L'original de cette lettre est en anglais
J'avais dit d'avance que je n*en demandais pas. Mais mes impressions se sont formées par mes observations visuelles, par des petits mots qui ont été dits, par des interruptions faites à ce que je disais *.
« Tout cela forme un ensemble qui dans mon esprit ne laisse aucun doute. M. le comte ne cédera pas sur la question du drapeau^ il espère peut-être encore être rappelé dès maintenant avec le drapeau blanc. Quoi qu'il en soit, il est décidé à ne pas revenir sans cela. Telle est mon opinion.
« Si telle est la situation, ainsi que j'en suis convaincu, il ne sera pas rappelé, et on n'aura pas de majorité dans l'assemblée pour proclamer la monarchie ; car je ne crois pas possible la proclamation de la monarchie sans roi effectif et avec un régent ou autre locum tenens pour suppléer au monarque indéfiniment et malgré lui.
« Si c'était avec le consentement du monarque, ce serait différent, mais malgré lui, non.
« Si donc on ne peut faire ni la monarchie avec le roi, ni la monarchie avec un gouvernement tenant la place du roi et de son consentement, c'est-à-dire avec un régent qui soit son héritier immédiat ou avec un locum tenens qui serait le maréchal de Mac-Mahon, il faut en arrivera organiser un gouvernement de forme républicaine, en nommant le maréchal de Mac-Mahon président pour dix ans, tâcher d'armer ce gouvernement de bonnes lois conservatrices, profiter de ce qui reste de majorité conservatrice, dans l'assemblée, de la qualité anonyme de ce gouvernement, et de la personnalité du maréchal, pour tâcher de constituer un gouvernement fortement armé pour la défense de la société. Voilà Tordre d'idées dans lequel je voudrais voir procéder. Mais avant cela, je crois
1. « Je ne puis détailler ici, mais cela a été pour moi convaincant. » (En note dans la lettre du duc de Nemours.)
qu'il faudrait que les personnes qui ont charge des affaires de France, c'est-à-dire MM. les députés, essayassent de s'entendre avec M. le comte, sussent du moins si cela est possible ou non, s'il y a tel ou tel arrangement possible, s'il a lui-même quelque chose à proposer. En un mot, avant d'abandonner l'idée monarchique, je voudrais que des personnes autorisées allassent lui demander à quelles conditions il accepterait et à quelles conditions elles jugent que son appel est possible... Je crois qu'il faut tout faire, tout tenter, avant d'abandonner la poursuite du but monarchique, attendu que cet abandon fera surgir un courant révolutionnaire terrible, irrésistible peut-être ; qu'en matière d'une telle gravité il faut n'avoir rien à se reprocher ; qu'il faut ne négliger aucune des chances possibles, improbables même; que l'on ne sait jamais si une nouvelle pression ne fait pas changer l'opinion de quelqu'un, sans compter que, cette opinion même, je puis l'avoir mal interprétée. »
« 12 octobre 1873.
« Je te félicite d'être aussi confiant, et je souhaite ardemment que tu voies juste. Tous mes vœux sont avec ceux qui ont le droit et le devoir de parler et d agir dans le pays. Que Dieu les éclaire tous ! »
Le 46 octobre, il y a une réunion des princes chez le duc de Nemours. Le comte de Paris, le duc de Chartres, le duc d'Alençon y assistent. M. de Jarnac annonce que le bruit court partout que le comte de Chambord cède sur la question du drapeau. Le 17, tous les journaux, sauf VUnioriy l'organe officiel, parlent des importantes déclarations du comte de Chambord.
V Union seule avait raison. Dans son numéro du 30 octobre, elle publiait la lettre du 27 octobre adressée à M. Chesnelong sur le drapeau. Hélas! on ne gagne pas
un trône par correspondance, on le perd quelquefois. Chacun sentit en soi le grand rêve se déchirer, la monarchie était ajournée. La France allait retomber sur la pente qu'elle avait remontée, et oii Ton descend si vite et si bas. ^
Le duc de Nemours jugea sévèrement cette lettre, ou plutôt cet acte.
Le 2 novembre, les princes apprenaient que, la droite et le centre droit ayant offert la lieutenance générale au prince de Joinville, celui-ci avait refusé sans consulter personne.
D'autres événements se succèdent, inattendus, d'abord soigneusement cachés, encore mal connus aujourd'hui. Dans la nuit du 8 au 9 novembre, le comte de Chambord arrive à Paris ; il se rend à Versailles, et, sans avoir été reconnu, descend chez M. de Vanssay. Il y reste jusqu'au 20 novembre. Pendant ces onze jours, il se tient à la disposition de la France. Mais la France ne sait pas, la pUipart des députés ne savent pas, les princes ne savent pas que « le roi » est à Versailles. Il est venu tenter un effort suprême pour la restauration de la monarchie. Il fait exprimer dans le plus grand secret au maréchal de Mac-Mahon son désir d'avoir une conférence avec lui. « Que voulait-il lui proposer? Rien assurément que de conforme à l'honneur, son caractère en est un sûr garant. M. Hanotaux suppose qu'il voulait demander au maréchal de venir avec lui au palais de Versailles, et d'entrer avec lui au palais dans la salle des séances de l'assemblée, où rien que par sa présence il se serait trouvé « le roi ». La supposition est admissible; mais reste une simple hypothèse, car le prince n'a jamais rien révélé des projets qu'il avait formés*. »
1. V échec de la monarchie en 1873, d'après un livre récent. Dans celte remarquable élude, publiée par la Revue catholique des Institutions et du Droit (septembre 1905), M. Emmanuel-Lucien Brun examine
Le maréchal crut que Tlionneur lui interdisait d'accepter même cette entrevue. II opposa, aux premières ouvertures qui lui furent faites, un refus immédiat et absolu. Tout espoir était ainsi perdu. Les pouvoirs du maréchal furent prorogés, par un vote auquel prirent part de nombreux monarchistes, dans la nuit du 19 au 20 novembre. Et « le roi » quitta à jamais son royaume.
Les princes n'apprirent son voyage, sa retraite à Versailles et cette muette veillée de la fortune de la France que le 23 novembre. Le comte de Chambord ne les consultait jamais, ne les prévenait pas non plus, même quand les circonstances étaient telles qu'il ne saurait y en avoir déplus graves ni de plus décisives dans l'histoire politique. Il ne serait pas exact de dire qu'ils restèrent inactifs pen- ' dant que les députés de l'Assemblée nationale négociaient avec le comte de Chambord. Mais ils ne furent en rien mêlés ou initiés aux négociations. Si étrange que cela puisse paraître, ni leurs amis de l'assemblée, ni le chef de la maison de France ne leur demandèrent jamais d'intervenir, pas même pour donner un avis, une indication. Ce n'est pas le fait le moins singulier, ni le moins fâcheux, de cette période qu'on a appelée la campagne de restauration monarchique.
et discute, à propos de cet épisode, les jugements qu'a formulés M. Hanotaux dans son grand ouvrage : Histoire de la France contemporaine.