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LETTRE DE ROME

lioine, 30 avril 1865.

Mon cher président, je vous écris de Rome où je suis venu rechercher la cause des difficultés C[ui divisent en Erance l'Etat et l'Église. Depuis longtemps, je pressentais l'existence d'un grave secret au siège de la papauté, et je me proposais d'aller l'étudier sur les lieux mêmes. J'avais la conviction qu'en écartant résolument les voiles qui cachent la vérité , je pourrais rendre un service h l'Emperenr et au pays; et voilà pourquoi je n'ai pas attendu qu'on me donnât cette mission : je me la suis donnée moi-même.

Le secret cependant n'était pas difficile à pénétrer, car il se produit ici au grand jour et apparaît h tous les yeux aussi éclatant que le soleil qui éclaire en ce moment la ville éternelle. Ce grand secret qui n'en est un pour personne ici, c'est l'existence à Rome d'un parti orga-

^ Adressée à S. Ex. M. Troploiig, présidftnt du sénat, etc.

nisé depuis longtemps par les ennemis de la France^ d'un parti qui domine tout, le Pape, les cardinaux, les congrégations, le gouvernement; <|ui, dans sa haine des principes de notre législation civile , jouerait sans hésiter contre ce qu'il appelle la révolution , la sécurité de vingt papes , et qui, maître de tous les instruments de la puissance spirituelle , n'a d'autre pensée que de les l'aire servir à la désorganisation de la France actuelle et au triomphe de ses ennemis. Telle est la foi de ce parti dans les forces mystérieuses dont il dispose, qu'il ne prétend à rien moins qu'à courher d'a])()rd sous son jong tout ce grand clergé de France, le plus noble, le plus illustre de l'Europe, le plus célèbre par son esprit d'indépendance et de nationalité; puis, par le concours de toutes ces forces réunies, à renverser l'œuvre déjà presque séculaire de la révolution française.

Vous savez déjà, mon cher président, j)ar quel mélange de caresses et de menaces il a su s'emparer d'une partie de nos évéques , séduire les uns , effrayer les autres, et les forcer tous à compter avec lui ; comment, en plaçant nos })lus fermes prélats dans cette alternative fatale ou de la révolte ouverte contre le saint-siége ou de la soumission absolue à ce qui n'est qu'un parti , il est parvenu à dompter quelques-uns des plus fiers courages ; comment, enfin, en les entonranl d'une surveillance humiliante qui subordonne le séculier au régulier, le prêtre au moine, il a jeté le trouble dans toute l'Église de France.

Oubhant que le clergé français, après tant d'années d'une existence précaire , n'a reconquis sa légitime influence que par le bras puissant qui a rétabli en France le principe d'autorité; ignorant surtout que, quelles que soient les vertus (|ui le recommandent à la considération

pul)lique, il ne saurait se passer ni de la protection de l'État, ni des sympathies du (jrand prince qui, dans toutes les difficultés, le couvre du manteau de sa popularité , c'est par le clergé même que le parti dominant à Rome ne désespère pas, en plein dix-neuvième siècle, de soumettre l'État à l'Église.

On a peine à s expliquer une ignorance aussi étrange des conditions de la société moderne et de l'état de la France; mais, quelque insensé que soit ce but, il est poursuivi avec une ardeur et une persévérance que la raison elle-même trouve rarement à son service.

Imaginez à côté des cardinaux tout un monde de diacres, sous-diacres, monsignori , prêtres, moines, princes, nobles, avocats, etc., distribués dans une vingtaine de congrégations , ces diverses congrégations formant en quelque sorte comme autant de sections d'un immense conseil d'Etat pour étudier, juger et décider de toutes les affaires de la catholicité : les congrégations du Saint-Office, du Consistoire, des Immunités, de la Propagande, de l'Index, des Rites, etc.; figurez-vous cette administration du gouvernement spirituel de l'univers avec un personnel de trois à quatre mille employés ecclésiastiques ou laïques à Rome , de quinze mille agents ou correspondants au dehors ; et si vous vous représentez que toute cette hiérarchie , que toute cette vaste organisation est possédée de la même idée , émue de la même passion et qu'elle marche au même but, vous ne vous étonnerez pas de l'impuissance d'un Pape, quoique le plus sage , le plus saint des hommes , à maîtriser un tel ensemble de forces. Quand un parti qui personnifie les intérêts et les préjugés d'un autre temps occupe toutes les situations , tous les abords du pouvoir et domine tous les corps publics , il n'y a pas de souverain au monde

capable de leinonter le courant de ces passions. Un prince peut sans doute, comme Pie IX, par son ineffable bonté et les vertus touchantes dont il orne le trône pontifical , adoucir les frottements de la violente machine qui l'emporte, mais non pas en changer la direction.

Il n'appartient donc à personne de dénouer la situation que présente Rome. Cette conspiration au sein de la ])apauté contre la seule puissance qui la piotége et puisse la protéger, cet anachronisuie de deux siècles en arrière de la civilisation , tout cet échafaudage de préjugés ne croulera qu'en se heurtant à la réalité des choses, comme l'avalanche ne s'arrête qu'au fond de l'abîme. Le moment approche où cette forteresse dupasse contre le présent va être soumise à une épreuve suprême. Dé|à, un trouble étrange semble agiter ce monde de chimères. l*our la première fois , peut-être , le doute se glisse dans ces esprits obstinés; et çà et là, quelques intelligences, frappées par la logique des situations, commencent à s'oflrayer de notre longue magnanimité.

Qu'elles se rassurent! la France est la nation chevaleresque par excellence. Elle sait par sa propre histoire à quelles illusions, à quelles passions la lutte des idées peut donner naissance. Autant (îlle se sent capable de braver les forts , autant elle est disposée à pardonner à l'erreur et à protéger la faiblesse.

Et cependant si jamais un parti a mérité le châtiment de ses fautes, c'est celui qui s'efforce depuis quinze ans de faire du père commun des fidèles l'instrument de ses passions politiques ; qui, dans sa rc'pugnance pour l'état social d'une nation dont il méconnaît le caractère, la grandeur et les vertus, ne cesse de la calomnier ; qui, oubliant qu'elle est le plus ferme appui du catholicisme dans le monde , cherche constamment à jeter l'agitation

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dans son sein, aflocte , j)Our justiH(M' son in/fialilndc, de ne voir dans les actes les plus généreux de la 1 raiicc qu'un devoir imposé |)ar la nécessité , et ne craint pas de faire du ]*ape lui-même l'enjeu de ses desseins contre elle.

Ce serait une triste histoire à retracer que celle de ce parti, depuis le jour ou, aj)rès avoir été constitué et organisé par l'Autriche pendant la domination de cette puissance eu Itai j, il s'est vu contraint à changer de protecteurs. L'Europe n'a retenti que trop souvent de ses malédictions contre le gouvernement qui avait ramené le Pape ix Rome. On se rappelle avec quels dédai))s les plus sages conseils de la France étaient repoussés , les exigences de la Faiblesse devant la lorcc, comme la modération de la force devant la faiblesse. Mais c'est surtout à l'époque de la guerre d'Italie qu'éclate le génie de ce parti si funeste au Pape et à l'Eglise.

