CHAPITRE PREMIER L'avènement du Duc
Les rois de la mer se proclamaient égaux entre eux. « Gomment s'appelle votre Seigneur? demandent les émis- « sairesduRoideFranceauxsoldatsdeRollon.il n'a point «. de nom, répondent ceux-ci, parla raison que nous som- « mes tous égaux en puissance... Nous ne nous soumet- « trons jamais à personne et nous ne demanderons de béné- « fices à quiconque. Les seuls biens dont nous pourrons « nous contenter seront ceux que nous saurons acquérir les « armes à la main, dans le rude labeur des combats ' ».
« Sor nos n'a prince ne baron ;
« Tuit summes d'un seignorement,
« Tuit vivura per e igaument
<< Chacuns i est sire de sel,
'< E ctiascuns porte al autre fei'».
i DudoD, 154.
« Benott de Sainte-More, V. 3299-3306.
L'établissement à poste fixe des Normands devait nécessairement amener une transformation dans leurs usages. Il ne s'agissait plus maintenant de préparer une expédition d'une durée limitée, mais de constituer un pouvoir suffisamment fort pour résister aux ennemis du dehors et pour maintenir la paix dans l'intérieur du pays.
Si les grands chefs paraissent avoir accepté comme une nécessité inéluctable la constitution d'un pouvoir central permanent, ils ne semblent pas avoir renoncé à choisir euxmêmes le titulaire de ce pouvoir. Dudon nous rapporte que les principaux d'entre les Normands [comités principesqué) vinrent trouver Rollon accablé par l'âge et lui demandèrent de désigner son successeur. Celui-ci leur proposa son fils Guillaume Longue-Epée, leur disant : « Je vous en prie, éli- « sez-le comme votre Duc et protecteur, comme patrice et « comme comte ». Et alors les chefs normands de s'écrier unanimes : « Que celui-ci soit notre Duc héréditaire* ».
La même scène se répète lorsque Guillaume Longue- Epée, malade, forme le projet de prendre l'habit monastique à Jumièges. Ils réunit les chefs normands et leur demande d'élire comme Duc son fils Richard. Ceux-ci s'empressent d'acquiescer à cette proposition^ Défait, après l'assassinat de Guillaume Longue-Epée, nous voyons ces mêmes chefs se rassembler autour de Richard encore enfant « et, dit Dudon % « s'étant soumis volontairement à lui, à titre de fidèles « firent de lui leur Duc d'un commun accord » .
Aux débuts de la vie du Duché, le principe de l'élection par les chefs était donc fidèlement observé. Le fait que le choix de ceux-ci se soit porté sur le descendant mâle du Duc ne saurait constituer une dérogation à cette règle, une substitution du principe de l'hérédité à celui de l'élection. L'As-
1 Dudon, 221.
» IVvl., 203.
semblée des principes avait seule qualité pour conférer le pouvoir suprême à celui qui devait commander aux descendants des Vikings.
La transmission du pouvoir ne pourra se faire sans l'assentiment des grands jusque vers le milieu de l'xf siècle. Richard I", Richard II, Robert le Magnifique désignentbien leur successeur, mais ils prennent soin de le faire accepter par l'Assemblée des fidèles. Robert s'empare do pouvoir par un coup de force; cependant, il ne manque pas de faire valider sa prise de possession par les hauts barons'.
A partir de Guillaume le Conquérant, le système de l'élection n'est plus appliqué. Avant de partir pour la conquête de l'Angleterre, Guillaume avait fait reconnaître comme son héritier au trône de Normandie son fils Robert Gourteheuse, et il avait ordonné aux grands, nous dit Orderic Vital '^, de lui prêter l'hommage et de lui jurer fidélité.
Dans la première moitié du xii* siècle, la transmission du pouvoir ne se fait plus régulièrement. Henri Beauclerc s'empare violemment du Duché après avoir fait prisonnier Robert Gourteheuse. Etienne se fait proclamer Duc au mépris des droits de l'Impératrice Mathilde qu'Henri avait fait désigner comme son successeur dans l'Assemblée des barons d'Angleterre et de Normandie tenue à Londres. Geoffroy d'Anjou aux droits de sa femme, l'Impératrice, reprend la Normandie à Etienne après dix ans de guerres.
Sous la dynastie des Plantagenets, la dévolution de la succession au trône paraît devoir se faire normalement en suivant l'ordre de primogéniture, sans aucune intervention des barons. A la mort de Richard Gœur-de-Lion, d'après la règle qui semblait avoir été posée, la Gouronne ducale aurait dû appartenir normalement à Arthur de Bretagne qui venait à la représentation de son père Geoffroy, troisième fils de Henri II. Mais Jean, alors comte de Mortain, le dernier fils
a III, 242.
du Plantagenet, par un acte de violence qui lui fut reproché par Philippe Auguste, son suzerain, comme une violation du droit reconnu en Normandie, se fit proclamer Duc à Rouen au mépris des droits de son neveu.
Le principe de l'hérédité qui avait triomphé partout dans le monde féodal avait mis en Normandie plus de deux siècles à se substituer à celui de l'élection par les chefs.