‹ Le duc de Nemours;Chapitre 57 sur 60 · Lettre du 14 juin · texte numérisé non relu

Lettre du 14 juin

que tu voulusses chercher à entrer au service, j'ai vouUi t'en laisser l'initiative, mais je crois qu'il y compte... Paris doit aller en France dans une huitaine, moi je n'irai pas avant le mois prochain. »

Le 5 juillet, en effet, le duc de Nemours et son fils, accompagnés du général Dumas, prenaient à Douvres un bateau qui n'allait plus en Belgique ou en Espagne, mais tout droit en face. En débarquant à Calais, après vingttrois ans d'exil, en foulant de nouveau le sol de France, le duc de Nemours ne fut pas maître de son émotion et fondit en larmes. La foule se pressait autour de lui; on reconnaissait les princes, on les nommait, on les saluait. Le soir, ils étaient à Paris, à l'hôtel de Londres, rue de Castiglione, où ils trouvaient le comte de Paris. Celui-ci, dès qu'il le vit, dans la joie de cette réunion et de ce retour, ne lui laissa pas même le temps de prendre possession de son appartement, et, entraînant le duc de Nemours et le duc d'Alençon, il les mena sur le pont de la Concorde, où le paysage, par ce soir d'été, avait toute la grandeur, toute la vie, tout le charme pénétrant que l'un d'eux n'avait jamais oublié, auquel les autres n'avaient cessé de rêver.

Le lendemain, les princes dînaient en famille, pour la première fois en France, chez le duc d'Aumale. Le 7 juillet, le duc de Nemours se rendait avec son fils à Versailles, et beaucoup de députés du centre et de la droite l'entouraient, se faisaient présenter à lui et le complimentaient avec un empressement significatif et plein de promesses. Versailles! l'attrait de cette ville pour le duc de Nemours était si puissant, si ancien déjà! Quels souvenirs s'éveillaient dans la mémoire du prince, en parcourant de nouveau le château et les jardins, en montrant à son fils le musée, à l'inauguration duquel il avait assisté trente-quatre ans plus tôt ! Quelles émotions vives, poignantes, les jours suivants, en visitant les Tuileries à

présent ruinées, où il avait vu Louis XVIII, Charles X et Louis-Philippe, où il avait habité lui-même; THôtel de Ville eu ruines, la-Cour des Comptes en ruines, et Neuilly, où, dans le petit fragment qui subsiste du château disparu, il reconnaît la pièce qui servait au roi son père de cabinet de travail! Il revoit la Sainte-Chapelle. II retourne à Trianon, à Dreux, au lycée Henri IV, où il est reconnu par le proviseur, qui Tengage à visiter son ancien collège. Il reçoit beaucoup de monde dans son salon de Thôtel de Londres.

Cette joie du retour n'avait cependant été pleine et parfaite qu'un bien petit nombre d'heures. Une fois de plus, la meilleure espérance qu'il eût pour son pays, celle qu'il avait poursuivie d'un effort si persévérant, venait de s'éloigner. Le lendemain même de Tarrivée en France du duc de Nemours, le comte de Paris fait savoir au comte de Chambord, qui se trouvait au château de Chambord, qu'il va se rendre auprès de lui, en exécution de la promesse faite aux légitimistes de rassemblée. Mais le comte de Chambord demande qu'on ajourne la visite jusqu'au jour où il aura fait connaître toute sa pensée à la France. Le 8 juillet, en effet, il publie le fameux manifeste sur le drapeau blanc. Fallait-il tenter quand même la démarche promise? Le comte de Paris déclara qu'il était prêt à la faire, et en avisa les légitimistes de l'assemblée. Ceux-ci délibérèrent et furent, en grande majorité, d'avis que la visite devait être ajournée. Le 14 juillet, par un message, le comte de Paris prévenait son cousin de cet ajournement de l'entrevue projetée.

Dix-sept mois devaient s'écouler avant qu'elle eût lieu.

Pendant l'automne de 1871, le duc de Nemours fait un séjour chez son frère le duc d'Aumale, au château de Randan, où tous les princes se trouvent réunis au commencement d'octobre.

