CHAPITRE III Le personnel de la Cour
Nous avons vu que la composition de la Cour du Duc de Normandie variait suivant les circonstances. En temps ordinaire, le personnel de la Cour se réduisait à l'entourage immédiat du Duc. Dans les Assemblées solennelles, au contraire, les prélats et les hauts barons étaient requis de venir assister le souverain de leurs conseils.
Dès le début du règne de Henri Beanclerc, la Cour ayant pris le caractère d'un tribunal permanent, de grands changements se firent dans la composition du personnel. A la place du Duc et des officiers du Palais, on trouve le plus souvent à la tête de la Cour et pour la présider, de véritables fonctionnaires portant, on le sait, le nom de justices ou de justiciers.
Cette étude sur le personnel de la Cour du Duc se divisera donc en trois parties. Dans la première, on traitera des officiers du Palais, dans la seconde des fonctionnaires, dans la troisième des Hauts-hommes, c'est-à-dire des prélats et des barons.
Section 1. — Les officiers du Palais.
C'était un honneur dans l'antique Germanie que d'être attaché au service d'un chef puissant. Sous les Mérovingiens et les Carolingiens, on voit les principaux personnages du Royaume chargés, dans le Palais du Roi, de besognes domestiques. Ils servaient le monarque à table [dapiferi^
buticidariï), commandaient à l'armée des serviteurs [major domus), veillaient au bon ordre de ses écuries [cornes stabuli). En même lemps^ comme ils accompagnaient le Roi dans tous ses déplacements, qu'ils ne quittaient presque jamais sa personne, qu'ils étaient ses hommes de confiance, ils furent chargés par lui des fonctions les plus importantes, et placés à la tête des services principaux. Sous les deux premières dynasties, l'Administration centrale du Royaume franc fut entièrement concentrée dans le Palais du Prince, et entre les mains des principaux serviteurs du Roi.
Les premiers Capétiens, fidèles continuateurs des errements des monarques carolingiens, ne changèrent rien à la manière de procéder de ceux-ci. Seulement, une modification importante s'était produite dans la nature des offices. (( Les charges du Palais ne pouvaient échapper au mouve- « ment général qui tendait à transformer toute fonction « publique et toute délégation du pouvoir en tenure féodale. « Elles prirent donc le caractère de fiefs auxquels étaient « attachés des droits utiles et des domaines ' ».
On sait que la Cour du Duc de Normandie avait subi l'influence très explicable de celle des Rois francs. On a vu apparaître successivement dans l'entourage du Duc le Chancelier, le Sénéchal, le Boutellier et le Chambellan. Le Connétable ne vint que plus tard. De ces offices, deux seulement paraissent avoir été inféodés, celui du Chambellan, héréditaire dans la maison de Tancarville, et celui du Connétable qui se transmit d'abord, d'après Orderic Vital, dans la famille de Montfort, puis dans celle des du Hommel. Le poste de Chancelier fut généralement confié à des ecclésiastiques. Quant aux charges de Sénéchal et de Bouteiller, elles furent, la plupart du temps, données conjointement à plusieurs personnages.
A côté de ces cinq grands dignitaires qui figurent dans
1 Luchaire, Manuel, 518.
l'entourage immédiat du souverain, il y avait dans le Palais des Ducs une quantité d'officiers d'ordre inférieur dont les uns apparaissent parfois sur les chartes, comme les chapelains, le trésorier, le médecin, et dont les autres au contraire ne nous ont été révélés que par des concessions particulières accordées aux titulaires pour la confirmation de leurs offices, comme le panetier, ou le fourbisseur d'armes du Duc.
Il nous reste un tableau d'ensemble de la Cour de Henri Beauclerc. C'est un document qui a été rédigé en Normandie vers la fin du règne de ce prince, et qui nous montre quel était, vers 1135, en Normandie, l'étal de la Maison du Duc- Roi. Ce document est extrait du Livre Rouge de l'Échiquier i.VAug\e{eTreeiesi\u[i[u\éHaec estconsiitutio Domi/s Reffis^ . C'est la liste du personnel de la maison du Roi avec l'état des salaires touchés par les diiïérents officiers depuis le Chancelier jusqu'au dernier des archers de la garde.
Dans la préface qu'il a placée en tête du troisième volume du Rèd Book of the Exchequer-, l'éditeur de celte publication, M. Hubert Hall classe le personnel de la maison du Roi de la façon suivante :
Les Grands Officiers de l'État sont : le Chancelier, le Trésorier, les Écuyers Tranchants ou Sénéchaux, le Maître Bouteiller, le Maître Chambellan, le Maître Maréchal, les Connétables. Ces officiers sont placés à la tête de différents services :
Le Chancelier a la surveillance de la chapelle du Roi et des reliques, d'une part; de la Chancellerie de l'autre.
Les Sénéchaux ont la direction des services suivants : Paneterie, linge de table, boulangerie, service de table, service de la boucherie, cuisines du Roi (cuisine privée et grande cuisine), basse-cour.
Le Maître Bouteiller a sous ses ordres la bouteillerie et la cave.
1 L. R. de S. III, 807.
' Ibid., p. cclxxxix.
Le Maître Chambellan et le Trésorier ont le service de la chambre et de la trésorerie.
Les Connétables et le Maître Maréchal sont chargés des services de police intérieurs du Palais, du commandement des huissiers, des sergents et des archers de la Garde du Roi, des équipages de chasse.
Pour M. Hubert Hall, le document ainsi analysé contient l'état de la maison qui suit en tous lieux le Roi d'Angleterre et qui est composé à la fois d'éléments normands et anglais*. Cette appréciation nous apparaît comme trop absolue. Une distinction s'impose à notre sens.
Parmi les nombreux officiers qui formaient la maison du Duc-Roi, il yen avait un certain nombre qui suivaient le prince dans tous ses déplacements et qui exerçaient leurs fonctions à la Cour d'une façon permanente, que le Roi fût d'un côté de la mer ou de l'autre. Ces officiers ne peuvent être considérés comme étant de préférence attachés à la Cour du Roi d'Angleterre plutôt qu'à celle du Duc de Normandie. D'autres, au contraire, ont été considérés de tout temps comme devant le service au seul Duc de Normandie et n'avaient à s'acquitter de leurs obligations qu'autant que le souverain séjournait en Terre normande. Il nous faut donc retracer séparément l'historique des principaux offices pour rechercher quels sont ceux qui intéressent plus particulièrement le Duché.
A. Le Chancelier. — Une charte de Richard II nous renseigne sur la très-minime importance de la chancellerie sous les premiers Ducs. Dans cet acte, Richard « frémissant « devant l'énormité de ses crimes -» confirme à l'abbaye de Saint-Ouen tous les biens qu'elle tenait de ses ancêtres. Après avoir énuméré un certain nombre de domaines dont il lui confirme la possession, le prince ajoute : « Toutes choses que
' /6irf., p. ccxciij.
