‹ Le duc de Persigny et les doctrines de l'empireChapitre 21 sur 54 · AU LORD MAIRE ET AUX REPRÉSENTANTS DE LA CITÉ DE LONDRES · texte numérisé non relu

AU LORD MAIRE ET AUX REPRÉSENTANTS DE LA CITÉ DE LONDRES

Milord maire et Messieurs, je vous remercie au nom de mon Souverain.

Je veux vous dire le motif pour lequel j'attaclie une si haute importance à votre adresse, au milieu de toutes les félicitations jaurnellement envoyées à l'Empereur : c'est que je connais la grande et légitime influence qu'exerce en Angleteire la cité de Londres, représentation naturelle de l'immense mouvement commercial de votre pays.

Vous avez été les premiers à comprendre les intérêts

* Le 26 janvier 1857, à loccasion de l'attentat Or.sini, le lord maire, accompagné des shérifs et des divers fonctionnaires, s'était rendu chez l'arnhassadeur de France, afin de lui communiqner une adi-essc de félicitations à 1 Empereur votée à l'unanimité par le corps municipal, et le prier de la transmettre le plus promplement possiljle. La réj)onse de M. de Persignv à la députation de la (Jité a été prononcée eu anglais.

cousitlerablcs qui rendaient nécessaire l'alliance des denx pays. L'An(;Ieterre, fière, à juste titre, de ce pouvoir maritime, colonial et commercial, pour lequel la Providence semble dès longtemps l'avoir créée, ne peut que souhaiter la continuation de ses bons rapports avec la France. De son côté, la France est mue par un intérêt également imporUint, car, après avoir fondé un grand gouvernement, fort de la sympathie de toute la nation, elle n'a plus qu'une chose à désirer, la paix, pour assurer d'une manière solide les fondements de sa dynastie.

La France est en ce moment soulevée et agitée par le crime effroyable que des étrangers viennent d'essayer de commettre sur la personne de son Souverain. Devant les attentats commis successivement à des intervalles pour ainsi dire périodiques par des étrangers vivant en Angleterre , la France s'alarme en songeant que de pareils dangers peuvent venir d'un pavs dont les soldats ont Aersé leur sang côte à côte avec les siens sur les champs de bataille de la Grimée. Moi qui vis au milieu de vous, je comprends parfaitement la sincérité de l'amitié que l'Angleterre porte à la France, car j'en ai tous les jours les preuves les plus convaincantes sous les yeux.

Je connais assez les principes nobles et larges qui forment la base de votre propre législation. J'admire surtout et je respecte chez vous ce droit d'asile qui est tout à la fois l'honneur et l'orgueil de la Grande-Bretagne; cet asile que vous accordez à toutes les victimes des passions politiques sur le continent fait votre gloire, et ce n'est pas la France qui voudrait la diminuer.

Loin de nous en plaindre , nous sommes heureux que des princes illustres tombés du trône trouvent ici le respect dii à de grandes infortunes, et nous vous

84 LE DUC DE l'EHSIGNY.

honorons pour la protection et le ref ii^je que vous accordez à toutes les victimes de nos luttes politiques, à (juelque parti qu'elles puissent ap|)arteuir. (Jue ces rélupiés vivent donc en Angleterre paisiblement, avec sécurité, avec indépendance , et qu'ils jouissent de leur complète liberté d'action ! Ma patrie com[)rend trop bien le sentiment de l'honneur pour jamais demander à l'amitié de l'Angleterre quelque chose qui soit incompatible avec cet honneur.

Permettez-moi doue de vous indiquer la vraie question. Elle n'est pas dans les tentatives d'assassinat en elles-mêmes, elle n'est pas même dans le crime du 14 janvier, dont le gouvernement anglais se serait empressé de nous prévenir, s'il l'avait coniui par avance.

Toute la question git dans la situation morale de la France, qui commence i\ douter avec anxiété des sentiments réels de l'Angleterre. L'opinion publique, raisonnant par analogie, se dit que, s'il y avait en France des hommes assez infâmes pour préconiser dans leurs clubs, leurs journaux, leurs écrits de toute sorte, l'assassinat d'un souverain étranger, ou pour en préparer l'exécution, l'administration française n'attendrait pas les demandes d'un gouvernement étranger, elle n'attendrait ])as non plus que ces machinations eussent reçu un commencement d'exécution : la notoriété publique suffirait pour faire agir contre de semblables conspirations, et des mesures de sûreté seraient prises sur-le-champ.

Aussi la France est-elle étonnée que rien de semblable n'ait eu lieu en Angleterre, et les Français disent : Ou bien la loi anglaise est suffisante, ainsi que le déclarent certains jurisconsultes, et alors pourquoi ne l'applique-t-on pas? Ou bien elle est insuffisante, ce que pensent d'autres jurisconsultes, et dans ce cas , jiourquoi

PÙLITIOT'E. 3")

un pavs libif, i[ui lait lui-iiu'inc ses lois, ne remédie-t-il pas à cette omission? Kn un mot, la France ne comprend pas et ne peut pas comprendre cet état de choses; et là est le mal, Messieurs, car elle peut se méprendre sur les vrais sentiments de son alliée et ne plus croire à sa sincérité.

Si jamais cette confiance mutuelle de nation à nation , qui constitue le fondement véritable d'une alliance solide , ('tait af"Fai])lie, ce serait pour les deux pays et ])our la civilisation une calamité déplorable; mais, grâce à Dieu, entre deux nations é^jalement intéressées à maintenir leurs relations cordiales, entre deux gouvernements qui s'estiment l'un l'autre et qui se donnent continuellement des témoignages d'amitié et de bienveillance , une si fàcbeuse éventualité est, j'en suis persuadé, presque impossible.

DISCOURS

suit LE RÉTABLISSEMENT DE l'eMPIEE ' .

Messieurs, appelé par le choix tle l'Empereur à l'honneur de présider le conseil général delà Loire, j'éprouve tout d'abord le besoin de remercier mes concitovens du témoignage d'estime qu'ils viennent de me donner. Plus c'est un proverbe universel que nul n'est prophète dans son pays, plus sont précieuses les marques de sympathie qu'on en reçoit. Pour moi , ce sentiment emprunte peut-être quelque chose de plus vif à cette circonstance j)articulière, que chacun sait ici qu'il y a plus de vingt

' Prononcé, le 23 août 1858. ;'i 1 ouverture de la sccr-sion du conseil général de la Loire.

ans , et à peine sorti du banc des écoles, je fus un des premiers Français qui allèrent se ranger dans l'exil auprès du neveu de rEm])ereur et le saluer du titre de futur Empereur des Français. {C'est vrai! c'est vrai! Applaudissements .) Il est donc naturel qu'en me trouvant, pour la première fois, en présence des honorables représentants de ma province , je leur demande la permission de rappeler ici la circonstance qui m'a valu l'honneur d'attiier l'attention de mes concitovens.

A l'époque dont je parle , le duc de Reichstadt était mort, emportant, en apparence, dans sa tombe, toute la tradition napoléonienne. Le public ne paraissait pas se douter qu'il existât en exil d'autres membres de la famille Bonaparte, et il semblait que c'en était fait à jamais de la dynastie impériale. Cependant, au milieu de cet oubli général , quelques hommes rêvaient encore pour leur pays le retour aux traditions du grand Empereur, et voici le raisonnement qui était devenu pour eux une espèce de révélation.

