A LA GLOIRE ET A LA PROSPÉRITÉ DE SALNT -ETIENNE
( Vijs applaudissements .)
LETTRE
SUR l'origine des armes des anciens Sir-ES DE BEAUJEU .
Londres, le 27 novcinljre 1861.
Monsieur et cher compatriote^, la dernière fois que jai eu le plaisir de vous voir et de vous féliciter de la belle publication que vous poursuivez avec tant de zèle et d'intelligence, nous avons eu l'occasion de ])arler d'une question en apparence frivole, mais qui touche en réalité à l'organisation de l'ancienne société féodale et particulièrement à l'histoire de notre province de Forez, je veux parler de l'origine des armes des anciens sires de Beaujeu.
La Mure, jugeant d'apiès les idées de sou temps, a cru la chose toute simple ; sachant que les sires de Beaujeu
* Cette lettre a été imprimée cii tète de l'Histoire des ducs de Bourbon et des comtes de forer , par Jean- Mario de la Mure, ouvrage en deux grands Noltunes in-i», annoté par .M. de Cliantelauze, imprimé à Lyon chez Louis Perrln, 18()1-18G2.
- M. de Chantclanze.
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étaient des cadets des comtes de Forez , et qu'il est d'usage de désigner héraldiquement les branches cadettes par des brisures, il s'est dit tout naturellement que les armes de Beaujeu, d'or au lion de sable brisé d'un lambel ii cino pendants de gueules, devaient reproduire les armes des premiers comtes de Forez, et qu'ainsi, quoique inconnues jusqu'ici, ces armes se retrouvaient dans le blason de Beaujeu.
Mais aujourd'hui que Ihistoire des premiers siècles de la féodalité nous est mieux connue, si l'on réfléchit qu'à l'époque reculée où se reporte ce point de notre histoire provinciale , au temps où vivait le premier sire de Beaujeu, puhié de Forez , c'est-à-dire près d'un siècle avant la première croisade, il est impossible d'admettre qu'alors que l'usage des baniùères armoriées commençait à peine à s'introduire dans la société féodale, on en fût arrivé déjà à ce point avancé de la science héraldique qu'indique une brisure. Puis, comme nous n'avons aucun monument authentique sur les armes des sires de Beaujeu à ces époques reculées, il est bien permis de penser que les armes connues de cette maison sont d'une origine moins ancienne qu'on ne l'a siq)posé. t^nfin, si nous ajoutons à ces données le rapprocheraient singulier de ces trois circonstances que M. de La Garelle , dans son Histoire du Beaujolais, a le premier signalées, à savoir qu'un des sires de Beaujeu avait épousé, à la fin du douzième siècle, une princesse de la maison de Flandre; que leurs armes, moins la brisure, sont exactement les armes de Flandre, et qu'enfin, comme les comtes de Flandre eux-mêmes et plusieurs maisons qui en sont sorties par les femmes, ils criaient /'/«/tr//e / on comprendra que la question n'est pas aussi simple qu'elle le paraissait à La Mure, et (pie, touchant à des points si
obscurs (le notre hisloiie provinciale, elle soit clijjiie d'exciter une cerlainc cnriosité.
Et d'abord, si nous voulons pénétrer l'esprit des temps féodaux , dé{][a{|eons-n()us îles idées modernes de noblesse et de blason qui , n'ayant aucune analogie réelle avec la société d'il y a huit siècles, ne peuvent qu'embarrasser la question.
Pour compiondre quelque chose au moyen âge, il faut se reporter au temps de cette société guerrière, quand le territoire était fractionné en mille pièces , et que de toutes paits flottaient des bannières éclatantes sous lesquelles venaient se ranger les vassaux armés du ban et de l'arrière -ban des duchés, des comtés, des seigneuries, qui étaient alors pour l'armée féodale ce que nos corps d'armée, nos régiments, nos bataillons, sont pour nos armées modernes , et se demander l'origine et le but de tout ce déploiement d'emblèmes et de couleurs.
