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SUR LE RÔLE POLITIQUE DES CLASSES AGRICOLES

Messieurs, l'honneur que me fait la ville de Roanne, en m'appelant h présider cette solennité agricole, m'est doublement précieux. Il me permet de remercier mon

1 Prononcé, le 8 mai 1884, à l'occasion de la distribution des prix du concours régional de Roanne. ,

pays natal des marques d'une bienveillance dont je suis profondément touché, et me donne l'occasion de rendre à l'agriculture et aux populations laborieuses des campagnes le tribut de mon respect et de ma sympathie.

C'est encore ému d'admiiation, encore émerveillé do ce que j'ai vu ici, et surtout fier pour notre région des progrès qu'elle a récilisés dans toutes les branches de l'agriculture, que je prends la parole devant vous. Je ne crois pas, en effet, que jamais concours régional ait été plus remarquable par le nombre et la beauté des animaux, par le choix des produits, par la qualité des instruments et machines aratoires, notamment les charrues à vapeur, enfin par la variété des objets exposés. Mais laissant à d'autres plus compétents sur ces matières spéciales le soin d'analyser vos produits et d'en signaler les perfectionnements, je vous demande la permission de considérer l'agriculture sous des rapports plus familiers à mon esprit.

On a dit de tout temps que l'agriculture est la première, la plus noble des industries; qu'elle fait la richesse et la force des Etats. Ce qu'on n'a pas assez dit, c'est qu'elle en est la sécurité. [Très-bien .)

Cherchez dans l'histoire, vous ne trouverez ni un grand peuple, ni un grand gouvernement, qui n'ait dû sa durée à l'appui des populations agricoles. Rome ellemême, cette cité illustre entre toutes, qui personnifia durant tant de siècles taute une civilisation, tout un monde, n'a pas eu d'autres conditions de solidité. Pendant que les tribus intérieures de la ville, sans cesse agitées par les passions du Forum et les menées des ambitieux, mettaient si souvent en péril l'existence même de l'Etat, c'était toujours le vote des tribus de la campagne qui, rendant le pouvoir aux bons citoyens et consolidant

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l'aulorité du sénat, r(*ta!)lissait l'ortlre ot sauvait la chose publique. [Applainl/sseiuents prolonges.)

De nos jours, c'est aussi un grand gouvernement (jue celui (jui a l'ait en Angleterre, dans l'espace de deux siècles seulement, d'vme lie de cinq à six millions d'habitants une puissance qui règne aujourd'hui sur plus de 150 millions d'âmes et possède la dixième partie des terres habitables du (jlobe. Fdi bien, dans le cours de si prodigieux développements, ce gouvernement s'est trouve presque constamment en butte à l'hostilité ardente, passionnée, des représentants des grandes villes industrielles qui ne devaicjit qu'il lui leur étonnante prospérité. Comme Rome, il n'a vécu et triomphé de tous les obstacles qu'avec l'aj^pui ])ersévérant des comtés agricoles; et l'on peut se demander ce que serait devenue la fortune de l'Angleterre, si l'indifférence des campagnes eût laissé le champ libie aux passions des grandes cités. [Très-bien.)

Quant aux exemples à tirer de notre propre pavs, je n'ai pas besoin de les citer, tant ils sont connus et présents à l'esprit de tous; je me bornerai seulement à une observation. Si jamais gouvernement a été l'expression des sentiments, des idées, des intérêts des masses populaires, dans les villes comme dans les campagnes, c'est assurément le gouvernement fondé, élevé, constitué par la volonté de ces masses [Bravos) ; et cependant il a suffi récemment de la coalition de quelques journaux, aidés de circonstances accidentelles et favorisés par un concours d'intrigues diverses, pour entraîner les esprits, à Paris et dans deux ou trois centres de population , au delà des limites de l'opinion générale du pays. [C'est cela, très-bien,) Ce résultat, qui contraste si étrangement avec les marques de sympathie, de respect et d'attache-

ment dont le peuple de Paris ne cosse d'entourer l'Empereur, est bien fait jiour nous étonner. Je crois donc utile de rechercher les causes d'ini [)henomène si remarquable.

On pourrait croire que si les populations des campagnes se montrent plus modérées, plus sages que les populations des grandes villes, c'est que, plus directement en contact avec les œuvres de Dieu qu'avec les produits de l'homme, elles peuvent puiser dans la contemplation journalière des merveilles de la nature des sentiments plus moraux et plus religieux. Pour moi , Messieurs, je repousse cette explication. La conscience est indépendante du milieu où s'agite la vie humaine. Les grandes cités sont aussi capables de dévouement et de générosité que les campagnes. De tout temps, elles ont donné des preuves éclatantes de patriotisme et souvent montré les plus hautes vertus. Si néanmoins on les trouve généralement pins accessibles à certaines passions , à certaines erreurs politiques, cette disposition tient h des causes spéciales qui n'ont rien à faire avec la religion ou la morale.

D'al)ord, il faut tenir compte de l'influence des agglomérations de population sur l'esprit public, car il est certain que les grandes foules ont la propriété d'exalter parfois les sentiments de l'homme au delà des bornes de la raison. Mais la nature même des choses suffit à l'explication. En province et dans les campagnes, quoique les populations soient plus disséminées, tout le monde se connaît et chacun est apprécié à sa juste valeur. S'il s'agit de fixer leur choix, les masses populaires disposent de mille moyens d'information. Elles ont sous la main des familles honorables , connues et respectées de tous, des hommes de bien (pii ont acquis

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leur confiance par une vie d'honneur et de probité; et si la voix de la passion se fait entendre parmi elles, on est sur (pie la voix de la raison sera à son tour écoutée. Ce qui caractérise, d'ailleurs, les classes agricoles et celles qui, de près ou de loin , tiennent à l'exploitation du sol, c'est (pie, confondues les unes dans les autres et liées entre elles par mille relations d'amitié, d'intérêt et de voisinage, eUes résistent plus facilement aux tentatives faites })our les diviser.

