CARTE DE L'EGYPTE
aVO LE DUC DE PERSIG.NY.
tagnes s'accumulent conmie dans de vastes reservoii's. C'est à ces bassins sablonneux qne les AraJjes ont donné le nom de sahel , le même nom s'appliquant également et pour les mêmes raisons aux con[i('es couvertes des dunes qui se forment au bord de la mer, comme dans nos landes de Bordeaux,
De ces deux sortes de déserts résultent pour les contrées cultivées deux natures d'irruptions sablonneuses : celles qui proviennent du sahara , et celles qui jiroviennent du sahel. Dans le sahara , c'est-à-dire dans les régions élevées, sur les plateaux, sm* les montagnes où les sables se forment en se détacbant j)en à |)eu des surfaces rocbeuses , comme le vent les précipite sui- les régions basses du désert , au fur et à mesure de leur formation , ils n'y existent jamais qu'en petite quantité; mais, par cette raison même, ils y sont déplac^'S , avec une telle facilité f[ue le vent peut leur faire parcourir en quelques lieures des distances considérables.
Il n'eu est pas ainsi dans le sahel : l'accumulatioji ])rodigieuse des sables qui se trouvent dans ces bassins , dans ces réservoirs du désert, les rend beaucoup moins faciles à être déplacés par le vent. C'est là et seulement là qu'on les voit disposés en collines , montagnes ou ondulations successives comme les vagues de la mer, et exécuter cette marclie curieuse que Costaz a décrite, et dont les dunes de Bordeaux nous donnent d'ailleurs un exemple Inen connu , quoique dans des proj)ortions beaucoup moins remarquables.
Le vent, frappant contre la face de la montagne exposée au rumb d'où il arrive, enlève des grains de sable et les chasse jusqu à ce qu'ils })arviennent dans l'espace abrité qui existe au revers delà montagne. Là, ils tombent comme s'ils s'échappaient d'un tamis et se
LES PYiiAMIDES. 3Vl
disposent suivant 1(; talus qui convient à leur uîol)ilit(''. D'autres sables succèdent et se placent sur les premiers , de sorte (jn'il se (ait dans les deux foces , et par conse- <]uent dans la n)outa(;ne même, un déplacement suivant le sens où porte le vent.
Ainsi, les irruptions sahlonneusos se présentent sous deux as})ects bien distincts : tantôt ce sont les uîouvements brusques, rapides, des petites masses sablonneuses clair-semées dans les vastes espaces du sahara , et obéissant à l'impulsion des vents, en rasant la surface du sol; tantôt c'est la marcbe lente, presque insensible , mais iirésistible , des dunes du sahel , marche dont la direction est subordonnée à celle des vents dominants dans la contrée, et qui est capable d'envabir des })ays entiers, il'ensevelir des villes et de détourner le cours des fleuves. A quel (jcnre d'irruption rp]gyj)te est-elle donc exposée ? Les déserts cpii l'entourent sont - ils des saliaras ou des saliels? En d'autres termes, a-t-elle à contenir seulement les sables qui tombent peu à peu des plateaux du sahora au fur et à mesure de leur formalion, ou lui faut-il aussi arrêter la marcbe des dunes mouvantes (lu sahel?
Or, il est parfaitement reconnu par les géojjrapbes modernes , ce qui est, du reste, conforme à la définition du Sahara et du sahel, que les deux plateaux de la chaîne arabique et de la chaine Ivbique sont deux saharas , et que, loin d'avoir à lutter directement avec le grand sahel oriental de l'Afrique, la plus grande partie de l'Egypte s'en trouve séparée non seulement par tout le massif du plateau libvque, mais encore par la chaine escarpée des oasis, ainsi (pie déjà nous l'avons établi.
Voilà donc la cause de la sécurité de l'Egvpte. Sur la plus grande partie de son développement, la vallée du
:VV2 LE D [T C D F, V F. H S f ( ; X V .