Cette origine et ce but paraissent, du reste, faciles à expliquer aujourd'hui. C'est dans nos guerres contre les Sarrasins d'Europe, dans le midi de la France, en Sicile et en Espagne, que nous avons pris la première idée de ces bannières de couleurs éclatantes et variées , adoptées par les Arabes et les peuples asiatiques pour guider et rallier leurs innombrables cavaleries. Les Romains, dont les armées n'étaient principalement composées que d'infanterie, s'étaient contentés de figurines d'aigles en métal au bout d'une lance. Mais le fractionnement infini du territoire féodal, et par conséquent des armées du moyen âge, fit saisir avec empressement l'idée arabe des bannières comme un moven facile de se reconnaître. Puis, comme la piemiere croisade, survenant bientôt après, donna l'occasion d'appliquer l'invention nouvelle aux nombreux éléments dont se composait
l'armée des Francs, il arriva que la coiiiparaison des bannières des croisés avec celles des Sarrasins d'Asie permit de faire ])romptement de la connaissance de ces nombreux insignes une sorte de science qni , pendant plusieurs siècles, fut indispensablepour mettre de l'oidre dans la confusion féodale.
Le caprice, le choix, le hasard, établirent d'abord la composition des couleurs ou des figures des bannières des grands fiefs, duchés, comtés ou sireries , puis, de proche en |)roche, des subdivisions des grands fiefs. Mais, une fois fixés et illustrés par la victoire et le sang versé, ces emblèmes devinrent, pour les divisions du territoire féodal, autant de signes glorieux de ralliement qu'on avait tout intérêt à conserver, car il fallait qu'à la vue seule de la bannière, on pût dire : « Voilà Bourgogne, Champagne, Flandre on Normandie! » et de là l'immobilité des armoiries dans les terres. Tel était, en effet, l'esprit de linstitution dans les premiers siècles de la féodalité, que, quelles (]ue fussent les mutations amenées dans la possession des fiefs, |)ar héritage, mariage ou autres causes , quand une maison changeait de fief ou ])arvenait à un fief supérieur, c'est elle qui changeait de bannière et non le fief. Et, de même que quatre ou cinq maisons diifércntes sont montées sur le trône d'Angleterre en ne prenant que la bannière, ou, comme on dit aujourd'hui, \es armes d'Angleterre, de même les mais:)iis de Normandie, de Danemark, d'Alsace, de Hainaul , de Dampierre, j)arveiuies au conaté de i'Iandre, (juitlaient les armes de Normandie, de Danemark, d'Alsace, de Ilaiuaut, de Dampierre, pour prendre de Flandre.
La même maison de Damj)ierrc abandonnait aussi ses armes pour celles de bourbon , en héritant de cette
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sircrie', un siècle avant qu'elle donnât son nom à la maison royale de France, issue de saint Louis; une branche de l'ancienne maison de Bour^o{;ne prenait de Viennois, en arrivant, a la fin du douzième siècle, à la possession du Dauphiné ; et, pareillement, les su'es de la Tour-du-Pin , devenus a leur tour dauj)hins de Viennois, supprimaient leur écu pour celui de Dauphiné; la maison des Baux quittait la comète de son blason pour le cornet des arm(>s d Oranf;e, en ])arvenai^t à cette dernière princij)aut(' ; uiu^ loule de maisf)ns , toutes dans des circonstances analogues , faisaient de même ; enfin , chose remarquable, les princes jjuinès de la maison de France eux-mêmes, malgré lèclat des fleurs de lis royales, ne prenaient également que les armes de leurs terres. Les maisons royales de Bourgogne ancien, de Dreux et de Courtenay, ne portaient que les armes de leur fief: Bourgogne : bandé fV or et daznr à la bordure de gueules,- Dreux : échiqueté d'or et d'azur,- et Courtena\ : d'or à trois tourteaux de gueules, et toutes sans l écusson royal, qui n'appartenait alors, en réalité, qu'à la France, dans la personne du roi, et, tr)ut au plus, de l'héritier de la couronne. En un mot, la bannière et les armes étaient attachées à la terre et noii ;i la fauîille qui possédait la terre. Mais, vers la fin du douzième siècle, quand l'usage s'introduisit de porter les couleurs et figures armoriales des fiefs, non pas seulement sur la bannière, mais sur l'écu et la cotte d'armes du seigneur, en manière de parure et de vêtement distinctif, comme il était natiu'el que tous les fils d'un même seigneur fussent vêtus, en quelque sorte, à la même mode, ces couleurs et ces figures qui, seulement alors, prirent le nom d'armes et d'armoiries, commencèrent à devenir une sorte de propriété pour tous les enfants d'une même famille , et de
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là , probablement , la première idée de l'hérédité des armes dans les familles.
