‹ Le duc de ReichstadtChapitre 17 sur 50 · l[\ LE DUC · texte numérisé non relu

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et céda à la bienveillance habituelle dont il m’avait honoré. Des qu’il apprit que j’avais été atteint d’un violent accès de goutte, il s'empressa de venir me voir dans ma maison de campagne d’Hietzing. Avec une expression et une grâce parfaites , il me pria d’oublier son ressentiment et l’injustice de ses procédés; il eut la bonté de me faire de fréquentes visites; ma conversation semblait l’intéresser. Alors, et pendant les fréquens entretiens que depuis j’eus avec lui aux différentes périodes de sa maladie , je m’attachai à l’étudier avec autant d’attention que de véritable intérêt. Il parlait sur tous les sujets avec une rectitude d’esprit parfaite , une facilité remarquable et une grande justesse d’expression : ses connaissances sur l’histoire étaient profondes , particulièrement sur les événemens de nos jours qu’il avait analysés et réfléchis. Mais , pour moi , son trait saillant et caractéristique c’était cette disposition, cette aptitude à sonder le cœur de l’homme jusque dans ses derniers replis; cette intelligence avec laquelle il faisait jaillir la vérité par l’adresse des questions qu’il dressait comme des pièges. J’ai souvent été frappé de l’exactitude des jugemeus qu’il formait, relativement à des hommes dont les apparences ne semblaient pas de nature à pouvoir l’éclairer sur la réalité de leur caractère. Cette disposition, si opposée à l’enthousiasme qu’il montrait dans toutes les circonstances, n’était pas de son âge ; mais , en l’observant attentivement, j’ai remarqué une singulière analogie entre son organisation physique et son organisation morale, une sorte de dualisme très-marqué. Son autopsie a démontré plus tard ce qu’alors j’avais signalé :

DE REJCHSTADT.

en lui la charpente osseuse croissant, par suite du rachitisme per longum , était soumise encore à une maladie de l’enfance, tandis que les organes à l’état squirrheux et d’émaciation étaient déjà comme frappés de caducité, à l’exception toutefois des organes cérébraux, qui chez lui avaient une régularité de formes et un développement remarquables. De même, sous le rapport de sa constitution morale, la vivacité de ses joies et de ses désirs , l’activité de ses volontés avaient quelquefois le caractère de l’enfance, tandis que sa réflexion profonde , que ses investigations de l’âme humaine , faites avec la froide philosophie d’un être désabusé de toute illusion , avec une tendance de sévérité en quelque sorte misanthrope, semblaient appartenir à l’esprit chagrin de la vieillesse.

« Nous parlions souvent de littérature : il aimait à me communiquer ses idées à ce sujet. Ses penchans, parfois mélancoliques et sombres, se manifestaient dans le choix de ses lectures et dans ses préférences littéraires. Un jour, pendant un de nos entretiens, il exhalait, avec la vivacité de son âge, son enthousiasme pour les conceptions poétiques de lord Byron. « Il y a dans ce grand poète, disait-il, « un profond mystère , quelque chose de ténébreux « qui répond aux dispositions de mon âme : ma pen- « sée se plaît à s’identifier avec la sienne.

— « J’admire avec vous , Monseigneur , ce grand « génie , lui répondis-je ; mais je le blâme de se dé- « vouer au culte du doute et du désespoir, quand 1» il devrait puiser aux sources fécondes de l’espé- « rance et des convictions. Le tort de Byron est de

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a séparer l’homme du seul appui qui soutienne sa « faiblesse , de l’écarter du but qui seul peut con- « soler et ennoblir son existence. Combien est supé- « rieur au jouet misérable d’une aveugle destinée « Fétre humain tel que le conçoit Lamartine , dans « l’épitre qu’il a adressée à lord Byron lui-méme :

Bomd dans sa nature , inrmi dana ses voeux.

L'homme est un dieu tombé qui se souvient des cieux.

~ « Voilà une magnifique et noble pensée , dit « le jeune homme ; elle me plaît autant qu’elle me « frappe. Je suis fâché de ne pas connaître les poésies a de Lamartine.

— a Je vais vous les envoyer, Monseigneur. »

« Le lendemain quand je revins près de lui , dès qu’il m’aperçut , le prince me dit avec empressement : « Je vous remercie du plaisir que vous m’a- « vez procuré. J’ai lu , j’ai relu , j’ai admiré la mé- « ditation de Lamartine ; mais j’ai vu avec satis- « faction qu’il partage mon goût pour le sombre « poète.

J'airoc de ses concerts la sauvage bamionic , Comme j'aime le bruit de la foudre et des vents.

« Mais lisons encore ensemble cette méditation • « que j’ai trouvée si belle. » Le jeune homme prit le livre.... sa voix s’émut et s’altéra quand il prononça ces vers que semblait lui adresser le poète :

DE REICHSTA.DT.

Courage, enfant déchu d’une race diTÎnc ;

Tu portes sur ton front ta céleste origine.

Tout homme, en te voyant, reconnaît dans tes yeux Un rayon éclipsé de la splendeur des deux.

— « Je vois avec plaisir, Monseigneur, combien « vous êtes sensible aux pensées si noblement expri- , « mées de mon poète. C’est dans cet ordre d’idées « élevées que doit se nourrir votre âme : repoussez ‘ « tout ce qui pourrait la flétrir et vous écarter de « la route honorable qui vous est tracée. Si quelque « jour la flatterie tentait de vous empoisonner de «c ses perfides conseils , rappelez dans votre souvenir a les deux vers qui terminent la méditation :

Dédaigne un faux encens qu'on t’offre de si bas; La gloire ne peut être où la vertu n’est pas. v

soxKAxaz SV OHAViraz ▼xx.

Retour de M. de Prokesch k Vienne. — L’homme d’honneur et l’homme de conscience. — Lettre du duc de Reichstadt. — Réponse de M. de Prokesch. — Idées religieuses du prince. — Livre donné au prince par l’empereur et l’impératrice. — Découragement. — Opinion du prince sur un discours de M. Thiers relativement k la pairie. — CoitffliU d’étude sur soi-méme. — Lettre du duc de Reichstadt. — Une invitation refusée. — Quarantième anniversaire du règne de l’empereur François. — Bonheur des Autrichiens. — Sciences, lettres, arts en Autriche. — Le prince veut donner une fête militaire k l’empereur. — L’empereur ne consent pas k des fêtes extraordinaires.

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« J’iéTAis revenu de Rome en octobre i83i, me racontait M. de Prokescb : je trouvai Vienne dé* plorant la perte de plusieurs personnes recommandables qui avaient succombé au choléra ; mais on était rassuré ; l’habitude avait dissipé la crainte d’un mal dont la présence et le danger semblaient déjà complètement inaperçus. La cour était à Schœnbrünn ; je m’établis à Hietzing , pour jouir des charmes du site et de la beauté de la saison : je me trouvai à portée de voir souvent le jeune prince. Je le trouvai dans un état de santé qui me parut satisfaisant. Il me reçut avec une cordialité parfaite , et me parla de ses pensées , de son avenir , de scs travaux , des observations que , depuis mon départ , il avait faites sur les hommes : « Hier , dil-il , je « m’entretenais de ce sujet avec le maréchal Mai -

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n mont ; je lui exposais combien j’étais frappé de la « différence que j’avais remarquée entre l’homme a d’honneur etl’homme de conscience, et je lui dé- « veloppai toutes mes idées à cet égard. Le maré- « chai parut tout surpris du sujet de conversation « que je venais de choisir.... « Une nuit , me dit-il , a pendant la campagne de i8i3 , l’empereur Napo- « léon m’avait fait appeler près de lui ; notre entre- « tien se prolongea. Il posa la même question que « vient de traiter Votre Altesse ; et après avoir ex- « pliqué ses raisons avec beaucoup de feu , il donna « la préférence à l’homme d’honneur. » — « Pour « moi , continua le jeune prince , ma conviction « est que l’homme de conscience est bien préférable, « parce que sa base est réelle , solide , et qu’elle est « prise en dehors des passions humaines. »

« Le lendemain , je reçus de lui la lettre suivante; je vous la communique comme la première , par la même raison : parce que ces lettres vous donnent le moyen de jeter un regard profond dans son âme. Je sens qu’on pourra me taxer d’amour-propre , mais cette cràinte ne doit pas me faire cacher des documens si précieux , quand il s’agit de constater ses sentimens et sa haute intelligence.

