SUR LA DESTINATION DES PYRAMIDES
Les arpiimeiits on lavoiir de la destination funéraire des pyramides ne sont pas nombreux; ils ])euvent se résumer à ce peu de mots : démonstration vaine et insensée de l'orgueil et de la richesse des rois ; calcul politique pour prévenir les rébellions en occupant le peuple ; crainte des rois de laisser leurs trésors à leurs successeurs ou à leurs ennemis; enfin la fameuse raison des modernes, hasardée par Jaucourt, dans V Encyclopédie ', et nettement formulée par Yolnev " : intérêt des rois à se créer des sépultures impénétrables, éternelles , d'après ce dogme que les âmes revenaient au bout de six mille ans habiter le corps qu'elles avaient quitté.
Quelle que soit la valeur de ces arguments, et malgré les efforts de quehpies savants pour découvrir dans les pyramides une destination plus importante, ces monuments, depuis quarante siècles, ne sont comptés dans le monde que pour des tombeaux; et cette antique opinion est faite ])our imposer au plus ferme courage. Les plus célèbres écrivains de l'antiquité, les plus grands savants des temps modernes ont déploré l'aveuglement d'un peuple qui a pu élever de si merveilleuses constructions j>our un si futile objet; nuiis ils ont cm ii cet aveuglement , et ont essayé de l'expliquer. Je me trouve
* Le ohev.ilii'r île Jaiiromt, Encyclopédie ■, au mut Pyinmiili'- , t. XXVIII.
- Voliiey, OEiivrc.> complètes, Vaynijc d'Egypte, t. II, |). 220.
donc contraint de m'attaquer anx pins imposantes autorités de l'histoire ; mais si la vérité me puide , cette lutte ne m'épouvante pas; malgré le glorieux cortège qui l'entonre, l'erreur sera vaincue. Le génie ne lui aura prêté son éclat qne pour la rendre plus reconnaissable.
Je commence par repousser une doctrine introduite dans le monde savant par un philosophe célèbre, et qu'on oppose à toutes les tentatives faites pour pénétrer le mvstère des pvramides.
« Quelques écrivains, a dit Volney, se sont lassés de « l'opinion que les pyramides étaient des tombeaux ; ils « ont regardé comme absurde qu'une nation sage et <i policée fit une affaire d'Etat du sépulcre de son souve- « rain , et comme extravagant (ju'un monarque écrasât " son peuple de corvées , pour enfermer un squelette de " cinq pieds dans une montagne de pierres; mais on « )uge mal les peuples anciens quand on prend pour « terme de comparaison nos opinions , nos usages. Les i; motifs qui les ont animés peuvent nous paraître extra- « vagants, peuvent l'être même aux yeux de la raison, « sans avoir été moins puissants, moins efficaces. On se « donne des entraves gratuites de contradictions, en leur « supposant une sagesse conforme à nos principes; nous « raisonnons trop d'après nos idées, et pas assez d'ajjrès « les leurs '. »
Oui , il est bon de le répéter , ce n'est point à travers les usages, les préjugés, les erreurs d'un peuple, d'un siècle , qu'il est possible de juger sainement les analogues d'autres siècles, d'autres peuples. Mais que veut dire le philosophe? S'agit-il de faire le procès des idées reli-
' VoJney, OEuvrus complètes, Voyage d'Erjygte, t. If, p. 22Ô.
3fi6 LE DUC DE PERSIG^Y.
{jieuses ou philosophiques des Egyptiens? Nullement. Les Egyptiens croyaient que les âmes revenaient au hout de six mille ans habiter les corps qu'elles avaient quittés : soit; cela n'est ni plus ni moins extravagant que tant d'autres dogmes religieux de la Grèce, de Rome, etc. , devant lesquels les plus grands hommes ont humilié leur raison. Mais en dehors des dogmes, des lois, des idées, des préjugés , des erreurs qui forment comme la physionomie particulière de chaque peuple, de chaque époque, il y a dans l'esprit de l'homme une raison de tous les pays, de tous les temps, une logique éternelle qui sert à le diriger dans l'intérêt même des préjugés, des erreurs de son siècle.
