‹ Le duc de ReichstadtChapitre 14 sur 50 · I ( J 1 LE DEC · texte numérisé non relu

I ( J 1 LE DEC

m’avait confiée. Le lendemain je reçus un billet qui renfermait les phrases suivantes :

« Depuis que je vous ai vu , j’ai reçu une nouvelle « lettre de la comtesse Camerata. C’est le valet de « chambre d’Obenaus qui avait mis sur ma table la « première que je vous ai confiée: renvoyez-la-moi ; « il est convenable et nécessaire que j’en parle à Obe- « naus. J’arrangerai les choses de manière à éviter « toute tracasserie et tout scandale; mais je ne veux « pas répondre: qu’il ne soit plus question de cela. « J’espère vous revoir à six heures pour reprendre « nos lectures.

« François de Reichstadt. »

a I^a comtesse Camerata , fille d’Elisa Bacciochi , est mariée à un riche seigneur italien : remarquable par une imagination d’une incroyable activité , par la résolution de son caractère ; elle excelle , dit-on , à guider un cheval, à manier des armes; on dit aussi que, de tous les parens de Napoléon , c’est elle qui lui ressemble le plus par ses traits, sa physionomie et l’ensemble de ses manières. Depuis cette époque , elle rencontra plusieurs fois le duc de Reichstadt dans les promenades, au Prater et dans les environs de Vienne, mais sans avoir aucune relation avec lui. Elle resta encore quelque temps dans la capitale de l’Autriche; elle habitait l’hôtel de Cygne, dans la rue de Carinthie; mais, après un séjour de peu de semaines, elle partit, et se dirigea vers Prague.

« On pensait alors à la formation de la maison militaire du prince ; il m’exprima plusieurs fois , avec une bonté touchante, combien il désirait de ni’en voir faire partie, et ce qu’il avait fait pour l'obtenir. J’avais même été inscrit sur une liste d’officiers parmi lesquels l’empereur devait choisir ceux qu’il voulait placer auprès de son petit-fils, mais on jugea qu’ailleurs mes services pourraient être plus utiles ; mon nom fut effacé de la liste. Le prince me dit avec bienveillance: ff Je vous fixerai près de moi, quand ma « volonté réglera entièrement ma conduite. »

« Il savait que je n’approuvais pas le projet qu’on avait annoncé de l’envoyer major dans un régiment en garnison à Prague , sous la direction de quelques officiers choisis. Cette position pour lui ne me paraissait ni avantageuse ni convenable ; c’était , à mon avis, une fausse situation d’émancipation; il allait se trouver, trop jeune , en relations trop directes avec des militaires, parmi lesquels il était toujours à craindre que .tous n’eussent pas également la réserve et la mesure que devait imposer la position si particulière et si délicate du jeune prince.

— a Je sais que vous blâmez le projet de m’en- « voyer à Prague, me dit-il ; mais .songez qu’il importe « à mon développement d’arriver, par mon émanci- « pation , à l’usage complet de ma volonté: il faut « que je m’habitue à être moi-même, que je voie et « que je sois vu ; c’est le seul moyen d’arriver à la

a connaissance des choses et des hommes Que

« pense-t-on de moi dans le monde?.... du reste, mon « plus grand avantage actuel serait que l’opinion « publique s’occupât très-peu de ma personne, et

Digilized by Googic

ig4 ï'E

» qu’elle ne me supposât pas de grandes qualités

« L’imagination aime à aller si loin dans ses hypou thèses , et il est si dangereux d’avoir affaire à ses n mécomptes le jour où enfin elle aperçoit la « réalité!

« Comment espérer d’ailleurs de se trouver au « niveau des circonstances extraordinaires qui domi- « nent le monde dans l’époque actuelle ? Quel mal- « heur pour moi si je me trouvais aujourd’hui sur a un trône ! Dans ce moment , la flatterie et le monde a pourraient facilement s’emparer de mes passions et

« me maîtriser et j’ignore absolument ce que je

« saurais être dans l’action Les travaux, la ré-

« flexion, le temps, et surtout l’expérience, peuvent « seuls mûrir mon jugement et m’apprendre si j’ai « le droit de compter sur mes facultés. »

« Les préparatifs de guerre auxquels partout la révolution avait donné lieu; les entretiens des militaires qui comptaient bientôt entrer en campagne ; les journaux et les orateurs qui , de jour en jour , prenaient une attitude plus belliqueuse, agissaient fortement sur cette jeune imagination. Le désir de prend le une part active dans une guerre prochaine était pour lui une passion qui, se croisant avec des idées oscillantes , le mettait souvent dans un état de pénible angoisse.