Il est, du reste, curieux de voir quand et comment commence, pour les branches cadettes de la maison royale, l'usage de porter les armes de France avec une brisure. Nous avons vu que, dans les premiers temps, les princes puînés du sang de France ne portaient pas les armes de France. Succédant par mariage ou autrement à de grands fiefs, suivant l'usage général, ils avaient pris purement et simplement la bannière de ces fiefs. Mais, sous Louis VIII, père de saint Louis, cet usage changea tout à coup, soit par la cause que nous venons de dire, soit par la nature même des nouveaux apanages démembrés du domaine royal. Si l'on réfléchit, en effet, que, quelles que fussent leur origine et leurs anciennes bannières, les diverses terres du royaume, une fois réunies à la couronne, ne relevaient plus directement que delà bannière royale, on comprendra qu'il ne pouvait plus être question de retirer aux vassaux de ces terres les glorieuses couleurs de France, surtout quand le nouveau chef du fief était un prince du sang royal. Mais d'un autre côté, comme la bannière fleurdelisée du nouvel apanage ne devait pas être confondue avec la bannière royale, dont elle était vassale, on y jiourvut par de légères additions appelées brisures, et ainsi les nouvelles bannières d'Artois, d'Anjou et de Poitou, des trois frères de saint Louis, représentèrent exactement leur origine caractéristique de terres royales de France démembrées, et comme brisées du domaine royal. On voit, du reste, que cet exemple de la maison de France se répandit très-vite dans la société féodale et dut ainsi favoriser beaucoup la transformation qui tendait à faire passer des terres aux familles la propriété des armes. Mais, malgré cette trans-
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formation, tant que diiia le rrfjinie des fiels, c'est-à-dire tant que l'armée féodale dn han et de l'arrière-ban ne fut pas remplacée par l'or^janisation des armées royales permanentes, commencée par le roi Jean et surtout par Charles VII, sous le nom de compagnies d'ordonnance, la fixité des armes était encore plus dans les terres que dans les familles, qui changeaient encore habituellement de blason à mesure qu'elles changeaient de terre, et à mesure surtout (pi'elles parvenaient, par héritage ou autrement, à des terres plus considérables, plus illustres ou plus noblement titrées, car, encore une fois, tant qu'il y eut une armée féodale, il y avait intérêt et avantage à conserver au fief la bannière antique et glorieuse sous laquelle il s était illustré. Ce n'est qu'à la fin du régime féodal, quand les compagnies d'ordonnance , les régiments royaux, les armées permanentes eurent remplacé les bandes féodales du ban et de l'arrière-ban des duchés, des comtés et des diverses seigneuries ; quand les vassaux des différentes terres ne furent plus sérieusement réunis sous leurs bannières respectives, ce n'est qu'alors, dis-je, que les armes se fixèrent absolument dans les familles, qui purent désormais changer de terre sans avoir intérêt à changer de blason.