<( notre arrière-grand-père Rollon a pour partie restituées et « pour partie données au dit lieu, maisquilria que très briè- « vement décrites dans ses propres chartes. Nous y avons «ajouté, continue-t-il, toutes les choses que notre grandie père Guillaume (Longue-Epée) a concédées à la même (( Église, mais sans avoir pris le soin de faire constater ses « donations par écî'it^ » .
Dans ces conditions il n'est guère étonnant que nous ne trouvions pas de mention d'un chancelier sous les premiers Ducs. Il est bien certain que s'il y avait eu à cette époque une chancellerie, même rudimentaire, les donations faites par les Ducs à la grande Abbaye de Saint-Ouen, la plus voisine de leur principale résidence, auraient été constatées par écrit. Sous Richard II, nous voyons l'office confié à Eudes en 1015^ et à Hugues en 1027^ Les chartes originales de ce souverain qui nous ont été conservées, montrent bien qu'à cette époque, l'art diplomatique était encore dans l'enfance à la Cour de Normandie.
Sous Guillaume le Conquérant, l'emploi fut tenu d'abord par Maurice qui devint évêque de Londres en 1083*, ensuite par Guillaume Giffard, Chapelain du Roi et son Chancelier dans les dernières années de son règne. Il devint évêque de Winchester en 1100 après avoir conservé la Chancellerie pendant la durée du règne de Guillaume leRoux^ Nous avons de lui une charte dans laquelle il déclare que, soit comme chancelier, soit comme chapelain, il n'a jamais exercé aucune
' Quae omnia nosler atavus Rolphus, praenominato loco, partira restituit, partira et dédit, sed propiis cartulis ad noticiam fulurorum miDirae descripsit. Huic subnectimus cessioni, quae f-tiam avi nostri Willeimi industria simili modo absque carlarum notaraine concessit. Charte en faveur de Saint-Ouen de Rouen, Âr. S.-Inf. H, F. de Saint-Ouen, layette 47.
2 Don. aux chan. de Saint-Quentin, G. Chr. Appendix, col. 284.
3 Charte pour le monastère de Fécarap, N. P. p. 218.
* Après 1066, Don. à S» Amand de Rouen, Cart. 1° 9; Ch. de fond, de l'abbaye de Saint Sauveur-le-Vicomte, G. Chr. Instr. col. 231; R. de To. I, 65. 6 R. de To. I, 120, 177, n. 2 ; 0. V. IV, 92 et n. 2.
Valin. 10
prérogative à l'enconlre du Chapitre dans le chœur de la Cathédrale de Rouen *.
Le Chancelier suivait le Duc dans tous ses déplaceaients. A partir de Henri I", il n'y a qu'une chancellerie pour l'Angleterre et pour la Normandie.
B. Le Sénéchal. — Le Sénéchal était, à la Cour de Normandie, chargé du service de la table. On trouve généralement dans l'entourage du Duc deux et quelquefois trois sénéchaux. Avant la bataille, le Duc Richard fait prendre les dispositions de combat,
« Puis apele ses seneschaus, « Donez nos fait-il a mangier^ ».
Les Sénéchaux étaient placés sous les ordres d'un « maistre seneschal «^ qui porte dans les documents contemporains le titre diQ procurator principalis domus *ou de Cornes PalatiP. Il était en cette qualité chargé du maintien du bon ordre dans le Palais et exerçait le pouvoir disciplinaire sur les autres officiers et sur les serviteurs.
Les Sénéchaux du Duc furent, à diverses reprises, chargés de missions importantes. Avant 1066, Guillaume le Bâtard confie au dapifer Gueroult la garde du château de Neufmarché avec le soin de pacifier le pays de Lyons^ Après la conquête, le Sénéchal Guillaume Fils-Osberne fut chargé de concert avec l'Évêque deBayeux, du gouvernement de l'Angleterre; le dapifer Eudes-au-Chapel ajoutait à ses fonctions palatines, celles de vicomte du Cotentin.
A partir du règne de Henri P% on trouve un ou plusieurs sénéchaux dans l'entourageduRoi; ils l'accompagnaient dans tous ses déplacements.
* p. jU8t., III.
2 Benoît de Sainte-More, v. 2193.
* W. G. 268; Ch. de fond, de l'Abbaye de Lire, G. Chr. Instr. 123. 5 Cart. de la Sainte Trinité du Mont de Rouen, 455.
Ces officiers attachés spécialement à la maison du Duc étaient parla nature de leurs fonctions tout à fait dififérents d'un haut fonctionnaire qu'à cause de la similitude des titres on confond d'ordinaire avec eux, le Sénéchal de Normandie. On verra plus loin que ce personnage était sous les Ducs-Rois non pas un officier du Palais, mais le fonctionnaire qui gouvernail le Duché au nom du souverain.
G. Le Bouteiller. — Il y avait, au cours de l'xf siècle, à la Cour de Normandie plusieurs Bouteillers. Avant la conquête de l'Angleterre, Gérard était le « Maître Bouteiller du Gomte Guillaume * ». Ges officiers, bien que fréquemment cités dans les chartes de l'xf siècle, ne paraissent pas avoir occupé une très grande place dans le Palais. Orderic Vital nous a conservé le nom de Roger d'Ivry, bouteiller du Roi, qui était gouverneur de la Tour de Rouent Les autres dont les noms se rencontrent parfois dans les textes, Robert qui est mentionné sous Robert le Magnifique, Hugues, Herbert etHamon qui ont rempli l'emploi sous le Conquérant, ne se sont pas distingués d'une façon quelconque, et c'est en quelque sorte accidentellement que leurs noms nous sont révélés dans les documents.
A la fin du xii^ siècle, nous trouvons exerçant cette charge un personnage qui joua un grand rôle dans l'Administration normande, Hamon le Bouteiller^ Bailli de Bayeux, justicier du Roi, il siégea à l'Échiquier d'une façon continue à partir de 1180. Il le présida môme en l'absence de Guillaume Fils-Raoul*. On le trouve rarement dans les personnages de la suite du Roi.
D. Le Chambellan. — Dudon nous parle d'un certain
1 Carf. de Saint-Père de Chartres, T. I, p. i7G.
3 Henricus etc.. Scialis quod Gaufridus filius Mabilie coram me et concessione mea dedil Hamoni Pinceroes ervieiiti meo, Agnetem iiliam suam in uxorera cum tota heredilate sua..- Cart. de Normandie, f 54 v°.
* P. jusl., XXV.
