La lettre du duc de Lévis à M. ReiUe était ainsi conçue
« Monsieur,
« J'ai l'honneur de vous adresser sous ce pli une lettre que M. le comte de Chambord écrit à M. le duc de Nemours, vous priant de la remettre le plus promptement possible à Son Altesse Royale.
« M. le comte de Chambord est extrêmement affligé et inquiet de l'état de son auguste tante, et il regrette vivement la si longue
Mon cher cousin,
« J'apprends que votre mère est malade, et je ne veux pas perdre un moment pour vous exprimer Tinquiétude que j'en éprouve. J'espère pourtant que cette maladie n'aura pas de suite. Ce qui me confirme dans cette pensée, c'est une dépêche télégraphique de Gènes, en date du 27 novembre, que rapporte ce matin un journal de Vienne, et qui donne de meilleures nouvelles. Je n'en suis que plus pressé encore de vous écrire, pour vous prier de dire à ma tante combien je suis occupé d'elle et impatient de recevoir do vous des renseignements positifs qui me rassurent pleinement sur son état.
« Je dois me rendre bientôt à Venise, et je m'en félicite. Ce sera môme pour moi un motif de hâter mon départ, tant je désire, en me rapprochant, être plus à la portée des nouvelles que j'attends avec un si tendre intérêt, et qui, j'aime aie croire, coutinueront d'être de jour en jour plus satisfaisantes ! Ma femme, qui partage tous mes sentiments, vous demande aussi d'être dans cette circonstance son interprète comme le mien auprès de ma tante. Rappelez-moi au souvenir de la duchesse de Nemours, et comptez toujours, mon cher cousin, sur ma
bien sincère affection.
« Henri. »
distance qui le sépare délie en ce moment. Tâchez donc, je vous en prie, de nous faire parvenir, avec le plus de rapidité que vous le pourrez, la réponse (le >!«•■ le duc de Nemours et des nouvelles i\m nous rassurent.
« Voulant que ma lettre parte dès ce soir, je vous écris à la liâte; je ne terminerai pas cependant sans vous demander de mettre aux pieds de M"' le duc de Nemours nos hommages respectueux et dévoués. Agréez aussi, je vous prie. Monsieur, la nouvelle assurance de ma considération la plus distinguée et de tous mes sentiments bien sincères.
« Duc DE Lé VIS.
« Frohsdorf, le 2 décembre 1855. »
Celte lettre aiinon(,*ait. et préparait Tentrevue de Nervi. Los princes, tidèles k leur promesse, avaient essayé et essayaient d'amener k Fidée de conciliation tous les Français qui étaient restés eu relations avec eux. Il leur avait été facile de constater l'inquiétude de beaucoup des partisans de la maison d'Orléans, qui craignaient que le comte de Chambord ne fût trop disposé à gouverner avec les extrêmes de son parti et scflon les idées de ceux-ci. Les orléanistes demandaient un gage du contraire. Et l'adoption du drapeau tricolore leur paraissait être la condition nécessaire pour que le comte de Chambord fût reconnu et suivi par le parti monarchique et libéral.
L'adoption du drapeau tricolore semblait, d'ailleurs, aux princes, le premier et le plus indispensable des moyens k employer pour le succès des desseins communs. La question, depuis longtemps posée, était, au début de 1856, passionnément discutée dans les journaux. 11 était impossible qu'elle fût évitée, lorsque le comte de Chambord annonça, par une lettre du 2 avril 1856, qu'il allait se rendre k Nervi pour rendre visite k la reine, qui s'y trouvait avec le duc et la duchesse de Nemours et leurs enfants, la princesse Clémentine, son mari et leurs enfants.
La visite eut lieu le 5. Elle fut rendue, dès le lendemain, par la reine et les princes. Le 7, un déjeuner et un dîner les réunirent tous k Nervi.
Dans cette visite, le comte de Chambord exprime sa résolution de ne pas se prononcer sur la question du drapeau avant le moment de l'action dont il reste juge, et c'est en vain que le duc de Nemours lui fait remarquer que le parti orléaniste fait de cette adoption du drapeau tricolore une condition indispensable de ralliement, et que, si cette adhésion du parti fait défaut, l'action des princes est paralysée, inutile, qu'ils ne peuvent rendre aucun service k la cause du comte do Chambord.
On se sépare là-dessus.
Le résultat de T entrevue de Nervi n'avait pas tardé à être connu. Les princes ne purent cacher à leurs amis la situation qui en découlait pour eux, mais ils se gardèrent avec soin de toute parole irritante et s'abstinrent de toute publication. La situation était la suivante : l'accord ne s'est pas fait; il n'y a pas non plus rupture ; en attendant que l'accord puisse se faire, il est possible d'entretenir des rapports de convenance et de maintenir le contact.