La France , se disaient-ils, est monarchique par son histoire, ses traditions, ses mœurs, son esprit, son caractère même, et elle ne peut être qu'une monarchie. Elle essayerait dix fois, vingt fois, de la république, que dix fois, vingt fois, elle échouerait dans cette tentative contre nature. La question n'est donc pas, comme on la posait alors, monarchie ou république ; mais quelle monarchie? quelle dynastie? Or, ajoutaient-ils, au temps où nous vivons, quelque regret qu'inspire le passé, quelque illustre et glorieuse que soit la maison de Bourbon, renversée par la Révolution française et revenue en France à la suite des armées étrangères, elle ne représente plus la société nouvelle. Etrangère, sinon hostile, aux nouveaux intérêts, aux nouvelles gloires de la France, et ne puu-

vaut plus compter rccllement sur lu sympathie et l'umoiir Ju peuple, elle est désormais aussi impuissante à réj^ner sur lui , qu'anciennement les Stuarts restés catholiques sur le trône d'une nation devenue protestante. Il faut donc à leur place une dynastie populaire, sortie des entrailles de la Révolution, ayant les idées, les sentiments, les instincts, peut-être même les passions de la nouvelle société, et avant tout la sympathie des grandes masses poj)ulaires ( Vive approbation) ; car ce qui fait la force des monarchies, ce n'est pas seulement l'appui des classes riches et opulentes de la société. Si tout le monde avait cent mille francs de rente, le choix de la dynastie importerait peu. Le grand prohiènie à résoudre, c'est que des millions d hommes vivant au jour le jour dans la médiocrité , le besoin , la misère même , placent une telle confiance dans le gouvernement , qu'ils n'aient pas d'autre souci que de vaquer avec calme et sécurité à leurs travaux de chaque jour. En d'autres termes, il ne suffit pas qu'en France la dynastie soit chère aux hôtels armoriés du faubourg Saint-Germain , ou aux salons dorés de la Chaussée-d'Antin, mais avant tout dans la chaumière du peuple, dans les champs et dans les ateliers. (On applaudit.) Or, quel nom parle mieux au cœur du peuple que celui de Napoléon? Quelle tradition est plus capable d'exciter sa sympathie et sa confiance? Là est donc la véritable, la légitime dynastie de la France ; et le jour où le sentiment populaire aura l'occasion de se produire, la dynastie impériale sera rétablie.

Eh bien, Messieurs, aujourd'hui cette espèce de prophétie est accomplie. La dynastie de Napoléon règne au milieu d'un peuple paisible; et ce peuple, qui naguère semblait ingouvernable, est aujourd'hui le plus calme de

SS LE DL'C DE PEllSIGNY.

l'Europe. Il a suffi d'uu nom, d'un symbole aimé des masses, pour calmer ces passions, cette effervescence qui semblaient menacer notre pavs d'une ruine complète. Loin de moi, assurément, l'idée de rabaisser le mérite personnel de l'Empereur dans cette grande œuvre de pacification. Gomme le neveu de César, comme Auguste, il a fallu que le neveu de Napoléon I" ajoutât à son nom de bien [jrandes et bien rares facultés pour triompher de tant d'obstacles. [Applaudissements .) Mais il faut le dire à l'honneur de la nation, si Napoléon III a pu réussir si aisément où tant d'autres avaient échoué, c'est que son habileté a eu pour auxiliaire la noble et touchante confiance du peuple daas le nom de Napoléon {Bravos)-, et c'est là la plus éclatante justification des idées dynastiques dont je viens de vous entretenir.

Je n'ignore pas les reproches que cjuelques partis adressent à l'établissement impérial. On ne peut méconnaître les grands services que lui doit l'ordre social tout entier, le calme qu'il a rétabli dans les esprits, et la sécurité qu'il a rendue aux intérêts. Mais on l'accuse de tendre à déshériter le j)avs de sa légitime intervention tlans les affaires publiques, en fondant, comme à Rome, une esj)èce de dictature césarienne, à l'aide du prestige du nom de Napoléon. Permettez-moi, Messieurs, de repousser cette analogie. Entre César et Napoléon, il n'y a de commun que la gloire qui a fondé le prestige des deux noms. Les situations sont complètement différentes. A Rome, il s'agissait de faire passer une société corrompue et désorganisée par la guerre civile, de la république à la dictature, (jn achevant de détruire les anciennes libertés. Tandis cpien France, au contraire, l'œuvie napoléonienne n'est que la contiimation de notre vieil Etat monai(lii([ue par iiiie (pialrième

POLlTIOrR. i'.)

(Ivnaslif, iiou pour (h'iiiiirc; (raiicicimcs libertés, mais j)()ur consolider les nouvelles. [Très-bien! très-bien '.)

Ainsi, Messieurs, le {;ouvenienieMt de Napoléon III est or{;anis('' d'après les princi])es et les idées de la révolution de 1789 : le suflra^je populaire, le vote libre de l'impôt, l'inamovibilité de la mafjistrature, sont les bases fondamentales de l'établissement impéiial. [Oui, oui.) Il est vrai Cjue la liberté de la presse, institution moderne (|ui exalte ou exagère , vivifie ou tue toutes les autres libertés, s'y trouve singulièrement modifiée par le svstème des avertissements. Mais cette réserve dans nos institutions u'est évidemment (ju'un acte de prudence, comme la soupape de sûreté aj)pli(|uée à la machine à vapeur. Le svstème des avertissements, en modérant si efficacement le jeu de nos institutions, n'en détruit j)as l'esprit. La véritable liberté reste et restera dans nos moeurs comme dans nos lois, et ne se dévelopjx'ra (ju'avec plus de force et de vi<jueur dans la teuipérature modérée qui lui est ainsi préparée. [Adhésion (jénérale.)

Je sais bien que quelques hommes de parti ne pardonnent pas au gouvernement de l'Empereur de ne pas répéter la faute de la Restauration et de la maison d'Orléans : ils voudraient voir se rouvrir la lice parlementaire avec tout son cortège de passions et d'entraînements, au risque d'amener une troisième catastrophe. Mais l'exemple de ces deux gouvernements ne doit pas être perdu pour la France. [Apjdaudissenicnts.)

Au fond. Messieurs, ces belles luttes parlementaires (pie certains esprits regrettent tant aujourd'hui, étaient de grandes imprudences : car dans un pays où personne n'était d'accord sur le principe même du gouvernement, où il v avait quatre ou cinij nations dans la nation : une

nation lé(jitiiniste, une orléaniste, une bonapartiste, une républicaine, c'est-à-dire des factions et non des partis, l'exercice complet des libertés publiques ne pouvait avoir pour eflet que de former des coalitions, non j)our iaire triompher dans l'I'^tat certains principes ou porter au pouvoir certains hommes , mais pour renverser l'Etat lui-même, au péril immense de la soci«'té tout entière. {^Applaudissements . )

Aujourd'hui, Messieurs, le jjIus simple patriotisme suffît ])our nous tenir en garde contre de pareilles folies. Avant de mettre en mouvement tous les rouages de la liberté, avant de donner carrière à tous les entraînements, fondons d'abord un gouvernement, établissons une dynastie qui soit, comme en Angleterre, à labri des attaques des partis et en dehors des discnssions publiques. Toutes les dynasties ont besoin de la consécration du temps. Le temps seul peut achever la réconciliation des partis qui ont si longtemps divisé la France. Le jour, qui n'est pas éloigné, j'espère, où ce grand résultat sera acquis, où il n'y aura pins sous le trône des Napoléon qu'une seule nation dans la nation , ce jour-là enfin, la révolution française sera terminée, et la liberté de discussion n'étant j)lus une menace ou un danger pour personne, deviendra un bienfait pour tous. {Bravos prolongés.)

Jusque-là, Messieurs, conservons avec patience dans nos institutions ce qne la prudence conseille de garder; ne .désirons pas de changement dans la loi de la presse, et maintenons la souj)ape de sûreté, (pielques inconvénients qu'elle puisse présenter aujouid'bui. Assurément, personne iie déplorerait plus que moi que , par suite du régime actuel de la presse , le contrôle de l'opinion publique ne fût pas suffisant, soit pour éclairer le gou-

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vernemeiit, soit pour empêcher les inlërêts prives, sous le masque Je? l'intérêt public, d'abuser du uoui de l'Empereur.

Mais il faut bien le reconnaître, les choses humaines sont les choses humaines. Le bien ne peut pas y être absolument privé de tout mal. L'essentiel, c'est de ne pas sacrifier les grandes choses aux petites. Avant tout, je le répète, fondons une dynastie indispensable aux libertés comme à la grandeur et à la sécuiité de notre pays, et pour un bien à venir immense, sachons supporter quelques inconvénients présents.