Scboenbrnnn . a octobre.

« Il VOUS serait bien difficile de comprendre tout « le plaisir que j’ai senti hier en vous revoyant si « inopinément ; mon âme était comme inondée de « satisfaction , et je m’étonnais moi-même , eu rc-

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« connaissant toute l’étendue de l’influence que vous a avez su prendre sur mon être.

« Ck)mbien d’idées se croisent dans ma tête sur « ma position , sur la politique , l’histoire , notre « grande science stratégique qui détruit et conserve « les empires! Tout cela, pour arriver à son entier « développement , pour parvenir à la maturité , a a besoin de la lumière vivifiante de vos connais- « sances , de vos soins et de vos conseils. Combien a d’aperçus différens se pressent dans mon esprit ! «c Mais la révélation d’une semblable situation Intel* « lectuelle aurait pu être interprétée comme un tort « de ma part : par suite , j’ai dû rejeter toutes ces « idées dans les ténèbres , à proportion qu’elles en « surgissaient. Je vous revois.... vous ne me con- « damnerez pas , lorsque mes pensées prendront un « vol trop hardi.... et vous ne vous empresserez pas « de les abattre.

a Pendant votre absence , mon imagination a tri- « turé plus particulièrement deux sujets , d’abord « les relations de la politique actuelle de l’Europe. « J’ai examiné tous les résultats qu’il était possible « d’en tirer. Le sens obtus du vulgaire se contentera « de la marche apparente des choses ; mais un re- « gard dans l’avenir me donne une grande méfiance « de ceux qui peuvent mesurer leur sécurité sur une « semblable échelle. Je suis toujours de l’opinion « qu’une pacification véritable , basée sur la justice « et la stabilité des droits, sur la sûreté et la loyauté « des rapports entre les nations , ne saurait être ob- « tenue trop de bonne heure , et que, pour atteindre « ce but, il vaut la peine de faire de grands sacrifices.

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« Le second objet de mes réflexions méditatives , « c’est la religion ; mais un tel sujet est trop élevé , « il mérite trop de temps et d’attention pour que « j’essaie même de l’aborder dans ces lignes.

« Si vous ne pouvez pas sur-le-champ m’octroyer « une réponse , j’enverrai la prendre demain à dix « heures.

« F. DE Reichstadt. »

a Je vous communiquerai la réponse que j’adressai immédiatement au prince : on me l’a renvoyée depuis sa mort : elle vous montrera le sérieux de mes relations avec un si jeune homme , et par la manière dont je pouvais lui écrire , vous jugerez son âme et la partie de son intelligence.

« Cher Priitce,

« L’impression que dans vos aimables lignes vous « me dites avoir éprouvée en nous revoyant , res- « semble à celle que j’ai ressentie moi-même , et « cependant je suis bien plus avancé que vous « dans la vie ; mes sentimens usés me rendent mé- « fiant contre de telles impressions. Jugez donc de « mon attachement pour vous , si, en m’approchant « de votre cœur , le mien se sent ainsi pénétrer de « jeunesse et de confiance.

« La Providence, qui ne connaît pas de hasards , « a peut-être quelque noble projet en nous unissant : « puisse-t-il en être ainsi ! Tâchons d etre préparés

« à l’accomplissement de ses desseins. Le nombre « des personnes capables de marcher dans la carrière tf scabreuse des actions, n’est pas grand : vous, mon « Prince, vous portez le signe de cette mission dans « votre destinée , dans les facultés de votre âme , a dans la direction de vos désirs , dans les qualités O de votre cœur et de votre tête.

« Les grandes pensées , qui vous ont particuliè- « rement occupé , furent de tout temps l’objet des a méditations de tous les hommes qui réfléchissent. « Actuellement, vous êtes à l’époque où vous devez « considérer ces questions dans leur vérité absolue : « plus tard , vous examinerez ce qu’elles ont d’appli- « cable , et avec quel alliage l’or pur de la vérité « doit être combiné pour en fabriquer une monnaie a qui puisse avoir cours. La sagesse des plus sages a « si souvent échoué sous ce rapport; les catastrophes « de tous les temps ont été le résultat d’erreurs com- K mises à cet égard. Plus d’une âme noble et géné- « reuse croit semer du froment, et ne fait njûtre « que des plantes inutiles ; tel croit offrir aux nations « et aux individus le calice de la vie , et ne leur « donne que la coupe empoisonnée de la mort.

« Platon et Socrate pouvaient s’arrêter à consitc dérer ces questions dans leur essence même ; César « et Napoléon étaient obligés de les aborder sous « le rapport de leur application ; et tous deux sont « tombés , l’un sous le poignard , l’autre dans l’aban- « don , parce que là vanité des nations ne sait pas K toujours supporter l’alliage que la vérité doit re- « cevoir pour devenir une sève vitale. Sans doute »< la justice doit toujours être notre étoile polaire ;

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« mais la grande base du faisable , c’est l’applicable. « Si j’avais vécu du temps de César , j’aurais regardé « Brutus comme un furieux absurde ; si j’avais été « Français sous Napoléon , j’aurais regardé L.... et « les autres faiseurs de systèmes libéraux comme les « perturbateurs de la société humaine.

a Sur combien d’objets, mon Prince, n’avons- « nous pas à nous entretenir ! Versez votre cœur « dans celui qui se rapproche du vôtre. Echanger « des idées, c’est développer la véritable vie.... De- « main, je viendrai vous féliciter sur votre jour de « fête. »

« Le lendemain , nous nous entretînmes du grand sujet de la religion : il en parla d’une manière touchante. Les sophismes de plusieurs ouvrages , la conduite de quelques individus, avaient jeté des doutes dans son esprit, mais son âme était demeurée religieuse, et s’il parlait de ses doutes, c’était comme un homme qui sent le besoin de les attaquer et de les vaincre. J’avais publié une relation de mon voyage dans la Terre-Sainte. Il s’échauffait en parlant de ces souvenirs bibliques , et dans cet instant son cœur, ordinairement si ferme, semblait un métal en fusion, et devenu malléable contre sa nature.

« Les lectures que j’ai faites, me dit-il, quelques « exemples que j’ai eus sous les yeux , m’ont jeté dans « l’incertitude. Le spectacle de pratiques mimi- « tieuses poussées quelquefois jusqu’à l’excès , « jusqu’à la superstition , et cependant en oppo-

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« sition dans les mêmes individus avec leur conte duite morale, a produit sur moi une impression « fâcheuse. Mais d’un côté, à l’exemple de tous les « législateurs qui l’ont précédé , mon père a haute- « ment proclamé que la religion était la base indis- « pensable de tout édifice social : ce qui est aussi « nécessaire à la société humaine ne saurait être en « dehors de la vérité : ceci a parlé à ma raison. Ce « qui a parlé à mon cœur, où se trouve essentielle- « ment le siège de la pensée religieuse, c’est ma « connaissance intime de l’empereur. Pour lui, la « religion n’est pas seulement un mot sur les lèvres, « une pensée intime de l’âme; c’est une force vitsle, « dont on voit l’action continuelle : soit qu’il prie, « soit qu’il parle, soit qu’il agisse, je retrouve en « lui toujours également l’homme profondément re- « ligieux : ce spectacle habituel m’a parlé un langage X qu’heureusement j’ai su entendre. J’ai compris, « j’ai senti tout ce qu’il y avait de sublime dans la « religion pouvant seule éclairer la marche de « l’homme au milieu des incertitudes et des ténè- « bres qui l’entourent. »

« La chaleur extraordinaire de son langage m’avait électrisé : je lisais dans cette âme vivement exaltée toute cette force surnaturelle qui, sans doute, l’a soutenu dans sa longue agonie. De sa nature peu communicatif, ne voulant pas surtout se montrer faible au moment de ses plus grandes souffrances, alors qu’il voyait approcher son dernier jour, il se sera réfugié dans l’intimité de sa pensée religieuse comme dans le sein d’un ami.

« En terminant cette conversation où il venait de

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se révéler à moi sous un nouvel aspect, il se leva tout à coup, il courut à sa bibliothèque, prit un livre, et avec une sorte d’enthousiasme il en èta la première feuille qu’il me donna , en me disant : cc Vous allez juger de tout le prix que j’attache à a cette heure, par le souvenir que je veux vous en « laisser. » Je pris la feuille; c’était la première de l’ouvrage intitulé : Albachs HeiÜge Anklaenge, Saintes Harmonies, par Alhachs. L’empereur etl’im* pératrice lui avaient donné ce livre en commun, voulant associer ainsi leur pensée à la sienne. Sur la première page étaient écrites ces lignes tracées de leur main :

a GoU voile dir in jedem Ereignisse des Lebens, « in jedem Kampfe, Litcht und Kraft verleihen.

