DU SECRET DES PYRAMIDES
La destination des pyramides contre les sables du désert ouvre un champ très-vaste aux conjectures historiques , et soulève une foule de questions importantes. Ce n'est assurément ni le lieu ni le moment de les examiner ; mais comme parmi ces questions il en est plusieurs qui se trouvent intimement liées à la question même de la destination des pyramides , je crois devoir en faire l'objet de quelques considérations particulières.
Le secret qui présida à la constiuction des pyramides d'P](jypte n'a rien qui doive nous étonner : il était conforme au génie mystérieux de cette société singulière. La caste sacerdotale ne pouvait révéler la pensée de ce grand mystère sans ébranler en même temps l'édifice de sa puissance. Il serait siq:)erflu d'émmiérer tous les intérêts pohtiques et religieux liés à ce secret : un seul mot explique tout ce mystère. Il était mille fois plus facile d'imposer au peuple ces immenses travaux par la crainte de la religion, que de lui en faire comprendre la démonstration scientifique. Le système seul des trois pyramides de Gizeh coûta soixante ans de travaux inouïs. Ce sacrifice de toute une génération , au profit des générations futures , ne pouvait s'accomplir que par une pensée religieuse.
Le merveilleux de l'histoire des pyramides, ce n'est
donc pas que la destination en ait été cachée au peuple égyptien , mais qu'elle ait pu être dérobée au monde entier.
C'est, en effet, un des traits les plus curieux de l'histoire de la civilisation égyptienne que le secret de ses mystères, si fidèlement gardé pendant sa prospérité, ait été enseveli sous ses ruines. Subjuguée tour à tour par les Perses, par les Grecs et par les Romains, il ne parait pas que cette société extraordinaire ait livré son secret à ses vainqueurs. Après César , comme après Alexandre , les historiens grecs et romains en sont réduits à de simples conjectures. Ils n'en savent pas ])lus que ceux qui ont visité l'Egypte avant la dynastie des Lagides. Ce que les prêtres d' Héliopolis et de Memphis ont bien voulu dire à Hérodote , ceux d'Alexandrie l'ont répété à Strabon , à Diodore, à Plutarque, mais pas davantage. Les vainqueurs ont pu soumettre le peuple égyptien : ils n'ont pu violer le sanctuaire de ses collèges fameux ; et quand cet1« société , frappée au cœur par la conquête et la politique romaine , rendit le dernier soupir , elle emporta son secret dans la tombe.
Ce silence obstiné de la caste sacerdotale , jusqu'aux derniers moments de son agonie, a lieu de nous surprendre, mais il n'est pas plus extraordinaire que l'existence même de cette caste; son secret a péri de la même manière qu'il s'était conservé à travers tant de siècles. L'organisation singulière des collèges d'Egypte explique également l'un et l'autre phénomène.
Ce qui distingue, en effet, l'ordre sacerdotal en Egypte de toutes les sociétés secrètes qui ont figuré dans le monde , c'est le double caractère scientifique et religieux de ses travaux. Les plus grandes découvertes de l'esprit humain, soit de l'ordre physique, soit de l'ordre
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nioial, toutes ë^jalemcnt cachées sous le voile emblématique de la religion , tels étaient ces fameux mystères dont les collèges d'Egypte avaient à continuer la tradition ; et il ne faut pas s'étonner que la caste sacerdotale ait été si jalouse d'en conserver le dépôt. D'ailleurs , comme toutes les sociétés secrètes, fondée sur une hiérarchie de degrés, d'initiations successives, elle se résumait, sans doute, en un petit nombre de dignitaires qui seuls devaient avoir connaissance des mystères les plus importants de l'ordre; et l'on conçoit combien ces hommes éminents étaient intéressés à garder un secret dont dépendaient leur gloire, leur autorité, leur supérioiité sociale.
Aussi voit-on que , sous les Ptolémées , comme sous les dvnasties tliébaines ou memphites , le prince n'était initié aux grands mystères qu'à son avènement; et il est probable que pour lui les révélations des prêtres se mesuraient à la confiance qu'il inspirait.
Des princes éclairés comme les princes grecs, qui s'attendaient, sans doute, en se prêtant aux cérémonies de leur couronnement , à n'être initiés qu'à de simples pratiques religieuses, devaient être singulièrement émus quand se déroulait devant eux le tableau des plus hautes conceptions de l'esprit humain , des plus grandes découvertes scientifiques.
Alexandre sortit comme illuminé de ses entretiens secrets avec les prêtres. Son génie s'exalla. Il forma les plus vastes, les plus nobles desseins. L'Egypte devint dans sa pensée le fover de la civilisation du monde , Alexandrie la capitale de l'univers. Dans son enthousiasme , il voulut que toute la terre fût témoin de sa vénération pour le dieu des Egvptiens. Et l'on vit, pour la première fois peut-être, le vaincjucnr se prosterner
(levant la science des vaincus. Ce fut la plus grande {jloire d'Alexandre.
Certes, il ne faut pas demander si la confiance fut entière de part et d'autre. C'était, en effet, pour les collèges d'Egvpte une fortune inespérée de passer du (jouvernement des Perses sous celui d'un si grand homme, i^a caste sacerdotale, qui s'était toujours montrée plus ])réoccupée de la prospérité de l'Egvpte que des changements de dynastie , dut saluer avec ivresse l'avènement d'un prince qui lui faisait entrevoir de si hautes destinées. Aussi l'Egypte pleura-t-clle amèrement sa fin prématurée. Elle sut, du reste, habilement tirer ])arti des circonstances. La fidélité extraordinaire des Egyptiens envers Ptolémée , dès le début de son administration et pendant les longues guerres qu'il eut à soutenir, prouve bien qu'après la mort d'Alexandre, les espérances des collèges d'Egypte s'étaient reportées sur son lieutenant. En adoptant Ptolémée, l'Egypte sauva sa nationalité du naufrage, et le fils de Lagus, en gagnant un trône, devint Egyptien. On ne saurait donc douter qu'entre le sacerdoce et la dynastie des Lagides, il n'y eut dès lors une entente réciproque. La fameuse pierre de Rosette en est un monument remarquable.
Mais, quand César parait, la scène change complètement. Rien ne ressemble moins à l'attitude d'Alexandre en Égvpte que celle du dictateur romain. Autant le fils d'Ammon dut inspirer de confiance à la caste sacerdotale , autant l'amant de Cléopatre dut lui paraître odieux. L'un avait délivré l'Egypte du joug des Perses , l'autre ne se montrait que pour l'asservir. Alexandre, maître d'un empire immense, tout entier créé de ses mains victorieuses, était libre de ses résolutions. La