Nil n'est exposée (jii'anx fiiihlcs altaijues du sa/iaia, et encore la nature a-t-elie fait [)res(jne tons les frais de la défense. C'est qu'en effet, à mesnre que les sables sa/iariqaes , balayés des j)lateanx libyqne on arabiqne, viennent tondjer an pied de l'une on de l'autre chaîne, ils s'y trouvent à l'abri dn vent du désert et condamnés de la sorte à n'occuper éternellement, de chaque côté de la vallée, que l'étroite lisière abandonnée de tout temps par les J'(|yptiens comme une part faite h Typhon sm^ le domaine d'Osiris.
^lais tonte l'Ei^ypte n'est pas également protégée contrôle saJiel. Il est reconnu aujourd'hui (Voir Rittep., t. III, p. 32i) que la chaîne des oasis , qui forme comme la côte orientale du grand snhel , présent(î une vaste lacTiue entre le Fayoum et les lacs de Natron , car cette chaîne vient se terminer au mont Dirkel, à l'extrémité du Fayoum, laissant le sahcl maître de tout l'espace situé entre le Fayoum, la province de Gizeh et la chaîne des lacs de Natron. Cette région, qu'on appelle la Mer ou le Fleiive-sans-eaii , est du reste bien connue. Elle a été explorée par beaucoup de voyageurs, entre autres par Andréossy, Bertholet et Fourier, qui ont constaté qu'elle est entièrement envahie par les dunes mouvantes dont la marche de l'ouest à l'est menace la piovince de Gizeh. Cette province s'en trouve toutefois séparée par un rameau de la chaîne libyque de 5 à 600 pieds d'élévation , ce qui suffirait sans doute à la protéjjer, si elle avait partout la même élévation. iNIais, si elle offrait des gorges, des vallées, des débouchés, des points faibles, les dunes sablonneuses pourraient ('videmment faire irruption par ces passages et se jeter dans la vallée du Nil.
Or, voici en peu de mots le système de M. de Persigny. Il existe, le long de la chaîne libyque, sur une
ligne (le dix-huit à viii^jt lieues de développement, du Fayouui à la pointe du Delta , (piatorze emplacements de pyramides, soit groupées , soit isolées, et pas ailleurs. C'est, selon lui, (juatorze points faibles qu'il a fallu fortifier artilieielleuient ; ce sont quatorze débouchés par lesquels le sahel du Fleuve-sans-eau menace d'envahir la province de Gizeh.
L'auteur a justifié par un grand nombre de documents la j)osition des pyramides à l'entrée des débouchés de la montagne. Cependant, plusieurs savants ou voyageurs se sont inscrits contre cette opinion , en se fondant sur ce que l'aspect des lieux ne semble pas autoriser l'hypothèse. L'auteur, qui n'a pas été en Egypte , ne se laisse pas néanmoins imposer par ces témoignages. « Vous prétendez , dit-il à ses contradicteurs , que l'aspect des lieux est contraire à mon système ; mais si mon système est vrai, les vallées ou gorges dont il s'agit sont enfouies sous des masses de sable immobilisées en avant des pyramides, et, par conséquent, si ces vallées sont comblées, elles n'ont plus l'aspect de vallées. »
Quoi qu'il en soit, il est incontestable que les pyramides se trouvent dans la seule partie de l'Egypte voisine d'un sahel; et ce fait si important n'est pas seulement reconnu par les géographes européens : il a été de tout temps l'objet des remarques des savants arabes.
C'est une opinion générale encore aujourd'hui parmi les peujdes égvptiens , que la province de Gizeh est ])rotégée contre les sables par des talismans : tous les auteurs arabes en font mention. Abd-el-Rachid , dans sa géographie de l'Egypte , dit que cette province est célèbre par les talismans qui y ont été placés contre les irruptions du désert, et que, sans ces talismans, elle serait entièrement engloutie ])ar les sables mouvants cpii s'éten-
(lent du côté du couchant, et qui y forment comme une vaste mer. D'après Macrlzi , ce sentiment populaire est encore plus di^ne de fixer l'attention, car on supposait, de son temps , que les talismans dont il s'agit étaient renfermés dans les pyramides menées.
Gomment expliquer ces anciennes traditions? Gomment rendre compte du mystère qui aurait plané depuis tant de siècles sur la destination des pyramides? Rien n'est plus facile.