Chambellan de Guillaume Longue-Épée, mais il ne le nomme pas'. La charge a été inféodée dès le règne de Guillaume le Conquérant. Elle s'est régulièrement transmise dans la famille de Tancarville depuis le premier titulaire Raoul qui occupait la fonction dès 1034 et la conserva jusqu'en 1080. La famille Tancarville possédait des biens immenses dans le Pays de Caux et en Basse-Normandie. Lorsque Guillaume le Conquérant parle de Raoul, il le qualifie ainsi : Meus Magister auleque et camere jmnceps'^. Dans une charte de Henri I", il est parlé de Radulfus^ patris mei WiUelmi Régis Magister et Summiis camerarius^ . A partir de Rabel (1120-1140) tous les titulaires portent le titre de «. Chambellan de Tancarville ».
A dater du règne de Henri P"", il existe en Angleterre un Grand Chambellan héréditaire. Dans une charte, ce prince déclare accorder à Alberic de Ver Magistram Camerariam meam totius Angliae^ in feodo et hereditate'\
Le Chambellan avait le service de la chambre du Duc. Il était aussi chargé du département financier de la Cour. Peutêtre au début a-t-il eu dans ses attributions la gestion et le contrôle des finances de tout le Duché. Le fait est vraisemblable, mais il ne nous est pas possible d'appuyer pareille assertion sur un texte. Le Chambellan était chargé en tous cas delà garde des objets précieux de la Couronne», et de la gestion de la cassette particulière du prince.
Le Grand Chambellan avait sous ses ordres un certain nombre d'officiers inférieurs qui se substituèrent peu à peu à leur chef. Celui-ci cessa progressivement de s'acquitter des
* Respondil quidam camerarius, secretorum ejus (ducis WiUelmi) conscius. Dudon, 20S.
* Cart. de Sainl-Georges de Boscherrille, f» 55, vo. 3 Même Cart., fo 60,
* Madox, Echiquier, p. 37, note 0.
5 In silva quam iMalasiam vocant, cubicularius comilis (Josfredi Andegavensis) occisus est, et raantica ejus, cum consularibus indumenlis et vasis preciosis surrepta est. 0. V. V, 74.
obligations qui lui incombaient et n'apparut plus à la Cour que dans les circonstances solennelles.
Sous les Plantagenets et plus particulièrement sous le Roi Jean, la Chambre du Duc constituait un service spécial à la tête duquel se trouvaient un ou plusieurs chambellans et un clerc de la chambre^.
E. Le Connétable. — Dans le récit qu'il nous a laissé de la bataille d'Hastings% Orderic Vital nous indique au premier rang de ceux qui prirent part à cette fameuse journée, le Connétable Hugues de Montfort. Plus tard, le même historien nous raconte que Robert de Montfort, fils de Hugues, était en 1107, Strator Normannici exercitiis hereditario jure, c'est-à-dire commandant en chef de l'armée normande par droit héréditaire'.
C'est la seule indication que nous ayons sur le Connétable à cette époque. En n'admettant que les renseignements que nous fournit Orderic Vital — et nous avons quelque sujet de les suspecter, car jamais ni Hugues de Montfort, ni son fils Robert, ne font suivre dans les chartes leur nom du titre de Connétable — la charge ne demeura certainement pas dans cette famille. On ne trouve même plus trace de connétable en Normandie pendant la première moitié du xii' siècle. La charge existait en Angleterre sous Henri P', Elle était héréditaire dans la maison de Hereford*.
On rencontre à nouveau une mention de cet officier en Normandie dans deux charles de Henri Plantagenet qui se placent entre les années 1152 et 1154 ^ Dès lors^ le Connétable apparaît comme l'un des officiers les plus importants de la Cour. Il porte le titre de Coneaiabulus Régis.
L'historien de la maison de Harcourtnousa conservé trois
» Rôle des contre-bref», M. A. N. XV, passitn.
* Stubbs, op. cit., I, 240.
«A. CE. B. I, 19 et 20.
chartes dans lesquelles il est question de la charge de connétable. Deux surtout sont intéressantes à consulter. Dans la première' qui se place entre les années 1171 et 1176, Henri II confirmée Richard du Hommet son Connétable ei a ses héritiers, pour le service à effectuer, un certain nombre de domaines sis les uns en Angleterre et les autres en Normandie. Dans la seconde ^ qui est certainement de l'année 1 1 78, le prince s'exprime ainsi : « Sachez que je concède et « que je confirme par laprésentecharte à Guillaume du Hora- <( metmaConnétablie, que Richard du Hommet son père tenait « de moi, et que je la lui concède pour lui et pour ses héri- (( tiers, afin qu'il la tienne en fief et en héritage, de moi et de « mes héritiers. Je concède également à Guillaume et je lui « confirme tous les biens qui sont décrits ci-dessous, que « j'avais concédés et donnés à son père pour son service, et <( que je lui ai confirmés par mes chartes, pour lui et pour ses u héritiers, afin qu'il les tînt en fief et en héritage, c'est à <( savoir ».
Il résulte de ces actes que la charge de Connétable héréditaire de Normandie a été constituée en faveur de Richard du Hommet et que le service rendu à la Couronne était récompensé par la concession de biens considérables.
Les noms des Connétables du Hommet se rencontrent presque continuellement dans les chartes normandes des Plantagenets. Jusqu'en 1195, ils portèrent simplement le titre de Gonestabidus ou de Conestabulus Régis. A partir de cette date, Guillaume du Hommet, et ses fils après lui, s'intitulèrent Conestabulus ISorniannise ^
F. Les officiers inférieurs. — A côté de ces grands dignitaires, nous trouvons beaucoup d'officiers qui accomplissaient dans le Palais des Ducs des besognes diverses.
' La Roque, llisl. de la maison de flarcourt, IV, p. 2183.
2 Ibid., p. 2182.
3 V. Rôles de l'Kchiquier passim, et notamment, Contre-brefs, M. A. N, XV, 100, col. 2, 103, col. 1, 107, col. 2.
Au premier rang, il faut placer les chapelains. Le Duc en avait toujours un certain nombre dans son entourage. L'emploi était très recherché, car c'était le moyen sûr de parvenir à un évêché, soit en Normandie, soit en Angleterre. Parmi les plus célèbres, il convient de citer Gislebert Maminot, évêque de Lisieux qui était à la fois chapelain de Guillaume le Conquérant et son médecin *. Les chapelains étaient placés sous la direction du chancelier, lequel était presque toujours comme on sait, un ecclésiastique.
Il y avait enfin un grand nombre d'officiers d'ordre inférieur tels que le panetier- ou dépensier, l'huissier % le fourbisseur d'armes*. La plupart d'entre eux tenaient leurs offices du Duc à titre de fief héréditaire.
Section IL — Les fonctionnaires.
A. Les Justiciers. — On a vu que pendant les x* et XI® siècles, la haute administration de la Normandie avait été concentrée entre les mains des principaux serviteurs du Duc. Parmi ceux-ci, quelques-uns étaient parvenus à se rendre propriétaires de leurs offices qui étaient, de ce fait, devenus de grandes sergenteries inféodées et héréditaires. Il en fut ainsi du haut en bas de l'échelle administrative.
Les possesseurs d'offices inféodés avaient une tendance
< 0. V. Il, 311.