Et d'abord, il n'est ])as étonnant qu'aveuglés par leur svuqoathie pour l'Autriche, les hommes de ce parti n'aient jamais voulu comprendre les intérêts sérieux qui nous forcèrent à la guerre; et il faut avouer que, sincères ou non , ils ont trouvé parfois hors de Rome de bien étranges auxiliaires. Cependant , quelles que fussent les causes de la rupture entre l'Autriche et le Piémont , la France était conduite par la plus impérieuse des nécessités à intervenir en Italie. Si, abdiquant son rôle de protectrice des Etats faibles , elle assistait , l'arme au bras, à la délaite du Piémont ; si, dédaignant les conseils de la plus vulgaire prudence, elle laissait s'établir la domination autricliienne sur toute l'Italie , elle sacrifiait à la tranquillité du moment la sécurité de l'avenir, et méritait le châtiment que la destinée réserve à l'imprévoyance des Etats. L'Autriche, maîtresse de

la Péninsule, régnant en souveraine de Venise à Chambéry, délivrée tout à la fois, par le prestige de la victoire, de ses embarras financiers et de ses divisions intestines en Hongrie, devenait la première puissance du continent. Elle pesait de tout le ])oids de son triomphe sur les destiiiées de l'Allemagne, et n'avait plus qu'à donner la main aux ressentiments de la Russie, pour que quelque chose d'analogue à la saiulealliance fût reformé contre nous.

(Juelle aurait été alors la situation de la France ? Rentrée dans les conditions des traités de 1815, entourée d'une ceinture de fer, menacée de toutes parts, elle se serait vue condamnée de nouveau ou à subir le rôle effacé que la prudence lui avait imposé pendant trente ans , ou à en sortir par la plus terrible des explosions. Il n'y avait donc pas à hésiter. Il ne fallait pas attendre qu'une alMance continentale pût se former contre nous, il faHait en prévenir la possibilité ; et puisque, heureusement, la Providence nous offrait dans la délivrance d'un peuple le moyen pratique d'étouffer toute coalition dans son germe, nous devions assurer l'indépendance de la France par l'ijidépendance de l'Italie. Voilà la moralité de cette guerre.

Mais, pendant qu'un prince généreux, conduit par l'intérêt vital de son pays , allait exposer sa vie et sa fortune dans les plaines de la Lombardie, que faisait le parti qui dominait \a cour de Rome ? Au nom du Pape protégé par la France, il condamnait la France; au nom d'un prince italien, il vouait l'Italie a l'extermination ; au nom du père commun des fidèles , il juenait parti dans la querelle des nations également catholiques, et entre deux grands souverains, l'un <jui combattait pour asservir un peuple et l'autre pour le

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délivrer, il bénissait le conquérant et maudissait le libérateur.

Ce parti ne devait pas, du reste, se borner à manifester des sympathies ou des antipathies. Dominé par l'ardeur de ses passions , il devait ("aire échouer toutes les combinaisons favorables que le cours des événements allait oFfrir aux intérêts du Saiut-Siéjje.

Vous savez mieux que personne, mon cher président , qu'à côté de la nécessité de soustraire l'Italie à la domination autrichienne, nous en avions une autre tout aussi absolue, c'était de ne pas remplacer cette domination par la nôtre. Pour nous, le plus grand péril de la guerre contre l'Autriche , ce n'était pas la guerre elle-même ; c'était que dans les actes à accomplir pour fonder l'indépendance de l'Italie , nous ne fussions amenés j)ar des raisons, par des circonstances quelconques , à violenter les Italiens. Car, une fois engagés dans l'engrenage fatal de la force, nous étions contraints de proche en proche à décider de tout malgré eux , à les soumettre partout aux gouvernements que nous aurions reconnus , à violer par conséquent nous-mêmes leur indépendance que nous venions de proclamer, en un mot à substituer la domination française à la domination autrichienne.

Que l'Autriche, malgré les leçons de l'expérience, ait essayé de maintenir cette politique en Italie, rien de plus naturel. Elle possédait deux des plus riches provinces de la Péninsule ; elle en tirait beaucoup d'hommes et beaucoup d'argent ; et , comme elle avait à lutter contre le sentiment public au dedans et au dehors de ces provinces , elle se voyait forcée par l'intérêt de sa propre sécurité à soumettre tout le reste de la Péninsule à sa domination.

Mais pour nous, sans possessions eu Italie, ayant tout à y porter, liommes, chevaux, matériel, ar{;ent, ne pouvant rf.'tircr de tous ces sacrifices que l'avantajje illusoire de protéger de petits {jouvernements dont l'amitié équivoque, ou tout au moins impuissante, ne pouvait compenser l'inconvénient certain d'altiier sur nous la haine d'un peuple et la condamnation de l'Iùirope , en vérité c'eut été une politicjue insensée. Voilii ])ourquoi le premier mot , la j)remière condition de toutes nos conventions, de tous nos traités, à commencer ])ar \ ilialranca, c'('l;iil (pie la force ne serait jnis employée contre 1 Italie , cai' à aucun j)ri\ nous lie pouvions faire une telle faute.

Eh bien , cette faute, il n'v a pas de tentatives, pas d'intrigues, pas de manœuvres auxquelles le parti (pii domine à Rome n'ait eu recours pour nous amener à la faire; il n'v a pas d'injures, de calomnies ou d'accusations qu'il nous ait épargnées pour ne l'avoir ])as faite.

Assurément, si le projet de confédération formulé à Yillafranca devait soulever (\es résistances en Italie, ce n'était pas à Rome qu'on devait s'attendre à les rencontrer, car ce projet était tellement favorable au Saint- Siège, qu'il semblait n'avoir été inspiré que [)ar le désir d'assurer la sécurité du Paj)e. Et cependant la j)remière protestation contre Yillafranca vint de Rome, c'est-àdire de ce j)arti qui est comme un éternel défi à la raison. A défaut de la force qui, entre les divers moyens de réaliser la convention , était exclue j)ar la convention elle-même, la célérité de l'exécution pouvait seule en assurer le succès; mais, j)endant (pion perdait des jours, des semaines, des mois, à discuter des vétilles à Rome et dans les petites cours, le peuple italien, avec une intelligence politicpie si supérieure à celle de ses

princes , marchait à de bien autres destinées , et le traité devenait bientôt une lettre morte.

Mais continuons. Vous vous rappelez que, pendant le cours des opérations militaires, l'Autriche, contrairement à nos en()apements communs envers le Pape, avait évacué les Lé^jations et fait perdre ainsi une province au Saint-Siège. Eh bien , aux yeux de la cour pontificale, nous qui gardions fidèlement le Pape à Rome, pendant que les Autrichiens l'abandonnaient en Romagne pour disposer de toutes leurs forces, nous étions les vrais coupables ! Nous aurions dû nous faire battre à Solferino, car alors il n'y aurait pas eu de convention interdisant l'emploi de la force contre les Italiens, et les Légations n'auraient pas été perdues pour le Pape. Voilà la logique romaine ! Un événement de force majeure enlève une province au Saint-Père ; cet événement, c'est l'abandon de cette province par l'Autriche, et c'est la France qui en est rendue responsable.

Vous vous rappelez, mon cher président, la proposition que fit alors la France au Saint-Siège. Si, pour rétablir la paix en Italie , et tout en conservant ses droits sur la Romagne, le Pape consentait à autoriser le roi de Sardaigne à gouverner cette province en son nom, à la charge d'en rendre compte au Saint-Père comme à son souverain , nous nous engagions à faire garantir par l'Europe , ou tout au moins par les puissances catholiques, le reste des États de l'Eglise. Or, qui croirait aujourd'hui que cette proposition fut repoussée avec indignation par le parti qui domine à Rome ? Mais ce n'est pas tout : et nous allons voir le couronnement de cette série de fautes.

Au milieu des bruits de guerre et des expéditions aventureuses , l'esprit militaire s'était à son tour em-

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paré de Home, et le Saint-Siège voulut avoir une armée. Cette armée fut donc organisée rapidement, et un général français appelé par le Pape à l'honneur de la commander. Sans le funeste esprit qui régnait à Home, cette armée aurait pu rendre les plus grands services. Si, comme nous le proposions, elle eût gardé le Pape pendant que nous aurions occupé les provinces et observé les frontières, la sécurité des États de l'Eglise eût été assurée. Comme aucune collision n'était possible entre les troupes italiennes et les nôtres, les frontières auraient été certainement respectées. De son côté, Rome eût été maintenue par des troupes exclusivement papales dans des conditions qui auraient suffi, et au delà, à la tranquillité de la ville. Au besoin, les troupes françaises , chargées de la garde des frontières , auraient pu donner la main aux troupes romaines de l'intérieur. La dignité , l'indépendance et la sécurité du Saint-Père étaient donc toutes à la fois garanties.

