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premier acte de la grande alliance avait été de déclarer qu’elle ne s’occuperait de régler les intérêts matériels qui pourraient résulter de la victoire que lorsqu’elle serait définitivement obtenue : jusqu’à la fin de la campagne, tous les pays reconquis devaient l’être au nom collectif de toutes les puissances alliées, et administrés de même en leur nom jusqu’à la paix. Cette sage mesure avait pu seule prévenir ces collisions d’intérêts qui portent si rapidement le trouble dans les coalitions dès qu’elles sont formées, et qui ne tardent pas ordinairement à les dissoudre.
Bientôt Vienne réunit dans son enceinte une assemblée d’empereurs , de rois , de souverains , de personnages illustres, des noms les plus célèbres dans la guerre et la diplomatie. Cent mille étrangers étaient accourus de tous les pays pour être témoins de cette solennité européenne, dont l’appareil éclatant allait terminer tous les prodiges de celte grande époque.
Pendant que la diplomatie discutait les intérêts compliqués des peuples et tles couronnes, qu’elle s’occupait à rétablir des droits violés, à sanctionner de nouvelles existences, à créer une nouvelle balance politique des Etats par la répartition d’indemnités prises dans les pays conquis par la victoire ou cédés par les traités, qu’elle cherchait, en un mot, à reconstruire un nouvel édifice social sur des bases mieux proportionnées et plus solides, Vienne voyait se succéder sans interruption de nombreuses et magnifiques fêtes. L’empereur d’Autriche, ordinairement si simple dans son existence, et qui regarde l’économie comme un de ses devoirs les plus sacrés envers ses peuples, sut, dans cette circonstance, dé-
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ployer une magnificence digne du chef d’un grand empire. Entouré de souverains, il les accueillit avec l’éclat d’une somptueuse hospitalité. Le palais impérial devint la demeure de neuf têtes couronnées et de princes nombreux qui régnaient dans différens Etats. L’empereur multipliait les occasions de fêter ses illustres hôtes. On a conservé la mémoire des concerts, des bals, des spectacles, des courses de traîneaux, des carrousels, où l’on voyait réunis tant de personnages célèbres, où les costumes de toutes les nations paraissaient dans toute leur magnificence; où, au milieu de l’éclat étincelant de l’or, des pierreries, des diamans, brillaient tant de beautés, parmi lesquelles se faisaient remarquer par leurs charmes les deux impératrices d’Autriche et de Russie, les deux grandes-duchesses de Weimar et d’Oldenbourg.
Chaque jour voyait une fête nouvelle. L’Europe semblait célébrer le retour de son indépendance; elle se croyait désormais délivrée de l’influence désastreuse du génie des batailles.
Retirée à Schœnbrünn avec son fils, Marie-Louise vivait paisiblement, loin du tumulte et de l’éclat de ces fêtes, dont sa situation ne lui permettait pas de partager la joie. Une seule fois, le désir d’apercevoir cette grande réunion européenne la conduisit dans une galerie grillée du palais de son père. Là, cachée à tous les yeux, elle vit un instant une de ces solennités où les souverains célébraient la chute de Napoléon dans la même sidle qui, quatre ans aupara^ vaut, avait été le témoin de la pompeuse cérémonie de son mariage avec celui qui alors dominait l’Europe. Parmi les singularités de cette époque reinar-
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quablc, elle put voir figurer dans cette assemblée le fils de Joséphine.
Marie-Louise quittait souvent Schœnbrünn pour aller à Vienne visiter son père. L’empereur aimait à se délasser du mouvement des affaires politiques et de la pompe fatigante d’une continuelle représentation, en recevant sa fille et son petit-fils dans les belles serres qu’il a fait construire près de son palais, qui lui servent de jardin d’hiver, et où ce prince se livre souvent à son goût éclairé pour la botanique.
Les souverains et les personnages illustres réunis à Vienne se faisaient un devoir d’aller visiter Marie- Louise à Schœnbrünn, et de lui donner des preuves multipliées d’intérêt et d’empressement.
