‹ Le duc de Normandie et sa cour (912-1204)Chapitre 12 sur 45 · II · texte numérisé non relu

II

♦ I, 97 et ssq.

B Op. cit., IV, 295.

M. Flach nous montre comment la monarchie française a pu acquérir et conserver sa suprématie sur les populations de la Gaule, et comment les Capétiens n'ont été que les continuateurs des Carolingiens *. Après avoir établi la prééminence de la nation franque sur les autres nations de la Gaule, du clan royal au sein de la nation, du chef choisi sur les descendants privilégiés^, M. Flach nous fait voir que Ciovis réalisa l'unité franque au profit des seuls Saliens, en transformant la fédération des Francs en une monarchie unitaire, et que cette unité fut continuée par les Carolingiens au profit des Ripuaires. Celte situation privilégiée de la nation franque, qui avait survécu au partage de l'Empire résultant du traité de Verdun, fut invoquée par les Capétiens qui ne cessèrent de prétendre « qu'avec la Couronne des Francs Ca-

« rolingiens ils avaient acquis la Couronne de tous les

« Francs (Regiiiim l'î'ancorum), la suprématie sur les autres « nations qui composaient l'Empire de Charlemagne, la préc< éminence sur les chefs qui les gouvernaient ^ ».

Lorsque Hugues Capet, Duc des Francs, chef d'un groupe ethnique qu'il tenait sous sa dépendance par le serment de vassalité, réunit à sa qualité première celle de Roi desFrancs, de continuateur des monarques carolingiens, le caractère de l'autorité royale présenta un double aspect. Sur les princes de la Gaule, c'est « une simple prééminence ou suprématie; <( dans la Francie au contraire, groupe ethnique par excel- « lence, elle repose sur l'hommage lige ou naturel »*.

Les princes de la Gaule, les grands /?are5 et parmi eux le Duc de Normandie, « sont placés sous la major potestas du « Roi, ils sont tenus envers lui à la déférence et au serment (( de sécurité ou d'alliance, mais ils ne lui doivent pas l'hom- <( mage de vassalité comme le doivent \es principes de la

« p. 143 et ssq.

<( Francie, pour qui l'ancien mundium royal continue à pro- « duire son plein effet et à fonder la foi lige » '.

Pour ce qui est de la Normandie en particulier, le Duc en deviendra le seigneur lige. « Le rex francorum n'aura

« sur lui pendant longtemps qu'une suprématie ana-

« logue à celle que reconnaissent les princes de la Gaule ou « qu'il prétend sur eux » ^

Telle est la thèse émise par M. Flach dans son savant ouvrage; elle rompt complètement avec la tradition ancienne remontant aux feudistes, suivant laquelle l'ancienne monarchie franque ayant brusquement pris fin à l'avènement de Hugues Gapet, aurait été remplacée par la monarchie féodale qui apportait avec elle un ordre de choses tout à fait nouveau et qui était basée sur des principes absolument différents de ceux qui avaient inspiré les rois antérieurs^

On ne peut que souscrire aux conclusions qui ont été déduites par M. Flach avec une si grande pénétration de la discussion magistrale à laquelle il s'est livré sur l'importante question des origines et du caractère de la monarchie capétienne. Toutefois, en ce qui concerne les rapports spéciaux du Roi des Francs et du Duc de Normandie, nous allons avoir à rechercher si l'appréctation qui a été portée par l'éminent historien et suivant laquelle le Duc n'était pas tenu vis-à-vis du Roi à l'hommage de vassalité, est bien conforme aux textes et aux faits.

On sait dans quelles circonstances intervint en 912 le traité de Saint-Clair. Charles le Simple en cédant à Rollon et à ses compagnons le territoire situé entre l'Epte et la mer poursuivait un double but : mettre un terme aux invasions des Normands de la Seine; créer sur la frontière maritime de son royaume /;ro tutela regni^ un boulevard, une marche

destinée à arrêter de nouvelles invasions de pirates danois. De leur côté, les Normands, nous l'avons vu, aspiraient au repos et ne demandaient qu'à jouir en paix de leurs richesses, dans un pays fertile où ils pourraient fonder un établissement durable.

On a beaucoup discuté sur l'étendue des territoires qui furent alors concédés. Mais on ne paraît pas s'être préoccupé de la nature et de la portée juridique de l'engagement par lequel les parties entendaient se lier l'une à l'autre.

Nous ne pouvons savoir à quelles conditions le pays qui devait par la suite devenir la Normandie fut concédé à Rollon. Nous n'avons aucun texte sûr qui puisse nous renseigner sur le traité de Saint-Clairet sur les solennités dont il fut entouré. Tous les historiens qui nous ont parlé de cet événement écrivaient longtemps après les faits; ils n'ont pu apporter qu'une image déformée des cérémonies qui furent accomplies sur les bords de l'Epte et des conventions qui y furent arrêtées.

On possède des renseignements plus précis sur les rapports des Rois Francs et des princes normands postérieurement à l'établissement de ceux-ci en Neustrie. Flodoard qui est un historien généralement exact et bien informé, nous raconte qu'à deux reprises, en 933 et en 940, Guillaume Longue Epée prêta l'hommage à Louis d'Outremer'. Le terme énergique se committere régi employé par deux fois par le chanoine de Reims pour marquer la dépendance résultant pour le Duc vis-à-vis du Roi de l'acte qu'il vient d'accomplir, indique sans contestation possible, qu'il y eut dans les circonstances relatées par lui, autre chose que la simple prestation d'un serment de fidélité. S'il n'y eut point hommage au sens précis que les anciens feudistes attachaient à ce mot, il y eut certainement quelque chose d'à peu près

« Flodoard. 55 et 75.