Dans nos sociétés , ou il n'existe ni caste , ni démarcation entre les différentes classes, où la science, professée publiquement, pénètre, en se vulgarisant sous toutes les formes, jusqu'au sein des populations les })lus déchues des avantages sociaux ; dans nos temps surtout d'universelle publicité, nous ne concevrions pas qu'xm peuple exécutât, sous la direction de ses savants, d'immenses travaux d'utilité publique sans avoir aucune intelligence du j)roblème scientifique renfermé dans les monuments de ses travaux. Mais, si nous considérons la société égyptienne dans son organisation particulière, avec ses cinq castes de prêtres ou lettrés, de guerriers , d'artisans , de laboureurs et de pasteurs , castes distinctes et héréditaires, nous n'avons j)lus à nous étonner qu'un tel phénomène social ait pu se produire. Là, en effet, où la science formait l'apanage exclusif d'une caste jalouse d'en conserver le monopole, et qui, loin de professer publiquement, n'admettait les siens aux différents degrés de ses collèges qu'après les avoir soumis à de longues initiations et en s'entourant des plus secrètes et des plus mystérieuses pratiques, là, évidemment, la masse entière de la nation devait rester dans la plus complète ignorance. Un tel peuple était incapable de rien concevoir à un grand problème de mécanique. En
CARTE DE LA PROVIXCE DE filZEH OU REfilOX DES PYRAMIDES.
ce qui concerne la question des pyramides, il n'a dû, il n'a pu savoir qu'une chose, c'est qu'il s'a^n'ssait de conjurer le fléau des sables. Quant au mode d'action des monta[]nes factices élevées par ses mains ; quant à V arrêtement des dunes sablonneuses par ces grands massifs isolés, la superstition était un fj;eiue d'explication beaucoup mieux approprié à son ignorance.
Or, il existe un mystère célèbre dans l'antiquité, qui nous apprend qu'Isis, personnification de la nation eg)'/'tienne, éleva im grand nombre de tombeaux à Osiris , personnification du Nil, pour protéger son corps de la fureur de Typhon, personnification du fléau des sables. Voilà donc la défense de l'Egypte contre les irruptions sablonneuses associée à l'idée de tombeaux. Mais, pressons davantage ce mystère, ^'ous savons «pi'Osiris ou le Nil avait le bœuf Apis pour rejirésentation viyante; que partout où Osiris se portait, il faisait recider Typhon, parce que le Nil féconde le désert lui-même; qu'enfin l'on a trouvé, en 1821, le squelette d'un bœuf Apis dans le sarcophage de la deuxième pyramide de Giz'eh. (V. la carte de la province de Gizeh. )
Ces circonstances mystérieuses semblent donc s'expliquer de la manière la plus claire. Les p^ramides ont été, pour la masse du peuple égyptien , des tombeaux élevés à Osiris, selon le système de Dupuis et de Langlès; et le bœuf Apis, enseveli sous ces masses énormes, a figuré le talisman qui devait faire reculer Typhon , c'est-à-dire arrêter la marche des montagnes mouvantes du sahcl.
Pour ce qui est des nombreuses momies d'hommes ensevelies dans ces monuments, car le colonel Wyse en a trouvé jusqu'à trente dans une seule pyramide, il était conforme à l'esprit d(; la civilisation égyptienne que les rois, le§ grands dignitaires de l'Etat et les savants qui
LES l'Ylî AMIDES. 3VT
eurent la gloire d'elevcr ces moiiunionts, aient revendiqué et ()l)te/iii l'Jiomienr, connne fils ou [jrincipau.v serviteurs d'Osiris, d'être ensevelis à coté du dieu.
Maintenant, rieu n'est plus simple cpie d'expliquer comment a pu péiir le secret des pyramides, car dans un j)avs où la science n'était qu'entre les mains d'un petit nombre d'hommes, il a suffi de fermer les collèges sacrés pour an('antir d'un seul coup, non seulement la connaissance du problème des pyramides, mais toutes les branches de la science des Egvptiens.