Mais on avait alors de bien autres visées à Rome. On s'était imaginé avoir trouvé un général capable de renouveler les merveilles de l'histoire. Avec une armée de vingt mille hommes , les stratégistes de Rome se croyaient en état de résister à l'Italie et de reconquérir la Romagne. Ils se flattaient surtout de pouvoir, par d'habiles combinaisons , engager malgré nous l'armée française dans la lutte; et c'est ainsi que fut adopté ce plan singulier qui reléguait nos troupes à Rome et à Civita-Vecchia , pendant que le général Lamoricière, occupant seul l'Ombrie et les Marches, tiendrait la campagne en face de Cialdini. Comme nous ne pouvions à aucun prix compromettre notre situation en Italie et payer les frais d'une partie dont nous n'avions pas les cartes dans les mains, tous ces beaux calculs

ne devaient ahontir qn'à faire perche au Pape une autre portion cle ses Etats.

Ainsi, le parti anti-français à Rome a tout fait pour perdre le Pape, qu'il croyait sauver. Toutes les fautes qui devaient le mettre en péril, il les a commises; et l'on doit lui attribuer certainement la plus grande part dans les malheurs de la papauté. Après avoir mis le gouvernement papal vis-à-vis de ses sujets dans l'impossibilité de se maintenir sans une force étrang^ère , il l'a rendu impopulaire en Italie et n'a manqué aucune occasion de le compromettre aux yeux de l'Europe.

«Cependant, » me disait ces jours derniers un personnage éminent qui les connaît bien, « les hommes de " ce parti ne doivent pas être jugés trop sévèrement. » Quoique , dans le gouvernement de la puissance spiri- » tuelle qu'ils exercent au nom du Pape sur l'univers » entier, ils entretiennent la plus vaste correspondance, « ils ne se doutent pas de ce qui se passe en Europe , et » même à Rome. Pour eux la cour pontificale est un couw vent où rien du monde réel ne pénètre. Ils vivent d'iilu- » sions sur la vie présente , comme les moines de médi- ') tations sur la vie future. » En effet, il est impossible de ne pas être frappé du manque de sens pratique que révèle toute discussion d'affaires avec ces hommes. Quels que soient, d'ailleurs, leur esprit, le charme de leur conversation et les qualités qui distinguent plusieurs d'entre eux, on sent que la passion, l'ignorance et les préjugés ont mis comme un voile entre eux et le monde réel. On comprend que ce grand nom de Providence qu'ils invoquent à tout propos et à qui ils délèguent la solution de toutes les difficultés , n'a pas d'autre signification dans leur esprit que la fatalité des Turcs. Leur croyance en la Providence n'est pas cette foi sublime qui exalte

les forces de l'àme au-dessus des conditions ordinaires de l'humanité : c'est cette croyance commode et paresseuse qui dispense de sagesse , de résolution , de prévoyance, de toutes les vertus qu'exige le gouvernement des peuples.

Maintenant, mon cher président, que vous connaissez le parti qui règne souverainement à Rome , vous pouvez vous faire une idée des éventualités que la convention du 1 5 septembre prépare , et des difficultés qu'elle doit rencontrer dans son exécution. Elles me paraissent mériter l'attention sérieuse du gouvernement français. Ce n'est pas, comme je vais essayer de le démontrer, que la nature même des choses soit un obstacle à la solution de la question romaine. S'il y avait à Rome un des gouvernements quelconques de l'Europe , c'est-à-dire la plus vulgaire connaissance des choses humaines, la plus simple entente des affaires publiques , je suis convaincu qu'il n'y aiu'ait rien de plus facile que de maintenir le Pape à Rome, d'amener l'Italie à respecter le pouvoir temporel dans ses limites actuelles, de rallier la j)opulation romaine à son gouvernement, enfin, d'assurer la grandeur, la sécurité et l'indépendance du Saint-Siège. En ce qui concerne l'Italie , je ne suis pas de ceux qui voient ou affectent de voir un danger pour nous dans l'existence d'un Etat de vingt- quatre millions d'àmes au delà des Alpes. Quoique nous avons été étrangers aux actes qui ont amené au profit de l'autonomie italienne la dépossession des princes; quoique l'unité ait été accomplie par les Italiens dans l'exercice de leur indépendance, sans notre concours et même malgré nos avis, je considère la formation du royaume d'Italie comme l'événement européen le plus heureux pour la France qui se soit produit depuis longtemps. Ce n'est

pas, jo me liàtc de le dire, que nous devions compter sur la reconnaissance de l'Italie , contrairement aux leçons d'histoire «ju'on nous a exposées. Pour moi, je vais plus loin que nos professeurs. Je soutiens que non seulement les peuples , en {jénéral , ne peuvent être engagés par la reconnaissance, mais que l'Italie, en particulier, ne nous en doit aucune, car, si nous l'avons aidée à conquérir son indépendance , et quelque satisfaction d'ailleurs que nous avons éprouvée de son affranchissement, c est avant tout l'intérêt de la France que nous avons consulté. Or, il se trouve que les intérêts des deux peuples sont communs; que par le seul fait de son existence comme nation , l'Italie annule l'Autriche en tant que puissance agressive , et que sans l'Autriche aucune alliance continentale n'est dangereuse pour nous ; que quant h l'Italie, comme elle est placée entre deux grands Etats dont l'un menace de l'asservir, tandis que l'autre est aussi intéressé qu'elle-même à son indépendance, il n'est pas nécessaire de faire intervenir des sentiments d'affection, si naturels, du reste, après de tels événements, pour savoir de quel côté est l'alliance des deux peuples. Avant la guerre , l'Italie divisée était ou allait être entièrement entre les mains de l'Autriche. Ses vingt à vingt-quatre millions d'habitants formaient l'avant- garde, et ses richesses les principales ressources de toute alliance continentale contre la France; or, ces millions d'hommes et ces ressources, nous les avons enlevés à toute tentative de coalition contre nous pour les tourner d'avance contre elle. Voilà le résultat, voilà le gain de la guerre d'Italie, et ce qu'aucune critique de la jalousie , de la rancune ou de la haine ne pourra enlever à la gloire du vainqueur de Solferino,

Je me demande maintenant si l'intérêt de l'Italie ,

qui est le nôtre , rend nécessaire ou avantageux de faire de Rome sa capitale , et je n'hésite pas à répondre non.

Au moment de la formation du nouveau royaume d'Italie, et sous l'impression des rivalités qui existaient jadis entre les grandes villes de la péninsule, les partisans de l'unité s'effrayaient des dangers que ces rivalités faisaient courir à l'Italie, et se persuadaient que, par la grandeur de son prestige, Rome seule pouvait les conjurer. L'expérience des dernières années a démontré que ces craintes étaient chimériques. On peut même dire que depuis longtemps ces rivalités s'étaient anéanties dans l'immense aspiration des esprits vers la patrie italienne. Ce que tout un peuple voulait, c'était déformer un Etat; et le choix de sa capitale n'était qu'un objet secondaire de ses préoccupations. Les partis extrêmes, qui vivent de trouble et de confusion , avaient trouvé dans le projet de transporter la capitale à Rome un de ces expédients fertiles en agitations, et ils n'avaient pas manqué de s'en emparer ; mais le bon sens du peuple italien , guidé par un intérêt supérieur à tous les calculs des partis , a bien vite compris la difficulté de Rome. Voilà pourquoi, à l'étonnement de l'Europe , le gouvernement de Victor- Emmanuel, en proposant Florence pour capitale, n'a rencontré aucun obstacle sérieux.