C'est une heure d'accalmie, dont le duc de Nemours

jouit profondément, un peu pour les réparations tardives qu'elle lui apporte, beaucoup à cause de la vitalité dont fait preuve cette France merveilleuse qu'il voit se relever. Il n'a jamais été un homme d'illusion. Il sait l'extrême gravité du mal dont souffre la France; il voit le pays démembré par le traité de Francfort, signé il y a quelques mois à peine (10 mai) ; il craint l'influence du chef du pouvoir exécutif, qu'il a connu ministre de la monarchie de Juillet, — sa correspondance des mois d'août et de septembre laisse transparaître la défiance que lui inspire la politique de M, Thiers; — mais il assiste à d'admirables efforts, il admire la générosité et l'honneur vivace de cette patrie qui rachète avec tant de hâte et de colère son territoire envahi, et qui jette l'or avec un geste que n'ont pas toutes les nations vaincues. Il espère ; il est trop Français pour limiter son espoir à une moitié d'avenir et à une moitié de gloire.

Les mesures d'exception prises contre sa famille tombent l'une après l'autre.

Déjà, par un arrêté du 5 juillet, le duc de Chartres avait été attaché comme chef d'escadron au titre de l'armée auxiliaire au 3° régiment de chasseurs d'Afrique, à Constantine, et il s'était embarqué à Marseille, le 4 août, d'autant plus ravi qu'on se battait dans la province.

Le général de Cissey, ministre de la Guerre, qui avait fait cette nomination, se montre également favorable à la demande d'admission au service, faite par le duc d'Alençon^ Elle est agréée le -IT octobre 1871, mais ce n'est qu'un mois plus tard que le prince est nommé capitaine provisoire au \2^ d'artillerie, sans solde. Il entre au service le 4 décembre'^.

1. En même temps, des démarches étaient faites pour faire entrer dans la marine le duc de Penthièvre.

2. Celte situation ne devint définitive que par la loi sur les grades déposée à la Chambre à la fin de 1873 et votée en avril 1874.

Quelques semaines s'écoulent, et le duc de Nemours a la joie d'apprendre qu'il vient lui-même d'être réintégré dans l'armée, et que, par décret du président de la République, du 9 mars 1872, il est placé hors cadre et sans solde dans la première section du cadre de l'état-major, avec le grade de général de division, auquel il avait été nommé le 11 novembre 1837. Il y reprenait son rang d'ancienneté.

Deux événements de famille apportaient aussi leur part de consolation à cette existence si rudement éprouvée depuis de longues années. Le mariage de la princesse Marguerite, qui venait d'épouser, le 11 janvier, le prince Ladislas Czartoryski, duc de Klewan et de Zukow *, et la naissance, trois jours plus tard, du prince Emmanuel d'Orléans (duc de Vendôme), fils du duc et de la duchesse d'Alençon.

Vers la fin de la même année, l'Assemblée nationale réparait l'injustice commise vingt ans plus tôt, dans la mesure où cette injustice pouvait être réparée.

Nous avons rappelé, en effet, que les décrets du 22 janvier 1852 avaient dépouillé les descendants du roi Louis-Philippe des biens qui avaient fait l'objet de la donation du 7 août 1830, et leur avaient imposé la vente, à bref délai, des autres immeubles qu'ils possédaient en France.

1. Le prince Czartoryski était veuf de Marie Amparo, comtesse de Vista Alegre, fiUe de la reine Christine d'Espagne et du duc de Rianzarès. Le mariage fut célébré dans l'église paroissiale de Chantilly, et béni par M»' Dupanloup. M"" la comtesse de Clinchamp dit, à ce propos, dans son livre sur Chantilly : « Après la bénédiction nuptiale, une réception eut lieu au château. Pour la première fois depuis leur rentrée en France, tous les princes se trouvaient réunis, à l'exception du duc de Chartres retenu par le service en Algérie. C'est aussi pour cette circonstance que les tableaux de la galerie des batailles revinrent d'Angleterre et reprirent leur place, la galerie étant à ce moment le seul appartement en état de recevoir cette nombreuse réunion. »

De ce mariage sont nés les princes Adam et Witold.