Aussi bien, Messieurs, la dynastie a, comme toute autre, ses périls réels ou imaginaires; il en est un qui l'a cruellement éprouvée, au commencement de cette année ' , et qui jeta alors une telle perturbation dans les esprits, que des hommes éininents firent eux-mêmes entendre des paroles de découragement. Mais tous les dangers doivent être envisagés face à lace, et je crois d'autant plus utile de considérer avec vous celui dont je parle, que j'ai la conviction profonde que l'assassinat politique , pour renverser une dynastie, va précisément contre le but que le crime se propose.

Ainsi, Messieurs, l'assassinat de César ne servit qu'à détruire la république et à fonder l'empire; le meurtre des Médicis, qu'à les rendre souverains de Floreiice; l'assassinat de Henri III n'eut lieu qu'au profit de la maison de France, et celui de Henri IV rendit la maison de Bourbon plus puissante que jamais. {Applaudissements. )

L'histoire des principautés italiennes au moyen âge fournit un grand nombre d'autres exemples de cette» na-

1 Attentat du 14 janvier 1858.

turc. J'en rite \i\\ au liasard. Un jour, un j)riiice de Bologne est assassine avec tonte sa famille ; les conjurés <|ui se sont emj)ar(''s de son palais et du [jouvernement se croient déjà maîtres de I Ktat tout entier. Mais bientôt le cri : .1 bas les assassins! retentit dans la ville. Le peuple se soulève , massacre les coupables , bride leurs maisons, et forme un (jouvernement des meilleurs amis du prince assassiné; alors un des membres du nouveau jjouvernemeut annonce au peuple que la famille du prince n'est pas entièrement éteinte; il lui apprend que le prince a laissé un fils naturel en bas âge et élevé à Florence sous ini nom supposé. A cette nouvelle, le peuple est comblé de joie. Une députation est aussitôt envoyée à Florence pour chercber l'enfant ; elle le ramène en triomphe; il est proclamé avec enthousiasme; et, un siècle après, sa postérité régnait encore à Bolof>ne. Messieurs, le secret de ce phénomène historique est tout entier dans le cœur humain ; quand la nouvelle d'un pareil événement vient à éclater subitement au milieu d'un peuple , ])artout les mêmes efFets se produisent. C'est qu'après un premier instant de stupeur le cœur de l'homme s'abandonne toujours h son impression naturelle. L'hoireur de l'assassinat, la haine des coupables, la pitié pour la victime et la svmpathie pour ses proches : voilà les sentiments naturels et immédiats <]ui éclatent de toutes parts. Hommes, femmes, enfants, vieillards, toutes les âmes sont en proie à la même émotion; et il arrive alors que ces sentiments, se propageant de proche en proche avec la nouvelle du crime et s'exaltant par leur communication même, produisent de ces courants irrésistibles d'opinion, devant lesquels tout s'incline et se prosterne. Aux cris : A bas les assassifis ! les conjurés ('pouvantes fuient ou se cachent ; les fac-

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tioiis redoutant (rêlrc accusées de complicité l<)ut chorus avec l'indignation publique, ou cherchent à se dérober à sa lureiu"; enfin, lesuiauvais éléments sociaux, (|ui sont toujours la secrète espérance du crime, sont paralysés j)ar l'attitude du {jrand nombre, et ainsi la cause que les assassins ont cru étouffer dans le sanjj d'une illustre victime règne plus puissante et plus radieuse que jamais. {Applaudissements .)

Voilà , ^lessieurs , la tournure constante que les sentiments naturels du cœur liumain donnent aux événements de cette nature. Combien ces sentiments ne seraient-ils pas plus énergiques si, ce qu'à Dieu ne plaise, il s'agissait de l'Elu du jjeuple français, c'est-àdire si, en frappant l'Empereur, le poignard d'un assassin allait toucher le cœur même de tant de millions d'hommes! {Vifs applaudissements.)

Certes ! à un pareil moment, tout le monde ferait son devoir; l'Impératrice, notre noble et gracieuse souveraine, avec le courage chevaleresque qui la distingue, saurait comprimer sa douleur pour présenter son fils au peuple et à l'armée; le prince Jérôme, ce vénérable frère de Napoléon V, serait auprès d'Elle et l'assisterait de ses conseils (l»-avos); de son côté, le prince Napoléon , qui donne aujourd'hui tant d'espérances au pays [on applaudit) , ne manquerait pas de provoquer, au besoin, dans le gouvernement les mesures à prendre pour assurer le trône à son neveu ; sans doute enfin , le conseil de régence et le gouvernement tout entier serait à la hauteur des circonstances ; mais toutes les ressources de la prudence humaine se trouveraient dé- ])assées par les effets de l'indignation publique. Les cris : A bas les assassins! Vive Napoléon IV! retentissant d'un bout de la France à l'autre, seraient plus efficaces que

94 LE DUC DE PEIlSir;^; Y.

toutes les dispositions de llialîileté ,et, comme aujourd'hui, l'ombre du grand Empereur, du fond du tombeau des Invalides, continuerait à ré(>ner paisiblement sur la France. [Emotion générale et applaudissements enthousiastes .)

Ainsi, Messieurs, la dynastie napoléonienne est en réalité dans les meilleures conditions de puissance et de durée. Forte des sympathies des masses, elle n'a, par cela même, rien à craindre des bouleversements populaires ; défendue par nos institutions contre la coalition des partis intérieurs, elle est à l'abri de ces intrigues parlementaires qui ont causé tant de catastrophes ; enfin , ne reposant pas sur une seule tête, mais pouvant, au besoin , se recruter dans tous les descendants mâles des frères de l'Empereur Napoléon , elle ne peut être mise en péril par le succès d'une tentative d'assassinat; et l'on peut dire en conséquence qu'en ce qui regarde l'intérieur, elle présente toutes les conditions de force et d'avenir. {Vive et unanime approbation.)

Eh bien , Messieurs , il en est de même à l'extérieur.

Habituée depuis longtemps à redouter les moindres mouvements de la France, tour à tour révolutionnaire et conquérante, l'Europe ne vit pas d'abord sans inquiétude le rétablissement sur le trône de France d'une ("amille proscrite par les traités de 181 5. Cependant, quels qu'aient été les sentiments véritables des grandes puissances au moment de la reconnaissance de l'Empire, il est certain que toutes s'applaudissent aujourd'hui de voir en France im gouvernement fort, j)uissant, resj)ecté et sage, qui, après une guerre glorieuse, a pu faire une paix non moins glorieuse. Telle est la satisfaction universelle en voyant ce que le rétablissement de l'Empire a donné de force en Euioj)e aux principes d'ordre et

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iiux idet's moiiarchiijues, (jnellc eliace l'irapressioii que la rivalité fies puissiuices a pu recevoir de la grandeur nouvelle de la France. Et aujourd'hui on peut dire que jamais, depuis 1815, les relations de la France avec l'Europe n'ont été tout à la fois aussi honorables et aussi amicales.

Toutefois, un nuage qui aurait pu être dan^'jereux, a obscurci dernièrement nos relations avec un pavs dont l'alliance avait été si heureusement cimentée et si féconde; et il n'a fallu rien moins que toute la sagesse et toute l'amitié réciproque des deux souverains pour prévenir un refroidissement entre les deux puissances ' .

Heureusement , comme l'a dit l'Empereur à Cherbourg, que si on voulait réveiller les rancunes et les passions d'une autre époque , elles viendraient échouer devant le bon sens public. En effet , Messieurs , les intérêts des deux j)euples sont aujourd'hui si étroitement liés qu'il serait difficile, même aux passions les plus aveugles, de les amener à une rupture entière. Telle est devenue cette solidarité d'intérêts , que si demain Londres ou Paris venait à être brûlé , nous aurions à supporter réciproquement d'immenses pertes commerciales; et tandis qu'une catastrophe tomjjant sur Berlin, Vienne ou Saint-Pétersbourg, n'exciterait que nos sentiments de commisération, à Londres, au contraire, nous serions frappés dans nos intérêts presque aussi fortement qu'à Paris même; or, quand deux peuples en sont arrivés là, ils sont évidemment destinés à resserrer chaque jour davanta{;e leur union présente. ( Très-bien ! très-bien !)

