelle , déj à posée dans l'opinion, du prince de Joinville, à la présidence de la République. La proposition Creton fut ajournée à six mois, le 1^'mars 1851, et, six mois, plus tard, la Chambre se trouvait en vacances.
L'exil était donc maintenu. Le coup d'État du 2 décembre 1851 acheva de démontrer aux royalistes désunis la faute qu'ils avaient commise. Beaucoup eurent des regrets; quelques-uns firent un effort, ou en demandèrent un. On supplia les princes de reprendre les négociations avec le comte de Chambord.
Dans les notes politiques, d'une exactitude où l'on sent le scrupule, que le duc de Nemours a laissées sur diverses
périodes ou sujets importants, il indique les tentatives nouvelles qui furent faites dans ce sens. Nous suivrons simplement ces notes, soit pour les citer, soit pour les résumer.
« Presque tous leurs amis, dit-il en parlant des princes ses frères et fie lui-même, les amis de la liberté et de la monarchie, leur demandaient de se préparer à tout événement, par la seule combinaison qui parût offrir à la France l'espérance d'un gouvernement régulier. Ces motifs et ces instances les décidèrent. Au printemps de 1852, ils se résolurent à faire directement une démarche pour s'assurer de l'accueil que rencontrerait, auprès de M. le comte de Chambord, une proposition de réconciliation. Toutefois, cette résolution ne fut pas unanime.
« M™* la duchesse d'Orléans, tutrice naturelle de ses deux enfants, ne crut pas devoir s y associer, et les efforts réunis de tous les membres de la famille d'Orléans ne purent vaincre sa résistance. »
A la reine qui la pressait, la duchesse répondait : « Paris ne peut pourtant pas être le serviteur du comte de Chambord ! » A quoi Marie-Amélie répliquait : « Mais il peut servir la France avec lui ! »
Plutôt que de paraître s'associer à ces démarches, la duchesse d^Orléans préféra quitter Esher, où elle vivait près de la famille de son mari, et se retirer en Allemagne, avec ses deux fils, en juin 1852. Cette divergence de vues politiques n'altéra jamais, d'ailleurs, les relations familiales entre les fils de Louis-Philippe et la reine d'un côté, et la duchesse d'Orléans de l'autre. Mais celle-ci ne prit aucune part à cette démarche de 1852, qui fut confiée à M. de Jarnac.
M. de Jarnac • se rendit à Vienne avec la mission de voirie comte de Chambord.
1. PhiUppe de Rohan-Chabot, comte de Jamac, compagnon et ami d'enfance des princes d'Orléans. Son père, le général comte de Chabot,
Par une lettre datée de Claremont le 1*"* juin 1852, le duc de Nemours fait connaître à M. de Jarnac la pensée des princes sur la fusion. Il commençait ainsi :
« Les destinées de notre patrie sont toujours, vous le savez, mon cher Philippe, le sujet de nos plus sérieuses préoccupations. La force peut nous tenir en exil, mais elle n'a pas le pouvoir de séparer de la France nos pensées et nos cœurs. La France s'est bien vite fatiguée de Tanarchie ; elle se fatiguera également du despotisme. Obéissant aux nécessités fatales de la situation, Louis-Napoléon entraînera-t-il notre pays dans une guerre européenne? S'il en était ainsi, notre devoir serait tout tracé : faire des vœux ardents pour le triomphe de nos soldats, et, si leur courage était impuissant contre le nombre, si l'indépendance nationale était menacée, tout risquer pour courir à sa défense. Mais la guerre paraît peu probable... Les chances de guerre écartées,... l'irrésistible courant de l'opinion publique, longtemps contenu, doit retourner vers ces institutions à la fois stables et libres, qui, dans le cours de ce siècle, ont déjà donné à la France trente années si honorables et si prospères.
« Le moment viendra certainement oii le besoin de liberté et de sécurité sera plus fort que tout autre et voudra être satisfait. Si alors les hommes honorables de toutes les opinions ne pouvaient tomber d'accord,... il pourrait en résulter des maux incalculables pour la France.
« Pné venir ces maux, préparer une solide union, non dans une pensée de guerre contre le gouvernement actuel, mais dans la prévoyance de ce que peut amener Tavenir, tel est le but qu'il faut se proposer.
« La première condition de succès est d'éviter, soit dans les actes, soit dans les paroles, soit dans le moment
avait été premier écuyer du duc d'Orléans sous la Restauration. Sa mère appartenait à une famille de la pairie irlandaise du Royaume- Uni. 11 habitait souvent l'Irlande.
choisi pour parler et pour agir, tout ce qui pourrait porter atteinte à la susceptibilité nationale...