Dans les grandes cités, au contraire, bien qu'agglomérées sur un même point, les différentes couches de population vivent inconnues les unes des autres et dans un isolement qui permet aisément d'exciter leur méfiance et de les mettre en opposition. Cette disposition se prête donc singulièrement aux calculs des agitateurs, dont l'éternelle tactique ne consiste (]u'à étayer des doctrines politiques (Quelconques sur des rivalités de classes. Au sein des masses , l'individu perdu dans la foule , sans lAoyen sérieux d'information , sans relations d'amitié avec les classes supérieures, n'a à sa portée que les conseils intéressés de ceux qui aspirent à se servir de lui. II ne peut les juger que par ce qu'ils disent ou écrivent et non par ce qu'ils sont, que par ce qu'ils promettent et non par ce qu'ils veulent.

En un mot, dans les provinces et les campagnes, l'opinion publique, qu'elle soit libérale ou conservatrice, est réellement l'expression , la résultante des idées et des sentiments de la société tout entière, c'est-à-dire de toutes les classes réunies : c'est évidemment l'opinion la plus éclairée. {Bravos.) Dans les grands centres de population, au contraire, comme c'est toujours ce' déplorable principe de l'antagonisme des classes, cette éternelle maladie des grandes cités, ipii prend la place

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des intérêts du pays et en fausse les aspirations, il ariive souvent que. la partie la plus éclairée de la population se voit dominée par celle qui l'est le moins. [Applaudissements prolouffés.)

A la seule différence des noms et des prétextes, nous voyons donc se reproduire sans cesse le spectacle de l'ancienne Rome, l'agitation stérile des quatre tiibus urbaines dans la lutte incessante entre les patriciens et les plébéiens , pendant que les quinze tribus rurales , dédaigneuses de ces misérables querelles, ne prennent au sérieux que l'intérêt public. [Applaudissements .)

On ferait un tableau curieux des contradictions, des inconséquences, des folies, que la rivalité des classes, exploitée par les partis, a produites dans l'histoire de? grands centres de population. On serait surtout surpris des choix faits dans certaines circonstances par les villes^ les plus riches, les plus civilisées. Qu'on se rappelle l'élection, à Londres mêm(;, de ce fameux Wilkes, quatre fois repoussé par le parlement indigné, et quati'e fois renvoyé au parlement! En présence de tels spectacles, le ])hilosophe s'afflige, mais l'homme d'Etat ne s'émeut pas [Très-bien] : habitué à voir avec calme le jeu des passions humaines, il fait froidement le calcul des forces vives de l'Etat; et, les appliquant au levier de la puissance publique , il en neutralise aisément les forces contraires. [Bravo.)

Quant à moi. Messieurs, je suis heureux d'avoir vu s'établir enfin dans notre })ays un gouvernement (pii a sa base fondamentale là où tous les grands gouvernements de l'histoire ont trouvé la leur. [Assentiment.) Qu'importe que des hommes de peu de foi s'étonnent et se troublent à chaque frottement dans les rouages d'un gouvernement? Qu'importe que des esprits sans virilité

f. émeuvent à chaque rcnouM'lleuient des iipitations de la vie publique, comme si la lutte du bien et du mal n'était !pas la condition éternelle des sociétés? {Très-bien.) ic dis <]ue l'Empire est inébranlable; je dis que ce n'est pas rimj)uissance de l'Etat qui a permis en France la chute de tant de gouvernements, mais l'incertitude, la laiblesse du droit, qui a paralysé dans leurs mains la puissance de l'Etat. Maisquandje vois un gouvernement fondé, établi, •constitué parla volonté de tout un ])euj)le, ayant, par <3onséquent, la conscience du droit le plus éclatant de l'histoire, je cherche vainement où, quand et comment il pourrait être embarrassé de manier les forces de l'Etat. [Applaudissements prolongés.)

Ce qui distingue, d'ailleurs, l'Empire actuel des gouvernements qui l'ont précédé, c'est de n'être pas un parti, mais la réunion , l'assimilation des trois grands j)artis qui divisaient la France. Vous savez, en effet, comment, se rencontrant sur un terrain nouveau où il n'v avait plus ni vainqueurs ni vaincus, ces trois grands partis purent honorablement se donner la main ; comment, en y retrouvant chacun la principale satisfaction de ses opinions, l'un l'unité monarchique, l'autre une sage liberté, et le troisième le triomphe de la démocratie , ils firent tous au bien public le sacrifice de leurs préférences, et comment l'Empire sortit de ce grand accord. A cette vaste fusioji des opinions anciennes , dans ce moule de nouvelle formation, le temps était et est encore nécessaire. Mais voulez-vous savoir ou en est aujourd'hui l'œuvre de solidification? En dehors de la masse primitive, il y avait des fractions isolées, destinées probablement à rester rebelles à l'agglomération jusqu'à ce que la génération qui les a formées ait disparu. Or, vous le savez, ces fractions ayant trouvé pour la première fois depuis l'Empire une

occasion honorable de se prodnire, ont disputé les suffrages du pays. Elles étaient conduites au scrutin par tout un état-major tiré des anciens gouvernements, c'est-à-dire par des hommes de mérite, les uns illustres, d'autres célèbres, presque tous se recommandant à l'attention publique par l'autorité du talent ou le souvenir des services rendus, et qui tous, oublieux de leurs anciennes querelles, se réunissaient dans un but commun. Eh bien, qu'a produit cet effort suprême, le dernier sans doute? Il a réussi à détacher du chiffre habituel des abstentions cinq cent mille votes pour les donner à l'opposition ordinaire ; mais la masse primitive en fusion est restée inébranlable, et le chiffre total des votes acquis aux candidats du Gouvernement a même dépassé de cent mille voix celui de tous nos grands votes populaires, y compris le 10 décembre! Voilà la vérité que tant de calculs erronés ont cherché à dénaturer, et voilà ce que je tenais à dire au pays. [Applaudissements .)

Vous, Messieurs, qui r.e])résentez les intérêts agricoles, vous qui avez vu surgir du sein de vos campagnes le principe fécond qui devait tirer le pays de l'abîme où il était tombé, qui avez entendu les premiers sortir de la chaumière du laboureur le cri de ralliement que la France entière salua de ses acclamations, vous pouvez juger maintenant si le gouvernement que vous avez fondé a tenu ses promesses.

L'ordre établi comme il ne l'avait jamais été, la fortune publique presque doublée, d'immenses travaux accomplis, même pendant la guerre, et la prospérité la plus inouïe à l'intérieur marchant côte à côte avec la gloire au dehors : voilà l'histoire de ces douze ans de règne.^ [Tî^ès-hien .)