C'est qu'en effet, si le projet de Rome pour capitale est de nature à séduire les imaginations , il ne satisfait pas également aux exigences de la raison et aux intérêts de la politique. D'abord, qu'y a-t-il de commun entre l'Italie moderne et la Rome des consuls , des empereurs et des pa])es? Qui oserait de nos jours, sans avoir conquis l'univers, relever la formule célèbre Senatus populusque romanus, fouler les dalles de la Voie sacrée et monter au

Capitule? Et si ces grandes choses ne peuvent se répéter, pourquoi Rome ? La Rome antique écraserait l'Italie de tout le poids de l'histoire. Cette prétention de l'Italie moderne en face de la Rome païenne serait puérile, comme en lace do la Rome cathoHque elle pourrait ëti e odieuse. Au milieu de cette innomhrable quantité d'égjlises, de monuments religieux de tout genre et de toute magnificence, que ferait l'Italie? Se ferait-elle dévote ou impie? non, entre ces deux villes, la Rome païenne et la Rome catholique, qui se coudoient, se pressent et s'enchevêtrent, il n'y a pas la place d'une capitale politique; et mon étonnement, aujourd'hui que j'ai vu Rome de mes veux, c'est que cette question ait pu être sérieusement posée.

Une considération d'ordre supérieur domine, d'ailleurs, toute la question : c'est que Rome, aussi bien la Rome païenne que la Rome chrétienne, n'appartient pas à l'Italie, mais à l'univers. Quel est donc le peuple, en effet, qui peut se dire l'héritier exclusif de la Rome antique? Rome, en se répandant dans le monde pour le conquérir, a mêlé son sang aux barbares, comme les barbares se sont mêlés aux Romains en envahissant l'Italie. Nous, Gaulois transalpins, Ibères, Bretons, Germains, nous sommes donc aussi bien les enfants de Rome que les Gaulois cisalpins , les Etrusques et les Latins. Gomme eux et autant qu'eux, nous sentons dans nos veines des gouttes de ce sang généreux, le plus glorieux sang de l'histoire, et comme eux, héritiers de Rome, nous ne pouvons reconnaître de droit d'aînesse à personne. Il est donc juste que le berceau de notre civilisation n'appartienne à aucun peuple, mais qu'il soit le bien indivis de tous les peuples européens , le terrain neutre où tous, en venant honorer les tombes de leurs

ancêtres communs , puissent se donner la maiii. Pour ce qui est de la Rome catholique , notre droit est encore plus saisissant. La capitale du monde chre'tien , le siège du gouvernement spirituel de tous les catlioliqTies de l'univers, ne saurait appartenir exclusivement à un Etat particulier. Constituée, organisée, enrichie depuis des siècles par la piété des fidèles du monde entier, Rome doit rester le bien , le centre , l'apanage commun de toutes les puissances catholiques.

Du reste, le peuple italien, dont le sens politique a su si admirablement profiter des circonstances pour constituer son autonomie , ce peuple intelligent , qui a déjà si habilement opéré la fiision de ses divers éléments qu'on les croirait réunis depuis des siècles, comprend la question aussi bien que nous. Il sait que la satisfaction de dater de Rome les actes du nouveau royaume ne compenserait pas le danger d'exciter le mécontentement de grandes puissances et le ressentiment de tous les catholiques; et s'il s'étonne de quelque chose dans notre opposition au projet de Rome pour capitale , c'est peutêtre de ce que cette opposition n'ait pas été plus formelle et plus absolue.

Voulez-vous une preuve de ce sentiment? Elle est dans ce qui se passait à Turiii , au siège même du gouvernement italien, avant la convention du 15 septembre. Pendant qu'on y agitait à grands cris la question romaine, convaincus qu'on n'irait pas à Rome, et ne soupçonnant pas qu'on pourrait aller ailleurs, les Turinois s'engageaient résolument dans les plus grandes spéculations de terrains et de constructions; c'est-à-dire qu'ils étaient en train de bâtir chez eux la nouvelle capitale, et dans les plus vastes proportions, au moment même où ils paraissaient réclamer Rome avec le plus

d'insistance ; de là la violente émotion que la convention causa à Turin.

Quant à la révolution italienne en elle-même, nous nous en faisons {jénc-ralement , en France , une trèsfausse idée. En nous rappelant les longs bouleversements de notre pays , nous ne pouvons nous persuader que des trônes aient été renversés et emportés par l'orage sans laisser sous leurs débris des germes de nouvelles convulsions. Nous ne comprenons rien au calme étonnant et sans exemple dans notre histoire , qui a succédé aux révolutions de Florence et de Naples. Trompés par nos souvenirs, nous ne serions pas éloignés de croire que ce calme n'est que le précurseur de la tempête, comme l'absence de fumée au Vésuve annonce , dit-on , une éruption prochaine. C'est une erreur étrange que de comparer la révolution italienne à la nôtre. Il ne s'agit plus ici, comme chez nous en 1789, de la lutte des classes moyennes contre la noblesse , puis des classes populaires contre la bourgeoisie , chacune de ces classes tour à tour vaincue ou triomphante au gré des événements et des réactions de l'esprit public. Ici, rien de pareil à ces révolutions sociales , dont les convulsions naissent des convulsions, et qui mettent si souvent la société en péril. La révolution italienne est purement nationale. Son seul objet est de constituer un peuple, de former une nation, un Etat en Europe. Du reste, aucune division, aucune rivalité entre les classes; nobles, Ijourgeois, artisans, laboureurs, tous n'ont qu'une même pensée; tous, sans distinction de position sociale , ne veulent qu'une chose, l'Italie. Il y a sans doute, comme dans toute agrégation d'hommes , des opinions différentes sur les voies et moyens ; mais aucune de ces opinions ne cherche et ne trouve des partisans [>lutôt

dans une classe que dans une autre. Le corps social est, en un mot, aussi uni, aussi compacte, aussi sain, après qu'avant l'événement. Voilà pourquoi l'ordre et la tranquillité ont repris leur empire, aussitôt que l'acte suprême a été accompli. Voilà pourquoi, également, l'Italie peut supporter sans trouble, sans agitations, sans difficultés sérieuses, des libertés que l'état de perturbation sociale où nous avons été si longtemps , avait malheureusement rendues dangereuses pour nous.

Ce qui avait contribué aussi à nous tromper sur l'état de l'Italie, c'est qu'à force de bruit, de tapage et de manœuvres de presse , les démagogues s'étaient donné l'apparence d'être à la tête de la révolution italienne et l'avaient ainsi compromise aux yeux de l'Europe. Trouvant dans les masses de la population une svmpatliie profonde pour la cause de l'indépendance italienne , ils avaient cherché à exploiter le sentiment national , en s'emparant d'un drapeau qu'avaient arboré , avant eux , les plus illustres familles de la péninsule. Mais depuis que ce parti , sans racines véritables dans le pays , a été écarté par le bon sens ])ublic; depuis qu'à la voix d'un prince héroïque, les éléments conservateurs ont pris résolument la direction de la révolution et l'ont fait triompher, il n'est plus permis de s'abuser sur l'état de l'Italie.

La vérité , c'est qu'à part certaines régions montagneuses où l'absence de routes et de moyens de communication a maintenu l'ignorance de la barbarie, où, depuis des siècles , la population vit à l'état de brigandage; c'est qu'à l'exception de ce fléau, triste produit de l'incurie des régimes précédents, mais qui, par les soins d'un gouvernement national, tend chaque jour à disparaître avec les causes qui l'entretenaient, on peut dire

hardiment qu'il n'y a [)as de pays au monde où la population soit plus paisible , plus satisfaite et plus tranquille. Depuis la création du royaume d'Italie, une activité inouïe s'est emparée de la nation. A Naples , par exemple , la j)opulation s'est accrue de cinquante mille âmes; le prix des salaires a doublé ; la consommation de la viande a triplé, et les lazzaroni ont totalement disparu. Telle est la situation des esprits dans cette ville de cinq cent mille âmes, que là où la liberté la plus absolue en toutes choses a remplacé le régime de la compression , une garnison de moins de quatre mille hommes suffit à assurer l'ordre public.