« Dies der keisse IFunsch deiner dich Uebender a Gross-aeltem. »

Frawz. Caroliha Aügusta.

« Que dans chaque événement de votre existence, « que dans chaque combat intérieur de votre âme, « Dieu vous assiste de sa lumière et de sa force : « c’est le désir le plus ardent d’aïeux qui vous ché- « rissent. »

— a Ce livre m’est bien cher, dit-il, ces lign^ « tracées par des parens que je respecte et que

« je chéris, ont pour moi un prix inestimable

« et cependant je vous les donne. En voyant ce sou-

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« venir de moi , rappelez-vous mon amitié. Que ce « que j’avais de plus cher reste entre vos mains « comme un monument de celui de nos entretiens a qui, à mes yeux, a le plus d’importance. »

n En relisant avec vous cette page de mon journal , en revoyant cette feuille si précieuse , continua M. de Prokesch, je retrouve toute l’émotion que me firent alors éprouver cette action et ces paroles, c’est un souvenir sacré pour mon cœur.

« Je passai trois mois d’hiver à Vienne, et je le vis habituellement; souvent il me paraissait triste, abattu, découragé, comme fatigué de la vie. Je faisais de continuels efforts pour ranimer son action morale, en réveillant son intérêt sur toutes les grandes questions qui s’agitaient à cette époque. Un jour je lui envoyai le discours de M. Thiers sur la pairie, en le recommandant à son attention. Voilà la réponse qu’il me fit :

a Je trouve que les raisons contenues dans ce « discours en faveur de l’institution de la noblesse « sont concluantes, parce qu’elles sout appuyées du « témoignage continuel de l’histoire, parce qu’elles « sont prises dans la connaissance du cœur humain, « et de ces qualités intimes qui seules déterminent « l’action de l’homme social ; mais l’orateur ne me « satisfait pas également quand il traite de la pairie. « Il me reste à apprendre quelle a pu être jusqu’ici « l’utilité véritable de cette institution en France. Je « vois bien des argumens en faveur de l’hérédité.

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« mais quelle force offre tout cela au moment d’é- « preuve?

« F. DE Reichstadt. »

« Cherchant un moyen de le déterminer à un travail qui pût l’intéresser, je lui demandai d’écrire des méditations sur son propre caractère, et sur celui des personnes qu’il était à portée d’étudier. Remarquez, lui disais-je, tout ce que vous pouvez découvrir en vous qui mérite l’éloge ou le blâme. S’exercer à penser sur soi-méme, sur ses propres idées, sur ses qualités et ses défauts, ses vœux et ses espérances, est une étude utile pour former notre jugement et pour parvenir à une amélioration morale. Ce qu’il y aurait de dangereux pour votre cœur, en y appelant la vanité, je chercherai à le tempérer par des observations sévères. Bien écrire amène a bien penser; bien penser conduit à bien agir. Ecrivez-moi comme si j’étais absent; cet exercice vous sera utile. Je vous répondrai avec droiture; je saurai vous blâmer. On n’est digne d’un ami tel que vous qu’en ne craignant pas de lui déplaire, a II me répondit par la lettre suivante :

. 8 novembre 1851,

« Votre lettre me présente un mode excellent de « parvenir peu à peu à prendre quelque empire sui’ « moi-méme, et à me préparer, par une connais- « sance intime de mes facultés et de mon caractère,

« à mettre en pratique de sages conseils. C’est , je le « conçois, dans une appréciation exacte de nos « intentions et de nos ressources que nous pouvons a trouver le moyen d’arriver par un chemin plus « sûr à l’exécution de nos idées qui, sans cela, « gissent inutiles comme des enfans mort-nés : la « tête les procrée; mais il leur manque la force « vitale qu’elles ne peuvent recevoir que de l’action « et de leur application aux objets extérieurs. En se « jugeant avec sévérité, on apprend à ne pas vouloir a l’impossible.

« Mais, mon ami, pour le travail que vous exigez « de moi, il faut du temps, et dans la multitude de « mes occupations, je crains qu’il ne me manque. « Venez me voir ce soir.

a F. DE Reichstadt. »

« Il m’écrivit encore plusieurs fois avec bienveillance des lettres remplies de raison; mais il n’y avait plus en lui la même action vitale. Ses idées prenaient de plus en plus une teinte de sombre tristesse.

« Le 21 janvier i832, je le trouvai agité : il avait été invité à un bal chez le maréchal Maison , il en était extrêmement contrarié. « 3’ai demandé à l’em- « pereur, me dit-il, si j’étais obligé de m’y rendre : « il m’a laissé libre d’agir à cet égard comme je le « jugerais à propos. Je n’ai aucun motif de me « plaindre du maréchal ; mais décemment il est imtt possible que je me trouve chez l’ambassadeur de

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« Louis-Philippe, au moment même où son gouvei- « nement dirige contre moi un arrêt de bannisse- « ment et de proscription : il y aurait dans une « situation semblable une inconvenance qui cho- « querait probablement tous ceux qui en seraient « témoins, et qui, sans aucun doute, me blesserait « profondément moi-même. »

« A cette époque, je fus nommé lieutenant-colonel ; le duc eut l’extrême bienveillance de me donner son épée, sur laquelle il fit graver son nom. De mon côté, je le priai d’accepter l’hommage d’un manteau de Wéhébite : c’est une vaste draperie noire dont un côté est couvert de riches broderies d’or. Ce manteau avait appartenu à un chef de ces schismatiques arabes, qui succomba dans l’expédition où le pacha d’Egypte parvint à les soumettre.

« Au commencement de février, chargé d’une nouvelle mission pour l’Italie, je pris congé du prince : alors il était malade. Mais que j’étais loin cependant de prévoir que, dans ce moment, je lui disais un dernier, un éternel adieu ! »

Une joie était encore réservée au duc de Reichstadt. I^es peuples de l’empire d’Autriche se préparaient à célébrer le quarantième anniversaire du règne de leur souverain. Chacun parlait avec attendrissement des vertus du monarque, de sa justice et de son amour pour ses sujets, de son attachement inflexible à ses devoirs, de sa constance dans ses revers, des grands et pénibles sacrifices que jamais il n’avait hésité à faire aux intérêts de son pays. On

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DE HEICHSTADT.

se félicitait qu’au milieu de tant de crises, pendant quarante ans, la Providence l’eût conservé sur le trône ; on faisait des vœux ardens pour la prolongation de sa carrière et de son règne.

Heureux et sage peuple! Sachant apprécier les bienfaits qui lui sont départis, il en jouit avec calme , et se félicite , au milieu des révolutions qui l’entourent, d’avoir passé près d’un demi-siècle sans subir aucun changement.

Victime des convulsions qui, dans ce même période , ont bouleversé le sol de ma patrie , le spectacle d’un tel bonheur public me ramenait malgré moi au souvenir des nombreux anniversaires qu’avaient tour à tour célébrés les partisans des quatorze formes de gouvernement qui, dans ces mêmes quarante années se sont si rapidement succédé en France. Depuis que l’empereur François a ceint le diadème, un forfait exécrable a tranché les jours de Louis XVI et de Marie-Antoinette. L’héritier infortuné de leur couronne brisée a été lâchement assassiné par les lentes tortures d’une atrocité sans exemple. Un niveau de fer a successivement écrasé l’aristocratie des rangs, de la richesse, du talent, de la vertu, du crime même. La Convention et ses terribles comités, le Directoire et ses agens ont célébré les fêtes sanglantes du crime : le Consulat et l’Empire ont aussi consacré de sanglans anniversaires, mais du moins illustrés par le courage des guerriers et par l’éclat des victoires. Trois fois la révolution a renversé le trône légitime, trois fois, sous ses débris , ont disparu le bonheur et la liberté de la France.

