SUR LA NOBLESSE
Messieurs, je commence par vous remercier de l'empressement avec lequel vous vous êtes rendus à mon appel. Quand, il y a quelques mois, l'occasion se présenta de sauver de la ruine un monument précieux de
t Ptuiioiicé à MontI)rison, le 59 août 1802, poijr riiiauguiation de la Diana, société historique cît arcli('olo{;i(iiie du Forez, londéo par .^L le duc de Persigny.
A propos de ce discours, le Journal des Débals s'exprime ainsi :
« ]Sous ne serions pas des gens de {{oût, et nons manquerions à nos
riiistoire du Forez ; quand lu ])ensée nie vint qu'on pourrait le faire servir h la création d'une société destini'e à fjlorifier notre province, je ne pouvais (juère espérer que tant de nombreuses et flatteuses adhésions viendraient si vite réaliser ce projet.
Je n'ai pas besoin de vous dire, Messieurs, combien cette marque de votre confiance m'a touché; mais je tiens à vous exprimer à quel point cette nouvelle preuve du caractère noble et généreux de notre province a excité ma sympathie. IN'est-ce pas, en effet, un spectacle digne d'intérêt que cette attention donnée aux choses spéculatives du passé, dans un temps et dans un pavs si fort absorbés par les préoccupations pratiques du présent, dans une province qui a fait de sa capitale l'un des plus riches foyers industriels de l'Europe et qui prépare, en ce
habiliules de haute impartialité, si, même parmi les graves préoccujiations de la politique, nous laissions passer inaperçu le discours que M. de Persigny a prononcé à Montbrison.
» On sait que M. de Persigny est président du conseil général du département de la Loire, ancien Forez. Il se conduit, autant que le permettent nos nKeurs et nos lois, avec le Forez, « sa province », que le département de la Loire ne lui fait point oiiljlier, à la manièi'e anglaise, qui est la bonne. Volontiers il v tonde, patrone et encourage des établissements utiles. Il a tenu, cette année, à inaugiucr les travaux de la société savante de la Diana ^ qui s'est proposé pour œuvre principale l'étude approfondie de l'histoire et de la topographie du Forez.
» Le souvenir des temps féodaux, l'image de l'ancienne France était partout dans cette salle des Etats du Forez, tapissée d'écussons, d'armoiries, d'orgueilleuses devises, où M. de Persigny a pris la parole. Il ne dépendait que de lui de prononcer à ce propos une harangue li.uiliment triviale. Nous connaissons des gens, même ministres, <jui ii"v eussent pas manqué ! Quel beau thème, en effet, pour parler à tort et à travers de l'immortelle révolution, de la féodalité hideuse, de cette époque ténébreuse et barbare de l'ancien régime où nous n'avions pas d'autres poètes que Piacine ni d'autres généraux que Condé et Vauban ! Quelle occasion unique de compter avec satisfaction le nombre d'instituteurs primaires que ne possédait pas le Forez, en l'an 12U0 !
» Au lieu de cela, M. de Persiguv s'est inspiré d'une grande et jiatriotique idée, qui est redevenue, nous le disons avec tristesse, presque neuve, bien qu'elle n'eût dû j nnais soitir de l'esprit et du cœur d'un
moment même, une vaste opération agricole? Honneur aux hommes cminents de la magistrature, de l'armée, de l'agriculture, de l'industrie, qui ne craignent pas de négliger un moment leurs intérêts pour venir rendre hommage aux souvenirs de notre histoire ! Oui, Messieurs, je suis fier de trouver de pareils sentiments dans notre province, car le culte du passé honore le présent. Sans l'étude et l'expérience des siècles, pas de grandes choses! Pas de grand peuple, sans traditions !
D'ailleurs, j)lus la société moderne s'engage dans les voies industrielles, et plus les esprits d'élile qui, dans chaque pays, marchent à la tête de la civilisation, doivent se retremper aux sources des idées généreuses. La préoccupation exclusive des intérêts matériels serait un danger pour l'esprit, un désenchantement pour l'àrae.
Français : c'est celle de la perpétuité de la France. Il a parlé à ce sujet avec une abondance sans prolixité, avec une distinction soutenue et. vraie, avec une originalité qu'il a su retenir sur la limite où l'orifjinalité devient paradoxe.