En résumé , je crois que l'Italie n'a à redouter ni rivalités entre les provinces, ni divisions entre les classes, ni violences entre les partis ; qu'elle n'est, par conséquent, menacée à l'intérieur d'aucune des convulsions qu'on prophétise, et que son unité, au contraire, est solidement constituée. Que si l'on parle de ses difficultés financières , je répondrai qu'en parcourant ce pays si riche, si fertile et si bien cultivé, qu'en voyant cette population si paisible et si laborieuse , je me suis senti complètement rassuré sur les ressources du nouveau royaume. Quand le gouvernement italien aura achevé de régulariser l'impôt , et surtout l'aura mis en rapport avec le développement de la richesse générale , ce qui lui offre une grande marge, il n'est pas douteux qu'il ne réussisse à mettre les finances de l'Etat en harmonie avec la richesse du pays. Je crois donc que non sevdement les ressources du budget italien suffiront aux dépenses publiques , mais permettront sans peine , lorsque le moment sera venu, toutes les combinaisons que la dij)lomatie européenne pourra proposer pour la solution pacifique de la Vénétie. En un mot, le nouvel Etat, le

produit glorieux de Solferino , l'eufant dont nous sommes les parrains, n'est pas seulement né viable : il est plein de force et d'avenir.

Aussi , mon cher président , et pour revenir à la question romaine, quel que soit, d'ailleurs , en Italie, le langage de certains journaux et de certains orateurs , ne craignez à cet égard aucune difficulté sérieuse de la part des Italiens. Dans le bonheur inouï qu'ils éprouvent à former un peuple, dans cette joie immense qui déborde ici de toutes les âmes devant la réalisation inespérée de ce rêve de cinq siècles , ils sont disposés à sacrifier toutes les choses accessoires à la chose priticipale. Comme ils comprennent surtout admirablement que leur destinée est liée à la nôtre ; que toute cause d'affaiblissement pour nous serait une menace pour eux; que, sans notre appui, pendant longtemps encore leur nationalité pourrait être compromise , ils se résigneront à tout plutôt que de nous causer aucun embarras. Tel est leur sentiment sur la solidarité absolue des intérêts qui nous lient, que si demain l'Empereur et la France étaient menacés, vous les verriez se lever en masse pour se ranger à nos côtés. Ne craignez donc rien pour Rome de la part des Italiens : ils respecteront la convention aussi bien dans son esprit que dans sa lettre. Quoi qu'on puisse penser de leur bonne foi sur cette (juestion , je suis certain qu'ils ont déjà renoncé à Rome, à la seule réserve d'une espérance que , du reste , ils ne cachent pas. Cette espérance , c'est que l'incapacité du gouvernement pontifical pour administrer Rome et les Etats du Saint-Siège sera telle , qu'après des efforts infructueux, nous finirons nousmêmes par abandonner cette œuvre impossible. En cela je crois qu'ils se trompent, et que, quelque difficile que soit le problème à résoudre, nous en viendrons à bout.

Je commence par reconnaître qu'au temps où nous vivons, l'exercice de la souveraineté politique entre les mains d'un j)rétre est très-difficile, sinon impossible, tandis qu'à l'époque où ce genre de souveraineté fut établi , il était naturel et fonctionnait aisément. Sous le régime féodal , en effet , toute souveraineté ecclésiastique ou laïque n'(?tait en réalité qu'une suzeraineté. La société européenne était alors formée de deux éléments distincts , les communes et les fiefs. Les communes s'administraient, s'imposaient et se régissaient elles-mêmes en toutes choses, à la condition de rendre foi et hommage au suzerain , de lui paver la dime et de pourvoir, par des impositions plus ou moins volontaires , aux nécessités imprévues de l'Etat. Les fiefs, de leur côté, étaient administrés civilement , militairement et judiciairement par les seigneurs , qui étaient dispensés de concourir aux charges pécuniaires, mais à la condition de fournir gratuitement au suzerain le service militaire sous la forme du ban et de l'arrière-ban : de sorte que la force civile des Etats étant représentée par l'argent des communes , et la force militaire par les contingents des fiefs , le prince suzerain , quelle que fût sa qualité ecclésiastique ou laïque , pouvait être tout à la fois et très-riche et très-puissant, sans avoir à se mêler de l'administration de son Etat. Grâce à ce mécanisme si simple du régime féodal, les fonctions du sacerdoce s'alliaient sans peine aux obligations de la puissance publique. En effet, il y avait alors sur la surface de l'Europe un grand nombre de souverainetés ecclésiastiques , des archevêchés, des évêchés, et même des abbayes souveraines, où ce genre de gouvernement fonctionnait sans difficultés sérieuses.

Mais, quand le régime féodal, disparaissant peu à

peu par l'introclnction dans les divers Etats de l'Europe du système des armées permanentes, eut fait place aux (gouvernements monarchiques proprement dits; quand les princes , prenant peu à peu le caractère de la souveraineté à la place de la simple suzeraineté, furent oblifjés de connaître de tous les détails de l'administration politique, civile, militaire, judiciaire, financière , des communes et des fiefs fondus peu à peu dans l'État, alors l'esprit public commença à être frappé de l'incompatibilité entre le sacerdoce et les fonctions du gouvernement. Ce qui s'était trouvé caché jusque-là dans l'ensemble des faits, se révélait peu à peu par le détail. Les peuples étaient frappés de voir des prêtres d'une religion dont le royaume n'est pas de ce monde, mêlés à tous les intérêts, à toutes les passions de ce monde, les gouvernant , les dirigeant ; et ce spectacle choquant chaque jour davantage les esprits , il arriva que de proche en proche, sous remj)ire de l'opinion, toutes les souverainetés ecclésiastiques disparurent de l'Europe. Seul, par le prestige supérieur de sa situation, le Pape survécut quelque temps à la déchéance universelle des souverainetés ecclésiastiques ; mais bientôt il sentit à son tour s'ébranler sous ses pieds le terrain jadis si solide de ses prédécesseurs. On vit avec étonnement le Souverain Pontife obligé de recourir à des forces étrangères pour tenir ses sujets sous l'obéissance ; pour obtenir une sécurité artificielle , le chef des Guelfes était réduit à se faire Gibelin ; celui qui avait été si longtemps le protecteur de l'Italie contre les Césars germaniques, livrait l'Italie à ses ennemis et la condamnait à l'asservissement.

Or, il était évident que du jour où l'Autriche cesserait de dominer l'Italie, les causes inhérentes à la civilisation moderne rendraient impossible le pouvoir temporel du

Pape dans ses Etats. Je suis bien convaincu, en effet, que s'il s'agissait de maintenir aujourd'hui sous l'obéissance du Pape les Etats de l'Église dans les limites qu'ils avaient avant la guerre , le problème serait insoluble.

Sous ce rapport , on peut considérer comme vraiment providentiels les événements qui, en enlevant au Saint- Siège ses provinces orientales , ont rendu possible tout à la fois le maintien du pouvoir temporel à Rome et l'unité de l'Italie. Pour l'Italie, il est clair que sans la Romagne, les Marches et l'Ombrie, le royaume d'Italie était impossible. Quant au Saint-Père , en réservant toutefois la question financière, la privation de ces provinces n'est pour lui qu'une perte illusoire. Ce n'est pas l'étendue de ses Etats qui fait son importance dans le monde. S'il conserve parmi les rois de l'Europe le caractère auguste de la souveraineté, s'il conserve son pouvoir temporel à Rome , indépendant , maitre chez lui , et doté de ressources suffisantes à l'éclat du trône pontifical, le chef spirituel de tous les catholiques de l'univers reste assurément aussi grand, aussi puissant, aussi respectable aux yeux des peuples qu'avant la perte des trois provinces ; et l'on peut même dire que sa puissance grandit de toutes les difficultés politiques dont cette perte le débarrasse.