Yovons d'abord pour la France l'intérêt de l'alliance

1 Allusion au procès BRinnrd.

96 LE Dire DE PERSI(;> Y.

anglaise. Avec rx\.n(^jlet('rre, nous sommes maîtres des mers, et, j)ar conséquent , nous n'avons plus rien à craindre sur nos frontières. Aucune coalition n'est plus possible contre nous ; la paix {jénérale est assurée, Notre pays peut donc se livrer à tous les développements de son activité sans aucune préoccupation , et achever de fonder ses institutions sans courir aucune aventure. Nous n'avons, d'ailleurs, plus de rivalité matérielle avec l'Angleterre, depuis qu'elle a ouvert à notre commerce comme au sien propre l'accès de ses immenses colonies; ce n'est pas sa faute si, continuant notre svstèrae de productioji à hauts ])rix, nous ne savons pas mieux en profiter.

Quant ;i lAngleterre, son intérêt à 1 alliance liançaise est peut-être encore plus manifeste. Elle a achevé de couipu'rir, en 1814 et 1815, la suprématie maritime et coloniale qui faisait l'objet de ses désirs et à laquelle elle était en quelque sorte destinée par sa position insulaire et le (;énie de ses habitants. Cette suprématie, elle en jouit aujourd'hui sans contestation, et elle se dit que, si elle avait une nouvelle lutte avec la France, quand même (ce qu'à Dieu ne plaise!) le sort des batailles nous réserverait de nouveaux désastres, elle ne saurait obtenir pour résultat que le maintien en possession de ce qu'elle a déjà , c'est-à-dire de sa suprématie maritime et coloniale, et que , par conséquent , elle aurait beaucoup à j)erdre et très-peu à gagner. {C'est vrai!) Par une transformation complète de ses intérêts, l'Angleterre en est donc arrivée à ce point, qu'autant, il v a quarante ans, elle était hostile à la France, autant elle désire aujourd'hui son amitié ; et telle est, en effet, sa disposition actuelle à ne pas vouloir sé])arer ses intérêts des nôtres, que dans deux graves circonstances, en se

POLI TIQUE. «u

déterminant à faire avec nous d'abord la (guerre, puis la paix , elle a peut-être plutôt pris conseil de notre situation que de la sienne propre. [On applaudit.)

Comment donc, dans cette disposition réciproque des deux pays , rendre compte de ce qui s'est passé h la suite de l'attentat du 14 janvier? [Attention marquée.) Par la ])lus vulf^aire des explications, par une série de malentendus de chaque côté de la Manche. Déjà, depuis la paix, l'opinion publique en Angleterre avait pris ombrage de quchjues incidents diplomatiques ; mais à la nouvelle de ce crime odieux, l'Angleterre était unanime à le flétrir. A cette époque, le vrai public anglais, ce public qui, eu réalité, dirige et gouverne l'État, qui est habitué à voir sortir l'ordre des plus grandes agitations, à dédaigner tous les excès de la presse, à ne prendre garde enfin à aucune des exagérations de la liberté, le public anglais, dis-je, ne connaissait rien ni des tentatives précédentes organisées en Angleterre contre l'Empereur, ni des doctrines professées par une partie des réfugiés ; il était de bonne loi , aussi ignorant de toutes ces infamies qu'il en était innocent. Ce fut donc avec le j)lus pénible étonnement qu'il crut voir, bien à tort assurément, dans des discours prononcés à Paris sous l'impression de l'émotion publique, une disposition de la France à rendre l'Angleterre responsable de l'attentat du 14 janvier et à la mettre en suspicion. Dès ce moment, l'opinion publique, en Angleterre, unanime à flétrir l'assassinat, s'arrêta subitement au milieu des manifestations qu'elle faisait éclater de toutes parts. [Mouvement.) Puis, quand le changement du régime des passe-ports , bon ou mauvais , mais si injustement représenté à l'opinion comme un acte de méfiance contre les Anglais eux-mêmes, et surtout les

adresses de l'armée, vinrent mettre le comble à l'irritation des esprits , alors il se passa ce qui arrive tinijours dans un pays libre, lorsque le sentiment national est mis en jeu : les passions populaires ne connurent plus de bornes, et la situation politique lut dominée par ces passions.

Ainsi, pendant que nous pensions avoir à nous plaindre des dispositions de nos alliés, le peuj)le an.'jlais, de son côté, se croyant profondément blessé par la France, n'obéissait plus qu à son irritation. Cette irritation en provoquait naturellement en France une autre tout aussi forte et qui aurait pu être dangereuse , sans la haute raison et l'esprit de justice de l'Empereur pour apprécier la véritable cause de l'attitude de nos voisins.

Quels qu'aient été ces malentendus déplorables, et dont il est au moins facile de prévenir aujourd'hui le retour, la situation des deux peuples n'en est pas changée. Ce qui reste ijicontestable, c'est que les nouveaux instincts de l'Angleterre la portent aussi naturellement à se rapprocher de la France qu'ils tendaient anciennement à l'en éloigner, et que les nôtres suivent une direction semblable ; c'est que , malgré les malentendus et les petits ombrages réciproques, et en dépit des intrigues des partis qui les exploitent, le grand public anglais désire sincèrement l'amitié de l'Empereur et de la France {Applaudissements) ; qu'enfin, il n'y a réellement entre les deux pays aucun intérêt, aucune question sérieuse, où le plus simple bon sens ne ])uisse mettre d'accord les deux gouvernements; et qu'ainsi il dépend de nous de maintenir une alliance aussi avantageuse aux deux peuples. [Marques générales d'adhésion.^

Je le répète donc, Messieurs, la dynastie napoléonienne est, à l'intérieur comme à l'extérieur, dans les

plus heureuses conditions de force, de grandeur et de prospérité. Ce que Napoléon III a ajouté, en ce sens, à l'œuvre de Napoléon I" est énorme ; et lorsque la France, un jour complètement constituée , jouira de tous les bienfaits d'un j;ouverneinent définitivement établi dans les esprits, dans les consciences et dans le temps, il n'v aura pas assez de vénération , de respect et de reconnaissance pour sa mémoire. [Bravos réitérés.) Voilà, Messieurs, ce que je tenais à dire à mes concitovens, non pas assurément que je me flatte d'avoir été pour quelque chose dans cette grande oeuvre, mais parce que, depuis plus de vingt ans, je n'ai cessé de l'appeler de tous mes vœux pour le bonheur et la grandeur de notre pays.

DISCOURS

SUR LA POLITIQUE EXTÉRIEURE DE l'eMPIRE ' .

Messieurs, en me retrouvant au milieu de vous, au sein de ce département de la Loire si laborieux, dans cette grande ville de Saint-Etienne , un des plus riches foyers de l'industrie française, mon désir serait de vous parler du traité de commerce qui, tout en reliant les deux plus grandes nations industrielles du monde , est de nature à influer si puissamment sur l'activité de notre province. Mais quelque intéressant qu'il puisse être de considérer les conditions dans lesquelles nos industries ont à fonctionner aujourd'hui , il me parait encore plus important d'examiner avec vous les chances de paix que

1 Prononcé à l'onvei'ture de la session du conseil générai de la Loiie, le 27 août 1860.

100 LE DUC DE PERSIGiNY.

l'état de l'Europe peut nous présenter; car, avant de savoir comment nous devons travailler, tâchons de savoir si nous pouvons travailler en sécurité.

