‹ Le duc de ReichstadtChapitre 7 sur 50 · I,E DUC · texte numérisé non relu

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homme dont l’existence et le caractère pussent justifier la sagesse de son choix. A la demande de Marie- J^uise, il désigna le comte Maurice de Dietrichstein, d’une des familles les plus illustres de l’Empire, réunissant à une grande noblesse de sentimens, à l’élévation d’un caractère véritablement loyal, des connaissances étendues et variées. Par sa haute position sociale, par ses qualités universellement reconnues, le comte de Dietrichstein méritait la confiance du monarque; un tel choix prouvait suffisamment toute l’importance que l’empereur attachait au dépôt qu’il ne croyait pouvoir remettre qu’en de si dignes mains.

M"*® de Montesquieu quitta le jeune prince, à qui elle avait donné les soins les plus tendres et les plus assidus. Elle s’éloigna avec regret, et cependant elle allait retrouver sa patrie.

Pendant le séjour de Marie-Louise en Autriche, les autres Français qui étaient venus à la suite de son fils continuèrent à soigner son enfance; ils restèrent encore plusieurs mois auprès de lui. Leur présence put donner alors à l’enfant quelques notions des nouvelles catastrophes qui venaient de renverser son père. Une circonstance particulière prouve qu’on avait pris soin de l’en instruire autant que son jeune âge était capable de le comprendre.

Par la convention du a août i8i5, les puissances alliées avaient stipulé que Napoléon, qu’elles regardaient comme le prisonnier de l’Europe, serait spécialement confié à la garde du gouvernement britannique ; que les cours d’Autriche , de Russie et de Prusse nommeraient des commissaires qui demeu-

reraient au lieu choisi par l’Angleterre pour la résidence de Napoléon, et que, sans être chargés de la responsabilité de sa garde, ils devraient néanmoins s’assurer de sa présence.

La cour de Vienne fit choix pour cette mission du baron de Stürmer, fils de l’internonce d’Autriche auprès de la Porte ottomane, et lui-même commissaire de son gouvernement au quartier-général de l’armée autrichienne pendant les campagnes de France.

Le prince de Metternich lui donna des instructions, d’après lesquelles toutes ses démarches devaient être faites d’accord avec ses collègues, et principalement avec le gouverneur, sur qui seul portait toute la responsabilité de la garde et de la surveillance de Napoléon. Il lui était recommandé de n’avoir aucune relation directe avec les Français qui séjournaient dans l’île, toutes leurs communications devant être soumises à l’inspection du gouverneur, afin que celui-ci n’ignorât aucune démarche, aucune correspondance de ceux qu’on avait confiés à sa garde , pour être toujours en mesure de s’opposer à toutes les tentatives d’évasion qu’ils pourraient concerter.

Au moment où le baron de Stürmer dut partir de Vienne pour se rendre à Sainte-Hélène, le célèbre Alexandre de llumboldt conseilla à l’empereur d’envoyer avec le commissaire autrichien un botaniste qui pourrait explorer les richesses végétales de l’île, et de là se rendre au cap de Bonne-Espérance pour continuer ses recherches. L’empereur, qui protège les études botaniques, et qui lui-même est fort in-

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struit dans cette science , approuva l’avis de l’illustre savant.

On fit choix , pour cette lointaine exploration, de M. Welle, adjoint à M. Boos, jardinier en chef de Schœnbrünn. M. Wellé était un homme studieux , versé dans les sciences naturelles, fort applique à ses travaux, et par suite entièrement incapable de se mêler d’intrigues. Au moment de son départ , M. Boos, ami de M"*® Marchand, mère du premier valet de chambre de Napoléon, et attachée au service immédiat du jeune prince, chargea Wellé d’une lettre et d’un petit paquet qu’elle adressait à son fils; elle indiqua que le paquet renfermait une boucle de cheveux, qu’elle suppliait de faire remettre en secret à Marchand lui-même, de crainte qu’il ne fut privé, par la sévérité du gouverneur, de ce souvenir de la tendresse de sa mère.

Quand l’expédition fut en vue de Sainte-Hélène , M. le baron de Stürmer donna aux personnes de sa suite des avis et des ordres conformes aux instructions que lui-même avait reçues : il les prévint qu’aucune lettre, aucun paquet ne devait être remis directement aux Français qui se trouvaient dans l’île ; que tout devait lui être confié , afin qu’il pût le faire parvenir par l’intermédiaire indispen.sable du gouverneur. En conséquence , il leur ordonna de déclarer tout ce qui pouvait être entre leurs mains sous ce rapport. Craignant de désobliger M. Boos en manquant à sa promesse, Wellé garda le silence; et, quand il eut débarqué dans l’île, il trouva facilement le moyen de faire parvenir à Marchand le paquet que lui envoyait sa mère.