Enfin , (piant a la cause qui a accrédité dans le monde la singulière croyance de la destination funéraire des pyramides, il ne faut l'attribuer qu'à l'ignorance des Grecs et des llomains, qui, ne connaissant rien du flt-au des sables et ne pouvant se faire aucune idée des movens de le combattre , ont dii rejeter tout naturellement, dans cette double version égyptienne de tombeaux et de tahsmans contre les sables, la partie qui leur a paru l'objet d'une grossière et vaine superstition. Du reste, s'ils ont cru à la destination funéraire de ces monuments, ils n'en ont pas moins considéré comme un mvstère inexplicable que les grandes pyramides surtout, qui représenteiit chacune presque autant de peine, de dépense et de matériaux que la construction des plus grandes villes du monde, aient été élevées pour un si futile objet.
Ici, nous devons faire une obseivation. On sait que les pyramides ont soiiffert beaucoiq) de dégradations. Toutes ont été dépouillées de leur revêtement et plusieurs entièrement démolies par les Arabes. Il est donc naturel de penser que la province de Gizeh a du se ressentir de Taffaiblissement de sa défense. L'auteur a établi, en elTet, par de nombreux témoignages, que cette provinc(? a souffert beaucoup de l'inondation des sables.
La commission d'KjjiNpte a rctonnu que c'est la seule |)iovince qui ait suhi dv.s inuptious .graves dont l'existence moderne soit bien constatée. Le sphinx qui s'élève au pied des g^randes pyramides, comme un défi jeté à la j)Ostérité d'en découvrir le secret, se montrait du temps de Pline dans toute sa hauteur, et il est au]ourd'hui enseveli sous (piarante pieds de sable. Enfin , le coh)nel Wvse-a découvert récemment qu'en face de la j)vramide d'Abou-Roarh , dont il ne reste plus que la base, toute une cilé égvptienne est aujourd'hui ensevelie.
Gomment donc les Arabes expliquent-ils ces circonstances? ^Nlacrizi, un de leurs plus sages historiens, va nous l'apprendre. Après avoir raconté la mutilation (|u'un scheik fanatique fit subir à la figure du sphinx, il ajoute : «Depuis cette épo(pie, les sables inondent le ter- » ritoire de Gizeh , et les habitants attribuent ce fléau à » la mutilation du sphinx. »
Ceci est clair. Les Arabes ont connu un temps ou la province de Gizeh se trouvait garantie du fléau. Etonnés de la sécurité de cette province en présence des grands débouchés du sa/iel qui la menacent, et obéissant à d'antiques traditions, ils l'ont attribuée à des causes surnaturelles. Puis, avec la démolition des ])vramides, quand renvahissement des sables est venu se faire sentir, la superstition, (jui ne s'embarrasse jamais de rien, a continué l'interprétation du phénomène. Ce ne sont pas les Arabes qui pouvaient deviner qu'en démolissant les [)yramides, en renversant ces montagnes artificielles, ces grands agents modificateurs des causes météorologiques du fléau, ils détruisaient de leurs mains les véritables talismans de la protection du territoire.
Ici, nous n'entrerons pas dans l'analvse des circonstances de forme, de nombre, de grandeur, d'orienta-
tion et des diverses paiticnhirités qui concernent les |)m;imides, particularités (|U(,' l'auteur s'est elforcé, dans son ouvrage publié en 1845, de rattacher ii la j)ens('e d'utilité ]»u])li(ju(' dont il gratilie ces merveilleuses constructions. 2S()us ne ré})éterons pas non plus ce que nous avons dit sur les principes tliéoriques du problème de mécanique que suppose le système de l'auteur. D'après ce système, les pyramides, ])lacécs aux divers débouchés de la montagne, ont pour fonction d'opposer à la vitesse du vent du désert une résistance égale à l'excès de vitesse nécessaire au déjilacement des dunes sal)lonneuses. Il reste à vérifier sur les lieux si cette fonction est remplie; si, par leur nombre, leur volume, leur rapprochement, les pvramides opposent au courant aérien une résistance suffisante. Mais, quant aux principes théoriques de ce système, ils sont incontestables : la plus complète ignorance des lois de la résistance des milieux peut seule les mettre en doute.