Faut-il , d'ailleurs , tant s'indigner, l'histoire à la main, des événements qui ont fait perdre ces provinces au Saint-Siège? A-t-on ouljlié de quelle manière elles y avaient été réunies ; par quelles séries de crimes et de perfidies César Borgia s'empara de la Romagne ; comment Jules II la confisqua sur Borgia , au profit de l'Eglise; comment Léon X surprit Ancône , et Jules II Pérouse?Evidemnient, les populations italiennes conspiraient au seizième siècle en faveur du Saint-Siège, puis-

qu'il suffisait que les princes disparussent pour que les peuples fussent réunis aux Etals de l'Eglise. Il ne faut donc voir dans ces événements que des mouvements d'opinion, les populations italiennes tantôt se prêtant, tantôt se refusant à la domination du Saint-Siège. La seule différence est dans le caractère des événements , et il faut reconnaître qu'elle est tout à l'avantage du temps présent , car aucun crime n'a souillé la révolution italienne.

Quoi qu'il en soit, il s'agit aujourd'hui de maintenir le pouvoir temporel du Pape dans le domaine de Saint- Pierre. L'œuvre est sans doute difficile; mais, grâce à l'exiguité du territoire qui lui reste , je crois possible de concilier des intérêts en apparence inconciliables. D'abord, avant de songer à résoudre le problème, il ne faut pas s'abuser sur la situation de Rome. Elle est telle que, si demain nos troupes évacuaient les Etats de l'Église , la révolution s'y ferait le jour même. Toute la population réunie, noblesse, bourgeoisie, peuple, se lèverait comme un seul homme pour mettre fin au gouvernement pontifical. Dans cette révolution , depuis longtemps décidée dans les esprits et arrêtée d'avance dans ses détails principaux, on ne verrait ni émeutes, ni troubles, ni désordres, car il n'y aurait aucune résistance. Et cependant, chose remarquable , toute cette population aime, honore, vénère le Saint-Père. Elle est religieuse et fière des grandeurs catholiques dont Rome est le centre ; elle s'intéresse passionnément aux cérémonies de Saint-Pierre, et ne renoncerait qu'avec peine aux splendeurs de la papauté.

Gomment expliquer ime pareille contradiction? Rien de plus simple. Ce n'est pas seulement parce que l'esprit du gouvernement sacerdotal est contraire aux intérêts de

l'OLlTIQUE. 225

la civilisation moderne, parce que l'intervention du prêtre, au nom de la rclifjion , dans toutes les choses de la vie civile, blesse la liberté et la difjnitë du citoyen, et que des pratiques de police inouïes ont fini par rendre intolérable le gouvernement sacerdotal à Home ; une autre cause tout aussi puissante s'ajoute à la première pour en exalter les effets : c'est que Rome participe, comme toute l'Italie, à ce mouvement prodigieux qui entraîne tout un peuple vers de nouvelles destinées; cju'elle vit de la vie de l'Italie ; que tout ce qui arrive d'heureux ou de malheureux ;i l'unité italienne retentit ici dans tous les cœurs comme à Turin , à Bologne , à Florence et h Naples; et que, pendant qu'à chaque nouveau succès de la cause italienne, le gouvernement du Pape s'afflige et s'inquiète , la ])opulation de Rome tout entière se félicite et applaudit. Assurément , jamais on ne vit divorce plus complet entre un peuple et son gouvernement.

Malgré tout, la réconciliation peut encore se faire. Que dis-je? Elle doit se faire, elle se fera d'une manière ou d'une autre. Voici comment je la comprends.

Et d'abord, Rome doit être prévenue d'une manière claire et catégorique que des intérêts d'un ordre supérieur ne permettent pas à l'Europe catholique de consentir à sa réunion avec l'Italie. La population romaine, qui est, du reste, très-douce de mœurs et remarquablement intelligente, n'en sera pas étonnée : elle en a déjà le sentiment. Mais, comme elle est italienne dans l'âme, en même temps C[u'elle a les griefs les plus sérieux contre son gouvernement, il faut nécessairement que, d'une part , la cause de ses griefs disparaisse, et que , de l'autre , elle soit rattachée à l'Italie par un lien capable de satisfaire aux intérêts et aux affections de cette popula-

tion. Or, l'idée qui ma paru pouvoir être acceptée avec le plus de faveur à Rome, c'est que les sujets du Pape soient considérés comme Italiens; que, tout en conservant leur qualité de citoyens romains, ils puissent servir en Italie, entrer dans toutes les carrières civiles et militaires , circuler librement et sans entraves de douanes et de police, comme de véritables Italiens; enfin, que Rome, sous le [gouvernement pontifical , soit comme un terrain neutre, un asile sacré au milieu de la patrie commune, où les deux sentiments , la vénération pour le Saint-Père et l'amour pour l'Italie, se confondent dans une aspiration commune.

A ce prix, et si mes impressions ne me trompent pas étrangement, les Romains accepteront sans regret la décision de l'Europe catholique. Gomme, d'une part, les Etats actuels de l'Eglise jouissent d'institutions municipales très-libérales; qu'il suffit d'en laisser le libre exercice aux habitants qui y sont depuis longtemps accoutumés, pour décharger le Saint-Père d'une foule de difficultés locales; que, d'autre part, la po])ulation romaine, où domiiient des éléments conservateurs considérables, des classes riches, des familles illustres et libérales, est très-paisible, très-amie de l'ordre, il n'est pas nécessaire d'avoir une nombreuse armée pour comprimer les éléments de désordre qui pourraierit se glisser dans cette population. Aujourd hui, l'armée pontificale, quoique composée de huit raille hommes de bonnes troupes et parfaitement organisées, ne saurait maintenir la tranquillité sans le concours de la division française, parce que, dans l'état actuel, il s'agit de contenir la population tout entière, c est-à-dire aussi bien les éléments conservateurs que les autres. Mais, quand elle n'aura jdus à comprimer que les hommes de désordre,

et avec raj)pui, an contraiio, de tous les partisans de l'ordre qtii forment l'immense majorité de la population, son effectif sera bien près d'être suffisant. En l'aufjmentant de quelques milliers d'hommes choisis, elle se trouvera h la hauteur de toutes les exigences. J'ai donc l'intime conviction que, le jour ou l'on aura donné à Rome la satisfaction qu'elle réclame , l'on pourra y maintenir l'ordre et la tranquillité aussi facilement qu'à Naples. Que le gouvernement pontifical se réconcilie avec l'Italie, et le trône de saint Pierre sera aussi solidement assis qu'aucun trône de l'univers.