2 Concession vers 1170, par Henri II, à Odon de Malpalu de la Paneterie ducate. V. Cart. Normand, i\I. A, N. XVI, 4, col. 2.
3 Notam sit... quod Radulfus Porcellus hosliarius Régis, infirmitate quodam graviter coaclus concessit in perpetuara elemosinara... Deo et Ecclesie Sancte Marie Prali Rothoraagi... illam terram quam habebat in Erraentruvilla... quam donationem manu sua super altare posuit et in preseotia Mathildis imperatricis concessit et confirmavit, sigilloqne suo et sigillo Domine Imperatricis et Ecclesie coosignavil. Ch. originale, avec le Sceau de l'Impératrice, Ar. S.-Inf, H. F. de N. D. du Pré, carton 3.
♦ Henricus D. G. Rex Anglorum et Dux Norm... Sciatis me dédisse Radulfo Le Forbeur servienli mec pro servitio suo... unam masuram de dominico mec in mercato de Baiocis habendam et tenendam de me et heredibus meis liberam et quietam ab omni servitio et consuetudine, excepte servitio furbiandi venabola et alla arma mea... T. Willelmo filio Radulfi Sen. Norman, etc. Apud Cadomum. Cart. de Normandie, fo 24 vo.
naturelle à jouir des produits des fiefs qui leur avaient été concédés à charge de services, et à ne pas rendre, ou à ne rendre que difficilement les services qu'on attendait d'eux. De plus, l'office héréditaire ne se prêtait pas par sa nature à la transformation et à l'extension des services publics. Les servienles, c'est-à-dire les titulaires de fiefs concédés à charge de services non militaires, immuablement appuyés sur la loi du contrat ou sur la coutume, n'acceptaient pas que le suzerain apportât une modification et surtout une aggravation quelconque aux obligations qu'ils étaient tenus d'accomplir. Il en était de même des barons qui étaient obligés au service de Cour. Ils devaient assister une ou plusieurs fois chaque année aux plaids du suzerain ; il ne pouvait être question de les astreindre à siéger continuellement dans le Palais du Duc, ou à parcourir la province à la suite des justiciers pour rendre la justice au nom du prince.
D'un autre côté, par suite de la sécurité de plus en plus grande qui régnait dans le pays pendant la seconde moitié de l'xi^ siècle, la civilisation avait marché à grands pas *. Les écoles que le clergé avait ouvertes dans les cathédrales et dans les cloîtres avaient contribué à adoucir les mœurs. Les relations fréquentes des chevaliers normands avec la Sicile et l'Italie Méridionale et, à la suite de la première croisade, avec l'Orient, avaient ouvert les esprits, créé des aspirations et des besoins nouveaux. Les transactions de la Normandie avec la France et avec l'Angleterre s'étaient'étendues. Rouen était devenu l'entrepôt du bassin de la Seine; la ghilde des marchands rouennais avait obtenu de Henri I" un port spécial à Londres, le port de Dunegate. Les conditions de la vie n'étaient donc, plus, à la fin de l'xi^ siècle, celles qu'elles étaient à l'avènement de Guillaume, et les rouages qui avaient actionné à cette dernière époque la marche de la machine
1 Quia in isto terapore habundanlius scriplura impletur quam olim. Préambule d'une charte de Ursus abbé de Jumièges (1101-1127) en faveur de Robert de la Haie, Orig., Ar. S.-lnf. F. de Jumièges, carton I.
administrative, n'étaient plus suffisants pour assurer le fonctionnement des services publics au début du x\f siècle.
Spécialement en ce qui concerne la justice, les choses avaient bien changé d'aspect. Nous verrons, lorsque nous étudierons la compétence de la Cour, que dès les débuts du règne de Henri Beauclerc, cette compétence s'était considérablement accrue principalement en matière criminelle. L'entourage du Duc ne put suffire à liquider la masse de procès, toujours plus considérable, qui étaient apportés devant le souverain. D'autre part, il devint nécessaire de rapprocher la justice des justiciables. Il fallut donc créer des tribunaux ambulants qui durent de toute nécessité être composés de personnages autres que les officiers du Palais qui, jusque-là, avaient siégé dans la Cour du Duc. Pour présider ces juridictions auxquelles il attachait la plus grande importance, Henri P' choisit des hommes sûrs. Il les prit soit parmi les membres de sa famille, soit parmi les prélats, soit surtout parmi les hommes de condition médiocre qui lui présentaient plus de garanties. Ces magistrats exerçaient des fonctions temporaires, et ces fonctions n'étaient point rémunérées par les revenus de bénéfices ou de fiefs, mais par des appointements versés par le Trésor ou prélevés à même les produits des condamnations judiciaires.
C'est ainsi que sous le règne de Henri Beauclerc, on voit à la tête de l'administration et de la justice du Duché, Jean, évêque de Lisieux, sur le compte duquel on reviendra dans le paragraphe suivant; le comte de Glocesler, fils naturel du Roi, le comte de Ghester, Robert de la Haie du Puits et Guillaume Tanetin. Le comte de Ghester possédait d'immenses domaines en Basse-Normandie et en Angleterre; Guillaume Tanetin au contraire était un tout petit propriétaire foncier, arrière-vassal du Duc. Il avait pour seigneur Robert de Bretteville qui paraît lui-même n'avoir été qu'un baron de médiocre importance\
' * HeDricus Rex Anglorum, Ârcbiepiscopo Rotbomagensi et Episcopis, Abbatibus,
Les justiciers n'exerçaient pas leurs fonctions dans un ressort déterminé. Tantôt, ils étaient envoyés par le Duc dans l'une des circonscriptions de la Normandie pour y rendre la justice, tantôt ils avaient ordre de se rendre dans un endroit spécialement fixé pour y accomplir telle mission particulière ^
Sous le règne de Henri Plantagenet, le nombre des justiciers s'accrut encore. Ce prince les choisissait généralement parmi les personnes de condition moyenne. Ce furent la plupart du temps des hommes déjà chargés de fonctions administratives, vicomtes ou connétables de places fortes. A certains moments, ils recevaient l'ordre d'aller présider l'assise dans telles et telles vicomtes. C'est ainsi que vers H77, nous voyons l'assise de Montfort présidée par Guillaume de la Mare, vicomte de Sainte-Marie-Église, Guillaume Malet, connétable de Pont-Audemer, Hugues de Greissi, connétable de Nonancourt et Auvray de Saint, connétable deDrincourt\ En H87, Jean, archidiacre d'Arènes et Guillaume de la Mare tiennent l'assise de Sée7/. En août 1190, dans cette même ville, la Cour est présidée par Jean, archidiacre d'Exmes, Richard du Hommet, Guillaume d'Ouville et Richard d'Argences*. Le 5 août 1201, l'assise de Bernay se réunit sous la présidence de Hugues de Ghaucombe et de Richard de Fontenay ^ Guillaume le Gras, Henri de Pont-
comitibus, Baroaibus et omnibus sancte Ecclesie filiis per Norraanniam constilutis, salulem, Sciatis quod Willelmus Tanetin et Roberlus de Bretevilla dominus eius corarn me dederunt et concesserunt in perpeluara elemosinam Deo et Ecclesie S. M, de Vinaz... culturam de Botrel etc.. Teslibus : Nigello episcopo Elyensi, et Roberlo de Sigillo et Rogero Thesaurario et Ricardo de Bello fago et Rioardo filio comitis Gloceslrie, et Roberto archidiacono Exoniensi, capellanis, raeis et Roberto de Cur et Hugone Bigoto et G. filio Paganelli, et hoc apud Cadoraura. A. D. L. m c xxx quiolo. Cart. de Saint-André en Gouffern, f" 18 v».
