SIR LES CONFÉRENCES DE SAIM-VIXCENT DE PAUL
Paris, le 16octul)re 1861.
Monsieur le préfet, depuis longtemps le Gouvernement se préoccupe de la nécessité de faire rentrer dans les conditions de la loi les associations de bienfaisance dont l'existence et l'action n'ont point encore été régulièrement autorisées. Par diverses circulaires , notamment en date du 80 octobre 1850, du 19 août 185:2, et du 15 juin 1854, vous avez été invité à rappeler à ces sociétés les obligations que la loi leur impose. Malgré ces avertissements , la considération qui s'attache aux actes de bienfaisance a prolongé jusqu'ici la tolérance de l'autorité; mais il est devenu indispensable, et il est juste de régulariser une situation dont le temps n'a fait qu'apgraver les inconvénients.
Je m'empresse, du reste, de reconnaître qu'à part ces inconvénients, les nombreuses associations de bienfaisance, autorisées ou non , et qui forment des branches considérables de la charité publique , méritent toute la sympathie du Gouvernement pour les bienfaits qu'elles répandent dans le pavs , soit qu'elles revêtent un caractère religieux comme les sociétés de Saint-Vincent de Paul , de Saint-François-Régis , de Saint-François de Sales, soit que, d'origine différente, elles aient une organisation purement philanthropique, comme la francmaçonnerie.
Etablie eri France depuis 1725 , cette dernière n'a pas cessé, en effet, de maintenir sa réj)utation de ])ienfai-
13f) LE DUC DE PERSIGNY.
sauce ; et tout en accomplissant avec zèle sa mission de charité , elle se montre animée d'un patriotisme (jui n'a jamais foit défaut aux grandes circonstances. Les divers groupes dont elle se compose , au nombre d'environ quatre cent soixante-dix , connus sous le nom générique d'ateliers , et les dénominations particulières de loges, chapitres, collèges, consistoires, etc. , quoique non reconnus et non régulièrement constitués , fonctionnent avec calme dans le pays et n'ont depuis longtemps donné lieu à aucune plainte sérieuse de l'autorité. Tels sont l'ordre et l'esprit qui régnent dans cette association, qu'à l'exception de son organisation centrale, dont le mode d'élection , de nature h exciter des rivalités entre les diverses loges et à troubler leur bonne harmonie, réclamerait quelques modifications, il ne peut être qu'avantageuxd'autoriser et de reconnaître son existence. De leur côté, les associations religieuses de bienfaisance, et particulièrement la société de Saint-Vincent de Paul , se recommandent au respect public par les bienfaits qu'elles répandent. Les nombreuses conférences de Saint-Vincent de Paul, fondées pour distribuer des secours aux indigents, moraliser et instruire les classes ouvrières , poursuivent avec un zèle remarquable un but qui ne saurait être trop loué. C'est la bienfaisance donnant la main à la religion et s'échauffant de ses nobles aspirations pour mettre en })ratique les préceptes de la charité chrétienne ; et non seulement ces sociétés contribuent puissamment au soulagement et à la moralisation des ckisses pauvres , elles concourent encore à entretenir dans les classes élevées tout un ordre de sentiments généreux , en faisant comprendre aux hommes de fortune et de loisir la mission du riche au milieu de ceux qui souffrent.
L'esprit de ces sociétés parait , du reste, en lui-même étranger aux ju'éoccupations politi(pies , car, formées d'hommes relijjieux appartenant indistinctement à toutes les o])inions, elles comptent dans leur sein im fjrand nombre de fonctionnaires publics et d'amis dévoués du Gouvernement.
Mais, si les conférences locales de Saint-Vincent de Paul ont droit à toute la sympathie du Gouvernement, j'ai le regret de dire qu'il n'en est pas de même de ces conseils ou comités provinciaux qui , sous l'apparence d'encourager les efforts particuliers des diverses conférences, viennent chaque jour davantage s'emparer de leur direction, les dépouillent du droit de choisir ellesmêmes leurs piésidents et leurs dignitaires, et s'imposent ainsi à toutes les sociétés d'une province, comme pour les faire servir d'instruments à une pensée étrangère à la bienfaisance.
Quant au conseil supérieur siégeant à Paris, le Gouvernement ne saurait approuver l'existence de cette espèce de comité directeur cpii , sans être nommé par les sociétés locales, se recrutant de lui-même et de sa seule autorité , s'arroge le droit de les gouverner pour en faire une sorte d'association occidte dont il étend les ramifications au delii des frontières de la France, et qui prélève sur les conférences un budget dont l'emploi reste inconnu.