En outre. Messieurs, jusqu'ici et quelque grandes

clioses que l'Empire ait faites à 1 intérieur, il est certain que sa principale préoccujiation a été de rétablir au dehors 1 indépendance de la Frauce, de lui rendre sa lil)erlé d action dans le monde et de la délivrer de ces menaces de coalition qui, depuis 1815, ne cessaient de peseï' sur elle. L'histoire dira par quel prodige d'habileté, de courage et de modération ces grands résultats ont été atteints. Mais au|()urd'hui que cette partie de la mission de l'Empiie est achevée et soii rôle militant en Europe terminé, aujourd'hui cpie, rentrée glorieusement dans le concert des nations, la France n'a plus d'autres intérêts que les intérêts communs à l'Europe elle-même, c'est évidemment une ère nouvelle de paix qui commence pour elle. Que fera l'Empire de cette paix? Croyez-vous qu'il puisse prendre pour exemple ces gouvernements d'expédients pour qui vivre est tout, et qui, dans la crainte de déranger les conditions de leur existence, condamnent le pays à l'immobilité? Non; un gouvernement qui s'appelle Napoléon n'est pas fait pour cette vie précaire. Les conditions de son existence, à lui, c'est la grandeur, la prospérité, la gloire de la France. [Bravos.) Or, quelle gloire plus grande que celle d'étendre les bienfaits de la civilisation à des millions de Français qui n en jouissent pas encore, de poursuivre sans relâche l'œuvre si généreusement entreprise de l'amélioration morale et matérielle du peuple, d'assainir les contrées insalubres , d'irriguer les plaines , de boiser nos montagnes, et, par-dessus tout, non seulement de terminer nos réseaux de chemins de fer, mais encore d'achever nos voies de communication et nos chemins vicinaux. [Applaudissements .)

Messieurs , vous le savez , les voies de communication sont au pays ce que les artères sont au corps humain.

S'il y a des j)artios du corps qui , par suite de lobstruction des vaisseaux, ne soient jilus eu relation avec le centre, et réciproquement, il v a ])ai'alvsie ou cessation de vie. ]]Ii l)ien , des millions d'habitants, par le défaut f)U le mauvais état des routes, ne sont encore qu'en communication imparfaite avec les centres de civilisation , avec les lieux de production ou de consommation. La valeur des produits, écrasée par les frais de transport, ne peut rémunérer le travail. Les lieux privés de voies de communication sont condamnés à la misère, et une foule de richesses sont perdues pour le pays.

Tel est le lien qui existe entre la prospérité d'un peuple et ses voies de comminiication , que faire l'histoire des routes c'est l^ire l'histoire de la civilisation. (Juand les routes romaines, qui avaient introduit la civilisation dans les Gaules, furent détruites, la société tomba dans le fractionnement féodal ; et bientôt il n'y eut plus en Europe d'autres moyens de transport que le bat des bétes de somme. Mais quand les guerres d'Italie nous amenèrent à créer une route pour conduire nos armées dans la ])éninsule, alors commença la renaissance des arts et des industries; et, avec les routes , de nouvelles destinées nous furent ouvertes. Aujourd'hui, la vapeur et les chemins de fer ont enfanté bien d'autres merveilles; mais pour que nous profitions de tous les bienfaits de cette glorieuse invention, pour que nous ne nous laissions pas devancer par l'Europe, il faut que, le j)lus tôt possible, il n'y ait pas en France un coin de terre; (pii ne soit en communication facile et ])rompte avec ces glands courants de richesse et de prospérité. En un mot, la France civilisée est encore incomplète : il faut l'achever, il faut la finir. [Âppr-ohation .)

Mais, dira-t-on, comment faire tant de grands travaux?

Comment finir la France, comme vous le dites, avec les ressources actuelles de l'Etat et surtout avec l'équilibre si désiré de notre budget? Messieurs, rien de plus facile pour les hommes de bonne volonté : vous allez en juger.

L'Empire, qui a apporté avec lui tout un ordie d'idées nouvelles, a aussi une économie politique à lui. Son principe est bien simple. Partant d'une pensée féconde qui n'est que l'application de son origine populaire, il s'est dit que si la nation est prospère, le Gouvernement le sera toujours assez ; que si le pays est riche , le trésor public le sera également; et que, par conséquent, le meilleur système de finances consiste à développer la richesse du pays. Il s'est donc mis h l'œuvre; et vous allez voir à quels grands résultats il est arrivé, non, il est vrai, sans résistance , non sans combats et sans être forcé sou- A^ent de céder à la routine, car c'est le sort des idées les plus vraies et les plus justes de ne pénétrer que difficilement dans l'esprit des hommes. L'application de son système a commencé à Paris. Permettez-moi de le rappeler ici, car j'avais l'honneur d'être ministre de l'intérieur, lorsque l'Empereur dit lui-même à l'administration de la ville de Paris : « Vous avez chaque année quatre ') millions d'excédant de recettes, très clairs, très nets, » et qui tendent à augmenter sans cesse. Eh bien, au » lieu de faire, avec cet excédant, quatre millions de » travaux, ce qui serait insignifiant, consacrez ces quatre » millions à payer l'intérêt et l'amortissement du capital » correspondant, et employez immédiatement ce capital » considérable à vos travaux : l'impulsion donnée à l'ac- " tivité parisienne augmentera rapidement la richesse » publique, et la richesse publique se traduira, à son « tour, par une augmentation et du revenu de l'État

)> et du revenu de la ville. » Vous savez, Messieurs, dans quelles proportions inouïes se sont réalisées les prévisions de l'Empereur et ce que son système a fait de Paris. Le revenu de la ville, qui étaitau début de l'opération de cinquante-cinq millions, s'élève aujourd'hui à cent trente millions, dont il faut déduire vingt millions représentant l'annexion de la baidieue : c'est donc cent dix millions pour le revenu actuel de Paris proprement dit, c'est-à-dire qu'il a doublé en douze ans, et cela sans aucune augmentation de taxes. (Applaudissements.) La même cliose a été faite h Lyon et dans plusieurs villes, et partout avec des résultats correspondants.