Je n'ai pas besoin de le dire , si depuis le programme de Bordeaux : l'Emphîe c'est la paix, deux grandes guerres ont affligé l'Europe, ce n'est pas à l'Empire qu'il faut en attril)uer la cause. Quand l'Empereur prononçait ces Lelles paroles, il ne pouvait avoir la prétention de supprimer la guerre d'entre les nations de la terre, et d'apporter au monde un procédé nouveau pour résoudre pacifiquement tous les problèmes de la société européenne. La signification sérieuse de son programme, c'est que le nouvel Empire, n'acceptant la succession du premier que sous bénéfice d'inventaire, en répudiait l'héritage de luttes et de vengeances, pour entrer désormais dans des rapports de paix et de concorde avec toutes les puissances ; et ce programme a été fidèlement suivi. {On applaudit.)

Quant à ces questions extraordinaires qui malheureusement ne peuvent se résoudre diplomatiquement , il y en avait deux, la question d'Orient et la question d'Italie, qui, en dehors de l'Emjiire lui-même et bien avant son établissement, menaçaient constamment d'amener la guerre en Europe. La première, depuis plus d'un demisiècle , était l'objet d'universelles appréhensions; tous les hommes d'Etat tournaient avec inquiétude leurs regards vers Constantinople, et chacun se disait que le jour où l'empire ottoman tomberait en dissolution, l'Europe se trouverait engagée dans une affreuse mêlée de rivalités. La seconde, moins redoutable })our l'Europe, ne l'était pas moins pour la France; car, si depuis quarante ans, une lutte de nationalité se poursuivait en Italie sous l'apparence de l'ordre contre le désordre, il

otait clair que du jour où l'Italie entrerait en lutte avec l'Autriche, non j)lus au nom de la dénia^jogie, mais à la voix mênie d'un prince italien, la France, sous peine de voir l'Autriche dominer toute la Péninsule et régner sur les Alpes françaises, serait engag^ée dans cette guerre.

Mais si ces deux guerres n'ont pu être évitées, elles ont, du moins, été achevées avec autant de ])romptitude que de succès. Telle semhle avoir été, en effet , la préoccupation de l'Empereur, d'empêcher (pie l'une et l'autre ne prissent le caractère des guerres du premier Empire, qu'elles étaient terminées quand , sous l'impression d'analogies historiques, le publie les croyait à peine commencées. (Applaudissements.) Et ceci prouve, plus que tous les raisonnements, à quel point l'Empereur est resté fidèle à son programme. ( Très-hien! très-bien! )

Et cependant, il faut le dire, quoique si heureusement terminées , ces deux guerres ont réalisé leur but aussi complètement que les choses humaines peuvent le comporter; ces deux questions avant été résolues dans ce qui constituait leur point essentiel, les solutions secondaires n'ont plus rien de sérieusement inquiétant pour la tranquillité du monde.

Ainsi, que l'Empire ottoman se maintienne ou non, qu'il parvienne à remplacer le fanatisme religieux par l'organisation savante des sociétés modernes, ou qu'il échoue dans cette œuvre si désirable, la question aujourd'hui n'est plus qu'une question diplomatique. Ce qui faisait, avant la guerre de Crimée, le danger européen delà question, ce n'était pas, en effet, la difficulté même d'une nouvelle organisation de ces contrées, mais» la possibilité pour une grande puissance voisine de saisir Constantinople et les Dardanelles avant que l'Europe eût eu le temps d'en décider. Maintenant que la des-

tioiction de Sébastopol a remis la question tout entière entre les mains de l'Europe, on ne voit plus de raison qui , le cas échéant , puisse empêcher les grandes puissances d'arriver pacifiquement à une résolution commune. [On applaudit.)

De même de l'Italie. La question capitale n'était pas que l'Autriche fût plus ou moins dépouillée de ses Etats héréditaires dans la Péninside , mais que tous les autres Etats italiens lussent soustraits à sa domination ; et ce résultat a été complètement atteint. Que l'Italie aujourd'hui forme une confédération d'États ou un seul royaume ; que les Italiens remettent en péril , par leur propre faute , l'indépendance que nous leur avons rendue, en violant eux-mêmes le principe de non-intervention qui est la garantie de leur indépendance et de leur lihert<; : le fait acquis domine les questions secondaires et ôte aux événements ultérieurs leur gravité naturelle.

Une fois ces deux grandes questions terminées ou au moins résolues dans leurs parties essentielles , au temps où nous vivons, il n'y en a plus d'autres en Europe. Des esprits inquiets ou prévenus peuvent évoquer des fantômes; on pourra dire, en Allemagne, que nous aspirons aux frontières du Rhin; en Angleterre, que nous rêvons une descente sur ses côtes : ces folies ne méritent pas d'être sérieusement discutées. {Applaudissements.)

Et d'abord, dans l'état actuel des sciences militaires, un fleuve comme le Rhin n'est j)as une frontière stratégicpie. ( C'est vrai!) Ce n'est donc pas pour un avantage illusoire que la France irait s'exposer à une nouvelle guerre euroj)éenne. Et quant à l'idée d'encourager les Allemands à l'unité germanique, afin de nous donner mi droit, justifié par l'intérêt même de l'équilibre euroj)éen,

à réclamer la j)rovinco du Rhin, c'est, qu'il me soit permis (le le dire, un contre-sens politique : la France, comme puissance militaire, étant deux fois plus forte sur le continent sans le Rhin et avec l'Allemagne divisée , qu'elle ne le serait en lace de l'unité germanique avec celte insignifiante com{)ensation du Rhin. Le génie allemand est, du reste, de sa nature même contraire à l'unité ; et c'est une gra)Kle sécurité pour le monde, dont cette puissance fractionnée est en quelque sorte la force modératrice.

Pour ce qui est de l'Angleterie, j'ai toujours été étonné que des hommes de quelque autorité dans ce dernier pays aient paru donner crédit à la possibilité d'une attaque de notre part. Je comj)rendrais chez certains esprits la crainte qu'un concours de circonstances extraordinaires ne j)ùt amfMicr quelque grave mésintelligence entre les deux pays, et qu'en vue d'une pareille éventualité, on jugeât utile de mettre de part et d'autre la défense militaire en harmonie avec les progrès de la science. Mais croire sérieusement que l'un ou l'autre des deux (jouvernements serait disposé h amener volontairement entre les deux plus grandes puissances du monde cette lutte terrible, éj)ouvantable, où nous aurions, les uns et les autres, tant à perdre et si peu à gagner, serait le comble de la déraison. [Applaudiasements.) Assurément, personne en Fiance n'admettrait un instant une pareille disposition dans l'esprit de l'Empereur ou de son gouvernement. Eh bien, il en est de même en Angleterre. Là, Messieurs, à part certaines fractions de partis dont l'attitude tend par des causes diverses à envenimer nos relations, mais qui n'ont d'importance réelle que celle que leur donne accidentellement l'égalité actuelle entre les forces des deux principaux partis, les

hommes ëminents de toutes les opinions, comme l'unguste et vertueuse princesse qui honore le trône de !a Grande-Bretagne {^nombreux applaudissements ), ne veulent que Ja j)aix et la bonne harmonie entre les deux pays. Le j)enple anglais tout entier, malgré tant d'excitations contraires, ne désire pas autre chose. Trompé ou se trompant lui-même sur nos intentions, se persuadant, sur la foi de faux renseignements, que nous avions manqué de loyauté envers lui, une partie du public anglais s'est émue et s'est crue autorisée à prendre des précautions contre nous . Mais l'attitude calme et digne de cette foule de jeunes volontaires en venant offrir si généreusement leurs services à leur pays , leur nojjle devise : Défense not défiance, c'est-à-dire, c'est pour nous déjendre s'il eti est besoin, et non poiw vous défier, enfin, la manière dont le traité de commerce a été accueilli du pays : tout prouve qu'aucune passion hostile n'agite !a nation contre nous ; que, loin de là, elle ne désire qu'être éclairée sur nos sentiments; et qu'ainsi, lorsque la vérité aura achevé de se faire jour, les deux peuples n'auront plus qu'à s'engager exclusivement dans la lutte d'émulation à laquelle le traité de commerce les convie. (^Adhésion générale.)

