SUR LE RÉGIME DE LA PRESSE
Cliamarnnde , le 2 noveinlux' 18()4.
Mon cher monsieur de Girardin , je ne me suis pas borné à lire les deux grands passages que vous m'indiquez dans le livre remarquable que vous avez eu la bonté de m'adresser; je l'ai lu presque en entier et avec un vif intérêt. L'idée mère que vous exposez avec tant détalent est digne des plus sérieuses réflexions, et je crois même qu'elle finira par triompher. Mais il ne suffit pas d'avoir raison : il faut que l'opinion vous donne raison. Je crois que, comme beaucoup d'esprits éminents qui voient trop loin et trop vite pour leur temps , vous devancez l'opinion. Vous dites quelque part que, depuis (|u'on ne brûle plus les sorciers , ils ne sont plus dangereux. Cela est vrai, parce qu'on ne croit plus aux sorciers; mais on croit encore aux journaux. Vous vous efforcez bien de dire que la presse n'a pas d'influence, et cela est encore vrai en tant que discussion d'opinions ; mais bien des gens redoutent les scandales que la presse peut produire et par suite les passions qui peuvent en surgir. Je ne comprendrais pas, du reste, qu'on passât sans transition de l'état actuel à celui que vous proposez.
Assurément, le jour ou la presse pouria être libre comme en Angleterre , où cette liberté ne nuit à personne et sert à tout le monde , ce jour sera la fin de nos révo-
l'OLITIQUE. -201
lutions et le couronnement d'un état régulier ; mais quelque hardiesse que je me sente dans l'esprit, je ne crois pas que l'opinion publique soit suffisamment préparée à accepter un régime (pii d'avance inquiéterait tant d'intérêts. C'est sur ce point que je diffère de vous; cependant, |e vous avoue que cette question de la presse me préoccupe beaucoup, et que je me sentirais bien peu disposé aujourd'hui à maintenir le régime actuel sans de sérieuses modifications.
A.gréez , etc.