‹ Le duc de ReichstadtChapitre 16 sur 50 · SID · texte numérisé non relu

SID

« L’amitié ne juge pas la valeur matérielle des « souvenirs : elle ne les considère que dans le prix « qu’elle-même sait leur donner. Acceptez donc cette « montre; c’est la première que j’ai portée : elle ne a m’a pas quitté depuis six ans. Puisse-t-elle marte quer pour vous des heures toujours fortunées ! « puisse-t-elle vous indiquer le véritable moment de « la gloire! mais, en l’interrogeant, rappelez-vous « toujours que c’est vous qui m’avez enseigné le « véritable emploi du temps, et la science plus dif- « ficile de l’attendre.

« Si je comprends bien le but de votre mission , a ce n’est pas une affaire qui puisse suffisamment « occuper vos facultés ; mais vous qui connaissez le « monde et qui savez le voir, elle vous présente une « avantageuse occasion d’apprécier ce mouvement « révolutionnaire dans sa nature et dans ses liaisons, « déjuger de la force actuelle de cette nation relati- « vement à son avenir; elle vous conduit enfin sur « cette terre qui nous a laissé un modèle presque « inabordable de puissance et de grandeur.

a J’écrirai dans peu à ma mère, en lui parlant de « vous avec toute la chaleur des sentimens que vous « avez su inspirer à votre sincère ami,

« F. DE Reichstadt. »

Le prince était arrivé au terme de son éducation classique et militaire; il allait se séparer de ses gouverneurs qui lui avaient donné tant d’utiles leçons.

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tant de preuves de leur dévouement véritable, du comte de Dietrichstein , qui le chérissait d’une aflfection vraiment paternelle , et qui , sous tous les rapports, était si digne de sa reconnaissance et de son amitié.

Voulant désormais le laisser développer ses talens dans la carrière des armes , l’empereur attacha à sa pei-sonne des officiers connus par leur loyauté , leurs services, leurs talens et leur expérience militaire ; il fit choix du général comte Hartmann , des capitaines baron de Moll et Standeiski.

Le général Hartmann , avec qui j’ai eu des relations suivies, est un brave guerrier, animé des sentimens les plus généreux. Entré au service dès l’âge de seize ans, il a obtenu ses grades sur le champ de bataille. L’empereur ne pouvait placer auprès du jeune prince un homme dont la loyauté répondît mieux à sa confiance. Les capitaines Moll et Standeiski jouissent de l’estime de l’armée ; ils y ont droit par leurs services, leurs talens, leurs blessures. Sous les rapports de leur éducation et de leurs manières , leur société ne pouvait qu’être agréable au duc de Reicbstadt.

Ces officiers entrèrent en relations habituelles avec le prince dès la fin de i83o; mais leur service ne commença que le i4jidii i83i. A cette même époque, étant dans l’intention d’envoyer son petit-fils dans un régiment stationné à Prague, l’empereur organisa complètement sa maison; mais, quelque temps après , des considérations de santé , malheureusement trop fondées, firent renoncer à un projet qui présentait trop de dangers et d’iiicoiivéniens; une partie de la

maison du prince fut réformée; il ne conserva que sa livrée et ses chevaux.

Suivant l’usage et l’ordre établis pour les membres de la famille impériale qui se vouent au service militaire, le duc de Reichstadt avait passé par tous les grades inférieurs, et en avait successivement rempli les fonctions; il avait ainsi appris tous les détails militaires avec un zèle qu’il fallait constamment modérer , pour qu’il ne nuisît pas à ses études.

Depuis le mois de novembre i83o, il avait été nommé lieutenant-colonel; le i5 juin i83i, il prit le commandement d’un bataillon du régiment d’infanterie hongroise de Giulay, alors en garnison à •Vienne : il se porta à ses nouvelles fonctions avec une extrême ardeur. Poli,' bon, prévenant pour les officiers, les traitant en camarade bien plus qu’en prince, il exerça bientôt sur eux l’influence qu’il savait prendre sur tous ceux qui l’entouraient. Sa vie tout entière se passait dans les études de théorie, dans les champs de manoeuvre et à la caserne.

« J’admirais sa passion et son intelligence militaire, me disait le comte Hartmann. Dès le quatrième jour de son commandement de bataillon , il eut la voix enrouée : je ne m’en étonnai pas ; cet effet est généralement produit sur tous ceux qui n’ont pas l’habitude de commander une ligne étendue, même sur les personnes les plus robustes. En conséquence, je ne crus pas devoir l’empécher de continuer son service.