L'Empire ne s'est pas, du reste, borné à donner des conseils aux grandes villes. Il a apj)liqué son principe à l'Etat lui-même. Pour faire nos chemins de fer ou pour accomplir d'autres grands traTaux productifs , il n'a pas craint d'emprunter un milliard, c'est-à-dire de char(;er le budget de l'Etat d'une augmentation annuelle de cinquante millions. Quel en a été le résultat? La richesse du pays, développée par ce grand effort, a été telle que le revenu public, qui est l'expression de cette richesse, s'est accru de quatre cents millions de recettes , c'est-à>dire que le sacrifice fait par l'Etat lui a rendu huit fois l'intérêt de son c:apital. [Très-bien.) Le Gouvernement fait donc lai-même de bonnes affaires, en fiiisant celles du pavs. Mais que dire du langage des partis qui , rappelant incessamment la dépense faite, affectent d'oublier les immenses résultats obtenus? (Applaudissements .)

Aujourd'hui, Messieurs, pour avoir une paix féconde et glorieuse, pour faire la grande chose dont nous avons parlé, nous sommes dans une situation infiniment supérieure à celle des débuts de l'Empire. En dépit des erreurs qu'on accumule sur ce sujet, nos finances sont

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incontestablement les meilleures et les plus solides de l'Europe, car nous avons, en réalité, plus de cinquante millions d'excédant de recettes sur nos dépenses. Or, peut-on douter qu'en donnant une immense impulsion au travail et à la richesse du pays; qu'en faisant pénétrer la vie, le mouvement et la prospérité jusque dans les profondeurs de la nation , un second effort, entrepris à l'heure favorable, ne reproduise les effets du premier? [Assentinient.)

Pour moi, Messieuis, voilà comment je comprends l'Empire; voilà ce que j'espère de son principe; voilà surtout ce que je crois mille fois plus profitable au pavs, mille fois plus libéral , que toutes les théories rétrospectives que nous vante la voix des partis, mais que la raison du pays a condamnées. {Bravos répétés.)

Maintenant, Messieurs, laissez-moi vous diie combien je suis profondément touché de la manière dont vous avez accueilli mes paroles ; combien je suis heureux d'assister avec vous à cette fête agricole , et avec quelle sympathie je vais m'unir à la constatation de vos travaux. {Longs applaudissements .)

DISCOURS SUR l'établissement de la liberté par l'empire ' .

Messieurs, au moment de porter un toast à l'Empereur, j'éprouve une émotion que je ne puis dissimuler.

1 Prononcé, le 23 août 1864, au banquet ilu conseil général de la Loire. — « M. le duc de Persigny est le doctrinaire de l'Emjjire. Dans

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Plus ma vie a été consacrée à la cause de ce grand prince, plus je suis embarrassé de lui rendre hommaye. Ce n'est pas que je craigne que ma j)arole vous paraisse dictée par une vaine adulation. En accomplissant ici ce que je crois un acte de patriotisme, j'ai la conviction de ne pas être confondu à vos yeux avec ces courtisans qui, par leur attitude et leur langage, ne pensent qu'à se servir de l'Etat au lieu de le servir, [Bravo, bravo! c'est vrai!) Quand je considère cette destinée extraordinaire si manifestement marquée du doigt de la Provulence, j'v vois la personnification d'une idée qui reulerme tant de germes de grandeur et de prospérité pour la France» que je me sens troublé à la pensée de toucber h ce vaste tableau et particulièrement à celle de le lestreindre dans le cadre que m'imposent les convenances d'un toast.

Pour sortir de cette difficulté, je ne vois (ju'u)! moyen : c'est d'écarter tout d'abord les faits les plus familiers à l'esprit public , de ne pas énumérer les services rendus au pays par celui qui l'a tiré de l'abîme, de ne pas rappeler comment, en rétablissant l'ordre et la prospérité, il est parvenu eii dix ans à doubler la fortune

notre l)nuche, ce titre est un élojje ; nous alinon.s , sans les snivre tonjours, les doctrinaires de la monarchie de 1830, et nous préférons les gouvernements qui ont des doctrines à ceux qui n'ont que des cxjjédients. Ce sont les doctrines de l'Empire que M. de Persigny s'est donné pour tâche d'exposer de teni|)S en temps, et nous lisons avec une extrême attention les leçons de politique (jue fait cet esprit consciencieux et théorique.

» ISous savons ce qu'on a reproché aux doctrinaires d'il y a trente ans. On leur disait que voyant Lien que les faits étaient souvent rehelles aux doctrines, ils avaient pris le parti de faire i\o.>i doctrines qui fussent dociles aux faits. Le reproche n'était pas juste adressé aux doctrinaires de 1830, et il ne serait pas plus juste adressé au doctrinaire de 1852. La monarchie de 1830 avait ses doctrines, et c'est selon ses doctrines qu'elle a gouverné. L'Empire, selon M. de Persigny, a aussi ses doctrines, et c'est par ses doctrines que nous sommes gouvernés....» Saint-Marc GiRMinix. [Joumul des Débats , 5 septembre 1864.)

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piilîlique, de m'en rapj)orter à la reconnaissance de tous pour sa touchante sollicitiule envers les classes laborieuses et sa persistance à améliorer leur sort; c'est enfin de ne pas exposer ])ar quel mélange de courage et de sagesse, tout en réconciliant la révolution française avec l'Europe, il a rendu au pays son indépendance et son prestige dans le monde. Je ne vous parlerai donc ni du pacificateur de la France, ni du vainqueur de Solferino. {Bravo ! très-bien , irès-bien. ! )

Le toast que j'ai l'honneur de vous proposer s'adresse à celui que la postérité, j'en suis convaincu, et ]e vais dire pourquoi, proclamera le véritable fondateur de la liberté en France. [C'est vrai! très-bien !)

Je sais, Messieurs, qu'il existe chez nous une école politique qui, tout en voulant maintenir le principe monarchique , le seul qui convienne évidemment aux traditions de la France [Très-bien, très-bien!), prétend avoir le privilège des idées libérales; que cette école croit avoir trouvé la formule même de la liberté, et qu'en dépit d'expériences accablantes, elle persévère à soutenir qu'en dehors de sa formule il n'y a pas de liberté possible. [Marques d'assentiment.)