Que les despotes d'un peuple superstitieux aient voulu bâtir pour leur sépulture une demeure impénétrable; qu'ils n'aient pas craint de tourmenter toute une nation pour se ménager l'espoir d'une seconde vie royale : cela est possible; il n'y a rien qui dépasse les bornes de l'égoïsme, de la folie humaine.
Si donc ce dogme a réellement existé en Egypte , et surtout parmi les chefs de l'Etat, ce qui est loin d'être prouvé, que je sache, on peut certainement expliquer, jusqu'à un certain point, par cette croyance singulière, les dispositions mystérieuses de l'intérieur des pyramides , et la peine qu'on s'est donnée pour en fermer l'entrée, en remplissant de pierres les canaux inclinés, selon l'excellente explication de Maillet', bien que rien de semblable ne se rencontre dans les autres tombeaux des rois et des grands de ce pays. Mais quant aux pyramides elles-mêmes ; quant à la construction de ces masses énormes , comme moyen de conserver éternel-
1 Maillet, Description de l'Egypte. — Savary, Lettres, t. P', p. 196-238.
lomeiit le cadavre d'un loi et de le dérober à la profanation, c'est l;i, aux veux de la raison, du bon sens de tous les temps , de tous les pays, l'acte le plus insensé , le plus absurde (pii se j)uisse ima{jin(>r.
Eli quoi ! ceç princes (pii attachaient une si haute iniportance à soustraire leur cadavre à la violation des hommes, n'ont pas eu le bon sens de comprendre qu'élever ces Fastueux monvunents aux re(jards du monde entiei", c'était provoquer , comme à plaisir, la curiosité, l'avidité même des siècles à venir! Tandis que le plus humble tombeau, la plus obscure retraite mystérieusement enfouie au sein de la terre, quelque excavation creusée dans les profondeurs du désert et abandonnée ensuite à l'océan de sable, eut été la plus cachée, la plus inviolable des sépultures , ils ont dit à toute la terre où se trouvaient leurs précieuses dépouilles. Quelle singulière aberration! Avaient-ils la simplicité de croire que quelques dispositions d'architecture, des conduits inclinés pratiqués dans un massif énorme et remplis de pierres, interdiraient à jamais l'accès de leur tombeau? ^lais ponrquoi'créer des monta.<;nes, quand elles existaient toutes faites par la nature même; quand le Mokattam offrait aux ressources de l'art des masses bien autrement profondes, bien autrement mystérieuses, bien autrement éternelles! Ces vingt à trente rois, peut-être, qui figurent dans l'histoire des pvramides , aidés des lumières de leurs collèges fameux, cette assemblée de savants géomètres, tout cet illustre aréopage, enfin, préoccupé de dérober au monde une momie royale , déterminé dans ce but à remuer toutes les forces d'une nation et qui ne peut en venir à bout ! Les insensés ! il leur faut toute une montagne pour cacher un squelette de cinq pieds, et ils ne s'aperçoivent pas que la montagne même trahit le
;j08 LE DUC DE TERSIGNY.
squelette. Quel bon sens! quelle Jopique! Diia-t-oi) , comme les Arabes , que l(;s Egyptiens ( rovuient à mi nouveau déluge? Mais alors pourquoi cboisir sur la chaîne lîbyque les points les moins favorables à l'élévation de ces nouvelles tours de Babel, et alors que le Mokattani doiuine de quatre ;i cinq cents pieds le site des pyramides?
Et voilà cependant à quoi se réduit ce fameux argument dont on a tant abusé. Dans son impuissance de donner une raison sensée de la construction de ces prétendus tombeaux, l'illustre philosophe a érigé son impuissance en principe, et il ne s'est servi de son admilable talent que j)Our la rendre célèbre.
