B H. F. XI
6 Nous déclarons n'avoir aucun égard aux allégations d'un auteur anonyme, allégations que MM. Flach {Origines, I, 282}, et Luchaire (Institutions Monarchique^, II, 38, n. 2), ont cru devoir accueillir, et qui sont contenues dans un fragment de chronique inséré dans H. F. X, 279. Suivant ce texte, Richard II et Richard 111 auraient fait hommage par parage aux Rois de France. Le passage en question est extraitd'une Histoire des Ducs de Normandie qui paraît avoir été rédigée au plus lot vers le xiv» siècle, dont un fragment a été inséré dans l'ouvrage de Dom Bouquet avec la remarque, ou plutôt la réserve suivante • « Celte histoire que nous avons trouvée parmi les papiers de Mabilloa ne paraît pas « fort aucienne ».
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libre de toutes charges*. Il semble donc, suivant le plus ancien des chroniqueurs normands, que les premiers princes auraient reçu la Neustrie sans être, à raison de cette concession, tenus vis-à-vis de la Royauté, à des obligations plus étroites que celles résultant de la simple fidélité. Mais ces obligations, si vagues fussent-elles, semblaient encore trop assujettisantes pour l'orgueil des Ducs devenus tout-puissants. Dudon nous explique alors, par un détour assez embarrassé, qu'après que Louis d'Outremer eut été mis en liberté, il revint à un plaid sur l'Epte pour garantir au Duc Richard encore enfant la possession du territoire que Rollon, son aïeul, avait conquis par les armes; puis, que la main posée sur les reliques, le Roi des Francs, les évoques, les comtes, les abbés, tous les principaux du Royaume avec lui, jurèrent que Richard et ses successeurs tiendraient et garderaient la Terre normande, et qu'à raison de cette terre, ils ne devraient de service à personne, si ce n'est a" Dieu. De sorte, ajoute une glose marginale du manuscrit de Dudon, que « la Normandie avait été concédée par Louis à Richard « enhnipour qu'il la tînt de Dieu seul^ ».
Telle a été la conception que se firent les Ducs de leur pouvoir à la fin du x° siècle el pendant tout l'xi' siècle. Leur orgueil s'accrut encore lorsque le Roi de France, Henri P% chassé de son Royaume par sa mère Constance, vint se réfugier à Fécamp auprès de Robert le Magnifique, et solliciter son appui pour remonter sur son trône. En récompense de son aide, le Roi donna au Duc, Pontoise, Ghaumont et tout le Vexin français. « Non la possession, précise M. Pfister% « mais la suzeraineté de ces terres possédées par Dreu, comte « d'Amiens ».
Désormais, les chroniqueurs normands perdent toute réserve. Déjà, Dudon avait dit : « Le Royaume de Norman-
' Dudon, 169.
2 Dudon, 247.
3 Op. cit., 137.
<( die ne doit le respect ni au Roi, ni au Duc des Francs, <( ni à personne. Le Duc tient, comme s il était un roi, le « sceptre de la Monarchie du pays normand » '. Guillaunae de Poitiers place les paroles suivantes dans la bouche de Geoffroy d'Anjou s'adressant au Roi de France Henri I" : H Le Comte Guillaume n'est ni votre ami, ni votre chevalier, <( mais un ennemi. La Normandie qui, pendant des siècles, <( a été sous la puissance du Roi des Francs, est maintenant « presque érigée en Royaume «'^ Un texte très curieux, de l'xi* siècle selon toute probabilité, placé en appendice dans Duchesne à VHistoire des Normands de Guillaume de Jumièges% précise les rapports qui unissent le Duc au Roi. Ils auraient été régis par une convention arrêtée au moment de la mise en liberté de Louis d'Outremer. Il aurait été alors convenu, entre les Normands, appuyés par un fort contingent de pirates danois, et le monarque carolingien, « que le « Comte de Normandie ne ferait aucun service au Roi de « France et qu'il ne lui en devrait effectivement aucun, à <( moins qu'il ne reçût du Roi un fief en France, d'oij un « service pourrait être dû. C'est pourquoi, ajoute l'auteur « anonyme, le Comte de Normandie fait seulement pour la « Normandie hommage et fidélité au Roi de France, de sa « vie, de ses membres et de son honneur terrestre. Pareil- « lement, le Roi de France fait au Comte de Normandie « fidélité de sa vie et de l'honneur de ses biens; et rien « d'autre ne diffère entre eux, si ce n'est que le Roi de « France ne fait pas l'hommage au Comte de Normandie ainsi <' que le Comte de Normandie le fait au Roi de France. Les « Danois acquirent cette liberté à leurs parents les Comtes de u Normandie ^). Le chroniqueur anglais Brompton va plus loin ; il prétend que les Normands gardèrent Louis d'Outremer en captivité jusqu'à ce qu'il eut promis au Duc Richard
1 Dudon, 250.
de lui rendre la Normandie et que dans tout colloque entre le Duc et le Roi de France, le Duc aurait la faculté de s'y rendre ceint de son épée. tandis que le Roi ne pourrait porter ni glaive, ni couteau*.