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Tout à coup une fête fut improvisée à Long-wood: Napoléon avait reçu une boucle des cheveux de son fils et une lettre dont on avait fait tracer les caractères en guidant la main inexpérimentée de l’enfant. Le captif de Sainte-Hélène put oublier un instant les chagrins qui dévoraient son âme. Il manifestait la joie la plus vive : c’étaient les mêmes transports qui , la veille de la bataille de Borodino , accueillirent le portrait du jeune prince. Comme alors il avait présenté ce portrait à ses officiers presque sur le champ de bataille, il montrait avec empressement, à ceux qui l’entouraient encore , les cheveux et la lettre qu’il venait de recevoir. Quelle différence toutefois devait mettre dans ses idées un si prodigieux changement de situation!.... Sur les bords de la Moskowa, autour de lui une formidable armée, un passé de victoires constantes, un avenir entouré de tous les prestiges de la gloire et du pouvoir; sur le rocher de Sainte-Hélène , l’appareil de la captivité , le souvenir poignant de récentes catastrophes, un

avenir décoloré, détruit sans espérance. La joie

de cette fête dut bientôt s’éteindre dans de cruelles réflexions.

Sir Hudson Lowe crut que le baron de Stürmer avait volontairement violé la consigne donnée au gouverneur, et que lui-même avait fait parvenir des lettres à Long-wood sans les lui communiquer. Dans cette persuasion, il crut devoir garder le silence à l’égard du commissaire autrichien; mais il porta plainte à son gouvernement : une explication eut lieu en conséquence. Wellé, dont l’intention était innocente, ne fut pas immédiatement renvoyé de

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l’île, comme le voulait d’abord sir Hudson Lowe: il continua ses recherches botaniques.

H trouva peu de plantes particulières à Sainte- Hélène; mais, après avoir visité le cap, il rapporta sa collection à l’empereur. Il est maintenant directeur de l’Augarten, superbe jardin impérial sur les bords du Danube , autrefois rendez-vous habituel de tout ce que la société de Vienne avait de brillant, quand Joseph II y établissait sa demeure et y recevait la cour; aujourd’hui presque toujours désert, excepté le premier jour de mai, où la population entière s’y réunit pour célébrer le retour du printemps sous ses magnifiques ombrages.

Les cheveux et la lettre de son fils ne furent pas les seuls souvenirs de lui qui consolèrent la captivité de Napoléon; au-dessus de son lit était placé un buste de ce jeune princé, d’une ressemblance frappante; un sculpteur français établi à Vienne en était l’auteur. M. le comte de Bausset, pendant le voyage qu’il fit en Savoie, à la suite de Marie-Louise, l’avait fait parvenir à l’île d’Elbe , avec une lettre de cette princesse.

Ainsi que je l’ai précédemment exposé, par le traité du ii avril i8i4, les duchés de Parme, Plaisance et Guastalla furent cédés à Marie-Louise, avec reversion à son fils de cette principauté dont il portait déjà le titre. Ces dispositions furent attaquées au congrès. N’ayant pu faire valoir contre les titres anciens de la maison de Lorraine les droits plus récens qu’elle avait eus au gouvernement de la Toscane, l’ancienne reine d’Étrurie réclamait pour son fils les États héréditaires de Parme, dont la violence l’avait

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injustementdépouillé. L’entreprise deNapoléon avait donné lieu au congrès de déclarer, dans l’acte du i3 mars, que par suite de cette agression armée contre la France, le traité de Fontainebleau était complètement annulé. Dès lors on ne pouvait plus s’étayer de cet acte pour repousser des réclamations qu’appuyait fortement le chevalier de Labrador, plénipotentiaire de l’Espagne. Pour satisfaire aux vœux de cette puissance, et pour calmer les craintes des princes d’Italie sur l’établissement au milieu d’eux du fils de Napoléon, les plénipotentiaires français proposaient de restituer le duché de Parme à son ancien souverain, et de donner en compensation à Marie-Louise le revenu des biens allodiaux que le roi de Bavière possédait en Bohême, connus sous le nom de terres Bavaro-Palatines, avec la principauté de Lucques, réversible, à la mort de cette princesse, au grand-duc de Toscane* Toujours guidé par des sentimens désintéressés, l’empereur déclara que si le repos de l’Europe exigeait que sa fille renonçât à toute souveraineté, il était prêt à y consentir, s’en remettant aux puissances du soin de satisfaire aux justes demandes d’indemnités qu’elle serait en droit de présenter.