» Oui , il y a une âme de la France qui n'a pas attendu jusqu'à l'année 1800 pour se sentir elle-même et se faire sentir au monde ; et cette âme indivisii)le, elle bat en chacun de nous, petits et grands, la même chez tous , elle coule en nos veines avec le sang que nous ont transmis trente générations de Français. M. de Persignv a trouvé moyen de jjaricr contre l'esprit de caste, non pas en dédamateur vulgaire, mais en patriote qui sait le prix de ce beau nom de Français, quelle que soit la condition de celui qui le porte , et en fin observateur de nos mœurs, qui sait qu'être " -honnête homme ", selon le sens spécial du mot dans notre langue, a presque toujours tenu lieu chez nous, dans la société polie, d'être » gentilhomme « .
" On a beaucoup remarqué, peut-être pour plus d'un motif, le passage où M. de Persigny s'est attaché à démontrer mathématiquement que, par nos aïeux et nos descendants, nous sommes tous également nobles, tous également exposés à redevenir peuple. Celui que Saint- Simon affecte d'appeler •! le roi des gentilshouunes », Louis XIII, tout bon gentiUionïine qu'il fût, s'en doutait déjà très-fort, lui qui aimait à effaroucher ses courtisans en répétant de temps à autre : « Mon grand-père le greffier et mon aïeul le boucher de Paris. •<
1' M. de Persigny a très-habilement et très-ingénieusement érigé en théorie la boutade malicieuse de Louis XIII. jN'ous ne voulons pas
si la contemplation des temps clievaleresques et relijjieux ne réveillait sans cesse en nous les traditions d'honneur et de dévouement.
Au surpins , il ne faut pas croire qu'au point de vue même des intérêts purement matériels , l'étude du passé n'ait rien à nous apprendre. Quelque fiers que nous devions être des grandes découvertes de notre temps et des progrès que ces découvertes nous font accomplir chaque jour en nous livrant les forces de la nature, nous n'avons pas à dédaigner les enseignements du passé. Voici , ])ar exemple, le barrage du Furens, œuvre magnifique qui doit non seulement préserver à jamais Saint-Etienne des désastres auxquels cette ville était sans cesse exposée, mais encore régler et emmagasiner des forces précieuses pour son industrie et pour la santé de ses habitants.
recherclier dans quelle situation respective cette tliéorie, acceptée au pied de la lettre, placerait l'ancienne noblesse et la nouvelle. Elle repose, en tout cas, sur un sentiment élevé et juste de la solidarité nationale. Elle resserre en la proclamant la solidarité provinciale ellemême. Ce n'est pas nous qui nous en plaignons.
» Les départements sont des êtres de convention qui n'ont pas réussi à détruire tout à fait ces êtres réels qui s'appelaient l'Aunis, la Breta{;ne, la Provence, le Poitou. M. de Persignv a le patriotisme du Forez avec celui de la France; il a le courage de s'en faire honneur, lui ministre, lui le représentant le plus haut placé de la centralisation administrative. Quel Français , soucieux de conserver intactes toutes les gloires de son pays, ne l'en féliciterait? Quel est celui d'entre nous qui n'a quelque part son Forez, dont il ne verrait pas sans regret périr les vieilles mœurs? Qui n'aime à se sentir ou à se figurer membre, selon l'heureuse et pittoresque expression de M. de Persignv, de quelque clan des Camp- Lell et des Macdonald, uni de cœur et d'esprit à la France nouvellt; comme à l'ancienne, vivant en elle, pour elle et par elle, mais ne voulant 2ias s'y anéantir? " — J. J. Weiss.
Le Constitutionnel contient l'appréciation suivante:
i< J'ai regretté, l'autre jour , je l'avoue, de ne pas être un peu de l'opposition, afin d'être plus en droit de dire ce que je pensais, après avoir lu l'exc lient et spirituel discours que M. le comte de Persigny a prononcé à Montbrison ; mais enfin de ce qu'on a l'honneur d'être, par
Assurément, nous pouvons nous féliciter d'avoir, les premiers , mis en pratique la belle théorie que l'Empereur a exposée sur le barrage transversal des rivières comme moyen de prévenir les inondations; mais , il faut le dire h la louange du passé , nous avions sous les yeux le j)lus splendide ouvrage de ce genre dans la digue de Piuey , élevée par les Romains , restaurée par Louis XIV, et qui sera, j'espère, rétablie un jour pour la j)r()spérité de notre province et la sécurité d'une vaste région de la France.