« Cette condition remplie, nous pensons que le meilleur terrain oii tous peuvent se rencontrer, dans une honorable et patriotique union, est celui de la monarchie constitutionnelle, avec M. le comte de Chambord à sa tête et le drapeau tricolore.
« Le fait qui placerait la couronne sur la tête de l'aîné de la maison de France, moyennant rétablissement irrévocable de toutes les libertés inhérentes et essentielles au gouvernement représentatif, assurerait à notre patrie la garantie tutélaire du principe d'hérédité dans toute sa force, en même temps qu'il consacrerait celui de la souveraineté du vœu national.
« Quant au drapeau tricolore, il ne nous paraît pas désormais possible à la France de s'en séparer. C'est le drapeau national... »
Tel est le passage le plus important de la lettre ; elle contenait, en outre, certaines considérations sur le moment où il faudrait faire connaître la réconciliation et agir politiquement.
Les princes témoignaient par là de leur désir d'union. Ils reconnaissaient le droit du comte de Chambord. S'ils énonçaient des conditions, c'est qu'ils avaient non seulement des principes poUtiques qu'il leur était permis d'exposer, mais un parti, pour lequel ils ne pouvaient s'engager sans dire ce qu'il attendait, et comment il comprenait la monarchie.
M. de Jarnac était porteur d'une seconde lettre, celle-ci personnelle et privée, du duc de Nemours, et qui ne devait être remise qu'aux mains de M. le comte de Chambord, moyennant l'assurance que l'accord existait sur les trois points essentiels suivants : V caractère constitutionnel et plus ou moins tempéré de la monarchie, appelé par les vœux de tous les princes ; 2** adoption
irrévocable du drapeau ; 3° reconnaissance du fait historique du règne du roi Louis-Philippe.
M. de Jarnac arriva à Frohsdorf le 12 juin 1852. et fut d'abord mis en rapport avec le comte Fernand de la Ferronnays, député, désigné par le comte de Chambord pour s'entretenir avec le mandataire des princes.
Il y eut deux longs entretiens. Les deux mandataires commencèrent par s'éviter Tun Tautre, tout en échangeant les formules les plus courtoises. Chacun tient à honneur de ne pas faire les premières avances. Les moindres souhaits sont enveloppés de réserves ; les mots qui pourraient engager sont retirés aussitôt que prononcés. Entre- les deux diplomates, réunis pour s'entendre, il y a les préventions, les rancunes, les susceptibilités, les craintes, les illusions qui divisent les deux partis et les deux presses. M. de la Ferronnays hasarde, après un certain temps :
« Le désir de M. le comte de Chambord d'effectuer une réconciliation complète de la famille n'a-t-il pas été rendu évident pour tous, et pendant qu'il est resté là, pour ainsi dire la main tendue, que de résistances imprévues, inexplicables, n'ont-elles pas été la seule réponse qu'il ait reçue !
— M. le comte de Chambord est seul, répond M. de Jarnac. Les membres influents de la maison d'Orléans sont au nombre de six. N'est-il pas évident que l'action unique est plus simple et plus promptement obtenue que ne peut l'être le concours de cinq ou six volontés diverses? »
On convient, à ce moment, de ne plus parler au nom des princes. Chacun des mandataires parlera en son nom personnel, donnera sa propre opinion sur ce qu'il conviendrait de faire et sur les dispositions qu'il croit être celles des princes. Il ne s'agit plus que d'éclaircissements. M. de la Ferronnays fait comprendre alors que la
reconnaissance actuelle et explicite de la qualité royale, dans la personne de M. le comte de Chambord, semble être le préliminaire indispensable à un rapprochement.
Serait-on satisfait, répond M. de Jarnac, d'une déclaration dans laquelle il serait dit, par exemple, que les princes désirent sincèrement, exclusivement peut-être, que la couronne, dont la France disposera toujours, quoi qu'on en dise, soit un jour placée sur la tête du prince leur aine ; qu'ils appellent aujourd'hui ce résultat de tous leurs vœux, et qu'ils s'appliqueront même, dans l'occasion, à le préparer et à l'obtenir?
M. de la Ferronnays ne cache pas qu*une déclaration plus explicite serait jugée indispensable.
Peut-on, du moins, demande M. de Janiac, avoir quelque indication sur la pensée de M. le comte de Chambord relativement au drapeau qu'il conviendrait, aux princes réunis de la maison de France, d'adopter désormais ?