Quelques semaines après la visite du comte de Chambord à Nervi, le 10 mai 1856, la reine, accompagnée du duc et de la duchesse de Nemours, quitta Nervi, passa deux jours à Francfort-sur-le-Mein, pour y voir la duchesse d'Orléans et ses fils, puis, après un arrêt de quelques jours à Bruxelles, arriva à Claremont, oii elle retrouva le prince de Joinville et le duc d'Aumale.
Les princes causèrent ensemble de la situation embarrassante dans laquelle les mettaient les diverses déclarations du comte de Chambord à Nervi. Ils résolurent de faire connaître cette situation au comte de Chambord, et chargèrent un de leurs amis les plus dévoués, de faire en ce sens, une communication à Berryer, afin que le comte de Chambord fût par lui avisé.
« Il importe de toutes manières, écrivait le duc de Nemours à cet ami des princes, et notre loyauté surtout l'exige, qu'il ne puisse exister chez M. le comte de Chambord aucune incertitude. 11 est essentiel qu'après ma réunion avec mes frères il. lui soit porté, de notre part, cette déclaration confirmative de ce que je lui faisais pressentir à Nervi. »
Cette communication était assurément connue à Frohsdorf le 25 décembre, quand le comte de Chambord écrivit, au sujet de la mort de M. de Salvandy, une lettre que publia d'abord ÏÉtoile Belge^ du 7 janvier 1857 (lettre adressée à M. Pageot).
Ou y lisait ce passage : « Personne n'avait apprécié plus que moi cet homme de bien, qui, le premier, est venu me voir avec vous à Wiesbaden, et, en m'apportant les franches et nobles assurances de son entier dévouement, m'offrir le concours de son zèle et de ses constants efforts pour préparer les voies à cette réconciliation désirée, qui, depuis, s'est enfin heureusement accomplie, et que la France est en droit d'envisager aujourd'hui comme une des plus fermes garanties de l'avenir. »
Les princes furent surpris de voir qu'on les engageait moralement. Ils le furent davantage lorsque, peu de jours après, ils reçurent de Paris une autre lettre du comte de Chambord, confidentielle et d'une date antérieure. Cette lettre était adressée à Berryer, comme celle à laquelle elle répondait.
« Je vous remercie des détails que vous me donnez, quoiqu'ils soient d'une nature bien peu satisfaisante. La communication qui vous a été faite n'est acceptable ni quant au fond, ni quant à la forme, et je la considère, pour moi, comme non avenue. Vous le savez mieux que personne, les engagements qui ont été pris, les promesses qui m'ont été faites, l'ont été spontanément et sans qu'aucune condition, qui d'ailleurs n'aurait pu être admise, ait été posée.
« Rien donc ne peut autoriser à y manquer. J'ai toujours cru h la loyauté et à la sincérité de ces promesses et de ces engagements; j'aime encore à penser que je ne me suis pas trompé. »
Les mots répétés d'engagements et de promesses, que les princes s'étaient abstenus de prononcer, dont ils avaient repoussé même l'apparence, ne pouvaient leur laisser aucun doute sur l'erreur profonde où était tombé le comte de Cliambord, et il v allait de leur honneur de ne laisser une telle erreur ni durer dans l'esprit de leur cousin, ni s'accréditer autour de lui.
Il fallait rétablir la vérité des faits. Il ne fallait pas qu'il y eût d'intermédiaire. M. de Jarnac fut donc chargé de porter à M. le comte de Chambord, à Venise, une lettre datée du 25 janvier 1857. M. de Jarnac s'acquitta de sa mission le l"*" février 1857. Le comte de Chambord fît un accueil gracieux à M. de Jarnac, reçut de lui la lettre, et termina Tentretien en disant : « Venez dîner avec moi ce soir, je lirai la lettre, et nous en causerons. »
En voici le texte :
« Mon cousin,
« Une lettre que vous avez écrite à l'occasion de la mort de M. de Salvandy, et que les journaux ont publiée, m'avait déjà fait craindre qu'il n'existât entre nous un grave malentendu.
« Depuis lors, M. Berryer a communiqué à M. le duc de Broglie, sans doute d'après vos instructions, et pour être mise sous nos yeux, une lettre qu'il ne m'est pas permis de laisser sans réponse.
« Je ne puis voir, sans une pénible surprise, que vous vous soyez aussi complètement mépris sur la nature et la portée des relations qui se sont heureusement rétablies entre les deux branches de notre famille.