Je ne veux pas allonger cette lettre par des exemples, mais j'en citerai deux qui sont frappants. Le premier, c'est qu'aussi tard qu'en 1450, c'est-à-dire quand l'hérédité des armes était déjà depuis longtemps fixée dans les fomilles, nous voyons par l'armoriai de Guillaume Revel que, dans notre province de Forez, sur seize principaux barons dont ce héraut d'armes donne le blason, il y en avait encore deux qui j)ortaient les armes de leur terre, à lexclusion de leur blason originel : Eustache de Lévis, sire de Goiizan, qui portait de Couzan et non
pas de Lévis, et Anne de Talani, seigneur de Marcilly, qni portait de Marcilly et non pas de Talaru. Le second exemple est bien connu et toujours de la même époque, le milieu du quinzième siècle. Une famille puissante et illustre du Dauphiné, la maison des Allemans, se trouvait alors divisée en onze branches qui toutes portaient encore, comme par le passé, les armes de leurs terres et non pas de leur race. Un concordat fut, en conséquence, fait en 1455, entre toutes les branches pour renoncer aux armes de leurs terres et prendre chacune d'elles, avec des brisures convenues, les armes de la branche aînée dite de Yalbonnois. Un siècle auparavant, les divers sei[}neurs de cette maison n'auraient pas eu l'idée de chan^^er la bannière sous laquelle chacun d'eux conduisait ses vassaux à la (juerre. Mais quand, au lieu de porter leur proj)re bannière, ils n'étaient plus rangés sous l'étendard roval qu'en qualité d'hommes d'armes des compagnies d'ordonnance , alors, suivant l'esprit du temjis, il était naturel pour eux d'adopter l'usage, devenu général, de symboliser leur famille par le même blason. En résumé, et comme toutes les choses de ce monde, le ré.jjime des armoiries a subi les transformations qui résultaient des transformations mêmes de la société. A l'origine, et quand elles ne se présentaient que sous la forme de bannière et de drapeau pour chaque Etat féodal, les couleurs armoriées n'appartenaient qu'à la terre. Plus tard, et après que la bannière se reproduisant sur l'écu, sur la cotte d'armes et le caparaçon des chevaux , donna naissance aux armoiries proprement dites, on aperçoit une espèce de système mixte : le blason tend à s'attacher aux familles, qui tantôt l'imposent aux terres, tantôt le reçoivent des terres, suivant (jue l'illustration appartient à la teire ou à la
faiiîillo ; ciifin , quand le système féodal est détruit et que l'armée féodale est remplacée par les armées permanentes, comme la terre n'a plus besoin de bannière, c'est dans la famille qu'est fixée définitivement la propriété des armes; et le blason, dépouillé bientôt de son utilité et de sa signification guerrière, n'est plus qu'un souvenir honorable du passé pour les familles , ou qu'un recueil de documents archéologiques pour l'histoire.
Si ce qui précède est vrai et exact , la question des armes de Beaujeu est d'elle-même résolue. Il est clair d'abord que faire remonter à un cadet de Forez vivant un siècle avant la première croisade, l'adoption de l'écusson de Beaujeu comme brisure des armes de Forez , ce n'est qu'une naïveté historique. Mais pourquoi chercher si loin l'origine des armes de Beaujeu ? Nous savons que Guichai d IV de Beaujeu épousa Sibylle de Hainaut, fille de Marguerite d'Alsace, comtesse de Flandre, et de Baudouin de Hainaut, empereur de Constantinople, c'est-à-dire une princesse héritière éventuelle de deux grands fiefs féminins. Or, de même qu'Edmond Tudor, père de Henri A^II, en épousant une Plantagenet, devenait prince du sang de la maison royale d'Angleterre et quittait ses armes pour prendre les armes d'Angleterre, de même Humbert IV de Beaujeu, devenu, par sa mère, membre d'une des plus grandes maisons souveraines de la féodalité, dut en prendre les armes et le cri, comme firent les maisons d'Alsace, de Damj)ierre, de Saint-Dizier et d'Avesnes , sorties de même , par les femmes , de cette glorieuse maison de Flandre,
Je vais, du reste, répondre à une objection faite par l'auteur de V Armoriai gênerai du Lyonnais , Forez et Beaujolais , récemment publié à Lyon , travail remar-