Les princes protestèrent de diverses façons et intentèrent à l'État des procès devant les tribunaux compétents, mais des arrêtés de conflit arrêtèrent l'action de la justice.

Toutefois, lors des diverses ventes, faites à la requête du gouvernement, de ces biens qui leur appartenaient, les princes notifièrent à chacun des acquéreurs que les ventes ainsi consenties avaient été faites irrégulièrement et qu'ils réservaient tous leurs droits pour faire rescinder de telles aliénations.

Parmi les immeubles dont l'État s'empara à la suite des déci'ets se trouvèrent le château et le domaine d'Eu, le château, le parc et la forêt de la Ferté-Vidame, immeubles qui avaient été attribués au duc de Nemours, aux termes de l'acte de donation du 7 août 1830.

De ces immeubles, l'État ne put aliéner que le château, le parc et une certaine partie de la forêt de la Ferté- Vidarae...

En raison des réserves signifiées aux acquéreurs des biens confisqués, ces acquéreurs se trouvèrent dans une situation tout à fait irrégulière, et qui devint dangereuse quand l'Empire eut été renversé. En effet, la prescription de trente ans n'était pas encore acquise, et la justice française pouvait, sur l'initiative de l'un des intéressés, être saisie de la question et reconnaître l'illégalité des décrets de 1852.

Il en serait résulté de nombreux procès et des réclamations formidables contre l'État, seul responsable envers les acquéreurs et les détenteurs des biens spoliés. Dans de telles conditions, l'idée devait naître, et apparaître comme nécessaire, d'une transaction entre le gouvernement français et les princes.

Elle fut émise lors de la discussion du budget de l'année 1872.

L'un des membres de l'Assemblée nationale, le comte

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(le Mérode, proposa de ne pas faire figurer au budget des recettes une somme d'environ un million cent mille francs, représentant le revenu des forêts et d'autres biens de la famille d'Orléans, confisqués en 1852 et non aliénés.

Pour motiver sa motion, le comte de Mérode déclara u (ju'il lui semblait contraire à la dignité de la France do laisser figurer au budget le revenu des biens détenus illégalement au préjudice des légitimes propriétaires ».

La motion fut adoptée; l'assemblée nomma une commission pour étudier les moyens de régler cette question compliquée, et un républicain, M. Robert de Massy, fut désigné comme rapporteur de cette commission.

Après bien des pourparlers, une transaction intervint sur les bases ci-après :

Les descendants du roi Louis-Philippe abandonnaient à l'État, sans aucune répétition, toutes les sommes quele Trésor public avait touchées pour les prix de leurs biens vendus, tant en principal qu'en intérêts.

En conséquence de cet abandon, l'État français devait restituer aux princes, en nature, tous les immeubles qui n'avaient pas été aliénés et qui pouvaient représenter une valeur de quarante à quarante-cinq millions environ.

De plus, les princes devaient recevoir, des acquéreurs, quelques portions de prix, encore dues par les acquéreurs, sur les ventes à eux consenties par l'État.

Cette transaction, proposée par le ministre des finances et approuvée par l'assemblée, laissait dans le Trésor public une somme notablement supérieure à la valeur d'estimation des biens restés invendus, ainsi que les revenus perçus par lui pendant vingt années. Elle constituait pour les princes im sacrifice de plus de cent millions, de telle sorte que les attributions faites par le partage anticipé du 7 août 1830 ne purent être maintenues. Un nouveau partage fut eff'ectué, et le duc de Nemours n'eut plus, dans

son lot, que la portion invendue du domaine de la Ferté- Vidame et la petite foret de Merey.