J'arrive maintenant, Messieurs, à un point délicat. A])rès avoir résolu les deux questions qui troublaient la paix du monde, après avoir j^ris une part si glorieuse aux affaires de notre temps et vu notre pays occuper une place si élevée dans les conseils de l'Europe, nous ne devons pas nous étonner que de si grandes choses n'aient pu s'accomplir sans créer en Europe des inquiétudes et des méfiances. C'est un des malheurs de la guerre de produire dans les esprits un ébranlement qui survit à la guerre même. Pour moi. Messieurs,

POLITIQCE. 105

pioloiidcniL'iit convaincu que la mission du nouvel Empire est de reconcilier l'ancienne France révolutionnaire ou conquérante avec toutes les puissances, si nous avious rien fait qui méritât de nous faire perdre la confiance de l'Europe, je considérerais comme bien chèrement acquise la gloire de ces dernières années. Un moment, je l'avoue, et quelque temps avant la guerre d'Italie , les apparences semblaient être si fort contre nons, que tout le ])remier, comme saint Pierre reniant son maitre, j'ai cru qne mon gouvernement, dans l'enivrement du succès, avait oublié le programme de Bordeaux, et je m'en affligeai profondément. Bientôt, éclairé sur l'état des affaires, je rougissais d'avoir douté de la sagesse de l'Empereur; mais je n'en étais pas moins affecté d'une situation qui nous donnait les apparences de l'agression.

Pourquoi, disais-je, dans une cause si juste et quand nous ne sommes, en réalité, que les défenseurs du droit, paraissons-nous chargés aux yeux du monde de la responsabilité d'événements dont nous ne sommes pas cause? Est-ce nous qui avons créé en Italie cette lutte de nationalité qui, depuis quarante ans, se poursuit avec tant d'acharnement de part et d autre? Avons-nous conseillé à l'Autriche cette politique funeste qui, n'ayant à invoquer d'autre principe de gouvernement que la force brutale, soulève tous les Italiens contre elle? A la place du gouvernement national que le premier ^Sapoléon avait organisé dans le royaume lombard-vénitien, où tout était entre les mains des Italiens : gouvernement , administration , magistrature , armée , où il n'y avait de Français que le vice-roi, le prince Eugène, est-ce nous qui avons conseillé à l'Autriche de remplacer dans toutes les fonctions les Italiens par des étrangers, et fait ainsi à

des peuples jadis^ illustres dans Ihistoire la plus mortelle des injures? Sommes-nous également responsables du mal produit par les traités de l'Autriche avec les princes italiens, traités qui, en assurant à ces princes la sécurité et l'impunité de leurs gouvernements, donnent en même temps à l'Autriche, contrairement au droit européen, la domination sur l'Italie presque tout entière? D'un autre côté, est-ce nous qui avons établi en Piémont un gouvernement parlementaire, une tribune libre, une presse libre, et tous ces moyens d'entretenir l'agitation en Italie, d'exciter les passions, d'organiser la résistance et de pousser l'Autriche à la violence?

Cette lutte qui se prépare en Italie, nous avons tout fait pom- la prévenir; car non-seulement nous avons prodigué les conseils à l'Autriche et à la Sardaigne, mais nous avons conjuré l'Europe elle-même de mettre un terme à cette situation. Si la lutte est aujourd'hui inévitable, ce n'est donc pas nous qu'on doit en rendre responsables, c'est bien plutôt l'Europe elle-même qui, en refusant au Congrès de Paris la proposition faite par la France et l'Angleterre de régler les affaires d'Italie, a manqué l'occiision de prévenir la guerre actuelle. {Vive sensation.)

Pourquoi, disais-je à mon gouvernement, quand nous ne sommes cause de ri(>n , sommes-nous rendus responsables de tout? Pourtpioi, clans ce siècle d'opinion publique, où le bon droit a tout avantage à se produire en plein jour, restons-nous dans les traditions de cette vieille diplomatie dont les finesses ne sont propres (pi'à déguiser les mauvaises causes et à dénaturer les bonnes? Lorsque M. de Cavour est venu vous dire qu'il ne pouvait plus retenir le mouvement qu'il avait si fort imj)rimé lui-même; que l'Italie était en feu et que la révolution

allaiL éclater dans les Juches, pourcjuoi n'avoir pas fait connaître cette situation au monde entier? Assurément, vous avez bien fait de prendre le parti de l'Italie menacée. Devant cette lutte imminente, vous Jie pouviez rester indiflérents; quels que fussent les torts réciproques, vous ne pouviez ni laisser écraser le Piémont, ni permettre à l'Autriche de redevenir, comme en 1815, maîtresse absolue de l'Italie. Mais pourquoi n'avoir pas fait connaître au monde entier votre résolution? En 1854, au commencement de la guerre de Crimée, ce n'est pas à lord Aberdeen, qui peut-être vous aurait répondu non, que vous avez proposé l'alliance anglaise, c'est publiquement au peuple anglais lui-même , en envoyant votre flotte en Orient. Pourquoi donc n'avoir pas fait de même dans la question d'Italie? 8ur le terrain du droit, du juste, de la protection au faible, au lieu des méhances actuelles , vous auriez eu pour vous les svmpathies de toute l'Europe libérale, et bien certainement de toute l'Angleterre.

C'est ainsi que je reprochais à mon gouvernement une attitude diplomatique qui lui avait donné l'apparence des torts, quand il avait, en réalité, les mérites d'une grande et noble politique.

Messieurs, qu'il me soit permis de le dire ici, l'Empereur ne dédaigna pas de répondre à ces observations d'un fidèle sujet, et, je m'empresse de l'avouer, sa haute sagesse avait raison contre les conseils du serviteur. {V/J-'s applaudissements . )

C'est qu'en effet, je l'ai bien compris depuis, faire connaître publiquement l'obligation on nous étions placés, au lieu de se borner à appeler, malheureusement en vain, l'attention des cabinets sur la situation de l'Italie, qui leur était du reste aussi parfaitement connue qu'à

nous-mêmes, c'était nous donner non plus l'apparence, mais la réalité même de l'agression contre l'Autriche ; car du moment que l'Italie savait sur quel puissant secours elle pouvait compter, il n'y avait })lus moyen de la contenir, et ce qu'il nous était encore permis d'espérer, ce que l'Angleterre a espéré jusqu'au dernier moment de la sagesse de l'Autriche, il était impossible de l'attendre d'un peuple altéré de haine et de vengeance. Ainsi, Messieurs, ce silence qu'on reprochait à l'Empereur n'était défavorable qu'à lui , et sa loyauté éclatait d'autant plus grande qu'elle était plus iiipistement et plus cruellement soupçonnée. {Bravos nroloiigés.)

Il en a été de même de l'affaire de Savoie. Après avoir fait un traité qui rendait l'Italie à elle-même, à l'exception de la seule Vénétie , qui donnait la Lombardie à la Sardaigne, sans rien garder et rien demander pour la France; après surtout avoir proclamé le |)rincipe de non-intervention qui était la plus complète garantie de l'indépendance de l'Italie; enfin, après avoir rendu à ce pays un service sans exemple peut-être dans l'histoire des nations, le vainqueur de Solferino devait espérer que le résultat de tant de sacrifices serait respecté des Italiens. Que si cependant le premier usage qu'allait faire l'Italie de sa nouvelle indépendance était de déchirer le traité de Yillafranca et de laisser protester la signature de l'Empereur, c'est-à-dire de tout remettre en question et de nous exposer à une nouvelle guerre, la France, après avoir fait volontairement les frais de rindé|)endance de l'Italie, ne pouvait accepter qu'on forçat sa générosité pour lui imposer en outre les frais d'un grand royaume italien. Elle avait donc le droit incontestable de dire au Piémont que, si les traités étaient

violés au delà tles Alpes, elle demanderait qu'ils fussent aussi modifiés en deçà.