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L’opinion que j’énonce sur le bonheur réel dont jouit paisiblemeni l'Autriche, n’est pas le résultat d’une préoccupation qu’auraient pu créer mes idées politiques. Il s’agit ici d’un fait dont sont également frappées toutes les personnes qui voient et qui réfléchissent, à quelque parti qu’elles puissent appartenir. A cet égard , je puis citer une autorité peu suspecte : dans son ingénieux ouvrage sur l’Allemagne, M"'® de Staël présente un tableau particulier de l’Autriche, plus remarquable par les grâces du style et la finesse des aperçus que par la fidélité des observations. Voulant parler avec une sorte de pitié dédaigneuse de ce pays et de son gouvernement, elle lance contre lui un singulier sarcasme : « Ce peuple , dit-elle, où il n’y a que du bonheur!.... » Comme si le bonheur des peuples n’était pas le plus noble but auquel puisse atteindre un sage gouvernement î comme si savoir être heureux n’était pas pour les nations, comme pour les individus, le terme le plus élevé d’une saine philosophie ! Et d’ailleurs que de conditions suppose le bonheur d’un pays? une prospérité matérielle suffisante pour les besoins de la population ; une proportion habituelle entre les consommations et les produits ; la modération qui ne substitue pas généralement aux besoins réels de la vie les excessives prétentions du luxe et de la vanité ; un équilibre constant entre les devoirs du gouvernement et les devoirs du peuple ; de la part de celui-ci un respect filial pour l’autorité , une parfaite confiance dans ses intentions; de la part du gouvernement une constante et paternelle sollicitude, une justice abordable à tous les rangs sans distinction ;

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Fégalité la plus absolue devant la loi ; une liberté réelle pour tous ceux qui font consister la liberté dans la paisible jouissance de leurs droits, et non dans la possibilité d’ameuter les peuples, par les sophismes et la calomnie , contre ceux qui les gouvernent, de les précipiter dans tous les malheurs comme dans tous les désordres , au nom d’une souveraineté imaginaire dont, à leur préjudice, leurs corrupteurs profitent seuls, en s’en proclamant les agens indispensables.

M"' de Staël prend soin elle-même de signaler une des conditions essentielles de ce bonheur public dont elle semble faire si peu de cas : « L’administration , dit-elle, est conduite avec beaucoup de sagesse et de justice: les affaires se traitent d’après un certain ordre que rien au monde ne dérangerait ; des règles invariables en décident, et tout se passe dans un silence profond. Ce silence n’est pas l’effet de la terreur, car que peut-on craindre dans un pays où les vertus du monarque et les principes de l’équité dirigent tout? »

Quel plus bel éloge pour un gouvernement ! quelle plus belle situation pour un peuple ! jouir en silence de son bonheur et de sa liberté , sous un pouvoir équitaljle.

Mais on conçoit facilement que la pensée de M“' de Staël repose sur ce que ce bonheur a quelque chose de matériel, de végétatif, d’immobile , en opposition avec l’activité et le mouvement nécessaires au vol audacieux de l’imagination , au développement des grands talens et des grandes renommées.

Lt d’abord, que sont les grandes renommées, le

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plus souvent achetées à si haut prix , et toujours partage exclusif d’un bien petit nombre d’individus , pour les mettre en balance avec le bonheur paisible des nations entières? D’ailleurs, l’opinion qui voudrait condamner les peuples de l’Autriche, sous le rapport intellectuel , a-t-elle le plus léger fondement? Je sais que ce pays mal connu, et surtout mal jugé , parce qu’il a eu la sagesse et la force de ne pas céder au torrent qui ravage le monde , est représenté comme courbé sous un joug de fer, dans les ténèbres d’une complète ignorance.... Nulle part l’instruction primaire n’est plus soignée, plus complète, plus étendue , plus générale. Avec les enseignemens de la religion , chaque enfant doit recevoir ceux de la lecture, de l’écriture et du calcul. Par suite, pas un seul individu, en Autriche, qui n’ait la possibilité d’acquérir le degré d’instruction nécessaire pour perfectionner son intelligence, dans la position sociale où la Providence l’a placé; et c’est sans doute une des causes qui donnent à ce peuple , jusque dans ses plaisirs, cet air de décence et de dignité qui tient à la culture des facultés intellectuelles.

Nulle part les études classiques ne sont plus solides, plus fortes, plus sévères; les cours sont longs; après les études préparatoires, ils durent encore dix ans. Aussi ne sont-ils suivis que par des élèves à qui une position aisée permet de se préparer lentement, et avec des études assidues , aux carrières qui réclament une instruction solide et profonde. C’est encore un avantage social d’une haute importance qu’une trop grande multitude ne soit pas entraînée, par l’appât d’une facilité funeste, à se presser inuti-

DE REICHSTADT. ll\'^

ment et avec désespoir aux avenues de ces positions où si peu d’individus sont accueillis par la fortune : car un tel état de choses crée inévitablement des malheurs, des mécontentemens , et par suite doit provoquer de nombreux désordres.

Quel Français n’a été frappé, dans les sociétés autrichiennes , d’entendre parler sa langue avec tant d’élégance et de pureté , de s’y retrouver entouré des habitudes, des usages, des traditions de sa patrie? Les femmes surtout s’y distinguent par leur parfaite éducation ; familières à l’usage des principales langues de l’Europe , elles s’expriment dans toutes avec facilité. Initiées aux nombreuses productions des diverses littératures, elles les apprécient avec discernement, en parlent avec délicatesse, et par suite de leurs connaissances générales, aucun sujet ne leur est étranger, leur conversation a dii charme et de la solidité. Le suffrage de sociétés semblables ne peut manquer de stimuler le talent quand il se fait connaître.

Certes, il y a plus que du bonheur dans les États que gouvernèrent glorieusement les Rodolphe, les Maximilien, les Charles-Quint, les Marie-Thérèse; qu’illustrèrent les armes des Tilly , des Wallenstein , des Eugène, desDaun, des Loudon , desLacy, des Schwarzenberg. Et de nos jours, croit-on qu’il n’y ait qu’une existence obscure et sans chaleur dans un pays qui compte au nombre de ses savans les Hammer, les Jacquin, les Littrow, les Mohs, les Sternberg, les Baumgartner; qui, dans la littérature, voit briller des poètes tels que Zedlitz et Grillpartzer ; d’élégans écrivains , comme M”® Fichier ; des histo-

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riens comme Je profond Hormaÿr et l’ingénieiixMaïlath; qui, dans la peinture, voit se succéder les productions des Euder, des Kraft, des Knapp, desDaffinger, des Amerling? Peut-on méconnaître l’enthousiasme des arts dans la capitale, où j’ai vu célébrer avec transport l’année séculaire de cet illustre Haydn qui termina ses jours au milieu d’une fête que Vienne décernait à son génie? Qu’on voie ce peuple couvrir encore de ses applaudissemens les ouvrages immortels de Mozart, et les savans accords de la lyre énergique de Beethoven , ou répandre des larmes aux accens passionnés de ce poétique Schubert , enlevé trop tôt aux espérances et à la gloire des arts de l’Autriche.

Il y a encore plus que du bonheur dans un pays dont l’Europe connaît les habiles publicistes, les célèbres politiques , les savans ingénieurs, les illustres guerriers, et ce grand capitaine qui s’est reposé de ses travaux militaires, en les discutant dans un ouvrage, monument de ses talens et de ses hautes connaissances.

Lorsque, dans les promenades publiques qui environnent Vienne, ce noble archiduc, suivant l’usage de la famille impériale, se confond dans la multitude, conduisant avec lui sa jeune famille, le respect des Autrichiens, l’orgueil national avec lequel ils s’empressent d’indiquer aux étrangers ce prince dont le nom européen honore sa patrie , prouvent assez que le sentiment de la gloire est loin de leur être étranger.

N’étant pas guidés par une imagination mobile, par suite peu sujets à l’engouement, les Autrichiens n’offrent pas chez eux un théâtre facile et coininode

aux prétentions vaniteuses de la médiocrité. Les réputations ne s’obtiennent que par des travaux utiles, des talens éprouvés, de grands services rendus au pays; mais difficiles à obtenir, elles ont une longue durée. En Autriche, il y a place pour la gloire, il n’y en a pas pour la popularité.

En rendant cette justice à l’existence autrichienne, je suis loin de contester qu’on ne pût y signaler quelques défauts , quelques inconvéniens ; surtout je suis loin d’oublier les dons précieux départis à mon pays; Français, je jouis du culte que je vois rendre autour de moi aux lettres, aux Muses, aux sciences, aux arts, aux grands souvenirs de ma patrie : mais j’ai une idée trop élevée de tous les avantages dont nous jouissons, pour penser qu’afln de les faire valoir il soit nécessaire de nier ceux des autres peuples; pas plus que je ne crois qu’un général honorerait son mérite en cherchant à déprimer les talens ou -la valeur de ses rivaux. En général, nous l’emportons, je crois, sur les Autrichiens, par l’active vivacité de notre imagination et par d’autres qualités de l’esprit; mais il y a des compensations dans leur caractère , et certainement ils l’emportent sur nous par leur constance et leur bonheur.