On a dit avec raison que, dans l'intervalle de deux pyramides, la vitesse, loin d'être ralentie, devait être augmentée comme sous l'arche d'un pont; car, en même temps que la résistance des obstacles annule la vitesse sur les obstacles mêmes, connne sur les piles du pont, la compression du fluide accélère la vitesse dans l'intervalle. Mais en est-il ainsi à une certaine distance en amont des obstacles, en amont du pont? Non , évidemment, car là il n'y a plus, à cause de l'égalité des pressions, ni vitesse nulle, ni vitesse accélérée, mais une vitesse nécessairement iuféricure à la vitesse and)i;mt('. Le plus simple villagc'ois sait (ju'en |etaiit (juelques ])ierres à l'orifice d'une prise d'eau , il dimiiuie le volume de l'écoulement, et, par consécpient, la vitesse totale du fluide, quelle que soit d'ailleurs l'accélération
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partielle de la vitesse clans l'intervalle des obstacles.
Rendons compte niiiintenant des expériences qui ont été laites par Fauteur, c'est-à-dire exposons son système, non plus comme problème de haute mécanique , mais comme problème de physique; c'est ainsi que les Eyvptiens eux-mêmes ont dû le considérer, car quehpie savants qu'on puisse les supposer , il est impossible d'admettre que les sciences mathématiques aient été assez avancées en Ef;\ pte pour triompher, par le calcul , des énormes dilficultés d'un tel problème. Il était plus naturel, et d'ailleurs plus conforme aux procédés habituels de l'esprit humain , de demander les lois de ce système de défense à l'observation attentive des phénomènes qui se manifestent dans le désert en présence de certains accidents de la nature ; et c'est, en effet, d'une manière analogue, que l'auteui- a découvert le ])hén(imène curieux et ]usqu'alors inconnu qui fait le sujet de ses expériences.
Après avoir publié son premier mémoire, dans lecpicl il s'était borné à établir son svstème sur des considérations théoriques, l'auteur se trouvait détenu comme prisonnier d'Etat, à la citadelle de Doullens, lorsqu'un jour, par un vent furieux d'écjuinoxe, il eut l'idc'e d'eu surveiller les effets dans un large fossé (|ui sépare l'ouvrage à couronne de la citadelle. Le vent frappait directement la haute muraille de la citadelle; et cependant , pour l'observateur placé au milieu du fossé, le courant allait en sens contraire et provenait de la muraille même (fig. 1); c'était, en un mot, une violente réaction , un j)liéu()mène curieux qui rentrait dans l'ordre de ses recherches et qu'il exi)liqua par cette considération que la contrescarpe, en abiitant le fossé, j^ermettait au fluide aérien comprimé contre la haute muraille de la cita-
dc'lle , de déployer son ressort dans l'espace au repos. Dès ce moment, il conçut la possibilité de reproduire le phénomène des pyramides , car, d'après son système, les circonstances étaient analo^jues, la dune sablonneuse qui débouche sur lui groupe de pyramides produisant le même elïet cpie la contrescarpe, c'est-à-dire abritant un vaste espace dans lequel la masse énorme
du fluide comprimé par les pyramides doit nécessairement réa(jir.
Faisons d'abord, en peu de mots , la description du mécanisme qui a servi aux expériences. L'instrument est à peu près semblable aux ventilateurs qui sont en usage dans certaines fabriques pour aérer les ateliers ou dégager la poussière des matières en fabrication. C'est une roue à palettes suspendue dans un tambour par les extrémités de l'arbre et recevant l'air au travers de deux ouvertures latérales , pour le lancer horizontalement par un large orifice perpendiculaire à l'axe du ventilateur, de manière à déterminer un courant aérien rasant horizontalement et uniformément la surface d'un plateau de
5 à6 décimètres de lar^je, et qui sert de champ d'observation. Ce plateau est limité de chaque côté par une j)lauch('tte siu' champ et légèrement inclinée, de manière il fi(jurer une es])èce de vallée ou débouché du désert et il contenir les sables qui doivent servir aux expériences. La première expérience consiste ii reproduire la marche d'une dune sablonneuse. On dispose un petit monti-
m^ce du vcntildear L^^<»j
^■"i^"i?fS!JSf?