Autre exemple bien digne de remarque : nous travaillons aujourd'hui à la transformation de la plaine du Forez pur un svstème combiné de canaux de drainage et il'irrigation qui doit lui rendre la richesse et la salubrité, dont mille inductions historiques nous prouvent qu'elle
{{oût et par clioix, le serviteur et l'ami des {;ens, ce n'est pas une raison pour éviter de dire d'eux le bien que l'on pense. Ici, nous avons été devancé par tout le monde, par tous nos confrères de la presse, et nous nous en félicitons. Ce discours, prononcé le 29 aoiit dernier, à la séance d'inaufjuration solennelle d'une société liistorirpie locale, et accueilli avec une svmpatliie si marquée par toute la population d'un département et d'une province, est de nature à faire naître plusieurs réflexions.
>i Je ne sépare pas le discours de tous les actes qui l'ont précédé, du rôle actif, bienveillant, vi{;ilant, que M. de Persijrny n'a cessé de remplir depuis des années dans le département de la Loire, dans ce vieux pays du Forez qui est le sien et oii il s'est acquis une popularité, une amitié de toutes les classes, qui ne cherche que les occasions de se manifester. Voilà, me disais-je , en parcourant le recueil local où l'on a réuni les touchants témoi{;naf[es rendus à ]M. de Persiynv dans ses visites à Saint-Etienne et à Montlirison, et qui sortent tout à fait du ton officiel, voilà une province qui vit, qui échappe au reproche qu'on a souvent adressé à notre centralisation administrative , d'ailleurs si utile , de n'être quun mécanisme , un ensemble de rouages, et de laisser en dehors le cœur et l'àme des populations. Los provinces autrefois vivaient, mais elles se cantonnaient aussi; elles se séparaient volontiers du centre ; ici, en voilà une qui sid)siste ou qui revit avec un fonds de souvenirs, d'affections, et <pil cependant ne fronde pas. Le vieux cœtu" se remet à l)attre à travers les mailles du réseau moderne et ne cherche pas à les briser. On a pourtant souffert dans ce pays de Saint-Etienne
jouissait jadis. Or, Messieurs, savez-vous ce que l'habile ingénieur (jui préside à ce beau travail a d('jà reconnu? C'est qu'à une époque reculée, ce même travail a été exécuté par nos ancêtres, car, en cherchant les points inférieurs de la plaine pour le dessèchement et les points supc'rieurs pour l'arrosenient , il trouve, aux mêmes points, les traces de canaux d'irrigation et par conséquent de drainage, et ne fait ainsi que reproduire une opération antérieure. Il est donc démontré aujourd'hui que l'état actuel de notre plaine n'est que le résultat de l'encombrement des canaux exécutés dans le passé. Eh bien , Messieurs, si nous avions mieux connu l'histoire de notre province , nous aurions su , avec l'existence de ces travaux , la cause de l'antique prospérité comme de l'insalubrité actuelle de notre plaine; et l'in-
autant et plus (jue dans d'aiities, depuis deux années; 1 industrie y a traversé une pénible crise ; mais on a eu la force de souffrir sans s'irriter, sans accuser le {{ouvernement qu'on savait attentif et plein de sollicitude ; les plaintes étaient patientes, elles sentaient qu'elles arrivaient en lieu sûr, et personne n'eût dit ce mot injuste : Ali! si l'Empereur le savait! Cette confiance, cette union, cette fusion des diverses classes dans un même intérêt, dans un même sentiment, offre un spectacle qui fait du bien. La France est une belle patrie ; elle a de ces jours où tons les cœurs n'ont qu'un seul vani, qu'un cri éclatant; ce sont des journées héroïques, populaires, militaires, même civiles, où l'on se retrouve, où tout se confond : dates immortelles, véritables époques dans notre histoire ! elles consolent de liien des intervalles. Mais aussi dans ces intervalles, que de misères, que de tiraillements, que d'inconséquences, que de velléités chétives, que de bouderies contre ce qui existe, que de taquineries de méchants enfants (et il y en a dans le nombre qui devraient êlre sages, car ils sont grands et même célèbres), et combien ils seraient attrapés tout les premiers, si un mauvais génie les prenait au mot! En «es tristes journées, on est tenté de se demander vraiment si l'on est une nation fort(!, sérieuse, avant le caractère fait. Oh! si Ion pouvait sur tous les points de la France, à commencer par nous-mêmes au centre, inspirer un esj)rit d'union qui ne soit point de servilité, mais d'alfection à une chose commune , à une seule et même chose qui soit nôtre , et qu'on n'aspire qu'à améliorer, à perfectionner, oh ! comme alors la France serait belle et forte, non-senlement dans ces grands joins qui ne sont qu'à elle dans l'histoire et par où elle éclate au monde, mais aussi
certitude où nous avons été à ce sujet n'aurait pas prolongé si longtemps l'état déplorable auquel nous allons enfin remédier aujourd'hui.