Parmi les personnes distinguées dont les soins venaient charmer sa solitude, on remarquait le prince de Lorraine, si célèbre au commencement de la révolution française sous le nom de prince de Lambesc, et le prince de Ligne, ce modèle accompli de grâce, d’esprit et d’amabilité, qui, parvenu à l’âge de quatre-vingts ans, en présence de l’Europe réunie, ne se trouva pas au-dessous de sa réputation européenne. Cet aimable vieillard avait redoublé d’attentions pour Marie-Louise depuis ses malheurs; il prenait plaisir à converser avec le jeune Napoléon, dont les propos vifs et enfantins lui paraissaient déceler une active intelligence.
La premièie fois qu’il vit le jeune prince, on l’annonça en disant;
<( Monseigneur, voici M. le maréchal prince de f-igne.
— C’est un maréchal?.... demanda l’enlant.
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— Oui , monseigneur.
— Est- il un de ceux qui ont abandonné mon père ? »
Un jour, frappé de l’éclat de la pompe militaire qui avait escorté le convoi du général Delmotte, le jeune enfant racontait avec enthousiasme au prince de Ligne le plaisir qu’il avait eu à voir défiler tant de belles troupes.
« Je vous donnerai bientôt une beaucoup plus grande satisfaction, lui dit le prince; car l’enterrement d’un feld-maréchal est, dans ce genre, tout ce qu’on peut voir de plus magnifique. »
Peu de temps s’écoula en effet, et le prince de Ligne terminait sa carrière, entouré des soins et des regrets de tout ce que l’Europe avait d’illustre. Son convoi fut une des pompes les plus brillantes du congrès de Vienne. Dix mille hommes de troupes en armes, avec tous les équipages de guerre, escortèrent son cercueil , que suivirent un grand nombre de personnages célèbres jusque sur le Kahlenberg, la dernière montagne de l’immense chaîne des Alpes : il y fut inhumé non loin de cette antique chapelle où Jean Sobiesky alla humilier son front devant le Dieu des armées , le matin du jour où sa valeur héroïque délivra Vienne et sauva peut-être la chrétienté.
Soudain un coup de tonnerre vient interrompre
les solennités. Napoléon a quitté l’île d’Elbe Au
bruit joyeux des fêtes de la paix succède un long cri de guerre. Le 7 mars i8i5, une estafette, expédiée de Gênes par le consul général d’Autriche, apportait à Vienne un rapport sur cet événement : on ne savait encore que le fait de l’évasion. La nouvelle
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fut connue à sept heures du matin ; à neuf heures des courriers étaient en mouvement pour porter l’ordre de rétrograder aux armées alliées, dont les têtes de colonne avaient atteint déjà la ligne de l’Oder et les frontières de la Hongrie.
Partout les mesures les plus énergiques sont prises sans hésitation contre le nouvel orage qui menace l’Europe. L’Aulriche rappelle la landwehr , elle ouvre un nouvel emprunt de cinquante millions; l’empereur Alexandre met en mouvement la grande armée de Pologne; l’Allemagne et la Prusse reprennent les armes par un mouvement spontané; l’Angleterre augmente ses forces de terre et de mer, et fournit d’abondans subsides; l’Espagne, le Piémont ordonnent des armemens considérables. L’Europe entière se lève encore comme un seul homme.
Dès son arrivée à Lyon, Napoléon adressa à Marie- Louise , par le comte de Bubna qui commandait alors en Italie, ses proclamations et une lettre dans laquelle il la prévenait qu’au moment de son entrée à Paris, il réglerait son voyage, afin qu’elle vînt le joindre sans retard. Il était de son intérêt d’en agir ainsi pour persuader à la France que son évasion de l’île d’Elbe avait été concertée avec l’Autriche; et, certes, si elle eût permis que Marie-I.ouise et son fils allassent le rejoindre, cette puissance aurait contribué fortement elle-même à accréditer l’erreur qu’on cherchait à répandre.