culc de sable ou (;rès pilé très-fin perpendiculairement à l'axe du champ d'observation, connue l'indicpie la fijjure 2 , laquelle ne rcproiluit que h- champ d'observation, car ii n'est ])as nécessaire pour l'intelligence des exjK'riences que le ventilateur soit comj)ris dans la figure; puis on met le ventilateur en mouvement ii une vitesse convenable, et l'on obtient alors la reproduction trèsréjjulière d(< la marche des dunes. Les (j^rains de sable sont enlevés tour ii tour de la lace antérieure de la dune
et rejetcs sur la lace postérieure, de sorte que le monticule tend à s'avancer insensiblement comme dans un véritable sahel.
Ici, il est nécessaire de proportionner la vitesse du courant à la petite masse de sable dont on dispose , et voici pourquoi, outre la marche des dunes, outre l'irruption des masses sablonneuses, il existe en Eyvpte un autre fléau redoutable : ce sont les sables les plus fins qui , se détachant des dunes, s'élèvent dans l'air à de grandes hauteurs et vont au loin s'abattre sur les terrains cultivés , en saupoudrant la surface du sol. Contre cette phiie de poussière, il n'existe d'autre remède que les débordements périodiques du Nil, dont le limon fertile restitue sans cesse à l'Egvpte les éléments de sa fécondité. Or, cette pluie de poussière est évidemment d'autant ]>lus considérable que le vent est plus rapide et les dunes moins élevées. Dans les expériences dont il s'apit, et qui n'ont pour objet que la marche progressive et Yarretenient des dunes, il faut donc ou se servir de petites vitesses pour éviter la pluie de poussière , ou en négliger la considération dans l'emploi des grandes vitesses.
Ceci compris, il s'agit maintenant de constater le phénomène du rejaillissement des sables en face d'un ^rand obstacle. Supposons que la vallée que figure le diamp d'observation soit fermée par une véritable montagne , c'est-à-dire par un obstacle continu deux ou trois fois jîlus élevé que la dune sablonneuse. Il est évident que la dune ne pourra pas franchir un tel obstacle ; mais de quelle manière sera-t-elle arrêtée? On pourrait croire d'abord que les sables vont venir s'amonceler au pied de l'obstacle comme ferait un liquide arrêté par une digue. H n'en est rien, et c'est là le point curieux de la question (voir fig. 3 et -4), car aussitôt que le ventilateur
est en mouvement, une vive réaction se manifeste <;n avant de l'obstacle solide. Désormais, la dune ne peut
Jio".?
iiiiiiiiiiiiiîiiiiaiiiM
,i:'ill,uilul;i,l|!;'(;i,l|lMi , ;i /, .nlIl.alai.i^lbilililW
plus s'avancer. Elle est maintenue à distance de l'ohstacle par le courant réfléchi qui , balayant tout ce qui se
lier. i.
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présente et ne permettant à aucun grain de sable de s'apj)i"oclier de l obstacle, va faire équilibre au courant direct sur la crête même de la dune. Ainsi, entre la dune et l'obstacle, il existe toujours un intervalle entièrement
déjjarni de sable ; et, si l'on jette des sables dans cet intervalle , le courant réfléchi les a bientôt rejetés sur la dune.
Dans cette expérience, l'on a donné d'assez grandes proportions à l'obstacle solide , ])nisf|u'il domine de plus du double la crête de la dune et fi{]ure une véritable montagne. Cette disposition est nécessaire pour obtenir une réaction suffisante , car , si l'on réduit les dimensions de l'obstacle continu, de manière à n'avoir plus qu'une muraille égale à la hauteur de la masse sabloinieuse , la dune ne peut plus être contenue (fig. 5) ; on la voit bientôt s'ap-
Eip". 5
procher de l'obstacle, malgré [la résistance du courant qui la soulève comme une vague (fig. 6) , jusqu'à oe
Fie- 6.
qu'enfin la muraille soit entièrement envahie et que les sables la débordent (fig. 7) .