Après cette grande raison des modernes, examinons celles des anciens. Un trait de l'histoire va nous servir d'introduction. Hérodote ' et Diodore '" nous apprennent que ni Ghéops ni Ghephren ne furent enterrés dans ces magnifiques tombeaux, qui avaient conté tant de dépenses, tant de peines h élever. Les peuples, irrités de ces travaux odieux , jurèrent qu'ils arracheraient les deux momies de leur sépulture ])our les mettre en pièces. Ils se soulevèrent à la mort des deux princes; et l'on fut forcé, j)our dérober les deux cadavres à l'indignation publique, de les ensevelir dans des lieux écartés et secrets. Ces rois, prévenus des dispositions du peuple, avaient ordonné eux-mêmes à leurs serviteurs de prendre ce parti.
Voilà donc cette grande vanité ro\ale (pii n'a pu être satisfaite, ce caprice insensé cpii est justement j)uni ! Mais ce n'est pas la moralité que je veux tirer de ce trait curieux. Je demande comment ces deux faits réunis et se donnant la main, ont pu traverser si tranquillement
* Ilf'roduto, liv. II, rli.ip. rxxviii.
- Diodore de Sicile, liifi/iof/ic'/iii- /ii\l(iriijiii' , liv. I'"'', cli.ip. i.xiii.
les siècles. Bien qu'ils soient évidemment séparés d'au moins vingt ans , par quelle singulière préoccupation u'a-t-on pas songé à les isoler? Chéops est contraint de renoncer pour sa sépulture à cette merveilleuse tombe, œuvre des efforts d'un peuple entier; à sa mort, ce peuple indigné se soulève , menace de sa fureur le cadavre de son souverain ; et cependant voilà Chepliren , le successeur de Chéops , qui n'a rien de plus pressé que de recommencer ces grands travaux. L'exemple et le désappointement de son frère ne l'éclairent pas; et, chose plus extraordinaire, cette nation, qui vient de se soulever contre un caprice insensé, se remet immédiatement au service de la même folie; elle attend, pour se révolter de nouveau , que le deuxième monument soit terminé, toute prête ensuite à commencer le troisième. Quelle inconcevable contradiction ! Des rois qui mettent en œuvre toutes les forces d'un pays, qui bouleversent toute l'économie d'une nation pour élever de fastueux tombeaux, sans l'espoir, ou tout au moins, sans la certitude raisonnable d'y être enterrés ; et des peuples indignés, toujours prêts à se soulever, quand les travaux sont finis, et toujours disposés à les recommencer. Les pyramides ont-elles joui de tout temps du privilège de faire déraisonner les hommes? Mais quia déraisonné? Est-ce l'Egypte ou l'histoire?
Maintenant, que faut-il dire de la sagesse des rois qui auraient entrepris ces grands travaux pour prévenir les rébellions? Singulière sagesse, qui provoquait comme h plaisir ce qu'elle voulait empêcher ! Dans un pays où la civilisation tout entière n'est qu'un effort constant de l'industrie humaine sur la nature; où, sans jjarler de la lutte incessante du désert, du combat perpétuel d'Osiris et de Typlion , il a fallu élever chaque ville, chaque vil-
370 LE DUC D1-: PERSIG^Y.
lage sur des collines artificielles, à l'abri des débordements du Nil, creuser des canaux, construire des digues innombrables, exécuter enfin les plus grands ouvrages économiques qui aient été faits dans le monde, le lac Mœ; is , le canal du Favoum et celui des Deux-Mers ; chez une nation qui , dans les constructions gigantesques de ses monuments, semble n'avoir été guidée c|ue par la plus sage économie; qui ne les a laits éternels que pour n'avoir point à les refaire: conçoit-on cette raison d'Etat qui aurait commandé, pendant deux ou trois siècles, durée probable de la reconstruction des pyramides , d'amuser tout un peuple à des travaux inutiles? Est-il possible qu'une nation si naturellement occupée des soins de sa vie agricole , industrielle , commerciale ou domestique, ait eu besoin, comme une armée dans ses quartiers d'hiver, d'un principe anormal d'activité; que son gouvernement n'ait su donner aucune direction utile à cette grande superfétation de l'industrie publique ; et qu'enfin , une situation si extraordinaire se soit prolongée si fort au delà des bornes raisonnables d'une mesure politique? En vérité, l'absurdité est tellement manifeste que j'aurais honte de la discuter plus longtemps.