Malgré tout ce que les Ducs de Normandie voulaient faire croire, malgé l'indépendance absolue dont ils jouissaient en fait, les liens légaux n'étaient pas rompus entre le Duché et la France. Pendant la minorité de Guillaume le Bâtard, Henri P"" exerça des droits effectifs sur la Normandie. Robert de Torigny^ nous dit qu'à cette époque, la Normandie était fiscus regalis, ce qui implique que le Roi de France aurait fait gérer les finances et percevoir pour son |)ropre compte les revenus du Duché.
Ce fut d'ailleurs le dernier acte réel de suzeraineté que les Rois de France exercèrent de longtemps sur la Normandie. Une fois que Guillaume le Bâtard se fut affermi sur son trône, il affecta d'ignorer les devoirs auxquels il était tenu vis-à-vis de son suzerain. En juin 1059, Guillaume ne se rend pas au sacre de Philippe P". Il ne daigne même pas s'y faire représenter, alors que la plupart des grands feudataires s'y trouvent en personne ou par procureur. Parmi les hauts personnages qui assistèrent à cette cérémonie et dont la liste nous a été conservée ^ on chercherait en vain un prélat, un abbé ou un baron normand.
De cet ensemble de faits, nous allons tenter de dégager la règle qui a gouverné les rapports des Ducs de Normandie et des Rois de France pendant la période que nous venons de retracer, c'est-à-dire pendant les x etxf siècles.
Tout d'abord, les faits rappelés nous semblent donner un démenti à la théorie de MM. Flach et Glasson suivant laquelle les Ducs n'auraient prêté aux Rois que le simple serment
1 Brompton, dans Twrysden, co'. 836.
■i H. F. XI, 32, 33.
de fidélité. Nous avons vu, en effet, et nous pouvons affirmer que tout au moins au début, ils prêtèrent l'hommage, et que sous la minorité de Guillaume le Bâtard, le roi de France exerça des droits effectifs sur le Duché.
De toute évidence, jusqu'à la captivité de Louis d'Outremer, les princes normands se sont comportés en vassaux visà-vis des monarques carolingiens. A partir de ce moment, ils acceptèrent la suzeraineté des Ducs de France ; ils reconnurent les Capétiens comme leurs seigneurs. Mais en même temps, ils faisaient proclamer par leurs historiens qu'ils ne devaient à ceux-ci aucun service et vers le milieu de Vxf siècle, ils avaient fini par se rendre tout à fait indépendants.
La Royauté capétienne qui, sous les règnes de Henri P"" et de Philippe P"", avait subi un amoindrissement considérable, se relevait entre les mains de Louis le Gros. Ce monarque sut profiter habilement des difficultés au milieu desquelles Henri Beauclerc se débattait. Il sut l'obliger à reconnaître sa suzeraineté.
En 1 120, la paix ayant été faite entre les Rois de France et d'Angleterre, Henri Beauclerc, comme suite et en exécution de ce traité, ordonna à son fils Guillaume de faire hommage à Louis le Gros pour la Normandie, et le Monarque conféra alors au jeune prince l'investiture du Duché'. Guillaume devait périr le 25 novembre de la même année dans le désastre de la Blanche Nef. Il ne paraît pas que l'hommage ait été renouvelé du vivant de Henri Beauclerc.
Cependant, à chaque avènement, soit des Rois de France, soit des Ducs de Normandie, l'hommage sera désormais régulièrement prêté. L'année même où Louis VII monta sur le trône, Etienne, soit par lui-même, soit par son fils Eusta-
< « Anno MCXX, Rex Anglorum, Henricus et Rex Francorum Ludowicus, post multa suarum partium delrimenta, die prestituta ineunt colloquia. Quo ex concessu, concordiae peracto, jussu Régis Henrici, filius ejus Willelmus facto régi Francoram hominio Norraanniae sub illo suscipit principatutn ». Siméon de Durhain, dansTwysden, col. 242.
Valin, 3
che, prêta l'hommage au Roi de France et reçut de lui l'investiture du Duché.
Geoffroy Plantagenet, en qualité de comte d'Anjou, était Sénéchal de France *. II avait eu besoin, pour triompher d'Etienne en Normandie, d'obtenir sinon l'appui, tout au moins la neutralité bienveillante de Louis VII". Lorsque Henri Plantagenet devint Duc de Normandie, il dut prêter l'hommage au Roi de France'; il le fit renouveler en 1160 par son fils Henri le Jeune, alors âgé de cinq ans*. Pour le couronnement de Philippe Auguste qui eut lieu à la Toussaint 1179, Henri II envoya une ambassade nombreuse à la tête de laquelle se trouvait Henri le Jeune, et dans le cortège, le jeune Roi d'Angleterre marchait devant Philippe portant la couronne de France qui devait^orner le frontdu nouveau Roi^
Henri II consentit bien à appeler Philippe Auguste son seigneur. Il accepta que celui-ci l'appelât son homme et son sujet % mais il fut longtemps avant de se décider à lui prêter personnellement l'hommage. Contraint par l'adversité, il finit par s'y résoudre; et ce jour-là, 6 novembre 1183, c'est le chroniqueur anglais Benoit de Peterbprough qui nous l'apprend, le Plantagenet prêta à son seigneur l'hommage lige \
En 1 188, au mépris des traités et de la foi jurée, Philippe Auguste envahit par plusieurs côtés la terre du Plantagenet. Une armée commandée par le fameux évêque de Beauvais, Philippe de Dreux, franchit la Bresle et brûla Blangy et Aumale. Le Roi de France en personne emporta d'assaut