« A cette époque , il n’y avait pas encore d’indices visibles de la maladie, quoique actuellement il soit indubitable qu’il portait dès loi*s les germes du

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mal terrible auquel il a succombé. Cependant bientôt de légères attaques de toux assez fréquentes, la prolongation de son enrouement , sa faiblesse après les fatigues me semblèrent des preuves évidentes d’une constitution bien peu satisfaisante , et qui nécessitait une attentive surveillance, de continuels ménagemens; mais le prince persistait à attribuer sa faiblesse au peu d’habitude qu’il avait de se livrer aux exercices du corps. Un mouvement actif pouvait seul guérir , disait-il, le mal qu’avait produit en lui la suite non interrompue d’une trop longue application aux études sédentaires. Avec une incroyable force de caractère , il cachait soigneusement, autant qu’il était possible, tous les symptômes d’indisposition phthisique, tant il craignait que la connaissance de sa situation réelle n’amenât la décision de son retour à une vie paisible et retirée.

« Cependant des observations attentives et suivies me mirent à même de reconnaître en partie la vérité , et de faire part de mes craintes au docteur Malfatti , médecin ordinaire du prince, et qui avait sur . son esprit une grande influence, afin d’aviser ensemble aux moyens que nous devions employer pour porter un secours efficace et opportun à une santé qui se détériorait visiblement. »

Moi-même, dès mon arrivée à Vienne, j’ai désiré connaître le docteur Malfatti , qui jouit d’une grande réputation de talens , d’esprit et d’instruction générale. Ses conversations intéressantes ont répondu à l’idée qu’on m’avait déjà donnée de lui : il m’a souvent entretenu du duc de Reichstadt : voici ce qu’il m’a raconté de sa situation à cette époque :

DE HEICIISTADT.

« Je fus appelé par le duc de Reichstadt avec le titre de son médecin ordinaire, dans le mois de mai i^3o. Je succédais à trois hommes d’une haute réputation, le célèbre Franck, les docteurs Goëlis et Staudenheimer. M. de Herbeck avait rempli près du prince les fonctions de chirurgien ordinaire. Ces médecins n’avaient pas laissé de journal de la santé du jeune duc. M. le comte de Dietrichstein eut la bonté d’y suppléer, en m’instruisant de beaucoup de détails qu’il était indispensable de connaître. Le prince mangeait très-peu et sans appétit : son estomac semblait trop faible pour supporter la nourriture qu’aurait exigée sa croissance singulièrement rapide , et même effrayante : à l’âge de dix-sept ans , il avait atteint la taille de cinq pieds huit pouces. De légers maux de gorge le faisaient souffrir de temps en temps; il était sujet à une sorte de toux habituelle et à une journalière excrétion de mucosités. Le docteur Staudenheimer avait déjà manifesté de vives inquiétudes sur la prédisposition du prince à la phthisie de la trachée-artère : je pris connaissance des prescriptions qui avaient été décidées contre ces symptômes inquiétans.

« J^a connaissance personnelle que j’avais de l’existence d’une disposition morbifique héréditaire , dans la famille de Napoléon , dirigea mes premières recherches, et je m’assurai de l’existence d’une affection cutanée [herpes /àrinaceum). Je ne pus approuver l’usage des bains froids et de la natation que le chirurgien, M. de Herbeck, avait aussi combattus, peut-être par suite seulement de la connaissance qu’il avait acquise de la faible organisation de la poitrine

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du prince. Dans le but de réagir sur le système cutané, j’employai avec succès les bains muriatiques, et les eaux de Seltz coupées avec du lait.

« Le prince devait passer à l’état militaire dans l’automne suivant; c’est là où tendaient ses vœux, où se concentraient tous ses désirs: il avait déjà obtenu l’autorisation tant sollicitée. Je ne me recommandai pas à ses bonnes grâces, comme vous pouvez vous l’imaginer , loreque je m’opposai formellement à ce changement de vie: j’en développai les raisons à ses augustes parens , dans un Mémoire que je leur adressai le i5 juillet i83o. J’établissais que, dans l’état de croissance excessive, en disproportion avec le peu de développement des organes dans la disposition générale de faiblesse, particulièrement de la poitrine, toute maladie accessoire pourrait devenir extrêmement dangereuse, soit dans le présent, soit dans l’avenir, et que, par suite, il était indispensable de mettre le prince à l’abri de toutes les influences atmosphériques , de tous les efforts de voix auxquels il serait continuellement exposé dans le service militaire.

« Mon Mémoire fut accueilli par l’empereur; l’enti’ée au service militaire fut ajournée pour six mois. A la suite de soins assidus et de révulsions artificielles, les symptômes iiiquiétans se mitigèrent d’une manière visible : l’hiver se passa heureusement ; mais la croissance continuait encore.