Quanta l'autre raison des anciens, la crainte des rois de laisser leurs richesses à leurs successeurs ou à leurs ennemis, elle est encore plus bizarre que la première. Quelle singulière idée se faisaient donc les philosophes de la Grèce et de Rome de la richesse des rois? Voilà des princes bien embarrassés , qui ne savent que faire de leurs trésors ! Mais, la fortune d'un roi c'est le revenu public ; et il n'est pas besoin d'entreprendre des travaux si extraordinaires pour mettre en équilibre les dépenses et les recettes. Ne rien laisser à sa mort dans les coffres de l'État qui puisse tenter l'avidité d'un ennemi , n'est
pas pour un priuce une affaire si difficile. Il a été de tout temps, je m'imagine, plus aisé de vider le trésor royal que de le remplir. Mais le plus curieux, c'est cette appréhension de transmettre sa fortune à ses successeurs. Ghéops élève la grande pyramide pour ne rien laisser à son frère Ghephren , et celui-ci construit la deuxième pour déshériter son fils Mycerinus , qui , à son tour , comme vingt rois ses prédécesseurs , s'empresse d'enfouir ses économies dans une autre pyramide. Voilà un roi , un homme qui a peur de laisser ses trésors à son fils, à ses proches. Quelle inteilipence du cœur humain! Mais Pline qui nous transmet cette belle raison, aurait mieux fait de nous expliquer la monarchie et la famille, car, une fois le sentiment de la transmission des biens et des avantages sociaux mis hors du cœur de l'homme, la monarchie et la famille seraient de bien autres mystères que les pyramides.
Laissons là ces puérilités ! Il s'agit bien de la dépense des pyramides ! Un pays qui a pu élever ces gigantesques monuments formait une société riche, bien réglée, bien administrée : voilà tout ce que prouve le chapitre des dépenses. Mais qu'est-ce que les trésors des rois auprès des sueurs de tout un peuple? L'extraordinaire, le merveilleux de ces grands travaux, c'est une nation entière mise en réquisition pour les exécuter ; cent mille hommes relevés tous les trois mois ' , et pendant soixante-dix ans , pour les seules pyramides de Gizeh ' !
Quand on songe à la grandeur, à la durée d'une telle entreprise , à cet effort prodigieux , si vigoureusement
1 Hérodote, liv. II. cliap. cxxiv.
2 Pline, Histoire naturelle, liv. XXXVI, cliap. xii.
commencé, si imperturbablement continué jusqu'à la fin, on n'a pas assez d'admiration ])our ce magnifique spécimen de la volonté de l'homme. Toute la sagesse des philosophes si pompeusement opposée h la vanité des rois ne saurait en imposer. La folie qui a su élever les plus grands, les plus durables monuments de la terre , vaut bien , ce me semble , la sagesse qui n'a pu en donner aucune raison sensée.
Ici d'autres observations me paraissent indispensables. On a dit que de pareils efforts, faits dans l'unique objet de couvrir la dépouille mortelle d'un seul homme, ne présentaient rien qui ne fût conforme à l'esprit général de la civilisation égyptienne ; que le labvrinthe et les svringes de la nécropole royale des environs de Thèbes avaient coûté aussi inutilement presque autant de travaux et de peines. Comme cette assertion , qui va se répétant de siècle en siècle, n'a jamais été, je crois, sérieusement examinée, une juste appréciation des faits répandra peut-être quelque lumière sur la question.
De toutes les pratiques consacrées en Egypte par la religion , celles qui avaient pour objet le soin des sépultures nous donnent peut-être la plus haute idée de la sagesse qui présida à l'organisation de ce peuple. C'était là, en effet, une question de salubrité publique d'un intérêt capital dans un pavs tour à tour inondé par le débordement d'un fleuve et desséché par le soleil le plus ardent. Aussi parait-il certain que la peste, qui a fait tant de ravages ^i Egypte depuis la domination arabe , y était jadis inconnue. Mais on peut abuser des meilleures institutions. Voyons si dans les exemples cités on ])eut trouver quelque chose d analogue aux travaux des pyramides, et expliquer une folio par d'autres folies.