1 A. D. 1124 : Deinde jusiitiarii Régis Ebroicensem consulatum et omnes fundos proditorum iuvaserunt et domino Régi mancipaverunt. 0. V. IV, 453.
2 P.just. XVIII.
=> Cart. de Saint-Martin de Séez, ch. cclxxxii, f» 118.
* Ibid., fo 34.
* Notum sit omnibus... quod Ego Willelmus de Aitaribus concedo... finem et pacem
Audemer, Hugues de Ghaucombe, justiciers itinérants, tiennent le 19 avril 1203, la Cour du Roi à Pont-Audemer •. D'autres justiciers paraissent avoir exercé leur juridiction dans le ressort du territoire qu'ils étaient chargés d'administrer, comme Guillaume de Moreinville qui était gardien et justicier de la terre de Brionne pour le Roi Henri ^
B. Le Sénéchal de Normandie, — Après la réunion de la Normandie à l'Angleterre en 1107, il fallut pourvoir à l'organisation d'une administration centrale et permanente dans le Duché, Henri Beauclerc institua pour présider sa Cour et gouverner la Normandie en son absence, un fonctionnaire qu'il appelait dans les chartes souvent citées de Saint-Pierre-sur-Dive « Mon propre justicier qui au-dessus « de tous les autres tient en mon lieu et place ma justice' ». La charge fut confiée pendant la majeure partie du règne, sinon pendant le règne toutentier à Jean, évoque de Lisieux. A partir de 1118, peut-être auparavant, on trouve ce personnage à peu près constamment dans l'entourage du Roi. Il figure en première ligne dans la plupart des chartes de Henri Beauclerc et il nous reste un certain nombre de jugements de la Cour rendus sous sa présidence^
Il est probable que, dès cette époque, le chef-justicier
quam fecerunt Henricus frater meus et monachi S. M. de Prato Rothomagi in plena assisa apud Bernaium coram Hugone de Ghaucombe et Ricardo de Fonteneio, jusliliariis domini Régis et aliis Baronibus Domioi Régis qui tune ibidem aderant de presentationeecclesie de Bervilla super Secanam... unde plucilum erat inter eos in curia Domini Régis... Ch. originale, Ar. S. Inf. H. F. de N. D. du Pré.
1 Rôle des Contre-Brefs, An II, M. A. N. XV, 123.
2 ... Quod probatum fuit ila fieri ante Herbertum heredem ejus post obitum Hugonis per (îduciam irium prei^biterorum, coram Domino Guiilelmo de Moreinville, ia caslello, qui fuit custos et justicia hujus ville (Brionii) codera tempore, per Henricum Regem. Cart. de Saint-Gilles de Pont-Audemer, f° 28.
3 G. Chr. Instr. col. 156 et ssq.
* Chartes de Henri \^' pour Savigny, en date à Argences de 1118 ou du commencement de 1119, Original, Bibl. de Rouen, collection Le Ber; Cart. de Troarn fo 35 V, P. just. VIII; Notice d'un jugement, Ar. S. lof. H. F. de Jumièges, V. P. just. VI; A. C. E. B. I, 41 et 44; Cart. de Saint-Wandrille, f 147; Cart. de Ph. d'Alençon.
portait, au moins clans la langue vulgaire, le nom de Sénéchal de Normandie. Nous trouvons, en efïet, ce titre employé à plusieurs reprises par Orderic Vital, non à propos de rÉvêque de Lisieux, mais pour qualifier deux grands personnages, Osberne et son fils Guillaume, qui ont bien été dapiferi de Guillaume le Conquérant, mais n'ont pas exercé les fonctions de Sénéchal de Normandie, parce que selon toute vraisemblance le poste n'existait pas encore à cette époque. Dans quatre passages», Orderic Vital qui écrivait dans la première moitié du xii® siècle, nous parle du Dapifer Normannie ; c'est donc que la charge existait déjà du vivant d'Orderic Vital, et le seul qui l'eût déjà occupée au moment où l'historien mentionnait le titre pour la première fois, devait être à notre avis l'Evêque de Lisieux ^
Etienne divisa la Normandie en deux gouvernements. Il confia la Basse à Roger, vicomte du Gotentin, et la Hauteà Guillaume de Roumare. Orderic- Vital les appelle justitiarii\ et la charte de Jumièges ci-dessus rappelée*, parlant d'un événement qui se passa dans les commencements du règne d'Etienne, indique « qu'en ce temps-là Guillaume de « Roumare conservait la justice du Roi en Normandie ».
Une charte insérée dans le Gartulaire de Saint-Pierre de Préaux nous apprend qu'en i 149, la Cour du Duc Geoffroy était présidée par Renaud de Saint-Valery, dapifer Normannie'. C'est la seule mention que nous ayons trouvée de celte haute fonction vers cette époque. Renaud de Saint- Valery dans la plupart des chartes ne porte que le litre de dapifer, ou ôg ftisiiciarius\ Il nous paraît probable que ce personnage, puis Robert deCourcy, ont exercé les fonctions
2 Les passages ci-dessus relevés d'Orderic Vital onlélé écrits suivant M. Léopold DelislefO. V. V. p. xLviii), le premier en 1123, les deux suivants en 1125, le dernier en 1133 ou en 113i.
* P.just. VI.
» P. jusl. X.
« A. C. E. B. I, 24, 26,37, il3.
de Sénéchal de Normandie sous le règne de Geoffroy et au commencement de celui d'Henri Plantagenet.
Nous savons par le Gartulaire du Mont Saint-Michel qu'en il57, deux arrêts furent rendus l'un à Garenlan, l'autre à Domfront, en présence d'Arnould, évêque de Lisieux et de Robert du Neubourg « qui étaient alors maîtres de la justice de toute la Normandie ' ». Le 7 avril 1157, Henri H retourne en Angleterre'; Robert du Neubourg prend, à partir de cette époque, le titre de Dapifer Normannie.