Je demande grâce pour cette digression, qui, du reste, n’est pas hors de mon sujet; car, pour faire connaître un pereonnage historique, il est nécessaire d’offrir un tableau exact des circonstances de temps , de lieux , de mœurs dont il fut entouré.

Le duc de Reichstadt voulut donner à l’empereur une fête militaire pour célébrer ce quarantième anniversaire dont s’occupait tout l’empire. Il parla

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aSo

à ce sujet au général Hartmann, qui se chargea de conférer avec les officiers sur les préparatifs qui devraient avoir lieu. Le duc y portait toute son ardeur naturelle , et toute la vivacité de sa tendresse filiale pour son aïeul. Mais ses projets furent arrêtés.

Les préparatifs, que partout on se mettait en devoir de faire, ne pouvaient pas rester ignorés de l’empereur. Au milieu des nombreux sacrifices que les dangereux mouvemens des nouvelles révolutions venaient d’imposer à ses peuples, il ne voulut pas qu’une circonstance qui lui était personnelle pût aggraver les dépenses publiques : en conséquence , il manifesta son intention positive de n’accepter aucune fête, de ne tolérer aucun préparatif. « Pourquoi vouloir me dédier des fêtes extraordinaires, parce qu’il y a quarante ans que je règne ? disait ce bon prince : on croirait que vous avez l’intention de m’avertir que le temjjs est venu de prendre ma retraite. » Il faisait allusion ainsi à la coutume où sont les employés, en Autriche, de se retirer quand ils ont atteint la quarantième année de leur service, parce qu’alors ils ont droit à une pension équivalente à la totalité de leurs appointemens.

Les fêtes projetées furent supprimées : on s’en tint à celles du cœur, et à ces témoignages d’affection filiale que, dans les revers, aussi bien que dans la prospérité , les Autrichiens n’ont cessé de prodiguer à leur respectable monarque.

Plusieurs princes avaient voulu , dans cette circonstance, se rendre à Vienne , afin de donnera l’empereur des marques de leur attachement à sa personne ; il les pria de se contenter de lui écrire.

Parmi les félicitations que lui adressèrent ceux que , dans la terrible époque où nous vivons , la Providence a condamnés à ces hautes positions sociales , il en est qui durent pénétrer profondément l’âme de l’empereur : il y a quelque chose de si noble et de si touchant dans les expressions de la vertu en hutte aux tempêtes , faisant des vœux dans son infortune pour la prolongation d’un bonheur qui ne fut jamais son partage.

SOMMAIKE DV OBAVXTRE ▼XIX.

Le duc de Reichstadt se rdtablit k Schœnbrünn. — Les chasses ramènent sa maladie. — Le prince se dérobe aux prescriptions de de la médecine. — Mort de deux présidens du conseil aulique de guerre. — Funérailles du général Frimont. — Aggravation de la maladie. — Consultations de médecins. — On décide de l’envoyer à Naples. — Réponse du prince de Metternich. — Joie et espérances du jeune duc. — Pensée touchante de l’archiduchesse Sophie. — Arrivée de Marie-Louise à Schœnhrünn. — Entrevue déchirante. — Une aigle renversée. — Derniers jours du prince. — Sa mort. — Deuil général. — Le baron de Moll se rend à Lintz auprès de l’empereur. — L’empereur et Marie-Louise récompensent les services rendus au duc de Reichstadt. — Autopsie. — Le corps est transporté de nuit à Vienne. — Exposition dans la chapelle de la cour. — Funérailles.

a Le séjour du prince à Schœnbrünn lui fut évidemment avantageux , sous le rapport de la santé , me dit le général Hartmann : il vivait dans l’intimité de la famille impériale , continuait à s’occuper de lectures militaires , montait à cheval chaque jour, pendant plusieurs heures , et assistait à toutes les grandes manœuvres avec le commandant général. L’empereur se proposait ainsi de ménager sa voix et ses moyens physiques, en même temps qu’il lui fournissait l’occasion de s’exercer dans l’art militaire, dans ses rapports avec les grands commandemens. Une seule fois , à la grande revue où l’empereur fit exercer les troupes sous ses yeux, il demanda à Sa Majesté et en obtint la permission de prendre le commandement de son bataillon.

Peu après , il voulut suivre l’empereur aux grandes chasses qui ont lieu dans cette saison. L’humidité ,

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le froid et la fatigue renouvelèrent ses accidens et ses souffrances. Son état de faiblesse n’avait jamais entièrement disparu ; il se manifestait par une propension à un sommeil qui ressemblait à de l’engourdissement, des symptômes fâcheux se déclarèrent de nouveau. Ses mains devinrent jaunâtres, circonstance souvent observée dans le prince , dès ses premières années, qu’on avait attribuée successivement à des engelures , à l’insensibilité de la peau , à un défaut de force vitale , et qui avait résisté à tous les efforts de l'art.

« Cependant le duc de Reichstadt, chagriné d’être privé de ses habitudes militaires, cherchait à dissimuler ses maux : il avait la ferme volonté de n’étre pas malade, et, quoiqu’il eût une véritable confiance dans les talens du docteur Malfatti et qu’il l’honorât de son affection , il s’efforcait d’échapper, par ses réponses , à ses observations attentives , et il refusait de se soumettre à des prescriptions qui lui auraient été salutaires. Aussi un jour le docteur lui disait , dans son mécontentement : « Comme prince bon et a aimable, j’ai pour vous un profond attachement; « mais je ne vous aime pas comme malade.

— « Et moi, répondit le prince , je vous aime beau- « coup comme savant et homme d’esprit.... mais vous « savez que je déteste la médecine. »

« Nous quittâmes Schœnbrünn le i6 novembre i83i. Le duc de Reichstadt pressa l’empereur de lui laisser reprendre son service militaire. Sa Majesté n’y consentit pas; il était évidemment dans une situation trop fâcheuse.

0 La fin de l’année fut marquée par la mort rapide

ÜK IIEICHSTADT.

et rapprochée des deux présidens successifs et du vice-président du conseil aulique de la guerre : le» généraux comte de Giulay, baron de Frimont et baron de Siegenthal. Le général Frimont avait plus de cinquante ans de service : distingué par ses talens, sa bravoure et sa loyauté, il jouissait de la plus grande considération dans l’armée. Le jeune prince sollicita instamment l’autorisation de suivre avec les troupes le convoi du vieux guerrier, et de lui rendre ainsi les derniers honneurs militaires. L’empereur approuva ce sentiment de respect pour la mémoire de l’illustre général ; mais une nouvelle indisposition du duc de Reichstadt nous força à le retenir jusqu’au a janvier : alors il reprit ses travaux de prédilection.

« La dernière fois qu’il parut avec les troupes , ce fut sur la place de Joseph, pour assister au service funèbre du général de cavalerie Siegenthal. La température était très- froide; et en s’efforçant de commander son bataillon , il perdit la voix. On sut depuis que, ce jour-là même, il avait la fièvre; circonstance qu’il avait soigneusement cachée.

a Quelques Inénagemens auxquels on s’efforçât de l’assujettir, la fatigue sur ce corps déjà usé par la souffrance détermina bientôt une nouvelle maladie, et vint mettre lin à son service militaire, quoique peu de temps après l’empereur l’eût nommé colonel en second du régiment où il avait servi. Il fut atteint d’une fièvre rhumatique catarrhale et bilieuse , laquelle , par les soins éclairés du médecin , arriva à sa crise principale au septième jour; après quoi, elle

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passa (lu caractère de fièvre subcontimie à celui d’intermittente quotidienne.

« Une grande difficulté se présentait pour le traitement de ce mal, c’était l’état critique de la poitrine et des viscères, particulièrement du foie; cet état faisait redouter qu’agissant sur ces organes fortement affectés, la fièvre, accessoire dans l’origine, ne devînt secondaire de nature suppuratoire.

« Le docteur Malfatti avait décidé d’envoyer le prince aux bains d’Ischl , dès que la saison le permettrait. Il en espérait des effets heureux, si l’on pouvait atteindre l’époque favorable.