D'abord, le labvrinthe n'était })as un tombeau. Le
tëmoijjuaye d Hérodote ' et de Strabon - aurait dû suffire pour éclaircir entièremeut ce poiut historique. Mais après les travaux de la commission d E^Apte \ de Champollion^, et la savante dissertation de M. Letronue ^ , il n'est plus permis de njettre en doute la glorieuse destination du labvrinthe. C'était le grand palais de la nation , le lieu de réunion des députés et des prêtres, et le panthéon des différentes provinces : ce qui n'empêche pas, selon la remarque de M. Jomard, qu'il n'ait été consacré au soleil, et que les caveaux du j)alais n'aient servi à la sépulture des princes qui avaient concouru à sa construction.
Quant aux hypogées royaux des environs de Thèbes. sans parler de l'utilité sérieuse que donne à ces monuments leur caractère historiographique, nous pouvons apprécier facilement la nature des difficultés vaincues et l'ordonnance des travaux exécutés.
L'usage était sous les dynasties thébaines, comme nous l'a fait connaître Champollion le jeune, de commencer l'hypogée du roi à son avènement au trône, et d'arrêter les travaux à sa mort^. La grandeur de l'excavation dépendait ainsi de la durée du règne. S'il y avait des hypogées composés de très- vastes galeries, d'autres ne formaient que de petits réduits à peine ébauchés et creusés à la hâte. Ce travail de patience, au fond d'une vallée solitaire, aidé peut-être de moyens expéditifs, et
1 Hérodote, liv. II, rhap. cxlvi.
2 Strabon, Géo(j>-aphie , liv. XVII, cliap. i.
3 M. Jomard, Description di' l'Egypte anticiue, t. II, cliap. xvii , pafje 30.
^ Champollion, l'Egypte sons- les Pharaons , vol. I, p. 73. ^ M. Letronne , Essai sur le plan et la disposition générale du labyrinthe d'Egypte. — MalteLrun , Nouvelles annales des voyaqes ,
^' Cliampollion-Figeac , l'Egypte anticjue , p. 51.
favorisé d'ailleurs , comme l'a remarqué la commission d'Egypte*, par une pierie tendre, l'acile à exploiter, constituait ainsi un service régulier, permanent ; et ce service ne devait pas imposer une charge bien lourde à la maison royale , car veut-on savoir comhieji d'hommes y pouvaient être emplovés? le nombre en est facile à déterminer. L'hypogée royal se composait d'une longue galerie interrompue de loin en loin , de manière à former une suite de chambres rectangulaires disposées sur le même axe et aboutissant à une pièce principale où se se plaçait le sarcophage". Cette galerie avait quatre à cinq mètres de largeur sur autant de hauteur". En supposant trois rangs d'ouvriers mineurs , et donnant à chacun un mètre de large sur deux de hauteur, cela fait quinze hommes occupés à la fois à creuser le rocher; autant peut-être à transporter près de là les éclats de pierre, et enfin. le double d'artistes à sculpter ou à peindre les galeries; qu'on double, qu'on triple ce nombre, si l'on veut.
Et voilà ce qu'on a comparé aux pyramides, à ces monuments qui ont mérité le nom de merveilles du monde, et dont chacun, dit M. Jomard, suppose presque autant de matériaux, et peut-être autant de travail et de dépense que la construction des plus grandes villes modernes ^ !
Qu'on se figure cent mille ouvriers'' (trois cent soixante au rapport de Pline le naturaliste*^ ) travaillant à la fois
* M. Jomard, Hypogées de Thèbes , Description de V Egypte antique, sect. X, p. 313.
- Costaz, Tombeaux des rois, Description de l'Egypte antique, t. I", p. 399.
3 Belzoni, Voyages, t. II, p. 378.
'> M. Jomard, Description de l'Egypte antique, t. II, cbap. xviii, pa{je 72.