Permettez-moi d'appeler encore votre attention sur un dernier exemj)Ie : nous savons d'une manière certaine, par de nombreux documents sur le Forez, que nos montagnes étaient anciennement couvertes de riches pâturages ; que l'agriculture pastorale faisait la fortune de notre pays, et que de grandes familles foréziennes trouvaient dans les troupeaux de nos montagnes la source de leur puissance au dehors comme au dedans de la province. Or, que sont devenues ces richesses? Aujourd'hui nos montagnes , avec leurs crêtes déboisées, leurs pentes déinidées et sans cesse aj>pauvries par la culture même qui en moliilise le sol, pourraient dire si nous avons
<lans ce tous les jours qui est hicn de (jiieltjiiepiix dans la vie des peuples et dans celle des individus.
» Que chacun y travaille selon ses forces, à sa portée, ou sur plusieurs j)oints ou sur un seul. Il faut rendre à M. de Persijjnv cette justice qu'il a dans le cœur ce je ne sais quoi d'élevé qui répond Lien à un tel sentiment, qui y sollicite et peut v lallier même des adversaires, qui va clierclier en chacun ce qui est vihrant, et que le sentiment napoléonien historique et dynastique tel qu'il le conçoit dans son esprit et dans son culte, tel qu'on l'a entendu maintes fois l'exprimer avec une originalité saisissante (tonte part faite à un auguste initiateiu-), est à la fois ami de la démocratie, sauveur et rajeunisseur des hautes classes, animateur de la classe moyenne industrielle en qtii il tend à infuser une chaleur de foi politique inaccoutumée.
11 En revenant au discours du Forez, on retrouve l.'i dans la ])iqnante théorie de la noblesse qui, à la bien entendre, n'est plus un privilège et doit se répartir à divers degrés entre tous les individus d'un même pays, une variante ingénieuse pour exprimer ce sentiment patriotique d'union. Il n'y a plus de démocratie absolue; il n'y a plus d'aristocratie retran- <'hée ; nous tous, enfants d'un même pays, nous nous divisons inégalement et à l'infini en deux classes (pii se modifient, se pénètr(M)t et travaillent à se refondre chaque jour en vertu d'un va-et-vient aussi naturel que l'est dans le corps la circulation du sang : parenf. riches et parents pauvres, voilà toute la différence. Puisse une explication si généreuse courir et se propager ! Et c'est ainsi que dans cette salle des anciens Etats du Forez, sauvée, grâce à lui, de la ruine et consacrée
bien fait de renoncer anx traditions de nos ancêtres.
Ainsi, même au point de vue des intérêts matériels, nous avons avantage à étudier l'histoire de nos pères et à ])rofiter de leur expérience.
Mais, Messieurs, comment étudier l'histoire de notre province, dans l'état actuel de nos rensei,'|nements, sans la connaissance des documents à consulter, sans la possibilité de se les procurer, sans un centre d'études et de recherches? Livré à ses seules ressources, l'esprit le plus désireux d'apprendre use son temps et ses forces à chercher les matériaux nécessaires, et finit par se décourager devant l'impuissance de ses efforts.
Que si, au contraire, vous fondez dans la Diana une sorte de cabinet historiographique où soient réunies toutes les sources d'informations, par exemple : une bi-
désorinaisà la sociélé historique de Montbrison, sons ces voiites et entre t'es murailles toutes chargées d'armoiries et d'emhlèmes, M. de Pei-sigiiy a fait que chacun pût y jeter les veux sans trop d'orgueil et sans trop denvie.