Ici, M. de la Ferronnays, devenu très affirmatif, déclare que, sur cette question, M. le comte de Chambord se refuserait positivement à donner aucune explication ; qu'il n'est pas de sacrifice qu'il ne soit prêt à faire à la France, mais à la France seule. Entre elle et lui, il ne peut admettre aucun intermédiaire.
Questionné sur les appellations qui seraient données à la reine Amélie, M. de la Ferronnays répond qu'il ne croit pas qu'il soit dans l'intention de M. le comte de Chambord de contester l'existence d'un fait qui a duré dix-huit ans, et de dater son règne du 27 juillet 1830.
Lk-dessus,le comte de Jarnac se décide à engager M. de la Ferronnays à prendre connaissance de la lettre, ou mieux de la note politique que le duc de Nemours lui avait adressée, et que nous avons citée. •
Un second rendez-vous est pris pour le lendemain, à Wiener-Neustadt, hôtel Zii?n Goldenen-Hirschen,
Le lendemain, quand les deux « chargés d'affaires » non plénipotentiaires se retrouvent, M. de la Ferronnays paraît donner une adhésion générale et explicite aux considérations, exposées dans la lettre du duc de Nemours. Après avoir lu la lettre du comte de Chambord, datée de Venise, 23 janvier 1851, il fait observer qu'on devait trouver là toutes les sûretés désirables, quant à la politique modérée, éclairée, vraiment nationale et vraiment libérale, que le prince est déterminé à suivre. La lettre, plus récente, du 27 mai 1852. est également étudiée et commentée par les deux interlocuteurs. Ils reconnaissent ensemble que le prince emploie comme équivalentes Texpression légitimité^ qui effraye les orléanistes, et celle ^'hérédité monarchique^ qu'ils acceptent. Et M. de la Ferronnays, interrogé, émet l'opinion qu'en effet, en rapprochant de la lettre de Venise les diverses manifestations de la pensée des princesses cousins, c'était, non pas le désaccord, mais bien l'accord qu'on était fondé à espérer.
Évidemment, un accord qu'on est fondé à espérer n'est pas fait, M. de Jarnac en a la preuve immédiate. Il demande pourquoi le comte de Chambord hésiterait à consacrer cette conformité de vues par quelques paroles venant à leur heure, et qui feraient cesser les doutes. M. de la Ferronnays répond que le comte de Chambord estime qu'il n'appartient à personne de lui poser des conditions au nom de la France, de lui demander des engagements politiques, ou des explications qui impliqueraient plus ou moins des engagements.
M. de Jarnac fait une dernière tentative. Il déclare qu'il est porteur d'une seconde lettre, qui ne doit être remise par lui qu'aux mains du comte de Chambord, dans des conditions préliminaires spéciales, mais qui ne comportait en elle-même ni condition ni réserve.
Cette ouverture avait une importance sur laquelle il est inutile d'insister. Elle n'est pas favorablement
accueillie. M. de la Ferronnays objecte qu'on semblerait encore demander des engagements. Puis il se livre à des considérations particulières sur la prétention des princes d'obtenir la reconnaissance de la qualité royale pour la reine, qu'il appelle la comtesse de Neuilly... M. de Jarnac protesta et déclara qu'il se trouvait arrêté dans sa mission d'une façon bien imprévue, et qu'il était inutile de continuer la conversation. Cependant, au moment où il se retirait, apprenant qu'il serait reçu très volontiers en audience par M. le comte de Chambord, s'il en manifestait le moindre désir, il se mit aux ordres du prince.
Le mardi 15 juin, il fut reçu par le comte de Chambord. Le prince le reçut dans son cabinet, l'accueillit avec courtoisie, lui dit qu'il désirerait sincèrement, pour sa part, une réconciliation avec les princes d'Orléans, mais qu'il lui paraissait indispensable, avant de les recevoir, qu'ils eussent reconnu le principe de la légitimité en sa personne. Ce principe, il le croyait, serait un jour le salut de la France ; dans tous les cas, il en était le dépositaire actuel, et il était de son devoir de le conserver parfaitement intact. Si, d'ailleurs, les princes d'Orléans revenaient à lui ainsi et sans condition aucune, s'ils voulaient reprendre dans leur famille la place qui leur appartient, et qui est, d'ailleurs, assez belle sans doute, il serait fort heureux de les voir près de lui.