Conservons donc , pour les expériences qui suivent ,
35G LE DUC DE PEllSiGNY.
des obstacles deux ou trois fois plus élevés (|ue la diiiic, et essayons l'elTet des obstacles isolés. En face de la dune sablonneuse , plaçons une pvrauiide (fig. 8). Dans cette situation , le phénomène de réaction se manifeste
Fia:.&
d'une manière plus curieuse encore. Le courant réfléchi, au lieu d'a(jir uniquement en arrière, comme dans l'expérience de ro])stacle continu, se fait sentir en outre de chaque côté du cor])s isolé, car, jjiutnnl du centre de la pyramide, il balave en éventail tous les (^jrains de sable qui se présentent, de manière à décrire une lar^e plateforme en demi-lune, où aucun grain ne peut plus aborder. Le monticule sablonneux lui-même abandonne la ligne droite qu'il occupait pour se mouler sur cette demi-
LES PYUAMIDFS. 357
lune et conloiiriier ]'ol)stacle à une dislaiice sensible des faces latérales (fig. 9).
Fig.9
la' 1 1 1 II
Si maintenant l'on place de nouvelles j)yramides aux points où la réaction latérale cesse de se faire sentir, on obtient de nouveaux centres de réaction qui forcent la dune à décrire de nouvelles courbes, et l'on arrive à garnir ainsi toute la largeur du cbamp d'observation par un svstème de corps isolés, devant lequel le monticule sablonneux reproduit autant de courbes que de pyramides et qu'il ne peut plus contourner nullepart (fig. 10). A'oilà donc, grâce à cette action latérale des surfaces résistantes, une immense économie réalisée par la substitution des corps isolés aux obstacles continus.
Dans cette expérience ., si l'on augmente la vitesse
hors de proportion avec cette petite masse sablonneuse, l'on obtient , suivant l'observation qui a été faite précédemment, vme pluie de sable ou poussière à laquelle le petit (jroupe de pyramides ne saurait offrir ni plus ni moins
de résistance qu'un obstacle continu; mais, quant à la dune elle-même , le vérital)le fléau qu'il s'agit de combattre, sa place est désormais invariablement fixée, et il ne lui est plus possible de franchir le passage.
Du reste, quelle que soit la manière plus ou moins régulière dont on reproduit ces curieuses expériences, dès qu'en amont des corps solides , le monticule affecte des courbes fixes et invariables, il est clair que ce sont des courbes d'équilibre entre le courant direct et le cou-
LES PYH AMIDES. 359
raiit réfléchi; il est visible <|ue sur tous les points de ces courbes, la réaction est égale ù l'action.
Une circonstance digne de remarque, c'est que ce singulier phénomène de réaction ne se manifeste que lorsque les sables se présentent en dunes. Si , à la place du monticule, l'on ne dispose sur le sol qu'une légère couche sablonneuse devant le groupe de pyramides, on peut bien, dans cette expérience, reconnaître une diminution de vitesse assez sensible; mais le phénomène de réaction ne se produit plus, et les sables passent alors par les intervalles avec une grande facilité. Ainsi , la réaction ne se manifeste que lorsque le fluide aérien , comprimé par l'obstacle solide, peut déployer sa force élastique dans un espace abrité contre le courant direct. Les pyramides n'ont dû et n'ont pu être raisonnablement opposées qu'à la marche des dunes du sahel.
Nous n'entrerons pas dans le détail des expériences faites pour justifier les diverses particularités de forme, d inclinaison, d'orientation et de position qui concernent les pyramides. Nous dirons seulement (pi'il résulte on ne peut plus clairement des expériences, que la forme pvramidale, exigée d'ailleurs pour la solidité architecturale de si prodigieuses masses, les bases carrées ou rectangulaires des constructions , la présentation des faces au vent du désert , la position des monuments sur une ligne transversale ou en échelons, et certains rapports entre l'inclinaison des faces et l'inclinaison du vent, sont autant de circonstances favorables à la réflexion du courant aérien, et, par conséquent, à la résistance totale du système. Du reste, ce qui précède suffit pour donner une idée de ce svstème et des nombreuses combinaisons auxquelles il peut se prêter, selon les circonstances topographiques. Nous avons vu , par
exemple , un groupe en échiquier cpie représente la figure 10; mais il est tout aussi facile d'obtenir un groupe en échelon , comme celui des grandes pyramides de Gizeh (fig. 11).