Dans un ouvrage tout récent et rempli d'aperçus ingénieux', M. Vernon-Harcourt estime que les Dapiferi d'Angleterre et de Normandie n'ont jamais été, tout au moins jusqu'aux dernières années du règne de Henri U, que des officiers de la maison du Roi sans aucun rôle politique, et que Robert de Leicester et Guillaume de Mandeville en Angleterre, plus tard Robert du Neubourg en Normandie, ont essayé de confondre les fonctions de dapifer avec celles de justicier, à l'exemple des Sénéchaux français qui cumulaient ces deux offices. Examinant les passages des chartes dans lesquelles Robert du Neubourg se qualifie de Dapifer et justitia totius Normannie, Dapifer, Dapifer Normannie, M. Vernon-Harcourt voit là un attentat perpétré par ce personnage pour transformer le justicier de Normandie en Dapifer français, et il ajoute « qu'il n'y a aucune évidence que le « Roi approuva ou en aucune manière reconnut les titres pris « par Robert du Neubourg* ». Nous avouons franchement ne pas comprendre la portée de l'attentat auquel se serait livré ce haut personnage. Il fut incontestablement Sénéchal du Duc; incontestablement aussi, il a régulièrement et pendant de longues années présidé la Cour. Il cumulait donc les deux fonctions de Sénéchal particulier du Duc et de Président de
1 R. de To. II Appendice, p. 241.
» Stubbs, op. df., I, 533.
3 His grâce the Slewart aod Trial of Peers, 39 et ssq. . ♦/6t(/., p. 47.
sa Cour de justice. Exerçait-il en naême temps les fonctions de Gouverneur de la Normandie? Le fait paraît certain, car depuis le 7 avril 1157 jusqu'à la mort de Robert du Neubourg (30 août lio9), Henri II fut presque continuellement absent de Normandie; que, de toute nécessité, quelqu'un devait gouverner la province en son absence, et que ce personnage ne pouvait être, suivant les habitudes du temps, que celui qui présidait en son lieu et place la Cour de Juslice, et qui n'occupait cette fonction que précisément à raison de ce qu'il était, en l'absence du Duc^, dépositaire du pouvoir souverain. D'ailleurs, le titre de Dapifer Normannie que M. Vernon-Harcourt estime avoir été usurpé par Robert du Neubourg existait avant ce personnage. On a vu qu'il était connu d'Orderic Vital, Dans le passage du cartulaire de Préaux que nous vencms de signaler, Renaud de Saint- Valéry l'a porté. Rotrou Evêque d'Évreux le portera dans la suite. Enfin, ce qui tranche définitivement la question contrairement à l'opinion du savant anglais, dans une charte de Henri H qui doit être datée entre les années 1160 et 1 162, le Roi rappelle un arrêt rendu par Robert du Neubourg, et le qualifie lui-même de Dapifer Normannie^.
Ainsi donc, dès le règne de Henri Beauclerc, la fonction de Sénéchal de Normandie a existé. A-t-elle été continuellement pourvue de titulaires? On connaît maintenant les personnages qui se sont succédé dans cet office jusqu'en 1159. Voici les constatations que nous avons faites pour la période postérieure. Rotrou, évêque d'Evreux, a porté le ùlre ôe Dapifer Normayiiiie- et en a exercé les fonctions' depuis 1159 jusqu'à son élévation au trône archiépiscopal de Rouen en 1165. Robert de Torigny nous indique qu'en
• P.just. XIII.
2 Ibid., même pièce.
3 Cum ego R(otrodu8) episcopus Ebroicensis el Ricardua de Humez Gonslabularius R^gis essemus jusliciarii Régis, Galfredus de Bruencort... in presentia nostra, in plena assisia apud Rolomagam... Cart. de SaiDt-Pierre de Préaux ch. xiij. V. également P. just. XVI.
H 72, Guillaume de Saint-Jean était Normannie procurator\ Nous savons par une charte de Saint-Étienne de Gaen que l'année précédente il était justicier avec Guillaume de Gourcy^ Bien que Guillaume de Saint-Jean ait vécu jusqu'en 1203 ^ il fut remplacé dans ses fonctions peu de temps après 1172 par Guillaume de Gourcy. Nous savons, en effet, par Benoit de Peterborough que Richard, évêque de Winchester, succéda à Guillaume de Gourcy dans ses fonctions de gouverneur de la Normandie. Les documents diplomatiques ne nous font cependant pas connaître que ce personnage ait porté le titre de Sénéchal de Normandie. On a un bref à lui adressé, bref que M. Léopold Delisle date postérieurement à 1173*, mais le Roi ne lui donne aucun titre dans ce document. Les chartes indiquent qu'il était dapifer. Son nom est souvent cité en mêpe temps que celui de Guillaume Malet qui était également sénéchaP,
Richard d'Ilchester, évêque de Winchester, gouverna le Duché de la Saint-Michel 11 76 jusqu'au 21 mars 1178. On possède un certain nombre de jugements rendus sous sa présidence par la Gour du Roi. Dans aucun, il ne porte le titre de Dapifer ou de Senescalliis. Dans une charte du fonds de Jumièges qu'on trouvera rapportée aux pièces justificatives^ le justicier Guillaume de la Mare indique que la décision dont il donne la substance dans la charte a été rendue en l'assise de Montfort « au temps où Richard de Winches-
1 R. de To. II, 31.
> Sciant oranes... quodA. ab. I. D, mclxxi, Willelmus de Abovilla.. dédit... cenobio sancti Stephani Cadomi quicquid juris hibebatin presentatione... ecclesie Breteville Orgoillose et capelle de Pulot... Hec aulem facta sunt coram Domino Rege Henrico juniore..,presentibus Justiciis Régis WiUelmode Sancto Johanneet Willelmo de Corceio... Ar. Calvados, H. F. de Saint-Èlienne.
3 T. A. C. Texte latin, Appendices, p. 112.
* V. Mém. sur la chronologie des Chartes de Henri II, p. 15 (Bibi. de l'Ecole des Chartes, 1906, 375).
s Charte signée à Barfleur, Cart. du Plessis-Grimould, T. III, ch. 1435. V. ég. Ar. Orne H, 2008.
6 P. Just. XVIII.
« ter était en Normandie, après le Roi, juge et le premier « de la justice ».
