‹ Le duc de ReichstadtChapitre 13 sur 50 · DE LA LIBERTÉ DE LA PRESSE · texte numérisé non relu

DE LA LIBERTÉ DE LA PRESSE

Article i 3 . La liberté de la presse est consacrée comme un droit des Français, en tant qu’elle ne lèse aucun intérêt général ou privé.

Art. 14. Toutes publications sur des matières politiques, ou des questions d’Etat, ou des mouvemens de troupes, étant de leur nature susceptibles de porter préjudice au corps social des Français, sont soumises à l’examen préalable d’un conseil composé :

Pour Paris et le département de la Seine, de cinq pairs de France et de cinq membres de la Chambre des Députés, à chacune de leurs sessions.

DE KElCMSTADr.

l’oiir les autres départemens delà France, de trois commissaires élus par les conseils généraux des départeniens, à chacune de leurs sessions.

Art. i 5 . Sont exceptés de tout examen préalable les comptes rendus des séances législatives, ou publication des discours prononcés à la tribune de la Chambre des Pairs, ou de la Chambre des Députés, les arrêts de jugement des cours de justice.

Art. i6. Toute infraction à ces dispositions est poursuivie devant les Cours d’assises comme une tentative de délit cont»’e la tranquillité de l’Etat.

Art. 17. Toutes offenses de la presse contre la morale publique, tous écrits qui blesseraient des intérêts privés, seront poursuivis d’office, ou , à la requête des parties lésées, devant le tribunal de police correctionnelle.

Ces propositions motivées , cette Constitution formelle, furent présentées au prince de Metternich pour lui prouver qu’on voulait faire du gouvernement et non de la doctrine; il n’entra pas dans la discussion des moyens; il se contenta de dire: « Que demandez-vous, et qu’attendez-vous de nous?

— a Que vous nous laissiez conduire le duc de Reichstadt à la frontière de France: sa présence, le nom magique de Napoléon, renverseront en un instant le frêle édifice qui pèse en chancelant sur notre patrie, et qui sans cesse vous menace de ses ruines.

— « Quelle garantie aura le iluc de Reichstadt de sou aveuii'?

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— « L’amour et le courage des Français l’entoureront et formeront un rempart autour de lui.

— a Au bout de six mois il se trouverait entouré d’ambitions, d’exigences, de ressentimens, de haines, de conspirations; il se trouverait au bord d’un abîme. Je vous l’ai déjà dit: l’empereur tient trop à ses principes et à ses devoirs envers ses peuples, aussi bien qu’au bonheur de son petit-fils, pour jamais se prêter à de semblables propositions. Du reste, vous vous abusez entièrement sur l’issue de votre entreprise ou plutôt sur la durée de ses résultats. Faire du bonapartisme sans Bonaparte est une idée absolument fausse. Lorsqu’avec son génie, qu’on ne retrouvera pas facilement, Napoléon parvint à dompter et à s’assujettir la révolution française, il lui fallut un ensemble de circonstances qui favorisèrent ses projets, une suite non interrompue de victoires qui, en lui assurant le dévouement de ses soldats, fascina l’esprit des peuples p:ir un mélange de crainte et d’enthousiasme; ébloui par la continuité de ses propres triomphes, il crut en lui-même, et tous partagèrent sa foi; mais une telle force n’était que viagère, et encore à la condition de la constance des succès; les revers auraient abattu son ascendant quand ils n’auraient pas d’abord renversé son trône.

«D’ailleurs, lorsqu’il survint tout à coup au milieu de vos orages politiques, il trouva pour le seconder un cortège de dieux inférieurs; des réputations bien ou mal acquises, mais nullement contestées; des généraux habiles à la guerre; des administrateurs dressés aux affaires; des gens .sans passé à la vérité, et n’étant pas pour la plupart de portée

à créer de l’avenir, mais qui du moins faisaient du présent par habitude. Dans l’état actuel , que pourrait Bonaparte lui -même au milieu d’une cohue dont l’ombrageuse et puérile vanité ne peut laisser vivre une léputation pendant vingt-quatre heures; où tous ceux qui ont été se sont survécu ; où toutes les illustrations se sont évanouies devant les sarcasmes de la presse; où quiconque fut applaudi expire sous les sifflets, instrumens de justice ou d’envie? Il semble qu’un génie malveillant ait entrepris d’écraser la France sous le niveau d’une nullité universelle : tout se détruit et se décompose : sous le marteau des démolisseurs la société se réduit en poudre. Napoléon reconstruisit un édifice avec les matériaux de la société renversée, et vous vous acharnez à détruire même les décombres.