Assurément, ces idées sont bien simples, et il ne faut pas une jurande intelligence politique pour les comprendre. Je les ai exposées au cardinal Antonelli, qui est certainement un esprit remarquable , et à d'autres personnages éminents de l'Eglise; et il ne m'a pas paru qu'elles aient rencontré, en principe, une opposition sérieuse de leur part. iNIais il ne faut juger de la cour pontificale par rien de ce qui se dit dans les conversations, parce que ceux qui peuvent et osent parler sont eux-mêmes sous la domination du j^arti qui domine à Rome, et que ce parti ne comprend rien, n'entend rien, ne veut rien que ce qui flatte ses passions. C'est qu'il ne s'agit pas pour les hommes de ce parti de la sécurité du Pape, mais du rêve de domination universelle qui emporte ces esprits obstinés vers l'abîme. Comme ces malades désespérés qui , jusqu'au moment fatal , font les plus beaux projets d'avenir, c'est quand tout craque et tout croule autour d'eux qu'ils caressent les plus grandes chimères. Si j'avais pu me faire illusion sur leurs dispositions véritables, j'en aurais été bien vite averti par leur affectation en me parlant de l'Empereur. » C'est » en lui, » me disaient-ils tous, « c'est en lui seul que nous

•' mettons notre confiance. Il nous a protégés jusqu'ici, » il saura bien trouver les moyens de nous sauver. » C'està-dire, en bon français, nous ne ferons rien, et c'est la France qui sera responsable de tont. Ainsi , ne se prêter à aucune transaction, ne rien faire, dans l'espérance qu'effrayés nous-mêmes des conséquences de leur aveu()lement nous renoncerons à exécuter la convention, ou que, le dénoùment fatal arrivant, le Pape paraîtra à l'univers entier non plus la victime de leui' obstination, mais la victime des intrigues de l'Italie, et nous les complices de ces intrigues : voilà la jjensée intime de ce parti.

Pour moi , mon cher président , je ne leur ai pas caché la vérité. Je la leur ai fait connaître dans toute sa crudité. « Je crains bien pour vous, » leur ai-je dit, « que » vous ne vous fassiez d'étranges illusions. Vous pensez » probablement qu'en ne vous occupant de rien, ne pré- ') parant rien et ne consentant à rien, vous nous mettrez » dans de graves embarras ; qu'effrayés de la perspective !) du départ du Pape, nous finirons par renoncer à l'exé- » cution de la convention ; peut-être même vous ima- ') ginez-vous, comme plusieurs d'entre vous ne craignent » pas de le dire tout haut , que le trouble causé par le )) départ du Pape ébranlera en France les pouvoirs pu- >' blics. Détrompez- vous. Jamais plus vaine illusion n'a V traversé la cervelle des hommes. Si vous voulez faire la » folie de faire partir le Pape, faites-la. Vous serez bien » coupables de mettre ce vénérable pontife dans l'obliga- 1) tion de recommencer, à son âge, un nouvel exil; mais, » comme vous aurez prouvé par là que vous ne voulez , " ne savez ou ne pouvez rien faire par vous-mêmes , on ' se passera de vous pour arranger à Rome les affaires de » la papauté ; et ce sera peut-être le meilleur moyen de

. POLITIQUE. r29

" résoudre le problème. Et, en elTel , une fois que vous » serez partis, voici, suivant moi, comment les choses » se passeront inévitablement. Rien ne sera plus facile que >) d'organiser Rome suivant l'ordre d'idées qui doit con- » cilier l'intérêt du Saint-Siège avec les sentiments italiens » de la population. D'accord avec les puissances catho- » liques et av(!C l'Italie elle-même , nous établirons à » Rome un gouvernement provisoire pour administrer les ') Etats de l'Église au nom du Pape et y foire en son » absence les réformes et les arrangements nécessaires. » Sous ce gouvernement, qui réunira toutes les sympa- » thies de Rome et de l'Italie, l'ordre ne sera pas un » instant troublé. Comme à Naples et à Florence, l'esprit » conservateur de la population dominera sans peine les » éléments de désordre. Que nos troupes soient encore » ou ne soient plus à Rome, nous saurons prendre, au » besoin , les dispositions nécessaires pour y assurer la » tranquillité ; et la ville éternelle attendra paisiblement » le jour où il plaira au Saint-Père devenir reprendre au " siège de la papauté le trône de ses prédécesseurs , dé- » barrasse de toutes les causes qui en compromettaient la » sécurité.

» Quant à la France, elle assistera avec la plus grande » tranquillité et au dé{)art du Pape et à ses suites. Les " efforts que vous ferez pour agiter le clergé français et , M par le clergé, le pavs, seront aussi Aains que ceux que » vous avez tentés aux dernières élections. Vous aviez » cependant alors un excellent prétexte de défiance à " fournir au clergé : c'était la présence au ministère de )' l'intérieur, ])our diriger les élections, de l'homme même » qui venait de frapper la société de Saint-Vincent de " Paul. Vous vous faisiez les plus grandes illusions. En » secondant de Rome les divers éléments d'opposition

)' fournis par les anciens partis , vous ne doutiez pas du " succès. Mais, si vous aviez mieux, connu la brance, vous « auriez su que partout où le clergé, oubliant ses devoirs, » se mêle aux luttes politiques, il produit sur lOpinion » l'effet contraire à ses intentions ; que là où le prêtre sort ' de son rôle de ])aixet de charité, il ne fait qu'irriter les 1' esprits contre lui. Vous vous rappelez le résultat : il fut " si contraire à vos espérances , et l'impuissance de la » partie du clergé qui s'était mêlée aux élections fut si » complète , que le Gouvernement jugea prudent de ne » pas en livrer les détails à la publicité. C'eût été cepen- » dant vous rendre un grand service que devons éclairer ') sur l'état de la France et sur le degré d'influence du " clergé en matières politiques ; mais il n'aurait pas été " juste de blesser la dignité d'un corps si respectable, en ■> le rendant responsable des fautes que vous lui aviez fait " commettre.

» Pensez-y sérieusement. A force de vouloir dominer » le clergé français et d'opposer ses devoirs envers l'Eglise ' à ses devoirs envers l'Etal, à force de peser sur lesévé- ■) quespour cpi'ils pèsent à leur tour sur les curés, prenez " garde de tendre tellement la corde qu'elle ne finisse -) par se rompre. Déjà , les hommes les plus éminents du " clergé français vous ont fait entendre de graves aver- " tissements. Mais , si vous faites la faute de pousser les «choses aux dernières extiémités; si, au lieu de vous « entendre avec l'Italie, vous forcez le Pape à un nouvel ') exil, soyez certains que le clergé français ne vous suivra " pas dans cette aventure, et que le jour où vous quitterez '> Rome sera le dernier de l'ultiamontanisme en France.»

Vous voyez , mon cher j)rési(lent, que je n'ai pas dissimulé mes impressions, à Rome. En oHrant mes hommages au Pape, en contemplant les traits vénérables du

saint pontilc , dont il esl impossible d'approcher sans ^pronver les plus tendres et les plus respectueuses sympathies, je me suis senti ému des périls dont il est entouré. Plus il me paraissait facile d'assurer sa sécurité, pins je dc'plorais l'iivcnjilement de ceux qui peuvent la compromettre : voilà pourquoi j'ai essayé de ftiire pénétrer la vérité dans ses conseils. Ce n'est pas que je raesois flatté de convaincre ces esprits prévenus et obstin(''S, car je sais qu'on ne triomphe pas des préjugés par des laisonnements. Jlais si mes paroles ont du glisser sur leur es|)rit sans y laisser de traces , je sais , mon cher président, qu'en livrant ces paroles à la publicité, elles auront leurs conséquences inévitables. Une lois démasquées , toutes les intrigues qui , dans le but de nuire à la France , devaient compromettre le Pape , vont cesser d'avoir leur efl^et. Une fois posée devant l'opinion , la question se résoudra d'elle-même. Qu'importe ce qu'on f^sse à Rome , que le Pape parte ou reste , la solution est infaillible. La j)apauté sera maintenue à Rome dans sa dignité, dans son indépendance et dans son pouvoir temporel; elle sera enfin reconciliée avec l'Italie, et le Ijrand problème sera résolu.