« Au printemps de l’année i83i , le prince fit son entrée dans la carrière des armes. Dès ce moment , il rejeta tous mes conseils ; je ne fus plus que spectateur d’un zèle sîins mesure, d’un emportement

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hors de limite pour ses nouveaux exercices; il crut ne devoir écouter désormais que sa passion qui entraînait son faible corps à des privations et à des fatigues absolument au-delà de ses forces. Il eût regardé comme une honte , comme une lâcheté de se plaindre sous les armes. D’ailleurs, j’avais toujours à ses yeux le tort grave d’avoir retardé sa carrière militaire; il paraissait redouter que mes observations ne vinssent encore l’interrompre. Aussi, quoiqu’il me traitât avec une extrême bienveillance dans les relations sociales , comme médecin il ne me dit plus un seul mot de vérité. Il me fut impossible de le déterminer à reprendre l’usage des bains muriatiques et des eaux minérales qui lui avaient été si utiles l’année précédente. Le temps lui manquait, me disait-il.

a Plusieurs fois je le surpris à la caserne dans un état d’extrême fatigue. Un jour, entré autres, je le trouvai couché sur un canapé , épuisé de forces , exténué , presque défaillant. Ne pouvant me nier alors l’état pénible où je, le voyais réduit :

« J’en veux, dit-il, à ce misérable corps, qui ne « peut pas suivre la volonté de mon âme.

— « Il est fâcheux, en effet , lui répondis-je, que a Votre Altesse n’ait pas la faculté de changer de « corps comme elle change de chevaux quand elle « les a fatigués; mais, je vous en conjure, Monsei- « gneur, faites attention que vous avez une âme de « fer dans un corps de cristal , et que l’abus de la vo- « lonté ne peut que vous devenir funeste. »

« Sa vie, en effet, était alors comme un véritable procédé de combustion; il dormait à peine pendant

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quatre heures , quoique naturellement il eût besoin d’un long sommeil ; il ne mangeait presque pas. Son existence était entièrement concentrée dans le mouvement du manège et de tous les exercices militaires; il ne connaissait plus le repos; sa croissance en longueur ne s’arrêtait pas ; il maigrissait graduellement, et son teint prenait une couleur livide. A toutes mes que.stions il répondait toujours: « Je me porte parfaitement bien. »

« Dans le mois d’août il fut atteint d’une forte fièvre catarrhale : tout ce que je pus obtenir, ce fut de lui faire garder le lit et la chambre pendant un jour.

« Nous conférâmes avec le général comte Hartmann de la nécessité de mettre un terme à un régime aussi dangereux pour cette frêle existence.

« Vous vous rappelez l’époque funeste de l’invasion du choléra à Vienne , les malheurs qui signalèrent la première irruption de ce fléau, la généreuse conduite des habitans de Vienne, les sages précautions des administrateurs, les secours, les exemples que donnèrent l’empereur et les membres de la famille impériale. Inaccessible à la crainte qu’inspira cette maladie à son apparition, le duc de Reichstadt ne voulait pas se séparer des soldats et s’éloigner de leur caserne ; l’empereur ne pouvait qu’apprécier ce sentiment, conforme à ses idées sur les devoirs d’un prince; mais, pour nous, il y avait aussi un devoir sacré et pressant , c’était de sauver ce jeune homme d’une position qui tendait évidemment à le détruire. Je fis à cet égard un exposé de tous les dangeivs imininens qu’il fallait conjurer par un prompt change-

DE HEICHSTADT.

ment de régime et par un repos absolu. Dans une situation aussi critique , la moindre atteinte du mal régnant devait être mortelle. Le comte Hartmann se chargea de présenter ce rapport à l’enïpereur, qui me fit transmettre l’ordre de venir le lui répéter textuellement en présence du duc de Reichstadt, à l’issue de la revue militaire qu’il devait passer le lendemain sur la Schmôlz, près de Vienne. Je me rendis exactement, à l’heure indiquée, sur ce champ de manœuvres, où l’empereur, se mêlant aux troupes et au peuple, voulait ainsi rassurer, par son exemple, contre les terreurs de la contagion. Quand la revue fut terminée , je m’approchai de Sa Majesté , et je lui répétai mon rapport. L’empereur s’adressant alors au jeune prince, lui dit: « Vous venez « d’entendre le docteur Malfatti; vous vous rendrez « immédiatement à Schœnhrünn.... » Le duc s’inclina respectueusement en signe d’obéissance; mais, en se relevant, il me lança un regard d’indignation. « C’est donc vous qui me mettez aux arrêts! » me dit-il avec un accent de colère, et il s’éloigna rapidement.

« ï.es deux mois de repos absolu qu’il passa à Schœnhrünn furent comme un baume vivifiant pour ses organes délabrés; ses forces se rétablirent; son visage perdit cette teinte livide si effrayante, et recouvra une meilleure expression; il dormait alors pendant huit ou neuf heures de suite ; la nature semblait ainsi vouloir reprendre le repos qu’elle lui avait si long-temps refusé : les douleurs qui avaient déchiré sa poitrine s’amortirent et disparurent. Son indignation contre moi s’apaisa aussi insensiblement ,

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