Une telle organisation ne peut s'expliquer par l'intérêt seul de la charité. Est-il nécessaire, en effet, (jue les hommes honorables qui font de la bienfaisance à Lyon, à Marseille, à Bordeaux, soient conseillés, dirigés par un comité de Paris? Ne sont-ils pas, au contraire, plus en état que personne de savoir à qui distribuer leurs aumônes? Enfin, la charité chrétienne a-t-elle besoin,
pour s'exercer, de se constituer sous la forme des sociétés
secrètes ?
Monsieur le préfet , la loi qui interdit ces sortes d'associations, et qui est violée depuis trop lonj^temps , vous impose des obligations que mon devoir est de vous rappeler, en conciliant le respect de la loi avec le grand intérêt qui s'attache au noble exercice de la charité. S'il existe dans votre département des sociétés de l)ieid'aisance non autorisées , sous quelque titre ou dénomination qu'elles soient établies, conférences de Saint- Vincent de Paul , sociétés de Saint-François-Régis et de Saint-François de Sales, et loges de franc-maçonnerie, je vous invite à les autoriser sans délai suivant les formes légales , et à les admettre , ainsi que toutes les sociétés déjà reconnues, au partage des faveurs du Gouvernement comme à la protection de l'Etat.
En outre, si les pnisidonts ou délégués directement nommés par les sociétés isolées d'une même ville jugent utile de se concerter dans l'intérêt de leur mission , vous les autoriserez à se réunir et à former un comité.
Enfin, si ces diverses sociétés, par l'organe de leurs présidents ou délégués , vous expriment le désir d'avoir h Paris, près du siège du Oouvernement, une représentation centrale, vous me transmettre/, l'expression de leurs vœux avec les raisons qu'elles auraient à faire valoir, et j'aurai l'honneur de prendre les ordres de l'Empereur pour décider sur quelles bases et d'après quels principes cette représentation centrale pourrait être organisée. Jusque-là, vous interdirez les réunions de tout conseil supérieur, central ou provincial, et vous en prononcerez la dissolution.
Recevez , etc.
LETTRE
SUR l'affaire de ROME ET LES CONFÉRENCES DE SALN'T- VINCENT DE PAUL.
Paris, 14 novembre 1861.
Monseigneur', j'ai lu avec attention la lettre que Votre Eiiiinence ma lait l'honneur de m'écrire au sujet de mesures prises par le gouvernement de l'Empereur pour régulariser la situation des associations de bienfaisance; mais je regrette de ne pouvoir me rendre à vos observations.
Il n'était pas nécessaire de me rappeler avec quel zèle et quel dévouement tant d'hommes de bien travaillent, dans les conférences de Saint-Vincent de Paul , au soulagement et à la moralisation des classes pauvres , car je le reconnais tout autant que vous-même. Je n'avais pas besoin non plus de vos déclarations pour savoir que partout où vous avez présidé les réunions de Saint-Vincent de Paul , vous n'avez été inspiré que par les sentiments les plus nobles et les plus purs, car à Dieu ne plaise que je vous confonde avec ces quelques prélats qui compromettent l'épiscopat par leur violence et leur hostilité au gouvernement de leur pavs. Toutefois, je m'étonne qu'à moins de supposer le Gouvernement dominé par les plus détestables instincts, on puisse, de bonne foi, l'accuser de vouloir entraver une œuvre de bienfaisance et de religion .
Si le Gouvernement a jugé nécessaire de régulariser l'existence des sociétés de bienfaisance , c'est qu'il ne faut pas que des partis ennemis de l'Etat puissent
* S. Ein. le cardinal Donner, an luvèquc de Bordeaux.
s'abriter sous le manteau do la bienfaisance et de la religion, en profitant, pour satisfaire leurs passions, des formes d'associations non autorisées par la loi. Mais je repousse comme une injure la pensée que la religion et la charité aient rien à craindre des mesures prises par le Gouvernement.
Quant au reproche d'avoir fait figurer les loges maçonniques dans la même mesure que les sociétés religieuses de bienfaisance , j'aurais compris cette observation de la part d'un évéque de — ou de — ; mais je m'en étonne de la part d'un esprit noble et élevé comme le vôtre. Si le Gouvernement croit avoir raison d'exercer sa surveillance sur les sociétés religieuses , la même raison n'existe-t-elle pas pour les sociétés maçonniques? IX'auriez-vous pas été justement blessé de l'exception faite en faveur de ces dernières ?
Laissons là ces griefs secondaires. Permettez-moi , Monseigneur, de vous parler en toute franchise, non plus comme ministre de l'Empereur, mais comme compatriote, enfant de la même province, et honoré si souvent des témoignages de votre estime.