11 Mais il y a dans ce discours une autre idée toute pratique, et (ini mérite qu'on la mette en vue et en saillie : c'est ce que j'appellerai l'idée de centralisation historique provinciale; réunir dans un seul et mènje local tout ce qui se rapporte à l'histoire de la province sous forme graphique, c'est-à-dire tout ce ([iii est écrit ou tout ce qui peut se dessiner; et pour être plus précis, j'emprunterai les termes de M. de Persigny lui-même : u Fonder une sorte de cabinet historiographique où soient » réunies toutes les sources d'informations, par exemple: une hiljlio- » thèque de tous les livres ou manuscrits qui peuvent concerner le pavs ; " une seconde bibliothèque de tous les ouvrages faits par des compa- 1) triotes ; un recueil des sceaux et médailles de la province, ou fac- » simile de ces objets; ime collection de cartes géographiques et topo- » grapiiiques du pays, plans, dessins, vues, portraits des grands » hommes ; des al!)nms photographiques pour la reproduction des monu- » ments arcliéologiques ; un cabinet de titres, chartes, actes authentiques, >i originaux on copiés, et surtout un catalogue suffisamment détaillé de » tous les documents qui peuvent intéresser la province, dans les coUec- >i lions publiques ou particulières, dans les archives , bibliothèques , 7) musées et cabinets de Paris, des départements et de l'étranger. »
1) Voilà l'idée dans son ori{;inalité; et elle peut trouver son ap|)lication ailleurs. Je sais bien que quelque chose d'analogue ou d'ajiprocliant
1Mi>, LE DUC DE l'ERSlGNY.
]jliotlièque de tous les livres ou manuscrits (jui peuvent concerner le Forez; une seconde bibliothèque de tous les ouvrages faits par (1(îs Foréziens; un recueil des sceaux et médailles de la province ou fac-simile de ces objets ; une collection de cartes géographiques et topogra[)hiques du Forez, plans, dessins, vues, portraits; des albums photographicjues pour la reproduction de nos monuments archéologiques; un cabinet de titres, chartes, actes authentiques, originaux ou copiés, et surtout un catalogue suffisamment détaillé de tous les documents qui jieuvent intéresseï' notre province, dans les collections publiques ou particulières, dans les archives, bibliothèques, musées et cabinets de Paris, des départements et de l'étranger; si vous laites, enfin, de la Diana un centre d'études et de recherches pour l'his-
■dolt exister déjà grâce aux diftérentes académies de province, aux sociéléii d'émulation, etc.; mais il n'y a rien de complet en ce fjenre : la dispersion, la dissémination est toujours ce qui nuit aux études provinciales. Le ministre de l'instruction publique a, par une fondation benreuse , réuni depuis quelques années les travaux des diverses sociétés provinciales et les a fait, en quelque sorte, comparaître à son ministère pour être , après examen en commission et ra|»port , analysés ou mentionnés •dans la Revue des sociétés savantes; une solennité annuelle rassemble à Paris sous sa présidence et met en contact, dans un(» sorte de congrès , les membres de ces sociétés qui correspondent utilement avec son ministère. Mais ici le point de vue est autre ; c est en province même et sur les lieiix qu'on a voulu fonder un centre approprié d études et de recherches pour l'histoire locale. M. de Persiynv, qui, il y a neuf ans , présentait à la signature de l'Empereur un plan (f inventaire sommaire de toutes les archives de l'Empire et organisait ce travail qui n'a cessé, depuis, de se poursuivre, et qui vient de produire ses premiers résultats imprimés, a compris où est le point de la difficulté et suggéré un inoven qui peut être d'un lulle exemple. La Diana^ oi-ganisée connue elle va l'être, et d'après le plan indiqué, méritera de devenir une société modèle. Tout ce qu'on pourra réunir de livres, de manuscrits, on le réunira; et, pour ces derniers, à défaut des originaux qui appartiennent le plus souvent à des dépôts publics ou de copies longues à faire et inutiles, on aura du moins les indications précises, immédiates. 11 ne s agit pas de faire douille emploi avec la bibliothèque diî la ville et avec les archives déj)artemenlales , mais de faire lien. — S.mntk-Bklvk.
DIANA. iJI'J
loii'c du Forez, je dis, Messieurs, (jnc vous aurez élevé à la gloire de notre j)r()vince un monument qui fera honneur à notre sociét(' ; <jue vous aurez fait une {^rande œuvre, peut-être sans rivale en Europe ; que vous aiuez lé(jué un précieux lurita^e à vos enfants , et que , de cet illustre monument de la Diana , restauré et relevé j>ar vos soins, sortiront un jour des travaux, des ouvrages, qui signaleront notre province à l'attention du monde civilisé.