<^qi]ivalent. Interprétant le passage qui nous occupe, M. Lauer <|ui devait ultérieurement éditer l'ouvrage de Flodoard, nous (lit* que la commendatio au souverain était une cérémonie analogue à celle de l'hommage. « Flodoard, continue-t-il, a « pris ici committiint comme synonyme de commendant ».

Après l'assassinat de Guillaume LongueEpée, Louis d'Outremer vint à Rouen et donna l'investiture du Duché au jeune Richard. Parmi les chefs normands, les uns prêtèrent l'hommage au Roi, les autres au Duc de France, Hugues le Grand. La Normandie devint l'objet des convoitises de Louis d'Outremer et de celles de Hugues le Grand. Les ancêtres du Duc de France avaient eu autrefois cette portion de la Neustrie sous leur domination. Louis d'Outremer commence par s'emparer de Rouen et interdit à Hugues, déjà en route, de mettre la main sur Bayeux. En 945, le Roi est appelé à une conférence par Hagrold qui commandait le Bessin pour le Comte de Normandie. Il s'y rend, tombe dans une embuscade que lui avait tendue le chef normand, s'échappe à grand peine pendant que son escorte se fait tuer, et regagne Rouen oij il est aussitôt saisi et fait prisonnier par les habitants qu'il croyait fidèles.

Hugues le Grand rentre alors en scène. Il négocie avec les chefs normands au sujet de la mise en liberté du Roi; Les chefs exigent des otages. La Reine Gerberge, vivement sollicitée, consent à donner son plus jeune fils. Guy, évêque deSoissons, vient se constituer prisonnier. Le Roi est remis entre les mains de Hugues qui le garde en captivité pour son propre compte.

Désormais, la Normandie paraît échapper complètement à la suzeraineté des monarques carolingiens. En tout cas, à partir de 945, il n'existe pas un document qui permette d'affirmer qu'il y ait eu un lien de subordination quelconque entre la Marche normande et le Royaume franc.

■* Louis d'OuIreraer, p. i'i, n, 2.

A celle époque, la Société franque était en pleine crise de transformation. La puissance de la monarchie carolingienne était réduite. à néant. Les derniers descendants de Gharlemagne ne possédaient plus que quelques villas de la région de l'Oise. Ils ne disposaient plus d'aucun pouvoir effectif. A un moment oij les rapports sociaux avaient pour cause la protection, et oij tout lien de dépendance n'était consenti par le faible que pour obtenir l'appui du fort, quelle pouvait être la raison d'être d'un rapport de subordination entre un vassal tel que le puissant Duc de Normandie et un suzerain sans autorité comme le Roi Lothaire?

Le Duc Richard se trouvait naturellement entraîné dans l'orbite d'une puissance bien autrement considérable que celle du monarque carolingien. La famille Robertienne qui détenait depuis plusieursgénérationsleDuchédeFranceavait, pendant les cinquante dernières années, gagné en autorité tout ce que la Royauté avait perdu'. Nous avons vu Hugues le Grand servir de médiateur entre les Normands et Louis d'Outremer. Richard se constitua l'allié et peut-être le vassal de Hugues le Grand. Il devint son gendre, et, à son lit de mort, le Duc de France lui confia la tutelle de son fils^ A ce moment, le Duc de Normandie n'avait plus rien à craindre de ses voisins. Une série d'années heureuses lui avait permis d'asseoir sa puissance sur des bases solides. Il continue bien à appeler Hugues Gapet son seigneur, cum assensu senioris mei Hugonis Francorum principis^, mais, en fait, il jouit d'une indépendance absolue et les rapports entre le Duc de Normandie et le Roi de France sont plutôt ceux de deux alliés que ceux d'un vassal vis-à-vis de son seigneur.

Richard II suivit dans ses rapports vis-à-vis de Robert le Pieux la même conduite que son père avait tenue envers

» Pfister, Robert le Pieux, 85.

» D.i Ion, 263.

3 Ciiarte en faveur de l'abbaye de Saiot-Denis, H. F. IX, 731.

Hugues Gapet. Il siégea au Conseil du Roi', accompagna celui-ci dans ses expéditions militaires, au siège deMelun^ et en Bourgogne'. Robert le Pieux qualifiait Richard de « (idelïs noster »*. Le Duc de Normandie assista au sacre de Hugues, et son fils Richard HI assistera plus tard au sacre de Henri P"" °. Mais ce sont là les rapports officiels, les rapports de surface". En réalité, les princes normands se proclamaient souverains; ils affectaient de ne dépendre de personne. L'ouvrage du Doyen de Saint-Quentin qui peut être très critiquable au point de vue de la véracité des faits qu'il nous fait connaître, a cependant ce mérite, infiniment précieux pour nous, d'avoir été écrit à la Cour ducale, à la demande du vieux Richard, sous les yeux de son fils et sous l'inspiration du comte Raoul d'Ivry, frère du premier et oncle du second. Nous allons donc savoir par lui quelle idée les Ducs de la fin du x^ siècle se faisaient de leur propre pouvoir et à quelles obligations ils se croyaient tenus vis-àvis des Rois de France.

D'après Dudon, RoUon a prêté l'hommage à Charles le Simple « en plaçant ses mains dans les mains du Roi » et a reçu en récompense de ce prince, la Normandie in alodio et in fundo, c'est-à-dire à titre de propriété héréditaire,

< Charte de Robert le Pieux constatant que sa Cour a rendu, à Senlis, un jugement relativement à un litige existant entre l'abbé de Jumièges et Albert, châtelain de Creil. Richard, Comte des Normands, figure parmi les souscripteurs de la charte. Âr. S.-lnf.-H, F. de Jumipges.

3 ihxi., 256,

* G. Chr. Inslr. 8.

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