Devant cette prétention singulière , on pourrait se borner h répondre que l'idée de subordonner la liberté h des formes déterminées n'est pas philosophique; que la liberté comme le despotisme a varié à l'infini , et que chacun des peuples libres présente une physionomie qui lui est propre. On pourrait ajouter que la vraie liberté se reconnaît à des signes éclatants, à la solidité, à la durée des gouvernements qu'elle fonde, et surtout à la passion qu'elle leur inspire pour les grandes choses; que si , au contraire , vous voyez des gouvernements prétendus libres disparaître après quelques années d'agi-

tations lébriles, la présomption est qu'ils n'avaient de la liberté que le nom. Gela ne nie suffit pas : je veux examiner de plus près les prétentions de cette école.

Je me demande d'abord comment, au temps ou nous vivons, dans ce siècle d'expérience et d'émancipation universelle, on ose nous rappeler le souvenir d'une liberté qui commençait par réduire dix millions de citovens à l'état d'ilotes politiques, qui, prenant arbitrairement pour base je ne sais quelle évaluation fiscale, livrait chaque collège électoral à la discrétion de quelques poignées d'électeurs et leur octroyait le droit inouï de constituer le pouvoir législatif, de dominer, à l'aide de ce pouvoir, tous les autres pouvoirs, et de dis})Oser souverainement de la nation entière.

Je comprends ce régime tel qu'il est organisé dans le pavs d'où il a été tiré, c'est-à-dire chez nos voisins d'outre-mer, qu'on m'oblige à citer sans cesse. Il y a là, eu effet, une classe politique qui, héritière tiaditionnelle de la conquête, possède depuis Guillaume le Conquérant tous les moyens d'influence , qui administre les comtés, rend la justice, perçoit les impôts, assure l'ordre public, et jouit en un mot des principales attributions qui apptu'liennent en France à notre hiérarchie administrative. Que cette classe, puissante j)ar cela même qu'elle dispose de toutes les forces de la nation, dispose aussi de son gouvernement; que maîtresse du bas, elle soit aussi maîtresse du haut; qu'elle fasse et défasse les ministres , au gré des opinions qui prévalent dans son sein ; tout cela est logique, et surtout conforme au caractère du sclf-çjovcrnmenl, aux traditions du pavs et a son organisation intime ; les principes d'autorité et de liberté ne peuvent être en conflit et ne sont pas sacrifiés l'un à l'autre, car la liberté est

dans les mains do ceux qui exercent diiectement l'autorité en toutes choses. {C'eut vrai, c'est vrai!)

Mais dans notre pays, organisé tout différemment, où rè{jne l'esprit de centralisiition, où la société tout entière se meut depuis des sié(;les dans les cadres d'une hiérarchie savante qui proté(je tous les intérêts et préside à toutes les opérations de la vie, où enfin tous les instruments de l'autorité sont dans les mains d'une vaste administration chargée, seule, d'assurer l'ordre et la sécurité puhlique, à quoi songeait donc l'école dite libérale, quand elle ap[)li<piait à la France les formes politiques de l'Angleterre? En constituant arbitrairement une classe de deux cent mille électeurs pour jouer dans l'Etat le rôle du corps électoral anglais, que faisait-elle? Comme il était impossible de donner à cette classe l'autorité qui appartenait à des fonctions confiées à d'autres mains, n'était-ce pas la plus fcmsse et la [)lus dangereuse des applications? Car, tandis que la classe politique chez nos voisins est tout, fait tout, et peut tout par elle-même, la classe artificiellement constituée en face de dix millions de Fiançais rejetés dans le néant jxditicpie n'était rien , ne pouvait rien que par une fiction contraire à l'organisation même du pays. {C'est vrai ! )

Voulez-vous, en effet, saisir l'erreur par une comparaison sensible de la constitution intérieure des deux peuples? Imaginez qu'une catastrophe vienne à faire disparaître tous les électeurs d'un comté en Angleterre ou d un ancien collège électoral en France. Al'instanl même, dans le comté anglais, la société tonibe dans le chaos, car il n'y a plus ni adrainisti'ation , ni justice, Jii ordre, ni sécurité. Dans le collège électoral français, au contraire, tel qu'il était constitué sous le régime parlementaire, la perte subite de cent à deux cents citoyens eût

été sans doute un malheur considérable, mais elle n'aurait entraîné aucun désordre dans l'administration du pays : les diverses branches du service public eussent fonctionné comme auparavant ; l'ordre et la sécurité n'en auraient pas souffert. Renversez riivpothèse : supposez que c'est l'administration , depuis le préfet jusqu'au plus humble fonctionnaire , qui eut disparu ; que serait devenu le pays? Loin de pouvoir assurer l'ordre et la sécurité à tous, loin de pouvoir protéger les autres, les électeurs censitaires n'auraient-ils pas été les premiers à avoir besoin de protection? [Bravo! bravo! C'est cela!)

Voilà cependant la base de ce système si étrangement emprunté à l'Angleterre! Pendant que chez nos voisins la liberté et l'autorité confondues dans les mêmes mains se prêtent, comme deux sœurs jumelles , un appui réciproque, l'école dite libérale, ne pouvant pas les unir puisqu'elles n'étaient j)as dans les mêmes mains, et ne voulant pas les rendre indé[)endantes l'une de l'autre parce qu'il lui aurait fallu imposer des bornes aux ambitions , en renonçant à faire et à défaire les ministres , n'hésitait pas à subordonner l'une à l'autre. Elle maintenait donc comme des articles de foi le principe de l'inviolabilité de la couronne, ce mensonge de toutes nos révolutions, et celui de la responsabilité des ministres devant les chambres , cette inconséquence de l'école ellemême qui, après avoir confié le pouvoir exécutif aux mains d'un prince , l'en dépouillait par une voie indirecte [C^est cela! vous avez raison!); enfin, s'emparant de toute notre hiérarchie administrative, de ce magnifique instrument d'autorité, œuvre du génie immortel qui organisa la révolution française , elle la jetait aux pieds des représentants d'une classe qui, seule, constituait pour elle le cercle de la liberté. {Signes d'assentiment.)