M. de Jarnac se contenta de remercier le comte de Chambord des paroles aimables qu'il lui avait dites personnellement, et d'exprimer les profonds regrets qu'il emportait de Frohsdorf. Le prince répliqua qu'il avait les mômes regrets, en l'assurant qu'il n'agissait d'après aucune pensée, aucun sentimeut personnel, mais uniquement dans l'intérêt do la France, pour laquelle l'unique règle de sa conduite était de se réserver tout entier.
La lettre du duc de Nemours au comte de Chambord ne fut donc pas remise à celui-ci.
La tentative de fusion échouait.
Les princes, tout en gardant le silence sur la mission de M. de Jarnac et les détails de son voyage àFrohsdorf, crurent devoir communiquer à un très petit nombre de leurs amis une note portant la date du 22juin 1852, dans laquelle ils disaient : « qu'ils avaient voulu savoir s'ils n'auraient pas à renier le drapeau sous lequel ils avaient servi, le respect dû à la souveraineté du vœu national, et les institutions constitutionnelles, ces garanties inhérentes et essentielles au gouvernement représentatif... Or ils ont acquis la certitude qu'à ces conditions il était inutile de songer à opérer le rapprochement que désiraient leurs amis. »
La duchesse d'Orléans fut naturellement la première personne à qui la note fut communiquée. Elle répondit au duc de Nemours :
« Baden, 30 juin 1852.
« J'aurais répondu sans retard à votre lettre, moucher Nemours, et je vous aurais remercié de la communication de la note que vous avez rédigée de concert avec mes frères, si je n'avais pas été trop souffrante pour me livrer à une occupation quelconque. Aujourd'hui que je me trouve un peu mieux, je ne veux pas remettre le soin et la satisfaction de vous écrire, et de vous remercier de la promptitude et de la loyauté avec laquelle vous m'avez instruite de la nouvelle attitude que vous avez cru devoir prendre.
« L'ignorance où je me trouve des raisons précises qui vous auront fait renoncer au plan récemment adopté, et l'impossibilité de juger leur portée, m'obligent àm'abstenir de tout avis sur la question; aussi ne parlerais-je pas ici de la divergence qui avait existé dans notre attitude politique, si ce n'était pour insister auprès de vous et de mes frères, avec toute la vivacité d'une conviction
forte et avec celle (riine tendresse sincère, sur la nécessité (le reprendre le terrain orléaniste et d y rallier ceux qui conservent encore des sentiments libéraux et constitutionnels.
« Aujourd'hui que Talliance avec M. le comte de Chand)ord, telle qu*il l'entendait, vous paraît à tous incompatible avec les opinions que nous représentons, avec notre passé et avec le devoir qu'il nous impose, aujourd'hui que nous représentons seuls les principes de liberté ni()dérée, qui conviendront un jour à notre pays, laissezmoi vous supplier tous d'être les fermes défenseurs de notre cause, prêchant d'exemple aux esprits flottants et soutenant par votre fermeté les cœurs défaillants. Ne croyez point que je me fasse illusion et que l'échec actuel de la fusion trompe mes sentiments maternels. Hélas ! je ne trouve point notre position bonne ou facile, je ne me cache aucune des difficultés que fait naître la mobiUtë des velléités actuelles, mais je ne doute pas de l'action que nous pourrons avoir sur ces convictions flottantes, si nous adoptons une ligne de conduite ferme, modérée et suivie,... je ne doute point qu'en conservant une attitude digne et confiante, notre maison jouera encore un grand rôle dans notre pays et que, grAce à l'influence qu'elle aura su conserver, si la couronne ne devait pas lui être réservée, il ne sorait du moins donné à personne d'en disposer sans elle d'une façon absolue et durable.
« Réservons-nous donc intacts pour l'avenir, maintenons nos amis, rallions ceux que les événements nous ramèneront forcément, et sachons attendre et espérer,
a Je compte sur vous, mon cher Nemours, pour communiquer ce vœu et cette prière à mes frères, et j'espère qu'ils n'y verront, ainsi que vous, que l'expression d'une foi vive que les événements n'ont point ébranlée, ainsi que l'expression du sentiment du devoir politique, qui survivrait même à l'échec définitif de notre cause.
« Parlez de ma bien tendre affection à Victoire et à vos enfants, et recevez, avec l'assurance du tendre souvenir de mes fils, celle des sentiments bien vrais et bien
vifs de
« Votre dévouée sœur,