De H78àl180, nous n'avons pas trouvé trace de Sénéchal de Normandie. Dans le courant ou vers la fin de l'année 1180, l'emploi fut confié à un fonctionnaire qui devait rester en charge pendant près de vingt ans, Guillaume Fils-Raoul. C'était un homme rompu aux affaires, l'un des plus hauts magistrats de l'Angleterre, qui était appelé par la confiance de Henri II au gouvernement de la Normandie. La vingtième et la vingt-et-unième années du règne de ce roi, Guillaume Fils-Raoul avait été vicomte de Nottingham» ; les vingt-deuxième et vingt-troisième années, il fut Justicier itinérant dans la tournée de Hugues de Gondeville^; les vingt-quatrième, vingt-cinquième et vingt-sixième années (1177-1180), il présida chaque année la tournée des Justiciers-Itinérants^ qui visita le Worcestershire et le Yorkshire\ De 1180 à 1200, Guillaume Fils-Raoul, bien qu'il fût déjà d'un âge assez avancé % parcourut la Normandie en tous sens, tenant la Cour du Roi jusque dans les plus petits bourgs, présidant deux fois par an l'Échiquier de Gaen. Il eut, en même temps, la lourde charge de veiller à la sécurité du pays et à l'intégrité du territoire que menaçait sans cesse le Roi de France. Serviteur modèle, entièrement dévoué à son maître, on l'a vu ne pas hésiter, malgré l'excommunication dont il se savait menacé, et qui fut effectivement lancée contre lui, à interdire l'entrée de la terre normande aux légats du pape, afin d'obéir à la consigne qu'il avait reçue du Roi Richard. Lorsqu'à la Noël 1192, entre Trye et Gisors, Philippe-Auguste s'appuyant sur le traité signé à
* Madox, Exchequer, p. 85, note t, el 86, note k.
» Ibid., p. 87, note n, r, s, el p. 89, note r. A. celte époque (1177) il occupait encore les fonctioûs de Sheriff des comtés de Noltingham et de Derby (ioc. cit., note r, in fine).
* Il était déjà président de tournée dès la vingt-troisième année, Ibid., p. 89, note s.
* Ibid., p. 91, notes t et u ; p. 94, noie i ; p. 95, note d. " Hist. de Guillaume le Maréchal, v. 7599 et ssq.
Messine, par lequel Richard Gœur-de-Lion avait cédé au Roi de France, Gisors elles comtés d'Aumale et d'Eu, le Sénéchal, malgré les menaces les plus violentes, se refusa à livrer les places qui lui étaient réclamées, invoquant le défaut d'ordres \ L'année suivante, Richard était captif en Allemagne ; Jean, comte de Mortain, qui trahissait son frère pour le compte du Roi de France, se rendit en Normandie. Le Sénéchal et son Conseil se portèrent au devant de lui et le prièrent de venir à Alençon pour traiter de la mise en liberté du Roi Richard. Mais le comte de Mortain leur demanda au contraire de lui jurer personnellement fidélité et de l'accueillir comme leur seigneur. Le Sénéchal et les siens s'y refusèrent « espérant, dit le chroniqueur ^ que Dieu leur renverrait « sain et sauf leur seigneur le Roi d'Angleterre ».
Il nous paraît certain que pour décrire les attributions du Sénéchal de Normandie, l'auteur du Grand Goutumier a eu sous les yeux un récit détaillé de la vie de Guillaume Fils- Raoul. Dans tous les cas, le chapitre De o/ficio Senescalli^ résume admirablement la vie administrative de ce fameux personnage. Le Sénéchal, aux termes du Grand Goutumier, devait garder la terre du prince, faire observer la paix, conserver les lois et coutumes de la Normandie. De trois en trois ans, il parcourait la province, inspectant les justiciers et les baillis, s'enquérant de la manière dont ils remplissaient leurs fonctions, et les révoquant lorsqu'ils s'étaient mal comportés. Il avait la surveillance des cours d'eau, des portes des villes, des routes, des rues desbourgs; il devait empêcher que les riverains n'empiétassentsur la voie publique. Ghemin faisant, le Sénéchal s'enquérait de la manière dont les délinquants avaient été poursuivis et châtiés ; il recherchait s'il ne restait point de crimes impunis dont les auteurs étaient inconnus. Dans les bourgs qu'il traversait, il tenait la Cour
1 Ben. de Peterb. H. F. XVIt, 542.
î Roger de Hoveden, H. F. XVII, 554.
3 Ed. Tardif, ch. IV bis, p. 12.
Valin, Il
du Duc, jugeant les procès civils et criminels, donnant acte des transactions qu'on venait lire devant lui, écoutant les réclamations, des habitants du pays. Il visitait les domaines et les forêts du Duc, recherchait si les droits résultant de Tusage et de la coutume étaient exactement observés, faisait poursuivre les délits forestiers et les délits de chasse, veillait^ en un mot, à ce que les droits du prince fussent partout sauvegardés.
Nous savons par le Très-Ancien Goutumier que Guillaume Fils-Raoul, qui était, on Ta vu, un magistrat de carrière, apporta dans la procédure judiciaire et même dans la législation normande de très importantes modifications. En agissant ainsi, il paraît avoir excédé les limites de sa propre compétence*. Mais à l'époque oh ces réformes furent effectuées, c'est-à-dire pendant le règne de Richard, Guillaume Fils-Raoul fut, en fait, le véritable souverainde la Normandie.
Guillaume Fils-Raoul sortit de charge peu de temps après l'avènement du Roi Jean. Il était, en tous cas, remplacé avant sa mort par Raoul L'Abbé. En effet, Guillaume Fils-Raoul est mort le 9 juin 1201 ^ par conséquent au cours de la seconde année du règne du Roi Jean, et nous possédons un jugement de l'Echiquier de la première année de ce prince, rendu sous la présidence de Samson, abbé de Gaen, et de Raoul L'Abbé alors chef justicier^ Raoul L'Abbé ne demeura pas longtemps en charge, car nous trouvons à la date du 3 septembre 1200, Garin de Glapion installé dans les fonctions de Sénéchal de Normandie*. Il paraît les avoir exercées jusqu'au milieu de l'année 1202. Le 23 mai, il porte encore le titre de Sénéchal de Normandie. Le lojuinsui-
* T. A. C. Introd., p. lxx.
2 H. F. XXIIl, 463.
3 Annoaulera Johannis Régis Anglie primo... in curia doraioi Régis mota est discordiacoram Sansone abbate de Cadorao, et Radulfo dicto Abbate lune capitali justiciario el magislro Henrico clerico Domini Régis. App. ad. Scaccarium, M. A. N. XV, 202, col. 1.
Rôie des contre-brefs, M. A. N. XV, 99, co!. 1.
vant, Raoul Taisson qui appartenait à l'une des plus anciennes et des plus puissantes familles de la province l'a remplacé dans son office'. Bien qu'il soit resté fidèle jusqu'au bout au Duc Jean, Raoul Taisson avaità son tour, dès le mois d'août 1203, cédé la place à Guillaume Le Gras qui fut le dernier Sénéchal de Normandie^
G. Le Trésorier de Normaîidie. — Le Rôle delà Pipe de 1130 fait par deux fois mention du Trésor de Normandie. Il nous apprend qu'à la tête de cette administration étaient placés Néel, neveu de l'évêque, et Osbert du Pont de l'Arche ^ Nous trouvons, d'autre part, dans une bulle d'Innocent II en faveur de l'abbaye de Gluny, le Trésorier Néel parmi les membres de la Cour d'Henri Beauclerc réunie à Rouen le 3 mai 1131*. Néel était le neveu de Roger, évêque de Salisbury, qui fut, on le sait, avec Renouf Flambard l'organisateur de l'Échiquier d'Angleterre. Il fut lui-même appelé, peu de temps après 1131, au poste de Trésorier d'Angleterre, et en 1133, il était élu évêque d'Ely. En 1135, il se trouvait à Caen dans la suite du Roi, ainsi que nous le voyons dans une charte délivrée à l'abbaye de Saint-Andréen-Gouffern, et à côté de lui nous constatons la présence du Trésorier Roger qui venait de le remplacer à la tête de l'administration financière de la Normandie °.