Pour cette affaire de Savoie comme pour la question d'Italie elle-même, nous avions un grand intérêt à pouvoir dire tout haut nos conditions. Cette publicité, qu'on nous a reproché de n'avoir pas faite , eût été au contraire tout à notre avantage. D'un bout de l'Italie à l'autre, il n'y aurait eu qu'un cri poiu" engager le roi de Sardaigne, en échange des duchés, à céder la Savoie à la France; et comme l'Angleterre, de même que l'Europe, n'aurait eu aucun droit de se plaindre de nos conditions, elle eût pu discuter tout à son aise, dans son Parlement, celui des deux partis qu'elle aurait eu à conseiller à l'Italie.

Malheureusement, nous ne pouvions encore une fois tenir ce langage publiquement; car c'eût été faire une espèce de marché aux dépens de l'Autriche et, par conséquent, manquer à la loyauté de nos engagements de Villafranca.

Mais, Messieurs, si le gouvernement de l'Empereur n'a pu parler tout haut, il n'a pas du moins caché ses intentions au gouvernement sarde ni au gouverne- ' ment anglais. Dès a;j^ant la guerre, il avait prévenu la Sardaigne que si les événements amenaient un grand royaume en Italie, nous demanderions que le versant des Alpes ne restât pas dans ses mains. [Très-bien! trèsbien!) Le gouvernement de l'Empereur a renouvelé ses avertissements aussitôt que le traité de Villafranca a été remis en question, et surtout il n'a rien caché au gouvernement anglais. C'est donc, contrairement à tant d'assertions, en toute connaissance de cause de part et d'autre que les faits se sont accomplis. Il se peut qu'on ait cru pouvoir nous amener à renoncer à la Savoie mal-

grë la violation du traité de Villafianca : dans ce cas, l'on s'est trompé , mais nous n'avons trompé personne. {^Apjdaudissements réitérés . )

Ainsi, Messieurs, dans cette série d'événements si heureusement terminés , où , tout en tranchant le nœud gordien des deux seules questions qui menaçaient sérieusement l'Europe, l'Empereur a achevé de replacer la France dans la haute situation qui hii était due, il n'a rien fait qui put lui ["aire perdre la confiance de l'Europe ; et les assertions contraires sont dénuées de fondement. Assurément, il est possible aux esprits prévenus ou mécontents de trouver des sujets de critique dans ce grand nombre de faits, d'actes, de paroles, d'écrits qui constituent la physionomie des événements et où l'imprévu des situations confond si souvent la sagesse humaine; mais dans l'ensemble de la politique de la France, les grands traits qui frappent tous les yeux sont simples, purs et honnêtes. [Explosion de bravos.) Il est clair, il est évident aujourd'hui que si l'Empereur a fait la guerre en Italie, c'est que, soit indifférence, soit crainte de la responsabilité ou toute autre cause, la plupart des puissances européennes n'ont voulu s'engager à rien pour réjjler les affaires de la Péninsule ; et qu'aussitôt que le vainqueur de Solferino a vu la possibilité d'obtenir une solution satisfaisante, il s'est empressé de satisfaire aux vœux du monde en faisant la paix avec l'Autiiche. Voilii en deux mots la vérité sur toute l'affaire d'Italie. [Brai'os! Très-hicn ! très-bien!)

Quant à cette école politique habituée depuis 1815 au rôle passif que la France avait été forcée longtemps de subir devant l'Europe organisée contre elle, qui, ne pouvant se faire à l'idée d'une France indépendante et libre de toute pression extérieure, se trouble, s'agite et

POLITfQflE. ill

rtipand partouL l'alarme, comment la prendre au sérieux? Le bon sens des peuples proteste contre cet esprit d'une autre époque. [Marques gdnéréiles d'adhésion.^ Si le système de 1815 est renversé, c'est par l'Europe elle-même et du coiisentemeuL de toutes les puissances, pour qui ce système ne pouvait raisonnablement être autre chose qu'une œuvre de transition. Etait-ce, en effet, une situation régulière que celle d'un grand pays mis au ban des nations? L'Europe pouvait-elle s'applaudir d'un régime qui, en produisant en France deux grandes convulsions, l'avait ébranlée elle-même jusque dans ses fondements?

Non, Messieurs, l'intérêt de l'Europe comme de la France , c'était que la réconciliation fût faite de part et d'autre ; que la France reprît le rôle élevé qui lui appartient dans les conseils des puissances , d'une manière indépendante et libre , mais du consentement de toutes et sans la violence d'aucune; que la France ne fut plus menaçante, parce qu'elle n'était plus menacée ; et qu'enfin, satisfaite de sa haute situation dans le monde, en paix et en relation d'amitié avec- toute l'Europe , elle n'eût plus qu'à se livrer en sécurité au développement de sa prospérité intérieure. [Très-bien! très-bien!)

Eh bien, Messieurs, cette grande œuvre est aujourd'hui accomplie. [Applaudissements .) A la gloire de l'Empereur, à l'inappréciable avantage de la France, et aussi, il faut le dire, à l'honneur de l'Europe, qui a loyalement sanctionné par son attitude la nouvelle situation de notre pays, l'établissement que l'Empire actuel avait la mission de fonder à l'extérieur est terminé, et le rôle militant de la France en Europe est fini. [Bravos et applaudissements.) Voilà, Messieurs, ce que je tenais à vous dire. Voilà ce que je vous dis du fond de ma conscience et avec la plus entière conviction [Profonde sen-

sation), heureux de voir s'ouvrir une ère de paix et de prospérité pour l'Europe, pour la France, et aussi, qu'il me soit permis de le dire, pour la belle et chère province que nous représentons ici. (^Applaudissetnents prolongés et vives acclamations .)

DISCOURS

SUR l'affaire de ROME '.

Messieurs, je vous remercie des paroles flatteuses que vous m'avez adressées , et surtout de l'honneur que vous m'avez fait , en m'invitant à poser la première pierre de l'église que la piété des fidèles de cette ville attend avec tant d'impatience. En appelant à cet honneur un homme que son pays natal n'accueille avec tant d'éclat que parce qu'il veut bien le considérer en ce moment comme le représentant de l'Empereur, vous avez pensé que le gouvernement était le protecteur naturel de la religion et de ses ministres; et vous avez eu raison! {On applaudit. )

Tel est le dévouement de l'Empereur à l'Eglise, qu'il est au-dessus de cette injustice immense qui naguère a ému la catholicité et étonné le monde. {Vifs applaudissements.) Permettez-moi, Messieurs, de vous dire im mot à ce sujet.

Je ne vous rappellerai pas que c'est l'Empereur qui a

' Prononcé à Roanne, le l*"' septenihre 186U, à l'occasion de la pose de la première pierre de l'église de ÎVotre-Datne-des-Victoires. — Il est bon de faire remarquer que les appréciations émises dans cette circonstance par M. le duc de Persigny ont été confirmées par les documents diplomatiques communiqués, l'année suivante, au sénat et au corps législatif.

r('tal)li le Pape à Ironie et qui l'y maintient avec l'épee de la France. {E.rplosion de bravos.) J'arrive de suite à la {juerre d Italie.

A cette époque , les Etats de l'Eglise étaient occupes nii-|)artie j)ar la France et par l'Autriche, pour assurer le maintien de la domination du Saint-Père. Les deux corps d'armée , en présence de ce qui se passait dans le nord de l'Italie, avaient pour mission de garder la neutralité et d'attendre, l'arme au bras, l'issue des événements. Comment ce devoir a-t-il été rempli de part et d'autre? Pendant que la France exécutait sa mission, en gardant fidèlement la partie du tenitoire de l'Eglise qu'elle avait à protéger et qu'elle protège encore aujourd'hui, l'Autriche, pour profiter à notre désavantage des forces qu'elle avait dans les Légations, abandonnait la partie des Etats pontificaux confiés à sa garde; et, en conséquence de cet abandon par l'Autriche, le Pape perdait la Romagne. [Applaudissements réitérés.)