Le 23 avril 1873, le duc d'Aumale, qui avait été élu membre de l'Académie française en remplacement du comte de Montalembert, le 30 décembre 1871, était reçu par son ancien précepteur Cuvillier-Fleury. c( Pour la première fois, croyons-nous, depuis le retour de Texil, la famille royale se trouvait groupée dans une solennité publique autour de M. le comte de Paris... Toute la salle applaudit l'arrivée des princes. Lorsque M. le duc de Nemours fit son entrée, l'ovation eut un caractère plus émouvant: « Henri IV ! » disait-on ; et, de fait, jamais l'évocation n'avait été plus complète. Avec sa barbe grisonnante, le sourire qui éclairait sa figure bourbonnienne, le grand ancêtre reparaissait ici. Le prince, radieux, saluait, avec sa grâce chevaleresque, l'assistance d'élite qui lui rendait le plus expressif des hommages * . »

Il semblait que Theure, plusieurs fois retardée, de la restauration monarchique allait sonner. L'opinion y était préparée. D'innombrables adhésions étaient acquises au gouvernement que l'on sentait le plus conforme au tempérament national, et qui allait être ofl'ert au chef de la maison traditionnelle. Elles venaient de tous les partis, de tous les points du territoire. Les résignations ellesmêmes n'allaient pas, en général, sans quelque secrète satisfaction, et ceux qui ont vécu ces jours inoubliables se rappellent qu'à aucun autre moment la France, celle qui travaille, celle qui se tait d'habitude, la France excédée d'aventures et maîtresse enfin, croyait-elle, de ses destinées, ne fut aussi voisine de l'union dans la même espérance.

On attendait le chef de la maison de France réconciliée.

1. Son Altesse Royale M'* le duc de Nemours^ par Clarisse Bader. Une brochure in-8", librairie Devarenne, Paris, 1897.

Mais la réconciliation n'était pas encore accomplie. Un grand nombre de faits, relatifs à de nouvelles tentatives de fusion, avaient ému Topinion et augmenté, ou diminué momentanément, la confiance dans le succès de si longs efforts. Nous n'en citerons que quelques-uns.

Le 10 janvier 1873, le Journal de Paris avait publié quelques paroles du comte de Paris favorables à la fusion, et certains orléanistes les avaient trouvées trop catégoriques.

Le 21 janvier, jour anniversaire de la mort de Louis XVI, le duc de Nemours, le duc d'Aumale et M"' la princesse Blanche avaient assisté à un service célébré dans la chapelle expiatoire.

Le 26, le Figaro ayant publié une conversation du duc de Nemours avec le général de Maudhuy sur la comte de Chambord et la question du drapeau, le duc de Nemours avait fait adresser au journal, par son secrétaire M. Gauthier, une lettre de rectification.

Le 21 février, M. de Blacas avait communiqué à M. Bocher une note manuscrite impersonnelle disant que : « Si on veut la reprise des rapports, il faut la reconnaissance des droits imprescriptibles du comte de Chambord. » L^évèque d'Orléans, M^"" Dupanloup, ayant, à ce sujet, écrit et publié une lettre, le 23 février, le comte de Chambord lui avait répondu.

Dans le courant de Tété, quelques visites princières échangées en Autriche éveillent l'attention publique française. Une exposition internationale, ouverte à Vienne, en est Toccasion. Au commencement de juillet, le comte et la comtesse d'Eu font visite au comte de Chambord, à Vienne. A la suite d'une démarche faite, dans le courant de juillet, par la princesse de Join ville, qui était à Vienne avec le duc de Penthièvre, le comte de Chambord se fait inscrire chez la princesse. Vers la même époque, il reçoit l(î duc de Montpensier. En même temps, il charge M. de

Blacas de lire à M. Bocher une note, dans laquelle il était déclaré que le corate de Chambord ne pouvait recevoir la visite de ses cousins avant que ceux-ci ne fussent venus « se ranger, à leur rang, derrière le roi », et que, s'il a reçu le comte d'Eu et le duc de Montpensier, c'est en raison de leur nationalité étrangère.

Peu importait d'ailleurs, car déjà la visite du comte de Paris à Vienne était décidée.

Parmi ceux qui avaient travaillé à obtenir cette promesse, on ne s'étonnera pas de trouver d'abord le duc de Nemours. Nul plus que lui n'est désireux défaire aboutir le projet d'entrevue et d'en écarter toute équivoque.