Ou'arrivait-il de ces combinaisons factices? A mesure (jue le pouvoir, sous ses lormes diverses, devenant le but de toutes les ambitions, de tous les appétits, de toutes les convoitises, s é{)uisait à paver des dévouements; à mesure que la hiérarchie administrative , abaissée, humiliée, en passant de mains en mains, au gré des incidents de la tribune, perdait son prestige avec son incb'pendance, l'autorité devenait à son tour impuissante à maintenir tout un peuple dans le respect d'un privilège dont dix millions de citoyens étaient exclus ; €t bientôt, avec l'épée de l'Etat s'échappant de ses mains défaillantes, tout croulait dans l'abîme. Telle est l'histoire de la liberté qu'on nous vante aujourd'hui , de cette liberté calquée sur les formes extérieures de la forte liberté anglaise, mais qui, en réalité, incapable de se soutenir par elle-même , ne pouvait vivre que sur le capital d'autorité trouvé dans l'héritage du premier Empire , et disparaissait aussitôt qu'elle avait ('j)uisé ce capital. [Mai'ques unanimes d'assentiment.)

Je n'ignore pas , Messieurs , que les chefs de cette école se défendent d'avoir rien emprunté à l'Angleterre. Ils soutiennent que si leur mode de liberté ressemble à la liberté anglaise, c'est que cette forme est naturelle à tous les Etats de l'Europe, qui, après avoir passé successivement par la féodalité et le gouvernement royal , lesquels, suivant eux, auraient eu partout les mêmes formes, sont arrivés ou doivent arriver tous à l'état de peuples libres et être constitués de la même manière. La réponse à cette assertion est facile. Ouand il serait vrai que la féodalité eût eu la même physionomie et les mêmes formes dans toute l'Europe, ce ne serait certainement pas une raison pour organiser partout la liberté, sans tenir compte des différences (pie le caractère national ,

J8(j LE DUC DE PERSIG^Y.

la constitution intérieure , l'Etat démocratique ou aristocratique , monarchique ou républicain , et mille autres causes, ont pu introduire chez les différents, peuples de l'Europe. Mais c'est une erreur étrange que d'attribuer à la féodalité le même caractère et les mêmes formes. Comparez l'époque féodale en France et en Angleterre. Que voyez-vous, dans l'orjjfanisation de nos voisins, de semblable à notre ré(jime des fiefs, à nos justices seigneuriales, à nos parlements mi-partie politi({ues et judiciaires? Où trouvez-vous dans l'histoire anglaise (pielque chose qui ressemble à nos grands feudataires de la couronne, à ces princes souverains qui gouvernaient leurs États, pourvu qu'ils prétassent foi et hommage au roi, il nos ducs de Bourgogne, de Bretagne et d'Aquitaine, à nos comtes de Champagne, de Flandre et de Toulouse ? En Angleterre , vous vovez à la même époque de grands seigneurs terriens influents par leurs richesses, mais dénués d'autorité directe. Ils n'ont pas même , comme chez nos plus humbles possesseurs de fiefs , les droits de haute , moyenne ou basse justice , car, depuis Guillaume le Con(juérant, c'est le lord lieutenant du comté qui désigne dans la Geniry les membres du grand et du petit jury pour administrer le pays et rendre la justice. Jetez les veux sur l'Espagne, sur l'Italie, sur l'Allemagne. Si le fond est le même quant au but ou au résultat, que de différences dans les formes! La couronne , héréditaire en France , élective en Allemiigne ; deux suzerains en Italie, le Pape et l'Empereur; un seul en France, le Roi; et cinq ou six royautés indépendantes en Espagne. Le régime des villes n'est pas moins différent que celui des grands fiefs; ou les voit à létat de républiques indépendantes en Italie, de républiques vassales eu Allemagne , de communes royales en France ;

c'est toujours Ja diversité, nulle part la similitude des formes. La théorie qui veut imposer partout les mêmes formes à la liberté est donc aussi contraire à l'histoire qu'à la raison. [Bravo! très-bien! très-bien!)

Eh bien! Messieurs, ce sera la (jloire de l'Empereur Napoléon III d'avoir compris le premier que la constitution d'un peuple libre doit reposer sur les bases naturelles qu'elle rencontre sur le sol, et non sur des assimilations , sur des copies plus ou moins fidèles prises arbitrairement au dehors. En soumettant à la nation les principes d une constitution tirée tout à la fois des traditions du chef de sa race et de ses propres méditations , il a élevé, avec le peuple français, un monument où l'autorité et la liberté sont l'une et l'autre aussi solidement assises , dont l'ordonnance est aussi simple , aussi lo[;ique, aussi conforme à l'organisation de la société que dans aucun pays du monde.

Quoi qu'on puisse penser du régime administratif qui est imposé actuellement, non à la presse en général, qui est libre, mais aux )Ournaux politiques, il est clair que ce régime n'a rien à faire avec le principe fondamental de nos institutions. Il n'a été inspiré évidemment que par des considérations analogues à celles qui déterminèrent, au dernier siècle, les fondateurs de la liberté anglaise à placer provisoirement tous les agents de la publicité en dehors de la liberté commune. Ils avaient pensé que tant qu'un État nouveau rencontre des ennemis à l'intérieur, le gouvernement détenteur de la puissance publique est encore dans la situation du conquérant; qu'il lui est interdit de désarmer, et qu'à aucun prix il ne doit permettre que les instruments de la liberté puissent, dans les mains des ennemis de l'Etat, servir à combattre l'Etat. [Aj/plaudisseincnts

prolongés.) Yoilà , chez nous aussi, lu raison du régime de la presse péri<jdique, raison d'Etat couipletenieut étrangère à la forme ou au principe de la liberté, car ce régime est transitoire d(,' sa nature même; il peut, il doit se modifier. l*otu' moi, |e le crois suscej)til)le de recevoir dans la prati([ue de notables améliorations quant aux droits de discussion dont le Gouvernement, pas plus que nos institutions , n'a rien à redouter. Mais en ce qui concerne les manœuvres des partis pour tromper le pays sur sa propre situation et entretenir des passions ou des espérances contraires à l'ordre établi, si nous suivons l'exemple de tous les ])euples libres dans ce qu'il a réellement de sage, de politique, nous attendrons d'autres circonstances avant de changer ce régime. [Marques d'approbation.) Le vice des époques qui ont été précédées par de longues révolutions, ce n'est pas tant , en effet , la survivance des anciens partis que l'état moral d'une certaine fraction des classes mêlées aux affaires publiques, (pii, à force d'avoir vu des changements, à force d'avoir crié tour à tour: Vive le roi! vive la ligue! a fini par peidre le sens politique; qui, troublée par les souvenirs du passé, doute de l'avenir de tout gouvernement, se montre préoccupée de se ménager pour toutes les éventualités, et que l'on surprend, à cliarjue émotion publique, tendant la main dans l'ombre aux ennemis de l'Etat. [C'est vrai! très-bien!) Or, pour que la liberté de la ])resse soit un bienfait réel, il faut que, dans un pays nouvellement constitué, une nouvelle génération politique jeune, vigoureuse et indépendante, soit venue remplacer ces âmes énervées par les révolutions. ( Très-bien!)