« Lorsque, en effet, dans une pensée de concorde, je me suis rendu auprès de vous sans conditions, co n'a été que sur l'assurance formelle que cette visite n'impliquait non plus aucun engagement de la part do mes frères ni de la mienne. Sans cette assurance, l'entrevue que je désirais m'eût été impossible. En vous exprimant ensuite notre désir sincère de voir la France vous appeler un jour au trône, en vous parlant de notre volonté de consacrer dans l'occasion tous nos efforts à obtenir ce résultat, je ne vous offrais pas un concours aveugle et indéfini. Un accord préalable devait nécessairement en déterminer les
conditions. Ces conditions, de notre côté, se seraient résumées en trois points principaux que nos convictions, comme le respect dû au passé de notre famille, nous commandent <le ne jamais abandonner : 1° maintien du drapeau tricolore, qui est aujourd'hui aux yeux de la France le symbole du nouvel état de la société, et le résumé des principes consacrés depuis 1789 ; 2" rétablissemont du gouvernement constitutionnel ; 3" concours de la volonté nationale à ce rétablissement ainsi qu'au rappel do la dynastie.
« De ces trois points, le premier seul a été abordé avec vous, lors de votre visite à Nervi, et le résultat de notre entretien a été tel que j'ai dû vous faire connaître que, aussi longtemps que ce point resterait indécis, toute conmiunauté de vues entre vous et nous était impossible. Aujourd'hui, cette situation, à notre grand regret, ne s'étant pas modifiée, et l'idée même d'une entente préalable étant repoussée par vous, il ne nous reste plus qu'à mettre un terme à des tentatives d'accord devenues inutiles.
« Nous attendons les événements, et, lorsqu'ils se produiront, nous prendrons conseil de la raison et de nos devoirs envers notre pays.
« Veuillez, mon cousin, recevoir ici l'expression des sentiments avec lesquels je suis votre serviteur et cousin.
« Louis d'Orléans.
« Claremont, le 25 janvier 1857. »
C'était un acte de haute grayité*.
1. Le duc (le Nemours, par égard pour le comte de Ghambord, ne voulut pas que cette lettre fût publiée dans sa teneur. Il écrivit le même jour une lettre à un de ses amis, reprenant les mêmes idées et coniîue à peu près dans les mêmes termes. Cette lettre fut communiquée à un assez grand nombre de personnes.
Le soir, il y avait beaucoup do monde au diner, Français et étrangers. Avant de se retirer, le comte de Chambord s'approche de M. de Jarnac, et lui dit : « J'ai lu la lettre que vous m'avez apportée ce matin. Je répondrai sous peu de jours, et j'enverrai ma réponse par le marquis de la Fer té. »
Le comte de Jarnac (juitta Venise le lendemain. Par ordre des princes, il retourna par la voie de Gênes, afin d'aller voir, à Sestri-Ponente, la duchesse d'Orléans et l'informer de ce qui s'était passé.
Quelques jours s'écoulèrent, et la réponse du comte de Chambord parvint en Angleterre. Le marquis de la Ferté arriva le 19 février à Esher, fit demander audience au duc de Nemours, qui le reçut le jour même, à deux heures à Claremont. Il remit la lettre du comte de Chambord. Quelques paroles de poUtesse furent échangées. M. de la Ferté refusa l'invitation à dîner faite au nom de la reine, en alléguant pour motif l'état de santé de M™® de la Ferté, qui l'obligeait à partir pour Paris le soir même. La lettre qu'il laissait au duc de Nemours était la suivante :
« Venise, 5 février 1857.
« Mon cousin,
« J'ai lu votre lettre avec un profond sentiment de tristesse et de regret. J'aimais à penser que nous avions compris de la même manière la réconciliation accomplie entre nous, il y a bientôt quatre ans. Ce rétablissement de nos rapports politiques et de famille, en même temps qu'il plaisait à mon cœur, semblait à ma raison un gage de salut pour la France, et une des plus fermes garanties de son avenir. Pour justifier mon espérance, pour rendre notre union digne et efficace tout ensemble, il ne fallait que deux choses qui étaient bien faciles : rester, de part et d'autre, également convaincus de la nécessité d'être
unis ; nous vouor une confiance également inébranlable en nos mutuels sentiments. Je n'ai pas douté de votre dévouenn^it aux i)rincii)es monarchiques ; personne ne peut mettre en question mon attachement à la Franco, mon respect de sa j^loire, mon désir de sa grandeur et de sa liberté. Ma sympathique reconnaissance est acquise à ce (pli s'est fait par elle, à toutes les époques, de bon, d'utile et de grand. Ainsi que je n'ai cessé de le dire, j'ai toujours cru et je crois toujours à Tinopportunité de régler dès aujourd'hui, et avant le moment où la Providence nous en imposerait le devoir, des questions que résoudront les intérêts et les vœux de notre patrie. Ce n'est pas loin de la France et sans la France, qu'on peut disposer d'elle.