5 HérodotR, liv. II, chap. cxnv.
G Pline, Histoire naturelle, liv. XXXVI, rhap. xin.
LES PYUAMIDES. 375
pendant quelque trente années pour une seule pyramide ; toute la contrée autour de Memphis encombrée d'hommes et d'animaux, de machines et de matériaux; des montajjnes mises en mouvement sur une rive du fleuve pour aller se reformer sur l'autre; la navi{;ation du Nil gênée, interrompue peut-être par cet immense passage; enfin, le pays entier ému de ce grand travail : et tout ce dérangement dans l'économie d'une nation , sans autre objet que de couvrir la chétive momie d'un roi!
Les exemples cités ne servent donc qu'à mieux faire sentir l'invraisemblance d'une telle destination. Dans un pays riche comme l'Egypte , il était naturel que les pratiques si sages, si sensées, en ce qui concerne les sépultures, fussent pour les rois et les particuliers opulents, des occasions de déployer un certain luxe, une certaine magnificence; mais en dehors des pyramides, on ne trouve rien que la plus froide raison puisse condamner. L'exagération n'a été que dans l'esprit de ceux qui ont imaginé de ridicules rapprochements.
J'ai dit que la grandeur des hypogées rovaux dépendait uniquement de la durée du règne , et que les travaux commencés à l'avènement d'un prince se terminaient à sa mort. Mais dans la construction des pyramides on ne voit rien de semblable. Tous ces monuments ont été terminés. Or, il n'est pas supposable que chacune des trente-neuf pyramides qui existent en Egypte ait été commencée et achevée par le même prince. On doit même présumer, qu'entre la pose de la première et de la dernière pierre d'une grande pyramide , plusieurs règnes ont pu s'écouler. Dans ce cas, à quel prince le monument servit-il de tombeau? Est-ce à celui qui le commença ou à celui qui le termina? Au prince qui en
arrêta le projet ou à celui qui l'exécuta ? Question embarrassante qui n'a pas été résolue.
Mais peut-on croire sérieusement que la construction d'une pyramide commencée sur l'énorme base d'un carré de deux cent trente-deux mètres de côté , et dont les travaux préparatoires seuls ont coûté dix , vingt ans d'efforts inouïs, ait été subordonnée à l'éventualité de la durée d'une vie d'homme ? Se figure-t-on ces grands travaux interrompus par la mort du prince , ces gigantesques monuments arrêtés au quart, au tiers de leur construction ; tant de peines, tant de dépenses inutilement sacrifiées ! La raison repousse une telle supposition ; des faits éclatants la démentent, car, en admettant quelque incertitude au sujet des deux constructions dont on a parlé, il est du moins reconnu que sur trente-neuf pyramides qui existent aujourd'hui , trente-sept ont été terminées incontestablement; et il est désormais acquis h la science, depuis l'admirable, la lumineuse dissertation de M. Letronne, que non seulement elles ont été terminées, mais toutes, mêmes les pyramides à degrés, couvertes d'un revêtement de pierres polies et décorées d'innombrables hiéroglyphes ' .
Ainsi l'argument reste entier, absolu. La construction d'mie pyramide commencée par un prince n'a pu être interrompue à sa mort; une seule pyramide a pu être l'ouvrage de différents rois et servir de sépulture à tous ses fondateurs. Nous voyons, d'après une relation d'Abd-oul- Rahhman^, qu'une des grandes pyramides ouvertes par le calife Al-Mamoun renfermait quatre momies royales :
1 M. Letronne, Journal de<! sarants, cah. d'août 184J , p. 4G1. - Abil-oul-Rahliinan, d'après Langlès, édition de Norden, t. III, pajjc 303.
voilà donc plusieurs princes, plusieurs règnes intéresses aune œuvre commune ! Nous savons, d'ailleurs, d'une manière positive, par le grand nombre de momies découvertes dans la huitième de Gizeli et surtout dans la grande de Saccara', que ces pompeuses sépultures n'ont pas toujours gratifié la vanité d'un seul homme : le merveilleux commence à se dissij)er; la vérité se fait jour au milieu de ces ténèbres !