Examinons maintenant la théorie pure et simple de la liberté fondée par l'Empire. L'autorité et la liberté ne

pouvant otio dans les mains d'une même classe, comme en Angleterre, il était naturel, au lieu de les subordonner l'une à l'autre, de les rendre indépendantes : c'est là le principe fondamental de nos institutions. Du moment, en etfet, qu'une vaste administration est, chez nous, en possession de tous les instruments d'autorité, et qu'elle est seule chargée de maintenir l'ordre et la sécurité ])id)lique , la raison , le bon sens , le patriotisme, d'accord avec l'expéiience, proclamaient qu ii fallait assurer avant tout au pavs les bienfaits de l'autorité, et ne plus en faire le prix des ambitions, des vanités et des appétits que la liberté peut mettre en mouvement; en d'autres ternies , il était indispensable que l'indépendance du pouvoir exécutif, confié par la volonté de tout un peuple aux mains du souverain , fut désormais une réalité. Il fallait donc que les chefs des diverses branches de la hiérarchie administrative , les ministres , à la nomination exclusive du chef de l'Etat, ne fussent pas responsables devant les chambres , c'est-à-dire révocables par les chambres ; que le Prince seul fût responsable vis-à-vis du peuple comme le père de famille vis-à-vis de ses enfants, et qu'enfin, l'homme le plus intéressé à l'ordre et à la sécurité publique fût investi de toute la force nécessaire pour assurer ce premier de tous les biens à la nation. [Bravo ! bravo !)

A^oilà donc l'autorité établie sur des bases sohdes, naturelles et conformes à l'organisation du pays. Voyons comment la liberté est à son tour organisée , et surtout si l'indépendance de l'autorité est établie aux dépens de la liberté.

Le suffrage universel, c'est-à-dire la volonté de tout un peuple, qui a constitué l'autorité pubhque dans la personne de l'Empereur, engendre à son tour toutes les

libertés : la liberté communale |>ar le conseil mnnicijial à coté du maire, le délégué de l'autorité; la libeité départementale j)ar le conseil général à côté du préfet ; la liberté nationale par le corps législatif à côté du souverain. Et si l'on considère que ces conseils publics qui, dans leur ensemble, forment la biérarcbie de la liberté à côté de la hiérarchie de l'autorité, ne sont pas seulement des conseils , mais des corps délibérants ; qu'ils exercent le ])ouvoir énorme de discuter et de voter les budgets, d'approuver ou d'interdire les dcpenses ; qu'ils sont saisis, par conséquent, de tous les movens de contrôle et d'influence qui constituent r<'('llement la liberté moderne ; qu'enfin c'est entre les mains du principal de ces corps que réside la véritable puissance législative , tout homme de sens et de bonne foi reconnaîtra qu'en assmant l'indépendance réciproque de l'autorité et de la liberté, au lieu de subordonner l'une h l'autre , la théorie napoléonienne a virtuellement résolu le problème de la liberté en France. (Applaudissements prolongés . )

Messieurs, je n'ai pas la naïveté de croire que les hommes intéressés à tout critiquer, à tout nier, à tout dénaturer, qui ne veulent de l'autorité que pour en jouir et non pour s'v soumettre , approuvent jamais une liberté qui leur eidève les movens de renverser les ministres et d'usurper l'autorité. Mais le pavs qui sait ce que les ambitions et les vanités de ce genre lui ont coûté ne sera jamais de leur avis. Il est, du reste, curieux d'entendre l'argument qu'on donne au public à défaut du véritable, pour motiver la présence des ministres aux chambres. C'est, disait cette année, au corps législatif, l'un des chefs éminents de l'école dite libérale, Kijnil y fi toujours grand bénéfice et grande

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» instruction ii discuter les affaires avec ceux qui les «fout» . Quoi, c'est parce qu'il peut être un peu plus avantageux, un peu plus commode pour les orateurs de discuter avec des ministres qu'avec des intermédiaires, c'est pour cette raison qu'on demande le réta])lissement d'un ré(jime qui a été si funeste au pays!... Ce n'est donc pas la liberté elle-même qui réclame la présence des ministres aux chambres? Et, en effet, comment y serait-elle intéressée ? Que peut le souverain aujourd'hui , à l'exception du droit de déclarer la paix et la guerre et du droit de faire grâce , qui sont hors de cause , étant inscrits l'un et l'autre aussi bien dans l'ancienne charte que dans la constitution imj)ériale? Que peut-il, sans le secours des corps publics et la volonté du pavs? Rien. Que peut-il, au contraire, avec le pavs? Tout. [Bravos! Très-bien !) N'est-ce pas là, je vous le demande, la liberté, la vraie liberté, la seule liberté? Et non seulement c est la liberté telle qu'elle a été comprise dans tous les temps, c'est-à-dire le règne de l'opinion , mais la forme particulière qu'elle affecte, chez nous , lui donne une supériorité évidente sur toutes les libertés de notre temps. Car, d'une part, issue du suffrage universel, faite par tous et pour tous, elle ne blesse pas la dignité d un peuple, comme ces libertés privilégiées faites au profit d'une classe; et, de l'autre, en assurant au pays, ]>ar l'indépendance de l'autorité, le bienfait inaj)préciable d'une sécurité parfaite pour tous , elle ne reproduit pas , malgré le suffrage universel , le vice des constitutions américaines, qui, superbes en apparence, magnifiques par les principes qu'elles étalent, n'offrent, en réalité, dans la pratique, que la domination grossière, souvent violente et odieuse, des majorités sur les minorités. {Apjdaiidissements . ) Et voilà cependant ce que des

hommes consi(lcral)les par l'esprit et le talent affectent de ne pas voir ! Ceux-là même qui devraient bénir la main qui les a tirés de l'abîme , qui jouissent le plus de la sécurité et de l'indépendance que leur assure la liberté de l'Empire , sont les ])remiersà la nier. Ils oublient que la plus grande affirmation de cette liberté, c'est le droit dont ils usent et abusent, en protestant contre elle. Comme les athées qui se servent de la raison que Dieu leur a donnée pour nier Dieu , ils blasphèment la liberté qui les couvre de son égide. {Ajiplandissemoils répétés.)