Il écrit, le 29 juillet 1873, à son neveu le comte de Paris:

« Mon cher ami, en pensant à l'éventualité d'une visite de toi à M. le comte de Chambord, dont nous nous entretenions ensemble l'autre jour, comme aussi à ce que Joinville m'a dit ce matin, et à la communication qu'il m'a rapportée de M. de Blacas à Bocher, j'ai cherché à préciser ce qui, selon moi, devrait être dit, afin que de notre côté rien n'eût été omis de ce qui pouvait aplanir les difficultés, s'il s'en présentait, et donner à la visite son véritable caractère.

« Je me suis donc permis de mettre par écrit le mmimum de ce que je croirais nécessaire de dire si j'étais à ta place, le minimum de ce que je croirais nécessaire de faire connaître par écrit, si avant ou après la visite il fallait écrire.

« Après en avoir causé avec Alençon, je l'ai prié de mettre aussi par écrit ses idées à cet égard, ce qu'il a fait rapidement avant de me quitter ; je les joins ici aux miennes propres, en accompagnant les unes et les autres d'un court commentaire. Nous te demandons, dans cette circonstance décisive pour l'avenir de notre famille, d'examiner ces opinions de deux de ses membres*

« Il est, en effet, d'une importance vitale, pour notre famille et pour notre pays, de voir Tunion des partis monarchiques cimentée par le rétablissement des rapports personnels entre les deux branches. Rien de ce qui offre chance de faire réussir cette union ne doit être négligé, et, pour l'atteindre, il faut que chacun aille aussi loin qu'il peut aller. Il faut qu'à ce double égard rien ne puisse nous être reproché, ni par nous-mêmes, ni par les partisans deTunion.

« Tu trouveras donc bon, nous Tespérons, qu'en un cas aussi grave nous t'ayons fait connaître nos manières de voir.

« Je désire beaucoup aussi te voir avant que tu ne quittes Paris. Je te serai donc reconnaissant de me faire savoir quand cela sera possible.

« En attendant, crois-moi, mon cher ami, ton tendrement affectionné.

« A DIRE AU COMTE DE ChAMBORD :

« Je viens saluer respectueusement en vous l'aîné de notre race, le chef de notre maison, me ranger derrière lui et faire ainsi un acte solennel d'adhésion au principe d'hérédité, base de l'ancien droit monarchique français dont vous êtes le représentant. Je suis heureux, eu même temps, de vous exprimer personnellement ma reconnaissance et celle des autres membres de ma famille, pour le puissant appui que vous avez donné à la mesure par laquelle l'Assemblée nationale nous a ouvert les portes de la France. »

Le lendemain 30 juillet 1873, un dîner de famille réunissait les princes chez l'un d'eux. Le prince de Joinville, le duc de Nemours, le duc d'Aumale, le comte de Paris, le duc de Chartres, le duc d'Alençon y assistent. Le prince de Joinville est favorable à la visite, il dit qu'il

partira pour Vienne sans tenir compte de la note dé M. de Blacas. Le duc d'Aumale fait des objections. Il est .très préoccupé par le procès Bazaine et très animé. On discute le langage qui doit être tenu au comte de Chambord. Le comte de Paris annonce qu'il partira pour Vienne le lendemain, qu'il fera une visite au comte de Chambord, et qu'il parlera suivant ce qu'il croit être son devoir. Le duc d'Aumale lui dit alors : « Si tu vas là-bas, tu peux parler aussi en mon nom. » Le 31 juillet 1873, les deux princes partent, en effet, pour Vienne, et, le 3 août, le comte de Paris télégraphie de cette ville, à Frohsdorf, au gentilhomme de service, pour demander audience. Le même jour, M. de Vanssay vient à Vienne; il est porteur d'une note manuscrite non signée, disant en substance que le comte de Chambord sera très heureux de recevoir Son Altesse Royale le comte de Paris, mais il pense que leur entrevue a en ce moment trop d'importance pour la France pour n'être qu'une simple visite de famille. Il demande que le comte de Paris, en l'abordant, lui déclare qu'il vient reconnaître le principe d'hérédité monarchique dont M. le comte de Chambord est le représentant, et qu'il veut reprendre sa place dans la famille.