« Des remèdes administrés avec intelligence suspendaient le mal, arrêtaient la fièvre ; mais alors l’esprit actif du jeune prince le précipitait dans des entreprises imprudentes qui raviv.aient la maladie et en aggravaient les symptômes. Le docteur Malfatti était au désespoir. « Il semble, disait-il, qu’il « y ait dans ce malheureux jeune homme un prin- « cipe actif qui le pousse à se suicider : tous les raif< sonnemehs , toutes les précautions échouent contre « cette fatalité qui l’entraîne. »

a L’équinoxe du printemps fut une époque funeste. Les pluies, que bravait le prince, lui occasionérent des refroidissemens , de la fièvre, réveillèrent ses maux chroniques, et provoquèrent des engorgemens au foie, et des excrétions de nature suspecte.

a Dans le mois d’avril, à ce pénible état se joignirent des symptômes d’accélération de pouls par intervalle, avec sentiment de froid. L’amaigrissement résultant des expectorations et de la suspension des

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DE UEICIISÏADT.

facultés digestives frappèrent les docteurs Raiman et Viehrer, que, pendant un violent accès de goutte, le docteur Malfatti avait désignés pour le suppléer dans ses visites au prince. Le régime que l’accord de ces trois médecins prescrivit au malade arrêta la fièvre qui avait pris le caractère d’accès.

« Une amélioration notable dans l’état du prince avait engagé ceux qui le soignaient à lui permettre de prendre l’air à cheval et en voiture ; mais c’était à la condition de l’exercice le plus modéré; il se soumit pendant quelque temps. Un jour, s’étant obstiné à sortir par un temps froid et humide , saisi par l’action de l’air , il courut long-temps de toute la vitesse de son cheval. Le soir , il alla encore se promener au Prater, en voiture découverte. Ce site, dans une île du Danube , est extrêmement humide ; il y resta jusqu’après le coucher du soleil. Un accident ayant brisé une roue de sa voiture, il s’élança sur la route, mais il ne put se soutenir : ses forces l’avaient abandonné; il tomba. Cette journée imprudente fut suivie d’un accès violent et d’une fluxion de poitrine qui détermina les plus graves accidens , et notamment la perte de l’ouïe de l’oreille gauche.

« Par ordre de l’empereur, et sur la demande du médecin ordinaire, eurent lieu à Vienne et à Schœnbrünn plusieurs consultations où furent appelés les docteurs Vivenot, Wiehrer, et Turckeim. Dans une de ces réunions médicales, je prévins les médecins , au nom de l’empereur , que , sans s’arrêter à aucune considération politique quelconque, ils devaient examiner s’il pouvait être avantageux au duc de

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Reichstadt de se rendre dans tout autre pays que les États d’Autriche , et prononcer une décision à cet égard. Après avoir discuté sur la situation du malade, et fixé le traitement à suivre contre la maladie , ils décidèrent qu’il pourrait être avantageux de conduire le duc de Reichstadt en Italie , et surtout à Naples.

« La possibilité d’un tel voyage causa au jeune homme une joie indicible : « Mais , dit-il , croyez- « vous qu’il n’y aura aucun obstacle?.... L’empereur a est absent.... Voyez le prince de Metternich : de- (f mandez-lui s’il est possible que j’entreprenne ce « voyage. »

a Je me hâtai d’aller porter cette demande au prince de Metternich, qui me répondit avec empressement : te Dites au duc de Reichstadt , qu’excepté « la France , dont il ne dépend pas de moi de lui a ouvrir l’entrée, il peut se rendre dans quelque « pays qui lui convienne. L’empereur met en pre- « mière ligne le rétablissement de la santé de son « petit-fils. »

« A mon retour, le prince fut on ne peut plus satisfait de la réponse que je lui rapportais : il s’attacha avec transport à une espérance qui ne devait pas être réalisée.

tf Des alternatives de soulagemens et de souffrances plus vives se succédaient d’une manière affligeante. Le prince trouvait des consolations à ses maux dans les soins affectueux de la famille impériale, particulièrement de l’archiduc François et de l’archiduchesse Sophie, qui avait pour lui la bienveillance d’une sœur. Cette princesse, d’un esprit si

remarquable et si cultivé, était comme une providence bienfaisante pour les jours d’angoisse de l’infortuné jeune homme, dont l’état allait sans cesse en empirant.

« D’après les usages des princes de la famille impériale, ils doivent recevoir le viatique en présence de la cour rassemblée. On craignait d’annoncer au duc de Reichstadt que le moment était venu pour lui d’accomplir ce dernier devoir. Le prélat de la cour, Michel Wagner, qui avait instruit son enfance, se sentait à peine la force de lui faire cette proposition. L’archiduchesse Sophie, qui déjà avait donné au jeune prince tant de preuves d’intérêt affectueux et compatissant, se chargea de voiler pour lui cette terrible vérité , en lui persuadant d’associer leurs prières, lui pour sa guérison, elle pour sa prochaine délivrance. Cette cérémonie fut faite au milieu du triste et profond recueillement d’une assemblée nombreuse qui assistait au sacrifice, .sans que le prince pût s’en apercevoir. Quel spectacle que cette réunion de ces deux membres de la famille impériale, tous deux au pied des autels! l’un pâle, défait , expirant déjà, recevait le sacrement de mort, à peine sur le seuil de la vie; l’archiduchesse, dans tout l’éclat de la beauté, de la jeunesse, de la maternité, se préparait, par cet acte religieux, à consacrer la naissance de son second enfant!.... Elle avait un caractère profondément touchant, cette pensée qui unissait ainsi dans une même prière la vie et la mort, le cercueil et le berceau.

« Apprenant la triste situation de son fils , Marie- I.,ouise était partie de Parme : c’était la septième

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fois qu’elle venait le visiter à Vienne. Mais jusqu’alors elle avait été amenée par toüt ce qui peut flatter l’amour d’une mère; elle avait assisté au développement graduel des avantages extérieurs et des brillantes facultés morales du jeune prince, qui, à son arrivée, allait toujours avec empressement à sa rencontre, et à son départ l’accompagnait à quelques journées de Vienne. Elle s’arrêta à Trieste, pour voir l’empereur qui s’y trouvait dans ce moment : une grave maladie la força d’y rester quelques jours. Toutefois, dans la vive inquiétude occasionée par les nouvelles qu’elle avait reçues , elle n’attendit pas son rétablissement, et arriva, le soir du a4 juin, dans un état d’accablement et de souffrance difficile à décrire. Malgré son extrême émotion , elle voulut aller joindre immédiatement le prince qu’on avait déjà préparé à revoir sa mère. Il avait appris son arrivée avec une vive satis&ction, il l’attendait avec impatience, et avait même sollicité la permission d’aller à sa rencontre. Ses forces n’étaient déjà plus suffisantes pour soutenir une semblable preuve.

« L’archiduchesse me fit inviter, ainsi que le docteur Malfatti , à rester auprès du malade , de crainte que l’émotion qu’il pourrait éprouver ne réclamât nos secours. Il n’y a pas de couleurs pour peindre ce lugubre embrassement : ce jeune homme, naguère si beau, actuellement sans voix, avec l’empreinte de la mort, se soulevant sur son lit de douleur , pour presser dans ses bras défaillans sa mère mourante , qui venait recevoir son dernier soupir. Tous deux restèrent comme anéantis dans leur vive émotion : nous eûmes de la peine à les calmer. Cependant l’ar-

chiduchesse avait fait violence à sa douleur, en retenant ses sanglots et ses larmes ; elle se retira pendant quelques momens pour donner un libre cours à ses pleurs. Mais bientôt elle revint auprès de lui : tous ses soins, tous ses instans lui furent dès lors voués sans réserve. Iæ retour désiré de sa mère parut, pendant quelques jours, suspendre les maux du duc de Reichstadt. Cette dernière consolation avait en quelque sorte ranimé un instant sa vie qui s’éteignait.

<ic La population de Vienne prenait un vif intérêt à la triste situation du prince : on interrogeait sur son état tous ceux qui pouvaient en donner quelques renseigneiuens : de toutes parts arrivaient l’indication de remèdes, la proposition de spécifiques qui prouvaient beaucoup plus l’affection que le jugement de ceux qui les adressaient. Lorsqu’un personnage important est dans une situation aussi critique, le vulgaire dans les événemens naturels croit toujours lire des présages : la chaleur extrême qui régnait à cette époque était interrompue par de fréquens orages. La foudre renversa une des aigles impériales qui décorent et dominent le palais de Schœnbrünn , et l’on crut que le destin avait ainsi proclamé l’arrêt de mort dont il allait frapper le fils de Napoléon.