Ici , je ne dois pas oublier un autre argument des modernes , car on semble lui avoir accordé une grande importance; je le trouve en tète de toutes les raisons présentées par les partisans de la destination funéraire. Les pvramides, a-t-on dit, sont situées dans la région des tombeaux de la basse Egypte. Chaque groupe, et même chaque pyramide isolée, signale l'emplacement d'une nécropole. Les pyramides sont entourées d'innombrables sépultures : donc ces monuments sont des tombeaux. Singulier argument ! Ces masses énormes n'ont pas eu l'honneur d'expliquer la présence des constructions qui rampent à leur pied , comme des cailloux au bas d'une montagne; c'est le caillou qui a rendu compte de la montagne.
Et d'abord, il n'est pas nécessaire, je pense, de rechercher quel motif a fait choisir pour l'emplacement des nécropoles un terrain improductif et désert, et préférer, pour l'économie des constructions, les points les moins élevés de la chaîne lybique. Mais ce qui ne semble pas aussi naturel, c'est que ces nécropoles soient toutes situées sur les bords du désert de Libye, et qu'il n'en existe aucune sur le Mokattam. Dans la haute, comme dans la basse Egvpte, tous les tombeaux sont sur la rive
'ColoneIHowarclWv.se, Oper., t. II, p. 70, Âppend.^ t. III, p. .55.
occidentale'. Que faut-il penser d'une circonstance si remarquable? La religion des Égyptiens nous expliquera peut-être ce mvstère.
Nous avons vu comment leur mvtliologie rattachait la lutte d'Osiris et de Typhon à l'idée des tombeaux. Nous savons leur crainte religieuse que Typhon ne vhit à découvrir le corps d'Osiris. Il est donc probable que, dans l'esprit de ce peuple , placer les sépultures aux portes de l'empire de Typhon , c'était concourir à la sécurité d'Osiris en augmentant les difficultés de la recherche de son ennemi. La grande quantité de momies, d'animaux trouvés dans les nécropoles ~, autorise à croire qu'élever des tombeaux, creuser des hypogées étaient autant d'œuvres pies conseillées par la religion aux riches particuliers, et multipliées peut-être par la superstition sans l'intelligence des sages prévoyances du culte.
Ouant à la pensée raisonnable de ces pratiques, il ne faut pas douter, du moins dans de certaines circonstances, de l'utilité de ces constructions accumulées à l'entrée du désert. Nous verrons, dans l'examen des questions physiques de la destination des pyramides contre les sables, et particulièrement en ce qui concerne le col de Gizeh , des massifs de tombeaux de trente à quarante pieds de hauteur et de deux cents mètres d'épaisseur^, jouer un rôle évident, incontestable dans l'ensemble des dispositions dont ce grand débouché du désert a été l'objet. Nous admirerons le génie de la religion égyptienne qui n'avait, sans doute, inspiré au peuple cette tendre compassion des malheurs de son dieu, que pour placer la sécurité publique sous (a sauvegarde d'un
' TJitter, Georfrapliie compcaée , t. II, ]). 489.
2 Savary, Lettres sur l'iùjypte , t. H, p. II.
3 M. Joinaid, Descriptii))i île l'hijypte-, t. I[, cli.ip. xviii, p. 92.
sentiment sublime, capable d'inspirer les plus héroïques résolutions. Le charme singulier qu'éprouve l'homme , dans sa faiblesse même, à étendre autour de lui sa protection, ce généreux instinct do la nature humaine appliqué à la défense d'un dieu, peut avoir enfanté l)ien des merveilles. Il expliquerait mieux, à lui seul, l'obéissance des Egyptiens à se soumettre aux travaux des pyramides, que toutes les raisons fondées sur le despotisme et l'autorité des rois.