Cet abandon du territoire pontifical ne devait pas porter bonheur ii l'Autriche [Profonde sensation), car bientôt, battue à Solferino, elle était contrainte de faire la paix. [Applaudissements .) La base de la paix, base imposée par la nature même des choses, par l'état des esprits et l'attitude de l'Europe entière, était celle-ci, que toute intervention en Italie était désormais interdite aussi bien à la France qu'à l'Autriche : de sorte que la Romagne ayant été abandonnée par l'Autriche, et le Pape ne pouvant la reconquérir ni par l'Autriche, ni par la France, ni par toute autre puissance, cette province était évidemment perdue pour le Saint-Siège.

C'est alors, et au milieu de ces circonstances difficiles, que l'Empereur, dans sa haute sagesse, dans son dévouement aussi absolu qu'éclairé pour le Saint-Père

[applaudissements) , se montra disposé à faire cette fameuse proposition ([ui souleva tant de clameurs et tant d'injustices. Cette proposition , Messieurs, c'était tout simplement le salut de lu puissance temporelle du Pape; c'était la combinaison la plus simple, la plus habile et la plus conforme au but qu'il s'agissait de réaliser pour l'indépendance et la dignité du Saint-Siège. Vous allez en juger.

L'Empereur voyant que, par la faute irrémédiable de l'Autriche , la Romagne était irrévocablement perdue pour le Pape, voulait au moins que, si cette province était réunie au Piémont, elle ne fût gouvernée qu'au nom du Pape, afin de conserver et faire respecter, dans la limite du possible, les droits du Saint-Siège. Ce n'est pas tout. En même temps que l'Empereur cédait dans ce projet à l'empire d'une nécessité absolue, il en tirait un parti énorme à l'avantage du Pape, car, en échange du sacrifice, il offrait de garantir et de faire garantir par l'Europe , ou tout au moins par la catholicité , les états actuels du Saint-Siège, et assurait ainsi à jamais l'indépendance et la sécurité du Pape. [Longs applaudissements. )

Que ces sages , nobles et généreuses propositions [Bravo! bravo!) aient été dénaturées quelque temps par l'ignorance, l'erreur ou la haine des partis cachés sous le manteau de la religion , il n'y a rien d'étonnant à cela; mais ce que je puis vous dire, Messieurs, c'est <|u'aux yeux de tous les hommes politiques de quelque valeur en Europe, ces ])ropositions ont |)aru la jireuve la plus éclatante du dévouement de l'Euipereur au Saint-Père; que tous les ennemis de la ]*apauté en JÈurope se sont réjouis de les voir rejetées ; et qu'enfin , selon toutes les probabilités humaines, à l'heure cpi'il est,

si elles avaient été adoptées , l'Italie serait en paix et la cour de Rome délivrée de tous dangers. {Applaudisse ntcnt s.)

Ah ! Messieurs , pendant que je vais poser la première pierre de cett(^ église de Notre-Dame-des-Victoires , dont le nom est d'un si heureux augure , priez Dieu de protéger le Saint-Père , de le préserver des périls qui l'entourent, et doyt les plus redoutables ne sont pas les attaques armées de ses ennemis, car l'épée du fds aîné de l'Eglise, dédaignant ses blasphémateurs, continue de couvrir de sa garde la personne auguste du Pontife et le trinie vénéré du Saint-Siège. {Applaudissements prolongés et vives acclaniatioîîs. )

CIRCULAIRE

A l'occasion de la rentrée de m. de persigny AU ministère de l'intérieur.

Paris, le 5 déceiiilue 1S60.

Monsieur le préfet , en prenant possession du poste élevé où la confiance de l'Empereur vient de me rappeler, j'ai besoin d'abord de réclamer tout votre concours , caj* plus est noble le spectacle qui nous est donné par l'acte impérial du 24 novembre, plus l'administration intérieure du pavs doit s'inspirer de généreuses pensées.

Voici un prince qui , après avoir reçu les pouvoirs dé la nation pour rétaiîlir l'ordre public à l'intérieur, et la grandeur du pays à l'extérieur, est le premier à appeler l'expression des vœux et de l'opinion de la France. A peine est-il victorieux des ennemis du dedans et du de-

lin LE DUC DE PEliSlGNY.

hors, qu'il introduit dans nos institutions des améliorations qui sont un témoiyna(;e de sa confiance dans le pays.

Le ta])leau de cette première partie de son rèf;ne formera une belle période de notre histoire. Appelé par la voix de tout mi peuple à la tète dune société boideversée, tombée dans le chaos et l'anarchie, il se met courageusement à l'œuvre ; et, en quelques années, il ramène à ce point l'ordre dans les esprits et dans les choses, que jamais prospérité pareille n avait signalé aucune époque de notre histoire.

Puis, à peine cette grande œuvre est-elle achevée h liutérieur, qu'il est conduit , par la situation de l'F.urope, à en entreprendre à l'extérieur une autre non moins importante , pour replacer la France dans la haute jiosition qui lui était due. En déj)it de sinistres prophéties qui annoncent partout qu'il sera emporté par la guerre au delà de la limite des véritables intérêts de la France, sa sagesse, égale à son courage, l'arrête à cette limite; et ainsi, non-seulement il a rétabli, au profit de notre sécurité , l'équilibre troublé de lEurope , mais encore il a ouvert au monde une nouvelle ère de paix et de prospérité.

Enfin , persuadé que sa véritable mission n'est pas seulement de plac(n- son nom près de celui du glorieux chef de sa race, mais d'assurer les destinées du pays , il le prépare maintenant au noble et paisible exercice des libertés dont le trône populaire des Napoléons doil protéger le développement.

^Monsieur le préfet, si je vous rappelle ces grands traits de notre histoire actuelle, ce n'est pas pour que vous en fassiez le sujet de communications officielles aux populations de votre département, car, fières d'avoir si

IM^[. mOUE. 117

merveillcuseinent , au I(( tlcceiiibre , retrouvi' d'ellesniéines le fil perdu de nos destinées, elles n'ont besoin de personne pour lire dans leur cœur les grandes pages de l'Empire qu'elles ont fondé. Ce (|ue je désire seulement, c'est de vous faire comprendre dans quel esprit je réclame votre concours.

Convaincu que les libertés d'un pavs ne peuvent se développer qu'autant que l'Etat lui-même jouit de la plus complète sécurité, je demande que vons sovez toujours aussi ferme à maintenir l'ordre |)ublic et aussi vigilant à surveiller, au ])esoiu , les ennemis de l'Etat; je vous recommande en même temps de ne rien négliger pour achever l'œuvre de réconciliation entre les partis. Beaucoup d'hommes honorables et distingués des anciens gouvernements , tout en rendant hommage à l'Empereur pour les grandes choses qu'il a accomplies , se tiennent encore à l'écart par un sentiment de dignité personnelle. Témoignez-leur les égards qu'ils méritent; ne négligez aucune occasion de les engager à faire profiter le pays de leurs lumières et de leur expérience , et rappelez-leur que , s'il est noble de conserver le culte des souvenirs, il est encore plus noble d'être utile à son pavs.

Et maintenant, monsieur le Préfet, que nous allons travailler ensemble au bien de l'État, je vous demande de vous dégager des préoccupations personnelles qui n'embarrassent que troj) souvent les grandes affaires. Dites-moi toujours franchement votre opinion avec l'indépendance de caractère qui constitue le véritable serviteur de l'Etat, et par conséquent sans vous jjréoccuper de plaire ou de déplaire. Rappelez-vous qu'un fonctionnaire de l'ordre civil, comme le soldat qui expose sa vie pour son pays, doit, au besoin, savoir braver une disgrâce imméritée. Toutefois, ne craignez pas (pie je vous juge

sans vous entendre, et encore moins que je place jamais ma responsabilité derrière la votre. Ne craignez pas non plus, tandis que vous vous dévouerez courageusement à l'intérêt public, de rester exposé de loin sans défense au ressentiment des ambitions non satisfaites. Du reste , vous recevrez bientôt des instructions svu- des points importants de politique et d'administration , et j'aurai l'occasion de faire appel à votre zèle et à votre dévouement. Recevez , etc.

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