« Le prince s’affaiblissait visiblement et son état s’aggravait chaque jour. On le transportait parfois dans une enceinte particulière des jardins de Schœnbrünn, souvent on le plaçait sur le balcon saillant de son appartement , afin qu’il pût chercher cet air que n’aspirait plus qu’avec, effort sa poitrine dé-

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chirée. Bientôt il fut impossible de l’ôter de son litil était dans cette fluctuation d’espoir et de découragement, symptôme caractéristique de sa maladie; mais quand il nous parlait de sa mort prochaine , c’était avec la fermeté impassible d’un brave.

a Le 21 juillet, dans la matinée, ses souffrances devinrent si poignantes, il éprouva de telles angoisses, que, pour la première fois, il avoua à son médecin qu’il souffrait. Alors il manifesta un profond dégoût de la vie. « Quand donc se terminera a ma pénible existence? » disait-il au milieu des tourmens d’une fièvre dévorante. Dans cet instant même Marie-Louise entrait : il eut la force de commander à son âme; avec un calme apparent il répondit à ses demandes craintives, qu’il était bien; il chercha même à la rassurer sur son sort. Pendant le reste du jour , quoique ses souffrances n’eussent pas diminué , il prit part à ce qu’on disait autour de lui, et parla plusieurs fois avec satisfaction du voyage qu’il devait faire en automne.

«f Le soir, le docteur Malfatti nous annonça qu’il y avait tout à redouter pour la nuit suivante. Le baron de Moll ne quitta pas la chambre du prince , mais à son insu, car il ne pouvait supporter la pensée que quelqu’un restât de nuit auprès de lui. Pendant quelque temps, il parut s’assoupir: vers trois heures et demie , il se leva tout à coup sur son séant, et s’écria : « Je succombe!... je succombe!... i» ( Ich gehe unterl... ) Le baron de Moll et son valet de chambre le prirent dans leurs bras, cherchant à le calmer. « Ma mère!.... ma mère!.... » s’écria-t-il : ce furent ses dernières paroles... Espérant d’abord

que c’était une faiblesse passagère, le baron de Moll hésitait encore à aller avertir l’arcbidiichesse; cependant, quand il vit les traits du prince se fixer et prendre un caractère de mort, il le confia au valet de chambre, et courut avertir la grande-maîtresse de Marie-Louise et l’arcbiduc François , à qui le prince avait demandé de l’assister dans ses derniers momens. Tous accoururent éperdus. Marie- Louise s’était cru la force de rester debout près de son fils expirant; elle tomba à genoux à côté de son lit. Le duc de Reichstadt ne pouvait plus parler: ses yeux éteints, se fixant sur sa mère, cherchaient à lui exprimer les sentimens que sa bouche n’avait plus la faculté d’articuler.... Alors, le prélat qui l’assistait lui montra le ciel : il leva les yeux pour répondre à sa pensée.... A cinq heures huit minutes , il s’éteignit sans convulsions , dans cette même chambre qu’avait occupée Napoléon triomphant; à cette même place où, pour la dernière fois, dictant la paix en conquérant, il s’endormait dans toutes les illusions de la victoire et des triomphes , se promettant un glorieux hymen et l’éternité de sa dynastie.... C’était le 22 juillet, anniversaire de l’acte qui avait donné au duc de Reichstadt son dernier nom et son dernier titre; anniversaire du jour où le jeune prince apprit à Schœnbrünn la mort de Napoléon!

a Marie-Louise , anéantie de douleur auprès des restes de son fils, tomba dans un état que sa récente maladie rendait dangereux. L’annonce de cette mort, depuis si long-temps prévue , plongea la famille impériale dans l’affliction. L’archiduchesse Sophie, alors en couches , fut dans un état de saisissement qui

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donna des inquiétudes. La cour était en larmes ; et la funeste nouvelle , arrivant rapidement à Vienne , y causa un deuil général. On s’abordait , on se racontait ce triste événement; on s’entretenait des qualités aimables, de l’extérieur noble, de la figure intéressante, de l'intelligence active du jeune prince. Les hommes les plus simples étaient frappés du contraste de cette existence qui s’éteignait sans souvenirs, avec la vie de Napoléon , si vaste , si pleine d’événemens , si remarquable par la grandeur des revers , autant que par l’éclat des triomphes. Toute cette histoire se déroulait alors à tous les yeux, comme un vaste tableau. Ainsi, une fin silencieuse terminait ce terrible drame: ainsi, cette postérité, acquise par tant de sang, était flétrie et détruite dans son germe!.... Un fleuve immense, dont les eaux furieuses avaient épouvanté le monde de ses ravages, venait se perdre dans l’Océan comme un faible ruisseau!

« £n se rappelant que le génie de Napoléon avait x' jeté des feux dévorans, on s’était flatté que le duc de Reichstadt serait pour l’empire une lumière bienfaisante, qu’on regrettait de voir s’éteindre prématurément ; on s’affligeait aussi pour le cœur paternel de l’empereur, qui serait brisé quand il apprendrait la fin de ce jeune prince, pour qui toujours il avait manifesté une affection particulière , soit que le duc de Reichstadt l’intéressât par le charme de son esprit et par l’attachement profond qu’il lui montrait, soit qu’il voulût le dédommager ainsi de l’avoir sacrifié à ses devoirs de souverain , quand , pour sauver son peu pie, il consentit à sa naissance, et quand, pour assurer la paix du monde, il brisa lui-même la couronne

que Napoléon avait déposée sur le jeune front du fils de Marie-Louise.

a Immédiatement après la mort du prince, le baron de Moll partit de Schœnbrünn , chargé d’annoncer à l’empereur ce triste événement, et de lui remettre quelques lignes baignées des larmes de sa fille. U arriva de nuit à Lintz. La ville , illuminée , célébrait la présence du souverain, et prolongeait les fêtes qui avaient marqué cette journée. Revenant à Vienne, l’empereur s’y était arrêté pour assister aux manœuvres des troupes qu’on y avait réunies et aux épreuves du nouveau système de fortification inventé par l’archiduc Maximilien. Le contraste de cette allégresse publique, de ces illuminations, de ces danses , avec le triste message qui lui était confié, avec le souvenir si présent des dernières angoisses d’un prince qui lui était si cher, redoublèrent la douleur du baron de Moll. Il se rendit promptement au palais de l’empereur. L’amertume de ce message confié à l’impératrice fut adoucie par les soins consolateurs de cette princesse. Dès qu’il fut averti de l’arrivée du baron de Moll, l’empereur voulut le voir : il lui fit raconter, répéter tous les détails de ces tristes scènes, et, son cœur 'se brisant à ce récit, trois fois sa profonde douleur éclata en abondantes larmes. L’impératrice partageait les regrets de son auguste époux, qui déplorait de voir s’éteindre ainsi tant de nobles espérances, tant de belles qualités. « J’a- « vais compté , disait ce prince , que si la Providence « ne devait pas le conserver à ma tendresse , j’aurais « du moins la consolation de recevoir son dernier « soupir!... » Après ces momens donnés à la vive ex-

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pression d’une juste douleur, l’empereur renvoya le baron de Moll à Marie - Louise , lui annoncer qu’il allait l’attendre dans ses terres de Persenbeug , pour pleurer librement ensemble celui qui fut l’objet de leur espoir et de leur affection.

» Dans l’incertitude de sa mort, n’ayant d’ailleurs aucune fortune actuelle dont il pût disposer, le prince n’avait fait aucune disposition testamentaire. Marie-Louise récompensa généreusement tous les services rendus à son fils : elle accorda des pensions aux gens de la maison du prince. Avant de se séparer de nous, elle me conféra, ainsi qu’à MM. de Moll et Standeiski, son ordre de Constantinien Saint- Georges de Parme, et elle nous laissa de précieux souvenirs de celui que nous avons perdu.

f A l’arrivée de l’empereur, j’allai mettre à ses pieds l’hommage de ma douleur et de mes profonds regrets. Ce bon prince me reçut les larmes aux yeux; et, après m’avoir exprimé son affliction d’une perte aussi sensible, il ajouta : « Je ne puis rien désormais « pour lui ; mais, du moins, je suivrai le sentiment a qui était dans son âme : je n’abandonnerai aucun « de ceux qui l’ont servi ; je les prends tous auprès de « moi. »

« Quelques jours après, je reçus de l’empereur la lettre suivante :

« Mon cher comte Hartmann ,

« En considération de vos qualités personnelles et « militaires qui me sont connues, je vous avais em-

DE REICUSTADT. a6g

« ployé auprès de mon bien-airaé petit-fils feu le duc « de Reichstadt. Vous avez parfaitement répondu à « ma confiance, et par vos services, et particulière- « ment par les soins fidèles que vous lui avez con- « sacrés. Pour vous donner une preuve de ma recourt naissance, je vous accorde la croix de commandeur rt de mon ordre impérial de Léopold.