Le lendemain, M. de Vanssay vient chercher la réponse à la note qu'il a laissée entre les mains du comte de Paris.

La réponse est celle-ci : « Le comte de Paris reconnaît le principe de l'hérédité monarchique dont M. le comte de Chambord est le représentant. Il souhaite que la France trouve son salut dans ce principe. Il assure M. le comte de Chambord, en son nom et au nom de toute sa famille, qu'il ne trouvera aucun compétiteur parmi eux.

M. de Vanssay, très heureux des déclarations qu'il entend, croit pouvoir, sous réserve d'un contre-ordre qu'il

recevrait, inviter le comte de Paris à déjeuner à Frohsdorf, le lendemain 5 août.

En arrivant à Wiener-Neustadt à huit heures du matin,. le 5 août, le comte de Paris trouve M. de Vanssay venu au-devant de lui avec une voiture de M le comte de Chambord, aux armes de France, attelée de quatre percheronnes, avec postillon à la française. A huit heures trois quarts, on arrive à Frohsdorf. Les gentilshommes de Tentourage du comte de Chambord sont dans Tantichambre. Dans le deuxième salon se tient le comte de Chambord qui, en voyant venir à lui le comte de Paris, lui prend les deux mains. Aussitôt le comte de Paris fait au chef de la maison de France la déclaration convenue.

Tous deux passent dans le cabinet du comte de Chambord. Celui-ci embrasse le comte de Paris et s'assied avec lui.

Une conversation générale s'engage entre les deux princes, le comte de Paris répétant qu'il n'apporte pas de programme politique, mais qu'il respecte les opinions du comte de Chambord, comme le comte de Chambord respecte les siennes. L'avenir indiquera ce qui peut être fait pour le bien du pays.

Après le déjeuner, le comte de Paris fut reconduit avec le même cérémonial qu'à l'arrivée. L'impression produite dans le public fut considérable et joyeuse. De toutes parts, la même parole s'éleva : « La monarchie est faite. » Il y eut quelques résignés qui avouèrent qu'ils accepteraient la monarchie bien qu'ils ne l'eussent pas désirée. Mais la majorité immense du peuple de France eut l'impression qu'une grande chose, glorieuse, apaisante, était sur le point de se faire ; qu'on allait renouer la tradition, se rattacher à un passé solide, reprendre confiance, travailler, être protégé, avoir une tète, avoirun cœurcapable de deviner où se trouvent le vrai honneur et le vrai intérêt de la France. 11 n'y eut presque pas de Français, même

en fonctions, qui ne se réjouît. Le maréchal de Mac-Mahon exprima sa satisfaction au duc de Chartres.

Le 6 août, le comte de Chambord rendait au comte de Paris, au palais Cobourg, la visite qu'il avait reçue, et recevait la visite du prince de Join ville, qui lui exprimait des sentiments en parfait accord avec ceux de son neveu.

Le même jour, le comte de Paris écrivit, de Vienne, au duc de Nemours : « Mon cher oncle, j'ai été hier à Frohsdorf , vous Taurez su par mon frère. Il vous donnera le détail de cette visite et de ce qui Ta précédée. Je ne doute pas que vous n'approuviez la manière dont j'ai agi. La réception a été cordiale. Quant aux questions politiques brûlantes, elles n'ont pas été soulevées. Il ne m'appartenait pas de le faire. »

Le duc de Nemours, en effet, était très heureux d'un événement qu'il avait toujours souhaité et qu'il avait tâché de préparer depuis si longtemps. Mais son grand loyalisme et le vif désir qu'il avait de voir sa maison réconciliée, et la tradition renouée, ne pouvaient tromper son clair esprit. Il eut assez vite des raisons personneUes de ne pas partager entièrement l'espoir dont tout le pays se sentait ranimé.

Le 6 septembre, le duc d'Alençon, passant à Vienne, lemande audience au comte de Chambord. Le comte de Che vigne vient, à dix heures du soir l'inviter à dîner pour le lendemain six heures et demie.