Mais, en attendant ce résultat, que va faire, h la lecture de cette lettre, le j)arti anti-français à Rome? Naturellement il commencera par s'irriter de ma franchise; puis il se dira que je ne rej)résente après tout qu'une opinion individuelle, et il aura raison. Il se rattachera ensuite, comme d'habitude, à des bribes d'espérance. Il pensera que pour un honnue d'Etat qui a de la résolution , il y en a beaucoup qui n'en ont pas; qu'avant de se décider à l'exécution de la convention , le Gouvernement français se laissera j)eut-ètre circonvenir. Mais à mesure qu'on approchera de l'événement, il faudra bien

232 LE DUC DE PERSIGiNY.

voir la situation telle qu'elle est. Or soyez certain , mon cher président, que quand on saura à Rome à quel point les hommes dévoues à l'Empire s'inquiètent peu des éventualités qu'on croit ici si danjjereuses pour l'Empire, la question sera aux trois quarts résolue ; et voici ce qui achèvera le reste.

Si le Pape se croyait ohligé de quitter Rome , ce serait pour ce vénérable vieillard une bien cruelle épreuve; mais enfin il ne manquerait ni de palais , ni de serviteurs, ni de ressom'ces en aucun genre. Toutes les puissances catholiques se mettraient à sa disposition. Mais les cardinaux , ces hommes éminents , eux aussi , presque tous à^jés , leur offrirait-on des asiles convenables? Probablement; mais leur déplacement n'en serait pas moins douloureux. Et puis tout ce vaste personnel de plusieurs milliers de fonctionnaires , ecclésiastiques ou laïques , cette foule d'évêques, de diacres, sous-diacres, monsignori, auditeurs de rote, etc., que deviendraient-ils? où iraient-ils? Quel trouble, quel embanas dans cette immense pérégrination ! Et pourquoi toute cette mise en scène? Pour faire croire au monde que le Pape est persécuté j)ar \i\ France, et pour arriver en définitive au même résultat , au Pape souverain à Rome ! Non , nous n'assisterons pas , je l'espère , à cette grande ])erturbation. Selon toutes les probabilités, après qu'on aura essayé de tous les moyens pour chercher à éviter l'inévitable exécution de la convention , on devieiuha tout à coup raisonnable , et nous apprendrons un beau matin que la cour de Rome s'est entendue avec l'Italie.

Vous vous rappelez , mou cher président, les passions que la question romaine, à son début, sovdeva dans les grands corps de l'Etat. Deux partis ardents se trouvaient en présence. L'un ne vovait en Italie (ju'une cpiestion

politique, rautrc, quune cjiieslion ieli(;ieuse; le premier s'intéressait à l'Italie sans s'inqniéter de Rome , le second s'inqniétait de Rome sans penser à l'Italie; celui-ci })Oussait l'Italie au démembrement, et celui-là la lançait sur Rome. Seul, l'Empereur, dominant le tlébat de sa haute l'aison, comprit qu'il y avait là deux questions à concilier et non à opposer l'une à l'autie; et en j)rononçant cette (jrande parole, qu'il ne sacrifierait ni l'Italie au Pape, ni le Pape à l'Italie, il dénoua le nœud (];ordien qu'on ne pouvait trancher sans blesser des intérêts de premier orche.

Eh bien! nous sommes à la veille de voir la réalisation de cette (grande parole. Bientôt, à côté de l'Italie unie, libre et indépendante, la papauté réconciliée avec le nouveau rovaume , montrera ce spectacle si désiré du Pape maintenu dans son indépendance;, dans sa dignité, dans sa souveraineté, et, sans l'humiliation d'être gardé j)ar une armée étrangère, régnant sur une population satisfaite et dévouée. Bientôt, en un mot, l'un des plus graves problèmes de notre époque sera résolu ; et alors il n'y aura pas assez de louanges et d'hommages pour le grand prince qui , calme , inébranlable au milieu de tant de passions , aura accompli toutes ces choses à la gloire de la France.

Maintenant, mon cher président, laissez -moi vous dire qu'en vous adressant le résultat de mes observations et de mes réflexions sur ce sujet, j'ai voulu rendre hommage à l'esprit élevé , au caractère noble et pur dont la présence à la tête du premier corps de l'Etat est un honneur pour le Gouvernement de l'Empereur.

CIRCULAIRE

ENVOI DE RENSEIGNE3IENTS SUR TOUTES LES MATIÈRES QUI DÉPENDENT DE LA DIRECTION GÉNÉRALE DE l'aDMIMSTRA- TION INTÉRIEURE.

Paris, le 25 janvier 1854.

Monsieur le préfet, aujourd'hui chaque préfet, renfermé, pour ainsi dire, dans le cercle de son département , se trouve nécessairement un peu étranger a l'administration des autres circonscriptions départementales.

Celles de mes décisions qui ne vous concernent pas particulièrement, les actes administratifs , les essais heureux ou malheureux de vos collègues, ne parviennent que rarement jusqu'il vous.

Cependant , j'en suis convaincu , dans l'étude des décisions spéciales rendues par mon administration , dans la connaissance des faits qui se produisent en dehors de vous, dans l'examen des efforts tentés par vos collègues et des obstacles qu'ils ont rencontrés, vous auriez ii

puiser d'utiles rensei{j,nements et de précieuses lumières.

L'administration centrale a seule la mission et le pouvoir d'établir ce lien commun , de former, au j)rofit de tous, une sorte de faisceau de toutes les ex])ériences.

En conséquence , j'ai décidé que désormais vous recevrez communication des actes de l'administration centrale, de ceux de vos collè(jues , et même de ceux (pii émaneraient de toute autre source, lorsqu'il me paraîtra que vous devez en retirer quelque utilité.

Je n'ai pas besoin de vous dire que si vous devez vous conformer à celles de mes décisions qui établissent des règles générales , vous pouvez considérer les autres parties de ces communications comme de simples renseignements qui n'ont pas d'autre objet que d'éclairer votre marche et d'aider votre travail.

Il est bien entendu que vous restez parfaitement libre d'en faire l'usage que vous jugerez à propos; telle mesure qui peut être utile sur un point du territoire , peut ne pas l'être sur un autre. Vous êtes responsable de l'administration de votre département, et, par conséquent , libre appréciateur de la conduite que vous avez à tenir.

Recevez, etc.

RAPPORT

1NSTITUTI0X DES CONSEILLERS DE PRÉFECTUIîE HONORAIRES'.

Sire, par son décret du (> juillet 1810, sur l'organi-

' Le décret qui suit ce rapport est du 15 mars 1854. — Pendant son premier ministère, M. de Persignv s'est préoccupé tout particulièrement d'améliorer la situation des préfets, des sous-préfets, des secrétaires {jénéraux et des conseillers de préfecture. Leur traitement a été porté au <;hiffre actuel; il» peuvent être élevés de classe sur place, et l'ameublement des sons-préfectures est à la charjje des départements.

AD.MFMSTUATION. £37

sation et le service des cours impériales , l'Empereur Napoléon 1" s'était réservé le droit d'accorder le titre de président ou de conseiller honoraire aux magistrats qui auraient bien mérité dans l'exeî'cice de leurs fonctions .

J'ai l'honneur de proposer à Votre Majesté d'étendre cette institution bienveillante aux conseillers de préfecture que l'âge ou les infirmités forcent à prendre leur retraite.

A la fin d'une carrière honorablement accomplie, ces magistrats de l'ordre administratif ne peuvent prétendre qu'à une bien modique pension , et j'ai souvent regretté <pie le Gouvernement n'eût pas les moyens d'accorder une récompense exceptionnelle à ceux d'entre eux qui se seraient j)lus particulièrement distingués par de longs et éminents services.

La proposition que j'ai l'honneur de soumettre à Votre Majesté aurait encore l'avantage de perpétuer ,- dans cette partie de l'administration , les traditions de science , d'honneur et de loyauté , en créant une sorte de lien moral entre les anciens et les nouveaux membres des conseils de préfecture. Si ces vues obtiennent l'assentiment de Votre Majesté, je la prie de vouloir bien revêtir de sa signature le projet de décret ci-joint.

Je suis, etc.

RAPPORT

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