Ici, permettez-moi de venir au-devant des ol))ections qui pourraient être faites. Personne, sans doute, ne niera l'importance du but proposé, ni 1 intérêt qu'a notre province à voir fonder une société destinée à mettre son histoire en lumière. On ne niera pas davantage la convenance île choisii' pour siège de la société notre ancienne capitale, aujourd'hui déshéritée de ses avantages, et de consacrer à ses séances la salle même où se tenaient les anciens Etats de la ])rovince. Mais, pourquoi, dira-t-on , attacher tant d'importance à la restauration d'un monument de la féodalité? Pourquoi se préoccuper de ces blasons, de ces emblèmes, de ces vestiges d'une société si loin de nous? Que sont devenues les familles dont les couleurs brillaient à côté des armes du Forez? Et , s'il en existe encore quelques-unes, pourquoi attirer l'attention de tout un pays sur des choses qui semblent n intéresser que quelques pery sonnes?
Messieurs , avant de répondre à ces objections , je ferai remarquer que, pour juger sainement les temps anciens, il faut s'attacher à pénétrer le fond des choses, sans plus se préoccuper des formes sociales que de la coupe des vêtements de nos ancêtres.
Quelles que soient, en effet, les transformations
d'une société, il y a des choses essentielle qui peuvent être considérées indépendamment de la physionomie particulière qu'elles affectent. Si, par exemple, nous nous transportons en imagination ii la fin du treizième siècle, il l'époque de la construction de la Diana, nous nous trouvons en plein moyen âge, au miheu d'une cour féodale, avec tout son luxe de hannières, d'emblèmes et d'armoiries. Ce spectacle semble bien différent de nos réunions actuelles. Qu'y a-t-il, pourtant, au fond de ces choses si étranges en apparence?
Le comte de Forez, grand feudataire de la couronne de France, entouré de ses barons et de ses vassaux, qu'est-ce autre chose que le délégué de la puissance souveraine, comme nous dirions aujourd'hui? Ces hauts barons qui concourent aux principaux actes administratifs de nos comtes, dont nous voyons les noms au bas des chartes du temps et qui forment le conseil supérieur de la province, n'est-ce pas en principe le conseil général de notre département? Enfin , ces seigneurs, ces possesseurs de fiefs, de manoirs, qu'est-ce encore sinon les détenteurs du capital sous la forme presque exclusivement terrienne qu'il avait alors, et que remplacent aujourd'hui nos ])ropriétaires de terres et d'usines? En dépit des formes et des aspects variables de siècle en siècle, c'est toujours la même société, le même peuple; et nos pères pourraient se reconnaître en nous comme nous pouvons nous reconnaître en eux.
Quant aux écussons qui ornent la salle de la Diana, nous allons voir à qui ils appartiennent et (jui a droit de s'en enorgueillir.
Au temps où nous vivons, Messieurs, nous sommes frappés de la inobililc- (jue })résente l'histoire des fa-
milles tour à tour c'Ievces ou abaissées par la i'ortuiie. Mais ce spectacle n'appartient pas seulement à notre siècle et à notre société telle (pie l'a faite le code Napoléon.
Si nous considérons le tableau tjue présente l'état social des huit derniers siècles, nous y voyons que, malj'jré les institutions tendant à immobiliser la propriété, pour une terre qui se maintient dans la même maison, mille autres passent de famille en famille; que la liste des possesseurs de fiefs se modifie de siècle en siècle avec une étran^je rapidité, et que continuellement des familles disparaissent de la scène pour faire place à de nouvelles.