tjuable à tous e(jartls et dont la conscience égale l'éindition. Il est vrai qu'Yolande de Hainaut, femme de Guichard IV de Beaujeu , portait l'écu de Hainaut, qui est chevronné d'or et de sable de six pièces, et non pas de Flandre , comme le constate le sceau de cette princesse, reproduit dans V Histoire de la maison de Coiirtenay par Du liouchet. Mais en (|uoi cela affaiblit- il l'argumentation ? Qu'Yolande et même Sibylle aient porté les armes de leur père de préférence à celles de leur mère, les deux maisons et les deux terres féodales étant de même dignité, il n'y a rien en cela que de très-régulier. Mais que Humbert IV de Beaujeu, faisant partie des deux maisons et ayant un droit égal à l'iiéritage éventuel des deux comtés, ait pris l'écusson le plus illustre des deux, comme ses deux cousines germaines, Jeanne et Marguerite de Hainaut, comtesses de Flandre et de Hainaut, c'est ce qui était aussi naturel que conforme à l'esprit de la féodalité. Probablement qu'un siècle et demi plus tard, c'est-à-dire quand l'usage des écartelures se fut introduit dans les armoiries , Humbert de Beaujeu aurait adopté (juelque combinaison d'écartelures, conservé, par exemple, son blason particulier en l'écartelant de Hainaut et mettant sur le tout de Flandre, suivant l'ordonnance des (piartiers de Jean Sans- Peur, duc de Bourgogne. Mais, comme au commencement du treizième siècle on ne portait encore qu'un simple et unique écusson , c'était naturellement celui de la terre la plus noble , la plus considérable ou la plus illustre, qui était préféré.
Et maintenant, si les armes de Beaujeu ne sont pas les armes brisées des premiers comtes de Forez , quel était donc Pécusson de Forez avant la maison de Viennois, <;t l'écusson de Beaujeu avant Guicbard IV? Assu-
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renient, ces ])()ints de notre histoire provinciale ne sont <jne d'nn UK'diocre intérêt et no valent pas la peine, mon cher compatriote, que votre groupe de modernes bénédictins, si zélés pour tout ce qui peut concourir à l'illustration de nos trois provinces , consacre ses veilles à les découvrir. Cependant , si , dans le cours de vos recherches , vous découvriez par hasard des sceaux de Forez et de Beaujeii antérieurs à la seconde maison de Forez et à ijuichard 1\ de IJeaujeu , il serait ijitchessant de faire connaître cette petite découverte archéologique.
En attendant, permettez-moi de vous soumettre une conjecture à ce sujet. La Mure nous apprend que le comte Jean I*""^ de Forez, un des derniers de la seconde race, homme intellijjent, savant et fort instruit des antiquités du Forez, voulant honorer la première race des comtes ses prédécesseurs, fit peindre entre plusieurs de ses écussons et de ceux de son épouse Alix de Viennois, dans le chœur de l'église collégiale de Monthrison, un <iCusson svmbolisant le nom de notre ancienne province, et destiné, suivant notre illustre historien, à perpétuer le souvenir de la première race de nos comtes. Or, cet écusson , de gueules au chûnc d'or rayé et feuille de sinople , qu'il considère et qu'on a considéré depuis comme un écusson de fantaisie , inie sorte d'emblème et de devise parlante faisant allusion au nom de notre nrovince, comme synonyme de bois et représenté par un arbre, me parait avoir un tout autre caractère. Et, d'abord , pourquoi supposer qu'un ('cusson à armes parlantes ne soit pas un blas(în sérieux et réel, quand nous savons <ju'un très -grand nombre d'armes anciennes, authentiques et illustres , étaient elles-mêmes des armes parlantes? Je ne crois pas, d'ailleurs, qu'on ait jamais, sous le régime féodal , exprimé une devise sous la forme
d'un écusson. Des idées, des caprices de ce f)enre, fr(^quents au moyen âge, prenaient la forme de cimiers, de supports, d'ornements extérieurs à l'écu et de badge à la manière anglaise , comme la herse des Plantagenet ; mais on ne comprend pas plus de fausses armoiries au moyen âge qu'on ne comprendrait, de nos jours , une grande puissance avec un drapeau de fantaisie. Et vovez la force d'un préjugé et d'une erreur : le lambel des armes de Beaujeu avait fait croire , au temps de La Mure, que les anciennes armes de Forez étaient d'or au lion de sable. Voilà cependant qu'on retrouve un écusson différent dont les armes offrent le caractère de l'authenticité la j)lus sérieuse, car rien ne les distingue des armes authentiques du comte Jean et de sa femme. Ce comte vivant seulement un siècle et demi après l'extinction de la première race, et très-instruit des antiquités du Forez, comme La Mure nous l'apprend , devait assurément connaître l'ancien écu de Forez mieux qu'on ne pouvait le connaître quatre siècles après lui. Mais, comme ces armes renversaient le système de la prétendue origine du blason de Beaujeu, on a trouvé tout naturel de les supprimer connue armes de fantaisie. Cependant mettez de côté l'histoire du lambel de Beaujeu, et, je vous le demande, qui aurait douté de l'authenticité d'un écusson placé , à la fin du treizième siècle, par un prince illustre et savant en antiquités, à côté de son propre écusson et de celui de sa femme, dans la principale église de ses Etats?