Ce qui vous émeut dans l'exercice de la surveillance légale des sociétés de bienfaisance, ce n'est pas probablement la mesure en elle-même, mais bien plutôt ce que vous croyez voir par l'effet de ce mirage trompeur au travers duquel une partie du clergé envisage les événements politiques de nos jours. Vous êtes évidemment sous l'impression d'une pensée douloureuse qui pèse sur votre raison. Au lieu de considérer froidement la situation délicate et difficile de la question romaine, au lieu même de venir en aide aux sollicitudes de l'Empereur, qui depuis douze ans ne cesse de protéger le Saint- Père et de favoriser la religion par tous les moyens en
«on pouvoir, vous vous laissez aller au cloute, à la tléfiauce. Jouet, à votre insu, des tactiques d'un j)aiti ennemi de l'Etat, qui, sous le voile de la religion, ne voit dans le Pape et le clergé que des instruments à manier au profit de ses ])assions, vous en êtes venu à craindre peut-être, comme beaucoup de vos amis, que le grand prince que vous savez si droit, si loyal, si sincèrement dévoué à la religion , ne soit ])rèt à brider ce qu'il a adoré et à adorer ce qu'il a bridé.
Monseigneur, une telle crainte ne serait digne ni de votre cœur ni de votre esprit. iNIettez-vous, en effet, face à face avec cette grande question de l'Italie, etconsidéiezla sans parti pris , sans préoccupations exclusives.
Nous avons été en Italie , parce qu'un intérêt de premier ordre, l'intérêt vital de la France, ne lui permettait pas, sans x\n giave danger ])our elle-même, de livrer la péninsule à l'Autriche. Puis, vainqueurs, Jious avons ])roclamé l'indépendance de l'Italie, parce que, outre la grande considération du respect des peuples, la France ne pouvait, sans s'exposer encore à de plus grands périls, se donner le rôle odieux, dangereux, fatal, d'asservir à son tour ce pays. Malheureusement, cette double nécessité pour notre politique en Italie, de détruire la domination autrichienne et de ne pas la remplacer par la nôtie, devait amener une situation fâcheuse pour la cour de Rome.
Ne pouvant depuis longtemps gouverner son petit État, sans que l'Italie fiit sous le joug de l'Autriche ou de la France, le gouvernement temporel du Pape se trouvait frappé d'impuissance à tous les yeux ; et ainsi , de ces circonstances indépendantes de toute volonté, de tout calcul individuel, est sortie la grave difficulté qui nous préoccupe.
C'est là, en effet, une situation étrange, car, tandis que , d'un côté , l'intérêt de la France veut que l'Italie se gouverne librement , sans que nous ayons à dépenser notre argent et à sacrifier le sang de nos enfants à une mission odieuse, de l'autre, l'intérêt de la religion c'est que le Pape, qu'il puisse exercer ou non son pouvoir temporel, soit également indépendant. De là cet intérêt mi-politique et religieux pour la France de ne sacrifier ni l'Italie au Pape ni le Pape à l'Italie; delii cette double cause , si difficile , si délicate , mais non impossible à concilier ; de là enfin , cette espérance criminelle des partis que l'Empereur se laissera entraîner, ou à trahir l'intérêt de la France en sacrifiant l'indépendance de l'Italie, ou à trahir l'intérêt de la religion en sacrifiant l'indépendance du Pape.
Mais vous , Monseigneur , vous ne tomberez pas dans cette erreur grossière; vous continuerez à l'Empereur cette confiance qu'il mérite à un aussi haut degré ; vous ne suivrez pas surtout l'exemple de ces prélats imprudents qui, opposant le Pape à l'Empereur, l'Eglise à l'État, et l'intérêt de la religion à l'intérêt de la France, joueraient le jeu le plus dangereux pour la religion , si le bon sens du pays ne faisait justice de ces excentricités coupables ' .
Agréez, etc.
1 Un an après, an moment où M. Drouvn de Lhuys venait d'être appelé au ministère des affaires étranj^ères, l'Indépendance belge, dans son numéro dn 9 novembre 1862 , faisait cette réflexion : « Bien que C(>tte lettre ait déjà un an de date, elle contient sur la politique du Gouvernement français vis-à-vis de la cour de Rome et de l'Italie des indicati'ins auxquelles les tentatives nouvelles de conciliation qui vont être essayées par M. Drouvn de Lliuys rendent un intérêt tout actuel. » En 1865, dans sa Lettre de Rome, M. le duc de Persij'ny sera conséquent avec ses appréciations de 1860 et de 1861.
CIRGULAIRR