« Les hommes supérieurs se continuent rarement dans leurs héritiers : ils ont sur la société une grande influence, mais ils n’y sont que de rares accidens; il existe d’autres conditions d’ordre, de stabilité et de bonheur : l’expérience aussi bien que la raison vous indiquent que toutes ces conditions ne sauraient se trouver que dans la vérité des principes. »

J’ai affaibli en les répétant des paroles que j’ai retrouvées dans ma mémoire, parce qu’elles me frappèrent quand je les entendis. Ces sages réponses écartaient successivement des propositions renouvelées avec une constance égale à la persévérance des refus, et qui se continuèrent même à l’époque de la maladie du duc de Reichstadt.

Aujourd’hui ces négociations me semblent appaitenir à l’histoire, sauf toutefois les ménagemeiis de

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la prudence poui- des noms qui ne doivent pas être compromis; il est dans mes sentimens, comme dans mes principes, d’éviter de nuire à qui que ce soit; mais quand un jour les circonstances le permettront, la publication complète de ces documens jettei’a un jour singulier sur la marche, la souplesse, les moyens, l’habileté et la composition des partis.

La révolution de 1 83o émut fortement l’imagination du duc de Reichstadt, et fit naître dans son esprit une agitation, une fermentation des pensées qu’il lui était difficile de maîtriser. Au moment où la nouvelle récente et confuse des événemens de Paris laissait encore du doute sur leurs résultats et permettait de croire à la possibilité d’une lutte, son premier mouvement fut de dire avec vivacité : « Je vou- « drais que l’empereur me permît de marcher avec « ses troupes au secours du roi Charles X. » Je tiens ce fait de doux personnes en relation directe avec le prince; toutes deux dans une position sociale trèsélevée, néanmoins professant des sentimens politiques absolument opposés. Mais dans la position et à l’âge du duc de Reichstadt, ses idées à cet égard ne pouvaient avoir beaucoup de constance; elles variaient et se succédaient avec une rapidité qui lui causait à la fois de la tristesse et de la fatigue.

Ce fut à cette époque qu’il souhaita plus vivement de connaître le prince de Dietrichstein et de s’entretenir avec lui. Le prince, frère aîné du comte Maurice, est un homme remarquable par ses vastes connaissances, ses talens variés, la vivacité de son esprit, et un caractère vraiment généreux. L’indépendance

de ses idées, la liberté avec laquelle il les exprime, son admiration connue pour les grandes qualités de Napoléon, inspirèrent au jeune homme le désir de l’entendre et de le consulter; il alla le visiter dans sa belle habitation à quelques lieues de Vienne. I.e prince parla aii duc de Reichstadt un langage qui dut lui inspirer de la confiance. Toutefois, loin de flatter les pensées secrètes qui pouvaient se trouver au fond de son cœur, il lui dit la vérité; et quelques jours après il lui adressa un résumé de leur entretien, que le jeune duc a lu souvent depuis avec attention.

Le prince de Dietrichstein m’a obligeamment communiqué cet écrit; il renferme un tableau de la situation de la France, exact, parfaitement tracé, semé d’aperçus lumineux : il démontre la faiblesse réelle de ceux qui songent au rétablissement du système impérial, le peu de chances que le duc de Reichstadt pourrait trouver dans un parti qui, depuis la perte du chef, dont le génie avait eu seul la puissance de rallier autour de lui tant d’élémens hétérogènes, tendait évidemment à se diviser, à s’amoindrir chaque jour, et enfin à disparaître. Mais, s’emparant des dispositions actives du jeune homme, il leur signale un noble but. Il prononce le grand nom d’Eugène de Savoie : il excite le duc , par des considérations élevées, à ne pas rester au-dessous de ce que l’opinion publique a le droit d’attendre et d’exiger du fils de celui qui atteignit une si haute renommée. Il lui adresse des conseils sur la manière dont il doit cultiver ses facultés, sur la direction qu’il doit leur imprimer, afin (|u’elles ne restent pas

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incomplètes et inutiles; et comme lui-même est profondément versé dans les sciences militaires, il lui donne à cet égard les avis les plus éclairés sur le genre d’instruction qu’il doit particulièrement s’attacher à obtenir.

C’est surtout dans ses confidences intimes qu’on peut apercevoir la trace de l’inquiétude morale qui agitait alors le duc de Reichstadt , et que devaient augmenter les démarches dont il fut l’objet. A cet égard je reprends le récit de M. de Prokesch.

« A mon retourde mes voyages, me dit-il, je retrouvai le duc de Reichstadt triste, pensif, préoccupé; la révolution de France venait d’éclater, et avec elle la pensée des approches de nouvelles guerres. Le jeune prince jugeait l’état des choses avec un véritable discernement, et il me fit part de sa conviction, que désormais la France allait être soumise à des oscillations continuelles qui agiraient fortement sur l’Europe entière. « Dès son arrivée à Vienne, me dit-il, '( le général Belliard a demandé à me voir; on a éludé « sa requête, et l’on a agi sagement: que pouvait « avoir à faire avec moi l’ambassadeur extraordinaire « de Louis-Philippe? Voidait-il me demander mon a adhésion à ce qui vient de se passer en France? »

« Je m’efforçai de ramener cette imagination active vers les travaux utiles qui pouvaient à la fois la calmer et lui donner une direction avantageuse. Il suivait mes conseils; nous lisions, nous écrivions ensemble. Son voyage à Presbourg pour le couronnement du roi de Hongrie interrompit quelque temps nos relations, qui se renouvelèrent à son retour.