Lesagens de Napoléon s’efforçaient de propager la croyance d’un traité conclu à l’île d’Elbe, dans le mois d’octobre i8i4, par lequel l’empereur d’Autriche s’engageait à lui fournir cent mille hommes
aussitôt qu’il aurait débarqué en France; en retour, Napoléon promettait deux cents millions à l’empereur, qui ne devait dès lors poser les armes qu’après la reconnaissance, faite par tous les monarques, de la légitimité des droits de son gendre à la couronne de France.
Ces fables étaient accueillies avec avidité par tous ceux qui avaient pris part à cette entreprise, et par les militaires, qui sentaient la nécessité de trouver un allié , afin qu’au moment de recommenceiune lutte sanglante, leurs forces ne se trouvassent pas trop au-dessous de leur courage; mais elles ne pouvaient faire aucune impression, ni sur les hommes sages et désintéressés dans cette question, ni sur ceux qui connaissaient la probité sévère de l’empereur d’Autriche et sa fidélité dans ses engagemens.
Caulaincourt, duc de Vicence, nommé ministre des relations extérieures par Napoléon , expédia des dépêches officielles à la légation française à Vienne : « L’empereur s’est montré, disait-il ; le gouvernement royal n’existe plus. » Mais ces actes ostensibles res-, tèrent sans résultat, aussi bien que les efforts de plusieurs émissaires secrets.
Napoléon écrivit lui-même à tous les souverains, particiüièrement à l’empereur d’Autriche; il donnait toutes les assurances possibles de son intention positive de conserver la paix , et de maintenir les conditions du traité de Paris. Ces dépêches furent remises aux ministres du congrès.
Ses lettres pour réclamer Marie-Louise et le jeune prince restèrent sans réponse. Décidées à ne pas favoriser l’entreprise de Napoléon, en lui accordant
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leur suffrage, les puissances alliées ne pouvaient consentir à traiter du retour en France de l’archiduchesse et de son fils.
Les Mémoires de cette époque ont parlé d’un complot qui aurait eu pour but d’enlever le roi de Rome et de le ramener à son père. Ce projet , disentils, fut déjoué au moment de l’exécution; par suite l’enfant quitta Schœnbrünn pour aller habiter le palais de l’empereur, et on le sépara de sa gouvernante, la comtesse de Montesquieu, qui fut mise en surveillance à Vienne, jusqu’à son départ pour la France, comme prévenue de complicité. Cette assertion est entièrement erronée : ni le gouvernement autrichien , ni Marie-Lomse , ni l’empereur n’ont eu aucune connaissance d’un tel complot, qui n’a jamais existé, ou du moins n’a laissé apercevoir aucune trace ni aucun commencement d’exécution , et par conséquent n’a donné lieu à aucune mesure. L’enfant n’a pas quitté Schœnbrünn pendant tout le temps de la résidence de sa mère en Autriche. M™® de Montesquieu, qui n’avait consenti à se rendre à Vienne que pour deux ans, ne s’est séparée du jeune prince que lorsqu’on a jugé que son intelligence permettait de le faire passer sous la direction d’un gouverneur, suivant l’usage adopté pour les princes de la famille impériale d’Autriche. La dénégation de ce complot, consignée dans les Mémoires de M. le comte de Bausset, préfet du palais, qui à cette époque était auprès de Marie-Louise, est entièrement conforme aux renseignemens et aux assertions les plus authentiques que j’ai recueillis à cet égard.
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Dans tous les cas, comment même parvenir à exécuter cet enlèvement à Schœnbrünn, à l’insu de l’empereur, sous les yeux de Marie-Louise? comment obtenir le consentement de cette princesse ? Dès les premiers instans, fatiguée des orages qui l’avaient accueillie en France et qui ne régnaient pas en Autriche , elle avait manifesté à l’empereur l’intention positive de n’être plus désormais que sa fille. D’ailleurs, comme tous ceux qui, hors de France, n’étaient pas plongés dans l’atmoSphère d’erreurs dont on avait enveloppé ce pays, elle voyait clairement que Napoléon et ses soldats ne pourraient jamais résister à la masse européenne et à la somme de haines qu’il avait amassée contre lui.