« Par les mêmes raisons , j’accorde la croix de « chevalier du même ordre au capitaine de cavalerie « baron de Moll et au capitaine Standeiski, égale- « ment employés auprès du duc de Reichstadt ; ce « que vous aurez à leur faire connaître.

« Baden, ce 1" août 1832.

« François. »

I.Æ duc de Reichstadt resta exposé à Schœnbrünn , sur son lit de mort, pendant la journée du dimanche. I^e lundi a3 juillet, on procéda à l’autopsie cadavérique : l’état squirrheux et carcinomateux de ses poumons, l’absence presque absolue du sternum , et la faible construction de sa poitrine resserrée, indiquaient évidemment les causes irrémédiables de sa mort, et démontraient qu’aucun secours n’aurait pu sauver son existence.

Dans la nuit suivante, il fut transporté à Vienne, en litière, à la lueur des flambeaux. Le peuple se pressait sur son passage , en foule , mais avec ordre et dans un morne silence. On le déposa dans la chapelle de la cour, dans cette antique partie du palais commencée par Ottocare , et terminée par le fils de Rodolphe de Habsbourg.

LE Dire-

Le 24 > huit heures du matin, le peuple se pressait dans les cours du palais, pour contempler une dernière fois les traits immobiles de celui qu’on avait vu animé d’une vie si active. Je me rendis à la chapelle avec le comte de Paar, aide de camp et ami fidèle du maréchal prince de Schwarzenberg. Pour arriver jusqu’à cette scène funèbre, nous traversâmes les galeries somptueuses connues sous le nom de Salles des Miroirs et des Chevaliers, tout imprégnées encore des majestueux souvenirs de Joseph II et de Marie - Thérèse ; nous pénétrâmes dans les galeries de la chapelle.

Le comte était profondément ému à la pensée de cette ère immense dont nous apercevions le dernier terme. Investi de la confiance intime du maréchal de Schwarzenberg, il avait rempli plusieurs missions auprès de Napoléon; il s’était entretenu avec lui; il avait pris part aux sanglantes batailles qui avaient signalé le passage de ce terrible guerrier. Après avoir combattu à Marengo, et dans les guerres qui amenèrent les deux occupations de la capitale de l’Autriche, il avait servi, comme allié de Napoléon, contre la Russie, avait vu son dernier triomphe- à Dresde , et avait pris part aux dispositions qui déterminèrent sa chute à Leipzick. Suivant le maréchal jusque sous les murs de Paris, c’est lui qui fut chargé de signer cette capitulation mémorable, dernier résultat de tant de conquêtes !

Depuis cette époque, que de grands changemens dans cette vaste scène du monde !.... Que de grands personnages ont disparu!.... Schwarzenberg, enlevé dans la force de l’âge au service de son pays et à

DE HEICHSTADT. 2^1

l’estime de l’Europe! Blücher, succombant dans la victoire sous son héroïque vieillesse! Alexandre, Constantin, réveillés par la tempête de leurs philanthropiques illusions, et moissonnés par la douleur aux extrémités de la Russie!.... Louis XVIII est à Saint-Denis.... Charles X à Holy-Rood, exilé d’une révolution qui n’a respecté ni ses cheveux blancs, ni ses vertus, ni les sublimes malheurs de l’orpheline du Temple , ni l’innocente enfance de cet autre orphelin, que, frappé d’un poignard libéral, de son lit de mort le duc de Berry léguait à la France éplorée.... Cette princesse, que nous allâmes demander à Naples, en lui promettant le bonheur, notre amour, et un trône pour son fils.... avec un courage intrépide que ne peuvent méconnaître ses plus implacables ennemis, avec une constance inébranlable, bravant des périls de chaque moment, elle est allée sur cette terre baignée du sang généreux de son époux, réclamer ce trône promis à son fils, ou du moins, pour elle-même, l’asile et la paix du tombeau!.... Les Condé!.... ne réveillons pas ici ces funestes souvenirs.... Si, du moins, celui en qui vient de s’éteindre cet héroïque nom était aussi ■

tombé de la mort des soldats! Proscrites par une

révolution qu’épouvantent les grands souvenirs, les cendres de Napoléon gisent, prisonnières des Anglais, sur le rocher de Sainte-Hélène.... Et son fils!.... ce fils dont la naissance fut conquise par tant de victoires.... le voilà.... sous nos yeux.... éteint, avec toutes les espérances de sa postérité , avec toutes les illusions de sa dynastie!....

« J’assistai au baptême de ce prince, me dit le

comte de Paar, et je me trouve à ses funérailles. Voyez-vous à côté de son cercueil ces insignes de l’ordre de Saint-Etienne? je suivais le prince de Schwarzenberg, quand, pai* ordre de l’empereur, il attacha cette même décoration au berceau du roi de Rome. »

Le cœur pénétré de tristes réflexions, deux fois nous circulâmes autour des restes du fils de Napoléon. La chapelle était drapée de noir et ornée de linteaux aux armes du prince; aux différens autels, des prêtres offraient le sacrifice. Au centre, sur trois degrés recouverts de velours noir ornés d’armoiries et entourés de trois rangs de grands candélabres d’argent, s’élevait un double cercueil ouvert; l’extérieur était revêtu de velours rouge, orné de broderies d’or, et supporté sur quatre globes de vermeil, des anses de même métal étaient aux extrémités du cercueil , dont les faces étaient ornées de couronnes d’or. A droite, sur un coussin de velours, étaient placés la couronne ducale et le collier de Saint-Etienne; à gauche, le chapeau militaire, l’épée et la ceinture, marque distinctive du grade. A la tête du cercueil , une coupe et un vase d’argent renfermaient le cœur et les entrailles qui , suivant l’usage, devaient être déposés dans la cathédrale et dans l’église des Augustins. Des officiers de la garde allemande et hongroise, dans leurs somptueux uniformes rouges étincelans d’or et de broderie , étaient placés aux quatre angles. Des huissiers du palais maintenaient l’ordre parmi la foule qui circulait en silence. Tous les yeux étaient tristement dirigés vers le prince. Sa stature semblait devenue colossale. Se.s

traits , flétris par une longue souffrance , conservaient toutefois un caractère de beauté, de noblesse et de résignation : ses lèvres amaigries s’étaient légèrement contractées; et sa figure, en qui la maladie avait produit l’effet de l’âge, nous parut avoir une frappante ressemblance avec les représentations de Napoléon sur son lit de mort. Il était en bottes et éperons, revêtu d’un pantalon bleu brodé d’argent, et d’un habit blanc avec scs décorations. C’était l’uniforme du régiment où il avait appris le 'métier des armes, et dont le prince Gustave Wasa fut nommé propriétaire, après la mort du président de guerre comte de Giulay. Ainsi, par un de ces jeux du destin , dont notre siècle est si prodigue , le fils détrôné de Napoléon servait dans le régiment de l’héritier détrôné du grand Gustave. Cet aspect, cette pensée rappelèrent et unirent dans mou souvenir ces deux mémorables batailles de Lutzen , dont la première couronna d’uné mort victorieuse la carrière brillante du héros suédois, la seconde sembla un dernier sourire de la fortune à celui à qui si long-temps elle avait constamment prodigué ses inconstantes faveurs.

Absorbés par de sombres méditations, nous dîmes au prince un éternel et religieux adieu, et nous traversâmes, en sortant du palais, des troupes nombreuses que nous crûmes rassemblées pour ses funérailles : elles célébraient les obsèques d’un brave chevalier de Marie-Thérèse, le général comte Orelly. La mort avait respecté ses jours dans de nombreuses batailles, et elle semblait avoir suspendu ses coups, pendant quatre-vingt-douze ans, pour frap|)er le

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