(( Je n'en conserve pas moins ma conviction profonde, que c'est dans l'union de notre maison, et dans les efforts communs de tous les défenseurs des institutions monarchiques, que la France trouvera un jour son salut. Les plus douloureuses épreuves n'ébranleront pas ma foi.
« Henri. »
Cette lettre si roj^alc et si cordiale ne faisait plus allusion aux prétendus engagements pris par les princes. Mais elle marquait assurément la fin d'une période, et ce fut celle de la correspondance entre les princes d'Orléans et le comte de Chambord. Elle fut, le 25 mars, publiée simultanément par les journaux anglais et belges. Les journaux français reçurent l'ordre de ne pas la publier et de ne pas reproduire non plus la « lettre du duc de Nemours à un ami », lettre qui fut livrée à la publicité lorsque la réponse l'était déjà et pour cette raison.
Jusqu'à la fin de l'Empire, aucun incident important ne vint modifier l'attitude des représentants des deux branches de la famille royale. On ne peut que signaler
une visite toute familiale et de courtoisie, faite à la reine Marie-Amélie par le comte de Chambord, qui était venu en Angleterre, lors de l'Exposition universelle de 186-^.
Elle eut lieu à Tunbridge- Wells, oii se trouvait Marie- Amélie, et hors de la présence des princes, qui étaient alors à Londres (comte de Paris, duc de Chartres, duc de Nemours, prince de Joinville, duc de Montpensier), et qui décidèrent de rester à Técart, afin de prévenir toute fausse interprétation qu'on eût pu donner à cette visite.
Il importe cependant d'ajouter quelque chose au sujet de la lettre écrite le 25 janvier 1857. Le duc de Nemours s'est cru obligé de l'écrire ; mais il a regretté de l'avoir écrite. Son cœur, très attaché à l'idée du droit monarchique, les relations qu'il avait eues personnellement avec le comte de Chambord, lui rendirent particulièrement douloureuse la nécessité politique où il se trouva, lui, l'aîné des fils vivants de Louis-Philippe, de ne pas se séparer de ses frères au moment le plus difficile. lia tenu à s'en expliquer lui-même dans la note que voici * :
« 23 juin 1877.
« Je désire que ton sache la vérité au sujet de la lettre qu'en janvier 1857 j'ai écrite à M. le comte de Chambord. Cette lettre n'est pas l'expression de mon opinion, elle ne l'a jamais été. Voici dans quelles circonstances elle a été écrite et pourquoi je l'ai signée.
« En 1853, d'accord avec mes frères, le prince de Joinville et le duc d'Aumale, je me rendis auprès de
1. Cette note est écrite de la main du duc de Nemours et sur l'enveloppe la contenant se trouvent ces deux mentions successives :
« A mon fils le duc d'Alençon, 23 juin 1877. » « Vu : 27 juillet 1895. »
M. le comte de Chambord. Le langage que je devais tenir fut convenu entre mes frères et moi. Vers la fin de 1856, il parut dans les journaux une lettre de M. le comte de Chambord, au sujet de la mort du comte de Salvandy. Cette lettre, aux yeux de mon frère le prince de Joinville, donnait à la démarche que j'avais faite au nom des trois frères un caractère autre que celui qui avait été convenu, et il fallait le rétablir. 11 rédigea donc à cet effet une lettre qui devait être signée par celui qui avait porté la parole. Je n'approuvai pas cette lettre.
« J'étais alors en Angleterre, seul avec le prince de Joinville. Mon frère, le duc d'Aumale, était en Sicile. 11 fut d'avis qu'une lettre devait être écrite par moi ; mais la distance ne permit pas de lui en soumettre larédaction.
« Par suite de Tabsence de mon frère Aumale et du désaccord existant entre mon frère Joinville et moi, la rédaction et le fait môme de la lettre furent soumis à un arbitre, homme d'une expérience consommée aussi bien que d'un esprit éminent et d'un grand caractère, connaissant les circonstances dans lesquelles ma démarche avait été faite, et qui pour cela nous avait plusieurs fois aidé de ses conseils*.
(( Il fut d'avis que la lettre devait être écrite, signée par moi, et dans les termes qui lui étaient présentés.
« Ainsi condamné par arbitrage, je signai, pour la raison sociale de mes frères et de moi, une lettre qui était contraire à mon opinion.-
« Telle est l'histoire de cette lettre ; elle a été l'opinion de la majorité de ceux au nom desquels j'ai parlé collectivement dans une occasion déterminée ; mais, en ce qui me concerne personnellement, je déclare que je ne l'aurais pas écrite, et que les opinions qu'elle exprime ne sont pas les miennes. »