Le lendemain, à deux heures de l'après-midi, à la station de Wiener-Neustadt, le duc d'Alençon trouve une voiture envoyée par le comte de Chambord, et il est salué par deux des gentilshommes de service. A quatre heures, il assiste, à la chapelle de Frohsdorf, au salut, et entend chanter, non sans une vive émotion, le Domine^ salvum fac regem^ mais sans que le nom du roi soit prononcé. Il est affectueusement accueilli, se promène aux écuries

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et dans le parc avec le comte de Chambord. Pendant qu'il s'habille pour le diner, il a même la surprise de voir arriver dans sa chambre le comte de Chambord, qui vient encore causer avec lui. Le départ a lieu à sept heures et demie. La visite avait été extrêmement cordiale, mais pas un mot de politique n'avait été échangé.

Peu de temps après, le duc de Chartres fait aussi sa visite à Frohsdorf. Puis c'est le duc de Nemours qui se rend à son tour à Vienne le 5 octobre, et qui est reçu à Frohsdorf. Cette fois, on parle un peu de politique, et ce peu suffit pour que l'impression du duc de Nemours soit mêlée d'inquiétude, pour qu'il ait le pressentiment qu'il n'y a qu'une fusion de sympathies, mais que toutes les démonsti'ations de cordialité, les prévenances, les attentions, laissent subsister de telles différences d'idées, qu'il augure mal des projets de restauration. Il est si inquiet qu'il demande à son fils de communiquer ses impressions au comte de Paris, au duc de Chartres et à ses oncles, et qu'il en fait part à M. d'Harcourt, ambassadeur à Vienne ^

Voici trois lettres reçues coup sur coup par le duc d'Alençon, et écrites dans l'émotion de l'attente ou dans celle qui accompagne le souvenir tout récent d'un événement grave.

« Vienne, o octobre 1873, dimanche.

« Aujourd'hui huit heures, une réponse à mon télégramme expédié en arrivant... Visite convenue pour aujourd'hui, mêmes heures que toi. J'en suis assez ému. »

1. La visite fut rendue le surlendemain 7 octobre; le duc de Nemours ne se trouvait pas chez lui, mais il se rendit à Vienne, chez le comte et la comtesse de Chambord, qu'il rencontra. L'accueil fut toujours très affectueux, mais les impressions ne se modifièrent pas.

« Lundi, 6 octobre 1813 '.

« J'ai fait ma visite hier et j'ai été très amicalement reçu comme tu l'as été. Les impressions que j'ai recueillies sont cependant tout à fait différentes. Le comte m'a aimablement écouté, il m'a permis de parler franchemeut. Je lui ai dit dès lors que je ne demandais pas de réponse. Il ne m'en fit pas. Mais, de sa physionomie et de quelques mots qu'occasionnellement il laissa tomber, j'ai eu cette impression qu'il était décidé à ne pas céder sur la question du drapeau. Naturellement, je puis me tromper aussi bien qu'un autre, et je répète qu'il ne me l'a pas dit ouvertement, mais je suis convaincu qu'il a complètement pris la détermination que je viens de dire. Quelquefois il m'interrompait pour me dire qu'il espérait, quoique je lui exprimasse l'opinion qu'il était impossible d'enlever l'affaire sans la concession du drapeau, et sa femme eut un mot pour le soutenir en cela. Quelque triste que ce soit, je pense qu'il vaut mieux que cela soit connu des personnes compétentes. Par personnes compétentes, j'entends le comte de Paris, son frère et ses oncles, s'il y a une occasion sûre de leur faire savoir... J'ai donné la substance de mon opinion au père de Bernard (le marquis d'Harcourt), qui est ici. Je lui ai dit cependant de ne pas désespérer encore, mais d'essayer de faire insister sur cette question auprès du comte de Chambord par les personnes les plus influentes.

« Mon intime opinion est pourtant que l'affaire est perdue et qu'il faut y être préparé. »

« Vienne^ mardi 7 octobre 1873.

« Je résume ici mes impressions. Ce ne sont que des impressions, car il ne m'a pas été donné de réponse.

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