On retrouve la trace du Trésorier de Normandie dans le Grand Rôle de 1 180. Le document nous apprend que ce fonctionnaire avait la dîme des porcheries de certaines forêts ducales, et celle du panage des forêts de Roumare, Rouvray et Bord\ L'évêque de Lisieux, Raoul de Varneville, occupait le poste en 1184''.
» Ihid., 106.
2 V. Bref du 31 nov. (sic), 1203, IbiL, 130, col. 1.
3 et * V. ci-dessus, p. 133, n. 2 el 3.
5 V. charte du Cart. de Saint-André-en-Gouffern, ci-dessus, p. 153, note 1.
6 M. A. N. XV, 31 col. 2 et 32 col. 1.
' De Thesamo Rothomagensi de focagio 1700 lib. sterling per Radulfum Episcopum Lexoviensem Thesaurarium Régis. Gr. Rôle de 1184, ibid., 34, col. 2.
En 1198, une charte de Guillaume le Maréchal conservée à la Bibliothèque de Rouen *,nous révèle l'existence de Maitre Mauger IViesaurarius Normannie. Sous le dapiférat de Garin de Glapion, c'est-à-dire de 1200 à 1202, l'emploi était tenu par Jean ^
Les rôles des contre-brefs de^la quatrième année du Roi Jean contiennent plusieurs mandements adressés par le Duc au titulaire de la fonction. Ces documents ne nous font pas connaître quel était le nom de cet officier'.
Le Trésorier était, à ce qu'on peut conjecturer, chargé d'effectuer les paiements en espèces d'après l'ordre des Barons de l'Échiquier. Il avait, dans ses attributions, la comptabilité et la caisse.
Section III. — Les Hauts-Hommes.
A côté des grands dignitaires, un certain nombre de personnages considérables se rencontrent dans l'entourage du Duc. On les appelle d'ordinaire les Hauts-Hommes*. Ce sont, d'une part les membres du Haut-Clergé, éyêques et abbés, de l'autre les grands seigneurs laïques, plus généralement désignés sous le nom de barons.
A. Les évoques et les abbés. — Le Haut Clergé de la province était, nous le savons, en étroite communion d'idées avec le Souverain. Presque toutes les chartes ducales sont signées par un ou plusieurs évêques. C'était dans l'Episcopat ou dans les Abbayes que les Ducs trouvaient leurs conseillers les plus instruits et les plus sûrs. Le rôle politique de Lanfranc, avant, mais surtout après la conquête de l'Angleterre, fut considérable. Cet homme illustre qui avait étudié
' V. L. Delisle, Le Sceau de Guillaume le Maréchal dans Bibl. de l'École des Chartes, 1908, p. 348.
- DoD. par Haoul Buffari du patronage de l'Église de Saint-Germain de Langot, Ar. Calvados, 11. F. de Villers-Canivet.
» Al. A. N. XV, 113, cul. 1 et 2.
♦ Hisl. de Guill. le Maréchal, passim.
à Padoue, son pays natal', el qui connaissait le droit romain tel qu'on l'enseignait alors, a eu une influence considérable sur l'adoption des mesures administratives qui furent prises pour l'organisation méthodique du Royaume conquis. Nous avons vu que Jean, évêque de Lisieux, avait exercé les fonctions de chef-justicier pendant le règne de Henri Beauclerc et que Rotrou, évêque d'Evreux, avait tenu l'office de Sénéchal de Normandie vers les débuts du règne de Henri IL Gautier de Goutances, d'abord archidiacre d'Oxford, ensuite évêque de Lincoln, puis archevêque de Rouen, fut l'un des conseillers les plus écoutés du Plantagenet vers la fin de sa vie.
Il était d'usage qu'aux grandes fêtes de l'année les évêques de province se rendissent à la Cour. Un certain nombre d'abbés se joignait à eux. Les prélats venaient entretenir le Duc des affaires administratives de leurs diocèses ou de leurs abbayes, et prenaient part aux délibérations de l'Assemblée solennelle.
B. Les barons. — Dans son acception la plus large, les barons sont les hommes du seigneui\ ses compagnons les plus fidèles, ses conseillers les plus sûrs^ Aux xi* et xii^ siècles, le mot baron désigna les vassaux directs d'un seigneur. Les barons du Duc de Normandie sont les tenants en chef [tenentesm capite)âe\a Couronne ^ Ils ont le devoir, d'après
< Hic igitiir, horao (Lanfrancus) religione sapientia omni aevo memorabilis, Dobili ortus parentela, ab annis puerilibus erudilus est in scholis liberaliura artium et legum secularium ad suae morera patriae. AdolesceDs orator veteranos adversantes in actionibus causarum fréquenter revicit, torrente facundiae accurrate dicendo. In ipsa aetate senlentias deproraere sapuit, quas gratanter jurisperiti aut judices vel praetores civitalis acceplabanl. Mllon Crispln, Vie de Lanfranc, Migne, Patrol. T. 150, col. 39.
2 Glasson, InslUulions de la France, II, 53H, n. 2; Giry, Manuel de diplomatique p. 333.
3 Archiepiscopi, Episcopi et universae persooae regni, qui de Rege tenent in capite, habeant possessiones suas de Rege sicut Baroniam. Deuxième Constitution de Ciarendon, dans Houard, Ane. Lois, II, 271. — Sur le mot Baronie V. égal. P. et M. op. cit., I, 260, et Mac Kechnie, Magna caria, 235 et 236.
la Coutume, devenir un certain nombre de fois chaque année, assister leur seigneur pour délibérer avec lui des affaires civiles, criminelles et administratives qui sont portées devant la Cour.
Lorsqu'au xif siècle les attributions de la Cour du Duc furent transférées à des tribunaux ambulants, l'obligation des barons changea de nature. Quand le Duc ou ses justiciers venaient tenir l'assise dans une faillie, tous les nobles qui possédaient des domaines dans le ressort de cette baillie étaient obligés de venir siéger à l'assise. Us faisaient partie intégrante de la Cour du Duc. « Tandis comme assise sera (( tenue en aucune contrée ou en aucune viscomté, nus hom(s) (( ne soit tant hardiz que il tiegne plez en sa cort; quarli (( baron e li autre preudome se doivent assembler a tenir les (( assises e a fere leaus jugemenz ))\