« Être militaire, et rester inactif quand tout s’é- « branle autour de moi, disait-il alors, ce serait une « situation affreuse: d’im autre côté, prendre part à « une guerre d’agression contre la France! que pen- « serait-on de moi?.... Mais la victoire seule décide U de l’opinion des hommes Les succès sont la

DK REICnSTADT. Ig5

« condition essentielle de la popularité aussi bien

a que de la gloire Je ne porterais les armes que

« dans le cas où la France attaquerait l’Autriche ; « mon devoir serait alors de défendre ma patrie

a adoptive » Un moment après, il rne dit, d’un

ton ému: « Et cependant le testament de mon père O me dicte un devoir qui dirigera les actions de ma « vie. »

« Nos travaux militaires continuèrent avec activité : j’avais pris pour base habituelle de nos entretiens un volume d’extraits que j’ai recueillis dans plusieurs ouvrages français, italiens, anglais, allemands, sur la science de la guerre, étudiée dans ses causes, ses moyens , ses accidens et ses résultats. Ces opinions, diversement exprimées, ces aperçus pris de points de vue différens, offraient un grand intérêt au jeune prince qui copia presque entièrement ce recueil, quoique fort volumineux. Nous prenions l’habitude de discussions orales sur ces textes variés dans diverses langues; j’étais frappé de la précision de son jugement et de la finesse de ses remarques. Il n’avait pas une grande promptitude de compréhension , mais une puissance réelle de plonger jusqu’au fond d’une idée, quand il l’avait saisie; il était éminemment doué de la faculté d’esprit que nous exprimons en allemand par cette figure : frapper juste le clou sur la tête.

« Nous lûmes pendant cette époque , avec beaucoup de suite, Vaudoncourt, Ségur, Chambray, les y^phorismes ôi& Montécuculli, les Mémoires du prince Eugène de Savoie, le volumineux écrit de Jomini: tous ces ouvrages furent successivement discutés.

-C Di'C

comparés, soumis à une critique raisonnée; ils sont couverts «le remarques, tle notes marginales qu’y faisait le prince.

« Mais nos études s’attachèrent plus particulièrement aux principes de stratégie appliqués aux campagnes de 1796 et 1799 par l’archiduc Charles. Cet ouvrage précis et sévère dans se.s vues , semé de grandes pensées, plein d’aperçus remarquables sur la marche de l’administration militaire, ne pouvait être écrit «|ue par un grand capitaine , dont une vaste expérience avait développé les taleus : il honore aussi son caractère ; appréciateur généreux du mérite d’autrui , l’archiiluc ne se «nontre trop sévère qu’envers lui-même. Le duc de Reichstatlt, qui avait pour ce prince un respect profond, aimait à étudier ses ouvrages; il a en fait des analyses et des extraits nombreux.

« Dans nos entretiens, comme dans nos travaux, le duc tendait toujours à généraliser les idées , à les agrandir: les considérations de détail, les formes réglementaires semblaient comprimer son esprit et le fatiguer : il aimait à parler de la marche du monde moral et politique , et alors il se portait en avant avec une extrême ardeur. A. travers un calme apparent, je remarquais en lui un mouvement intérieur continuel d’une excessive activité, et en même temps cette réflexion profonde, cet œil analytique et scrutateur, habile à plonger dans le cœur des hommes, à y saisir tous les élémens des jugemens sévères qu’il prononçait sur eux. Les circonstances particulières de sa position, en le forçant à .se replier habituellement sur lui-même, avaient sans doute

DE REICHSTADT. IQJ

contribué à lui faire contracter ces habitudes de méfiance et de préventions austères.

« Dans les cercles et les bals de la cour, il fut entouré d’un empressement et d’un intérêt remarquables : sa situation attirait l’attention générale : son esprit, sa facilité d’expression, la vivacité de ses reparties, l’élégance de sa mise et de ses manières, la grâce de sa taille élevée, la beauté de ses traits lui assuraient des succès marquans. Les dames, pour qui en général il se montrait aimable et prévenant , l’accueillaient toujours avec une extrême bienveillance. Il me confia, que son cœur s’était laissé préoccuper des charmes et de l’esprit, plein de vivacité, d’une femme jeune et belle, la comtesse***, qu’il avait plusieurs fois rencontrée à la cour, dont la conversation l’avait vivement intéressé, et qui paraissait flattée de ses soins. Je vis quel danger pouvait avoir pour ce jeune prince une préoccupation dont les résultats, en outre qu’ils l’éloigneraient de ses travaux et de ses devoirs, l’exposeraient à une réputation de légèreté à laquelle il importait de le soustraire. Je lui fis ces observations, qu’il écouta avec intérêt. Je lui répétai que tout homme qui aspire à remplir dignement un rôle élevé doit commencer à savoir se maîtriser lui-même, et que l’étude qui pouvait le mieux fortifier son âme, c’était de l’habituer à triompher de la passion dont il me parlait ; qu’il la combattrait avec d’autant plus de facilité, qu’elle n’avait pas encore eu le temps de prendi’e sur lui un grand empire ; que, dans la situation où il était placé, aucune de ses actions n’était sans importance, parce qu’elles étaient surveillée.s