Qu'il me soit permis maintenant de considérer un point important dans le mécanisme de nos institutions. Le principe de notre constitution reposant siu' l'indépendance réciproque de l'autorité et de la liberté, il fallait tout à la fois assurer cette indépendance et établir, à défaut des ministres responsables, de nouvelles relations entre le Gouvernement et les chambres. La constitution a pourvu à ce double objet par la création de deux grands corps, le sénat, gardien du pacte fondamental et des libertés publiques, seul chargé d'apporter à la constitution les modifications que le temps peut rendre nécessaires, et le conseil d'Etat formé, selon le texte de la constitution , des hommes les plus distingués pour préparer les lois et en soutenir la discussion devant les chambres.

Ce dernier corps est une des innovations caractéristiques de notre constitution. Car c'est à lui qu'il appartient de servir de lien entre le pouvoir exécutif et le pouvoir législatif; c'est lui qui est préposé pour recevoir les observations des chambres et les explications des ministres; en un mot, c'est dans son sein que l'autorité et la liberté doivent se donner la main.

Eh bien, si l'on se place au point de vue des consi-

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derations qui ])récèdcnt, 1 on me pardonnera de croire (jiie , pour que le conseil d'Etat j)uisse remplir sa haute mission dans toute son étendue, il ne suffit pas qu'il soit formé d'orateurs éloquents, de savants jurisconsultes et d'administrateurs expérimentés, mais qu'il doit avoir vis-à-vis des ministres, comme vis-à-vis des chambres, toute l'indépendance dont jouissent les deux autres corps de l'Etat. Comment, en effet, un tel'corps aurait-il de l'autorité dans les chambres, s'il était à la discrétion des ministres, et comment pourrait-il inspirer confiance aux ministres, s'il était dominé j)ar les chambres? L'indépendance du conseiller d'Etat me paraît donc indispensable au jeu de nos institutions. Comme il n'v a pas de corps indépendant, si le droit de la parole n'est pas acquis à chacun de ses membres, il n'y a pas non plus d'indépendance, ce me semble, pour le conseil d'État, si sa qualité ne suffit pas pour lui donner le droit de parler ou de se taire devant les chambres.

Mais ce n'est pas en un jour que l'esprit de nouvelles institutions pénètre dans la pratique. Nous sommes, peut-être, par rapport à la constitution de l'Empire, comme la génération qui a vu s'établir le système décimal et qui ne peut se faire à l'idée des nouvelles mesures qu'en les rapportant mentalement aux anciennes. {Sourires d'approbation.)

N'est-ce pas, par exemple, la difficulté de comprendre les discussions des chambres, sans quelque chose d'analogue aux ministres responsables, qui tend à laisser occuper encore cette sorte de sellette consacrée, sous le régime parlementaire, aux procès ministériels en permanence qui étaient alors l'affaire supérieure à toutes les affaires? N'est-ce pas, en d'autres termes, sous l'empire de cette préoccupation qu'on a vu le conseil d'Etat

s'absorber pou à peu et se personnifier dans un président, puis dans des ministres sans j)Oite(euille , j)viis encore dans des vice-présidents, en attendant peut-être d'autres incarnations?* Si je comprends bien res|)rit de nos institutions, je suis autorisé à croire fpi'après des essais inévitables dans les ])remiers temps, l expérience fera renoncer à des combinaisons qui présentent, en partie, les inconvénients du régime parlementaire sans en avoir les avantages. Je suis donc convaincu que, tôt ou tard, le conseil d'Etat qui, dans l'esprit comme dans la lettre de la constitution , est chargé de soutenir les discussions devant les chambres ne sera plus personnifié que par lui-même; que, rendu à l'indépendance, qui seule donne des ailes au talent, par une réfjlementation nouvelle, facile à introduire dans la pratique, il suffira à toutes les exigences, et qu'alors, non seulement il sera à la hauteur de toutes les discussions , mais pourra dégager toutes les responsabilités.

Quoi qu'il en soit de mes appréciations particulières sur ce point, le temps qui est nécessaire pour fonderies gouvernements l'est aussi pour développer les libertés d'un pays. Mais, dès aujourd'hui, nous pouvons direbardimept que nos institutions rej)Osent sur le princij^e le plus pratiquement libéral qui fut jamais; qu'en séparant l'autorité de la liberté pour les rendre indé|7endantes l'une de l'autre ; qu'en permettant h celle-ci de se développer librement sans porter atteinte à celle-là, notre constitution a réalisé le plus grand bienfait qu'un pcaiple puisse recevoir. [Broros énergiques.)

Déjà, l'Europe, qui a vu avec étonnement toutes les grandeurs de ce règne, la gloire des armes unie à la prospérité intérieure, commence à contempler avec non moins d'étonnement le spectacle de notre liberté. Elle

ne peut s'empêcher d'admirer cet ordre, cette sécurité , tout à la fois si admirablement assurés par notre organisation et si brillamment ennoblis par nos discussions publiques. {Assentiment.) Quant au pays, heureux d'avoir enfin trouvé sa voie naturelle , fier de sentir que sa liberté à lui vaut toutes les libertés du monde , il se repose avec confiance sur la force de ses institutions. Il comprend maintenant qu'il est destiné à voir se réaliser cette belle pensée de Montes({uieu , que les grands hommes font les grandes institutions, et qu'à leur tour les grandes institutions font les grands hommes.

.) ai donc l'honneur de vous proposer ce toast:

A l'empereur napoléon m ,

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