A quoi, du reste, eût pu servir un tel acte de violence ? L’arrivée du jeune Napoléon à Paris auraitelle pu contre-balancer la présence de l’empereur d’Autriche à la tête de ses armées dans la coalition ; aurait-elle effacé l’effet moral de la déclaration solennelle des puissances, publiée à la date du i3 mars, sur la proposition du prince de Metternich? Elle était ainsi conçue :
« Les puissances qui ont signé le traité de Paris, réunies en congrès à Vienne, informées de l’évasion de Napoléon Bonaparte et de son entrée à main armée en France , doivent à leur propre dignité et à l’intérêt de l’ordre social, une déclaration solennelle de? sentimens que cet événement leur fait éprouver.
a En rompant ainsi la convention qui l’avait établi à l’île d’Elbe, Bonaparte détruit le seul titre légal auquel son existence se trouvait attachée. En reparaissant en France avec des projets de trouble et
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tle bouleversement, U s’est privé lui -même de la protection des lois, et a manifesté, à la face de l’univers qu’il ne saurait y avoir avec lui ni paix ni trêve.
« Les puissances déclarent, en conséquence, que Napoléon Bonaparte s’est placé hors des relations civiles et sociales, et que, comme ennemi et perturbateur du repos du monde, il s’est livré à la vindicte publique.
« Elles déclarent en même temps que, fermement résolues de maintenir intact le traité de Paris du 3o mai i8i4, et les dispositions sanctionnées par ce traité, et celles qu’elles ont arrêtées ou qu’elles arrêteront encore pour le compléter et le consolider, elles emploieront tous leurs efforts pour que la paix générale, objet des vœux de l’Em’ope et but constant de leurs travaux, ne soit pas troublée de nouveau, et pour la garantir de tout attentat qui menacerait de replonger les peuples dans les désordres et les malheurs des révolutions; et quoique intimement persuadés que la France entière, se ralliant autour de son souverain légitime , fera incessamment rentrer dans le néant cette dernière tentative d’un délire criminel et impuissant, tous les souverains de l’Europe , animés des mêmes sentimens et guidés par les mêmes principes, déclarent,
« Que si , contre tout calcul , il pouvait résulter de cet événement un danger réel quelconque, ils seraient prêts à donner au roi de France et à la nation française, ou à tout autre gouvernement attaqué, dès que la demande en serait formée, les secours nécessaires pour rétablir la tranquillité publique, et
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faire cause commune contre ceux qui entreprendraient de la troubler. »
Cette déclaration fut suivie, le mars, d’un traité de quadruple alliance entre l’Autriche, la Grande-Bretagne , la Prusse et la Russie.
Ces puissances s’engageaient à réunir tous leurs moyens pour maintenir dans leur intégrité le traité de Paris du 3o mai, ainsi que les stipulations arrêtées au congrès de Vienne, pour les défendre contre les desseins et les entreprises de Napoléon.
Chacune des puissances s’engageait à tenir constamment en campagne cent cinquante mille hommes, et à ne déposer les armes qu’après l’époque où Napoléon aurait été mis absolument hors d’état d’exciter des troubles et de renouveler ses tentatives pour s’emparer du pouvoir suprême en France.
Toutes les autres puissances, ainsi que Louis XVIII, furent invitées à accéder à ce traité, qui obtint l’adhésion générale; la Suède seule se refusa à prendre part dans cette alliance nouvelle.
En ratifiant cet acte, le prince-régent d’Angleterre fit cette réserve , « que le traité ne devait pas être « entendu comme obligeant Sa Majesté Britannique « à poursuivre la guerre dans la vue d’imposer à la « France aucun gouvernement particulier, quelque « désir qu’eût le prince -régent de voir Sa Majesté « Très-Chrétienne rétablie sur le trône. »
Cette réserve fut faite, sans doute, dans le but de ménager à la fois les susceptibilités de l’amour-propre national en France, et d’éviter aussi les reproches de l’opposition parlementaire anglaise, qui ne contestait pas la nécessité de la guerre contre Napoléon ,