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DE RElCnSTADT.

«Un jour, m’étant rendu chez lui, suivant ma coutume, il vint au-devant de moi avec une agitation visible : « Lisez cette lettre, me dit-il, et donnez- « moi un conseil. » Je pris l’écrit qu’il me présentait, et je lus à haute voix ce qui suit:

Vienne, 17 noTembre 1830.

Au duc de Reichstadt.

« Prince,

« Je vous écris pour la troisième fois: dites-moi si « vous avez reçu mes lettres, et si vous voulez agir « en archiduc autrichien ou en prince français : dans « le premier cas , donnez mes lettres; en me perdant, « vous acquerrez une position plus élevée, et cet « acte de dévouement vous sera attribué à gloire; « mais si au contraire vous voulez profiter de mes « avis, si vous agissez en homme, vous verrez com- « bien les obstacles cèdent devant une volonté calme « et forte : vous trouverez mille moyens de me parler « que seule je ne puis embrasser. Vous ne pouvez « avoir d’espoir qu’en vous; que l’idée de vous con- « fier à quelqu’un ne se présente même pas à votre « esprit. Sachez que si je demandais à vous voir, « même devant cent témoins, ma demande serait « refusée; sachez que vous êtes mort pour tout ce « qui est français, pour votre famille. Au nom des « horribles tourmens auxquels les rois de l’Europe

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« ont condamné votre père , en pensant à cette agonie « de banni par laquelle ils lui ont fait expier le crime « d’avoir été trop généreux envers eux, songez que a vous êtes son fils , que ses regards mourans se sont « arrêtés sur votre image : pénétrez-vous de tant « d’horreurs , et ne leur imposez d’autre supplice « que de vous voir assis sur le trône de France. Pro-

« fitez de ce moment, prince J’ai peut-être trop

« dit: mon sort est entre vos mains, et je puis vous « dire que si vous vous servez de mes lettres pour « me perdre , l’idée de votre lâcheté me fera plus cc souffrir que tout ce qu’on pourrait me faire enct durer.

« L’homme qui vous remettra cette lettre se char- « géra aussi de votre réponse : si vous avez de l’hon- « neur, vous ne m’en refuserez pas une.

« Napoleoxe Camf-rata. »

« Cette lettre, me dit-il, datée du 17 novembre, ne m’est parvenue qu’aujourd’hui 24. Je ne sais qui l’a placée sur ma table où je l’ai trouvée. Quoi qu’il en soit, j’ai seulement à présent l’explication d’une scène qui s’est passée dernièrement , et que je n’avais pas su comprendre. Un soir, j’entrais chez Obenaus qui m’accompagnait: en montant l’escalier, je fus frappé de l’aspect inattendu d’une jeune femme entièrement enveloppée d’un manteau écossais : elle s’avança vers moi avec rapidité, m’arrêta, et, sans aucune explication, elle prit ma main, la serra vive-

DE REICHSXADT. IQI

ment , et la porta à ses lèvres, avec l’expression de la pins grande tendresse. Je ne savais que penser d’une scène aussi imprévue : Obenaus , qui partageait mon étonnement , rompit le silence :

— « Madame, que faites-vous ? quelle est votre inet tention?

— « Qui me refusera , s’écria-t-elle avec une exalte tation extrême, de baiser la main du fils de mon ee souverain ? »

ee Elle s’éloigna , et nous nous égarâmes dans de nombreuses suppositions sur cette apparition si subite et si étrange. Actuellement je ne doute plus que je n’aie vu alors la comtesse Camerata. Vous sentez que je ne prendrai pas pour guides de ma conduite, et pour garans de mon avenir , des personnes d’un caractère aussi exalté; mais je me trouve dans un embarras véritable : il est dans mes sentimens envers l’empereur , comme dans la dignité de ma situation , de ne lui cacher ni mes pensées ni mes démarches: lui taire cette circonstance me semblerait un tort à son égard; d’un autre côté, je ne voudrais pas nuire à la comtesse; elle manque de prudence, mais elle a droit à mes égards; d’ailleurs c’est une femme: cependant mon premier devoir est envers l’empereur. Ne pourriez-vous pas aller trouver de ma part le comte de Dietrichstein , lui confier ce qui se passe, en lui demandant de tout arranger de manière à ce que la comtesse Camerata n’éprouve aucune persécution, aucun désagrément, et qu’on ne la force pas à s’éloigner de Vienne? « Après avoir attentivement examiné cette affaire, j’approuvai sa résolution, et je me chargeai volontiers de la mission qu’il

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