Digilized by Googic

par la curiosité publique ; il lui importait donc de ne donner lieu ni aux critiques de la malignité, ni surtout aux remarques des hommes graves dont l’opinion devait lui être précieuse : à l’époque où il devait consacrer tous ses moraens à acquérir les connaissances indispensables à son développement intellectuel, il ne fallait pas qu’on le vît dissiper son temps aux soins assidus d’une vaine passion, avec une légèreté qui ne lui serait pas pardonnée; il appartenait trop à l’histoire pour qu’il lui fût permis de faire du roman. Il convint de la justesse de mes conseils , me promit de s’y conformer, en évitant tout ce qui pourrait lui inspirer delà faiblesse; et, après quelques rechutes , dont il me fit part aussitôt avec franchise , il triompha complètement d’un sentiment qui aurait pu le mettre dans une situation fâcheuse, embarrassante , et qui , sous beaucoup de rapports essentiels , n’aurait pu manquer de lui être nuisible.

Cf Dans ce même temps , il s’attacha d’une amitié réelle à un jeune' Hongrois, aussi distingué par son esprit que par sa position sociale, le comte Maurice d’Esterhazy ; il me parla avec beaucoup d’intérêt de cette nouvelle liaison , dont je me félicitai avec lui: il était si important pour ce jeune prince de rencontrer dans toutes ses relations des sentimens élevés et des moyens intellectuels qui garantissent qu’il ne trouverait jamais autour de lui que d’honorables influences. Malheureusement le jeune comte était attaché à la diplomatie : un voyage à Naples mit fin à des habitudes qui ne pouvaient qu’être avantageuses et profitables au duc de Reichstadt.

Digitizecj by

DK REÎCHSTADT.

n Ce singulier jeune homme me communiqua alors un travail très-intéressant : c’était un plan , tracé par lui-méme, sur la direction qu’il croyait devoir lui être donnée. Dans cet écrit , semé d’aperçus piquans, il considérait sa position dans ses rapports avec la France et l’Autriche ; il signalait les écueils qui l’entouraient, les moyens de le préserver de ces dangers , les ressources dont on pouvait avantageusement se servir pour influer .sur son esprit et son caractère ; pour combattre ses défauts, modérer son ambition, en régler les mouvemens, et par-là donner de l’utilité à des dispositions qui, abandonnées à elles-mêmes, pourraient devenir nuisibles, pour le préparer enfin à un avenir honorable, en accord avec le rang où la Providence l’avait placé. Par des circonstances particulières qui donnaient à cet ouvrage un caractère très-remarquable , le prince crut devoir le détruire quelques jours après me l’avoir communiqué. Je le regrette vivement aujourd’hui; ce serait un monument d’un haut intérêt. Il s’y jugeait lui-même avec une sagacité surprenante: c’était un portrait exactement ressemblant de son moral, où il n’avait oublié ni ses défauts ni ses qualités.

« Le a5 janvier i83i fut une époque remarquable dans la vie du duc de Reichstadt. Jusqu’alors il n’avait assisté qu’aux bals et aux fêtes de la cour: pour la première fois il parut dans une grande réunion chez l’ambassadeur d’Angleterre , lord Cawley ; il y eut beaucoup de succès : le comte de Die'trichstein , qui avait pour lui une affection si vive et si sincère, en éprouvait une joie évidente. Le jeune duc avait été frappé de tout ce que cette assemblée renfermait

de circonstances singulières. Le lendemain il me parut tout attristé. « Combien , me dit-il, de semblables soi- « réessont vides et pénibles!.... Quels contrastes frap- « pans étaientréunis dans la même salle ! Je voyais au- « tour de moi deux princes de la maison de Bourbon, « le baron de Kentzinger, envoyé par Charles X , le « maréchal Maison , ambassadeur de Louis-Philippe , « le prince Gustave Wasa, héritier naturel du trône « de Suède, le comte de Loevenhielm , ministre du a roi Charles-Jean !.... J’ai causé pour la première fois « avec le maréchal Marmont : mon père le citait « comme un homme d’esprit : son entretien s’est « trouvé d’accord avec cette opinion. Je dois lerece- « voir aujourd’hui. Je suis bien aise de me trouver « en relation avec des Français: je désire ne pas res- « 1er absolument inconnu en France , où l’on a des « idées si peu exactes sur ma situation. »

Page 1