La noblesse féodale, c'est-à-dire la noblesse des fiefs grevés du service militaire au moven âge, exposée par son dévouement même à miib.' causes d'affaiblissement et de ruine, ne cesse de se l'ecruter dans les ranps de la bourgeoisie, qui, sortie elle-même du sein du j>euple par le travail et l'économie, parvient sans jjeine à la noblesse par l'acquisition des fiefs. Même dans les derniers temps, quand la noblesse devient une classe privilégiée par le maintien abusif de l'exemption des taxes, alors que les fiefs ne sont plus astreints au service militaire qui justifiait auparavant l'exception, les voies pour arriver à la noblesse sont encore toutes grandes ouvertes à la bourgeoisie. Non seulement les anoblissements royaux, mais encore une foule de charges civiles, militaires ou judiciaires, accessibles au mérite ou à la fortune, lui en font franchir les degrés ; de sorte qu&, tandis que la pauvreté rejette sans cesse d'anciennes familles et surtout les branches cadettes de ces familles hors de la classe privilégiée, de nouvelles y pénètrent à l'envi et comblent les vides laissés
par les premières. Pour quiconque, sans parti pris et sans préjugé sur ces matières, parcourt les titres, ies registres, les terriers, c'est un singulier spectacle que ces transformations continuelles de la société. A ccitaine époque, vous voyez des noms de labourouis, d'ouvriers, que vous retrouvez, à peine lui siècle plus tard, portés par la bourgeoisie des villes et bientôt pai- la noblesse. Le phénomène contraire se })roduit tout aussi vite. Jetez les yeux sur les noms de la plus haute noblesse du treizième siècle: déjà au quatorzième, un grand nombre d'entre eux se retrouvent dans la bourgeoisie et bientôt après parmi les ouvriers et les laboureurs; et de cette manière, se justifie ce proverbe fameux du moven âge qui peint si bien, dans l'histoire des familles, la mobilité des choses humaines : « Cent ans bannière, cent ans chnère. »
Ainsi, Messieurs, loin que la noblesse ancienne ait été d'un sang différent du peiq)le , une race à part comme on l'a dit pour flatter la vanité de quelques-uns aux dépens même de l'influence et de la popularité de la noblesse, la vérité est que, de même qu'il n'v avait pas de famille noble qui ne sortît du peuple, il n'y en avait pas non plus qui , au moins par quelques-unes de ses branches, ne finît tôt ou tard par y rentrer. Que si, par exemple, nous considérons isolément l'histoire de notre province depuis l'établissement de la féodalité, c'est-àdire depuis huit à neuf siècles, nous pouvons dire hardiment qu'après cette immense évolution de haut en bas et de bas en haut, il n'existe peut-être pas de famille aujourd'hui qui, par une ou plusieurs de ses branches, n'ait passé par les divers degrés de l'échelle sociale et touché, à son tour et à son temps, à la noblesse.
C'est, du reste, une loi mathématique qu'en remon-
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tant d'un certain nombre de {jéneralions en arrière, tout individu d'une nation a pour ancêtres, à une époque déterminée, la population de cette nation tout entière. Gomme le nombre des aïeux, en commençant par ceux du père et de la mère de chaque individu, se double à chaque {jénération, et que cette ])ro{jression, pour vingt générations, dépasse déjà le chiffre d'un million, si nous prenons pour moyenne trois générations et demie par siècle, nous pouvons dire que chacun de nous a pour ancêtre tous les habitants du Forez, noblesse et peuple, du temps du comte Jean, le fondateur de la Diana.
Voilà la vérité de toutes les généalogies; voilà !os principes qui doivent servir de base à l'éducation des familles, et non ces règles d'orgueil, de vanité, de mensonge, qui, si longtemps, les ont égarées. Si, en effet, chacun pouvait connaître sa généalogie vraie, combien d'idées dai;is le monde ne seraient-elles pas modifiées! Le plus ancien noble sachant qu'il a des parents dans les plus humbles chaumières et jusque dans les réduits de la misère, tendrait la main à ses frères avec une charité plus sympathique. Le pauvre, de son côté, voyant des représentants de son san,'% de sa race, dans les plus hautes situations de la société, supporterait son sort avec plus de résignation et passerait avec moins d'envie auprès des détenteuis actuels de la richesse.
Messieurs, je ne fais pas de vaines hypothèses : il v a deux peuples dans le monde qui comprennent de cette manière l'histoire de la famille , les Arabes et les Écossais; et c'est ainsi qu'ils ont été conduits à la tribu et au clan dont les membres, quelque nombreux qu'ils soient, à quelque rang social qu'ils appartiennent, se consi-
r.2V LE DUC DE PERSIGNY.
(lèreiît comme parents, portent le même nom, et forment en ({uelqne sorte une même famille.
Eh bien ! Messieurs , comme les Campbell et les Mac-Donald, nous aussi, nous formons un clan issu de ■a même souche, pétri du même san{j, héritier des mêmes traditions, qui s'appelle Forez. Je n'ai donc pas besoin de dire qui a le droit de s'enorgueillir dos couleurs, des emblèmes, des blasons de la Diana, car ce sont nos couleurs, nos emblèmes à tous. C'est notre passé, c'est notre histoire, c'est notre gloire; et nons faisons acte de bons citoyens en relevant et honorant ces rclicjiics de nos pères.