En effet, le despotisme royal, le caprice d'un seul homme, rend-il compte de si prodigieux travaux? Et ce caprice a-t-il pu se satisfaire tant de fois? En vérité, je ne sais si, dans l'état présent des sciences morales et politiques, cette supposition mérite un examen sérieux, car, si certaines institutions permettent de soumettre un peuple aux plus onéreux, aux plus humiliants sacrifices, ne sait-on j)as aussi que le despotisme a ses bornes ; qu'il existe toujours autour d'un trône des classes élevées, des grands, des intermédiaires enfin du prince avec le peuple ; que là gît l'opinion publique des États absolus, et que cette opinion est souvent mille fois plus terrible pour la personne royale que celle des Etats libres? Il ne suffit donc pas de nommer le despotisme royal pour nous faire concevoir qu'un grand pays ait été si souvent victime d'un caprice insensé : il faut aussi nous dire quel intérêt, quelle passion, a pu soumettre les grands de ce pays aux exigences d'une vanité si humiliante pour euxmêmes. C'est avant tout un si absurde despotisme qu'il faut expliquer.
Que parlons-nous de despotisme dans l'histoire d'un peuple où les rois ne périssent de mort violente que devant l'ennemi , quand tout ce que nous connaissons de ce peuple prouve l'existence d'un gouvernement sage,
modéré, sans cesse occupé des (grands intérêts religieux et économiques du pays ! Nous savons que, dès la plus haute antiquité, im corps de prêtres était le dépositaire tout à la ibis des mystères de la religion, des raisons de la politique et des secrets de la science. Mais de si hautes attributions entre les mains d'une assemblée recrutée dans les mêmes familles, et ])ar conséquent indépendante de sa nature, sont inconciliables avec l'idée du despotisme royal. Tout semble prouver que la véritable puissance sociale émanait, au contraire, de ce corps extraordinaire; que la royauté en était la déléguée, la représentation extérieure, la force executive. On ne voit point, en effet, dans la longue série des rois d'Egypte, de ces monstres odieux (|u'enfante j)arfois la puissance absolue. C'étaient ou des hommes nuls, ou de grands princes ; ils avaient la faculté de s'illustrer par de belles actions et non le pouvoir de se rendre fameux j)ar des crimes. On ne peut donc nier que l'autorité royale n'ait été du moins singulièrement limitée. Or, avec une pareille organisation politique, comment supposer que le seul intérêt d'un fol orgueil ait pu imposer de si grands sacrifices à un pays constamment en lutte avec une nature ingrate, où le travail des peuples était si précieux? 8c peut-il que la caste sacerdotale ait autorisé un tel gaspillage des forces de l'homme , et se soit prêtée à une folie étrangère, sinon opposée, à tous les grands intérêts religieux et matériels de la nation?
Plus on étudie l'histoire de ce peuple, plus on est convaincu que tout ce qu'il a fait de grand appartient à celte caste d'hommes d'Etat, de savants et de pontifes. Cette caste cependant se rendit coupable d'une grande iniquité : elle usurpa pour elle seule le flambeau de l'esprit humain ; elle ne dota les peuples que des effets sensibles
et matériels de la science; elle leur en déroha les causes. jNIais cette iniquité explique sa constante sagesse. Sans rivalité, elle fut aussi sans passion. Si elle exalta le sentiment religieux par les monuments les plus gigantesques, elle fit aussi les plus vastes entreprises économiques dont l'histoire ait conservé le souvenir. Garantie par le trône des séductions de la puissance extérieure , calme et recueillie au fond de ses sanctuaires, elle ne vit dans l'existence d'un peuple qu'un grand problème à résoudre , et s'y appliqua avec cette ardeur sublime qu'inspire la science et cet amour du bien public qui en découle. Longtemps d'épaisses ténèbres ont recouvert les traces innombrables de ses travaux ; mais à mesure qu'elles se dissipent, sa gloire éclate ])lus lesplendissante , car toutes ses créations révèlent un sens profond , tous ses actes une utilité sérieuse. Et les pyramides, les plus merveilleux monuments des connaissances astronomiques , mécaniques et mathématiques de cette caste , n'auraient aucun sens, aucune utilité! Non, cela n'est pas possible. Il y a là un grand mystère, et le moment est venu de le pénétrer.