Nous n'ajouterons plus qu'une observation. Jusqu'ici l'on ne ])ouvait se rendre compte de la disposition des sables du sahel en dunes parallèles ou ondulations successives. On sait, par exemple, <pie nos landes de Bordeaux présentent le singulier [spectacle de trois ou quatre dunes parallèles séparées chacune de se])t à huit cents mètres, et marchant simultanément de l'ouest i\ l'est, en laissant toujours à l'agriculture l'intervalle qui les sépare, libre et dégarni de sable. Or, ce phénomène
Li:s 1' vi;a m ides.
nirieux se trouve au|()ui(l Imi siilHsainmenL explifjue. Si Ton place, en effet, deux dunes parallèles sur le champ (l'observation des expériences (fi^. 12), les deux dunes ne peuvent plus se confondre, parce que le courant reflt'clii
SyiJ'f ï!|f î:I!!'';l!'i|lSf i''|'l!')||i(Ç^ ' ' ^
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de la face antérieure du premier monticule tend sans cesse à repousser les sables sur la face postérieure du second. Ainsi, une nouvelle dune ne peut se former sur les bords de la mer avec les sables qui en proviennent , que lorsque la dune voisine est assez éloignée du rivage pour que la résistance aérostatique qu'elle oppose au vent cesse de se faire sentir.
Résumons, en peu de mots, cet exposé du nouveau système.
Le desci t |>i('.seiite deux natures de sol distinctes : le Sahara et le sahel, c'est-à-din; les lieux élevés où se forment les sables, et les lieux bas où ils s'accumulent, comme dans de vastes réservoirs, en se disposant en dîmes ou ondulations successives.
De ces deux espèces de désert résultent deux modes d'irruptions sablonneuses , les mouvements rapides des petites masses de sable du sahara , mouvements qui s'exécutent en rasant la suiface du sol , et la raarclie lente , mais irrésistible , des dunes mouvantes du salicl. A ces deux fléaux , il faut en ajouter un troisième cpù procède des deux premiers : c'est cette pluie de poussière sablonneuse qui saupoudre toute la surface de l'Égvpte et dont l'inondation du Nil est le remède.
La plus grande partie de l'Egypte n'est exposée qu'au sahara. Les sables qui tombent des plateaux libyque ou arabi(jue viennent s'accumuler sur une étroite lisière de terrain au pied de la montagne où ils s'arrêtent, parce qu'ils s'v trouvent à l'abri du vc^it du désert.
Une seule province , celle de Gizeh , est voisine d'une région sahélique dite \e Fleuve-saiis-eau . Elle en estséparée toutefois par un rameau de la cbaine libyque qui a 5 a GOO pieds d'élévation. Mais sur tous les points faibles de la montagne, aux gorges, vallées ou débouchés, il a fallu lutter contre la marche des dunes mouvantes. Les pvramides occupent ces divers passages du sahel, et elles sont disposées de manière à opposer aux vents du désert une résistance égale à l'excès de vitesse nécessaire au déplacement des dunes mouvantes.
Théoriquement, ce système est conforme aux lois de la résistance des milieux : des expériences curieuses en justifient l'hypothèse. Ces expériences prouvent, en effet, qu'opposés h la marche d'un monticule sablon-
lieux, des corps solides, et jiaiiiculièremcjit des corj3S pyramidaux, ne produisent pas seulement une diminution de vitesse, mais une vive réaction qui, partant du centre des corps, se déploie en éventail, en amont et latéralement, a une distance considérable : de sorte que ce phénomène singulier permet de reproduire les dispositions d'un groupe de pyramides arrêtant la marche des dunes sablonneuses.
Enfin , considérées historiquement, les pyramides ont été, aux yeux du peuple, en Egypte , des tombeaux élevés à Osiris pour préserver son corps de la fureur de Typhon ; et le bœuf Apis , enseveli sous ces masses énormes , a figuré le talisman qui devait faire reculer Tvphon.