Voici, du reste, une observation qui me frappe. Dans la manière dont la seconde maison des comtes de Forez composa son écusson , on est étonné de deux choses : la j)remièrc, c'est qu'elle ait imposé son blason à la terre au lieu de le recevoir d'elle, ce qui, à ces é])oques reculées, est tout à lait extraordinaire; la seconde, c'est
qu'elle ait transforme l'ecu (for an dauphin d'azur de la maison de Viennois dont elle sortait, d'une façon si anormale, et cela , non pas qu'il n'y ait eu des exemples de transformations analogues, mais parce que, au lieu de prendre contre-Yienuois , d'azia- au dauphin d'or, ce qui était le plus simple et le plus régulier, elle a altéré le blason de Viennois au point d'y introduire un champ de gueules.
Mais, si l'on admet l'authenticité de l'ancien écusson de Forez, reproduit par le comte Jean P% de gueules au chêne d'or, et si on le rapproche du second écusson de Forez , de gueules au dauphin d'or, alors rien de plus régulier, rien de plus héraldique, car, en combinant son écu , la nouvelle maison respecte les couleurs de l'ancienne; elle ne fait que substituer sur le champ de gueules du blason forézien , le dauphin d'or au chêne d'or, et , par conséquent , les barons , seigneurs et vassaux du Forez, ne pouvaient être blessés d'une substitution de pièces qui , tout en rappelant l'origine des nouveaux comtes, et sans changer les couleurs de la bannière de Forez, ne faisait qu'en rendre le blason plus noble.
Quant à l'époque où se fit ce changement, La Mure, en l'attribuant au premier comte de la maison , c'est-àdire à Guy V^ qui vivait à la fin du onzième et au commencement du douzième siècle, a encore été trompé par les idées de son époque, car, outre qu'au commencement du douzième siècle, un pareil changement était contraire à l'esprit du temps, ce n'est qu'à la fin du douzième siècle que la maison de Viennois introduisit le dauphin dans ses armes. Il est donc évident que ce changement ne put s'effectuer que beaucoup plus tard . probablement dans le cours du treizième siècle, quand l'idée de famille avait commencé à se faire jour dans le régime
des armoiries, et que l'éclat de la seconde maison de Viennois, issue de celle de Bourgojjne, du san(j roval de France, put donner à nos comtes Ja pensée de s'v rattacher par l'adoption d'un dauj)liiu dans ses armes. Or, plus le changement de blason du Forez s'est effectué tard, plus les couleurs des anciennes armes ont dii être respectées, plus le comte Jean P' a du connaître ces anciennes armes, si ce n'est pas lui-même qui les a changées, plus enfin le prétendu écusson de fantaisie dont il a été accusé parait être le véritable blason des premiers comtes.
Je vous prie d'excuser la longueur de cette lettre. N'y voyez qu'une preuve du prix que j'attache, avec vous, à tout ce qui concerne notre chère et belle province , et de l'intérêt que je prends à votre belle publication de l'ouvrage de La Mure.
Agréez, etc.
DISCOURS