Des difficultés s’élevèrent néanmoins sur la restitution de Plaisance, que l’Autriche voulait temporairement conserver comme un point militaire important ; tandis que la cour d’Espagne rejetait toute idée de démembrement du duché de Parme, à moins d’égale compensation en Italie.

Le congrès répondit au plénipotentiaire espagnol, par une déclaration du 9 juin , que l’infant don

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Charles -Louis était appelé à posséder, au lieu des duchés de Parme, Plaisance et Guastalla, la principauté de Lucques , avec une indemnité de cinq cent mille francs de rentes perpétuelles. L’ex-reine d’Étrurie , l’infante Marie-Louise, refusa cet arrangement pour son fils, dont elle était tutrice; et l’archiduchesse Marie-Louise conserva les duchés de Parme, sans qu’ils fussent désormais réversibles au jeune Napoléon.

Postérieurement à cette décision, à la demande de la France et de l’Espagne , par convention du lo juin 1817, à Paris, les puissances alliées arrêtèrent que les dispositions de l’acte du congrès du 9 juin, relatives au duché de Parme , étaient maintenues à l’égard de l’archiduchesse Marie-Louise; mais après son décès, la reversion devait avoir lieu en faveur de l’infant don Charles-Louis et de ses descendans mâles. Au moment où ce prince rentrerait en possession de Parme, le duché de Lucques passerait sous la domination du grand-duc de Toscane.

Ainsi, par ces dispositions nouvelles comme par l’annulation du traité de Fontainebleau , le fils de Napoléon, jusqu’alors appelé duc de Parme, se trouva tout à coup sans nom, sans titre et sans héritage.

L’empereur devait pourvoir à cet état de choses : il était dans ses sentimens paternels de donner à son petit-fils un rang, un titre, une existence; de lui fournir une compensation de ces États que d’abord on lui avait assurés par la convention de Fontainebleau. Quoique l’invasion de Napoléon eut donné lieu aux puissances d’annuler ce traité, l’enipereur

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ne pouvait imputer à son petit-fils les actes de son père et l’en rendre responsable. Il consentait à tous les sacrifices , à tous les ménagemens qu’exigeait la politique; mais il voulut les concilier avec ce que lui dictaient son équité et sa tendresse pour l’enfant que la Providence avait remis à ses soins.

Ce fut dans ce but que, par une patente du aa juillet i8i8, l’empereur régla d’une manière défi-nitive la position du jeune prince.

jNous donnons, dit cet acte, au prince François- Joseph-Charles , fils de notre bien-aimée fille V archiduchesse Marie-Louise, le titre de duc de Reichstadt. Pendant quelque temps il avait été question de faire porter au prince le titre de duc de Môdling, du nom de la résidence des anciens margraves d’Autriche. Mais la terre de Modling n’appartenant plus à la maison impériale , on crut qu’il y aurait de l’inconvenance dans une semblable désignation, et l’on choisit le titre de duc de Reichstadt, nom de l’une des terres qui devaient former son apanage.

Le même acte réglait les armoiries, et décidait que désormais, tant à la cour que dans toute l’étendue de l’empire, le prince François-Joseph-Charles, duc de Reichstadt, prendrait rang immédiatement après les princes de la famille impériale et les archiducs d’Autriche.

Un acte particulier lui conférait la propriété éventuelle des terres bavaro-palatines situées en Bohême, comme nous l’avons déjà dit, pour en jouir lui et ses descendans mâles , avec reversion à la couronne d’Autriche en cas d’extinction de la postérité masculine : les revenus en étaient évaluésà 5oo,ooo f.;

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mais il ne devait entrer en possession de cet apanage que lorsque Marie-Louise aurait cessé d’exister; jusque-là, jouissant des duchés de Parme, Plaisance et Guastalla, elle devait fournir à l’existence de son fils.

On a remarqué, dans les actes relatifs au duc de Reichstadt, la suppression du nom de Napoléon; moi-même j’en fus frappé quand ces pièces me furent communiquées; je ne pus m’empêcher d’en faire l’observation à un homme d’Etat célèbre.

a Pour juger une détermination, me répondit-il,

« il faut se placer dans la situation et se reporter à « l’époque où elle a été prise. Tel acte qui paraissait « indispensablement nécessaire il y a quatorze ans, « pourrait être aujourd’hui considéré d’une manière « absolument différente.

« Qu’on recule par la pensée jusqu’à cette époque <f où l’Europe, après une lutte et une oppression de « tant d’années, s’était levée pour venger son hon- « neur et reconquérir son indépendance ; qu’on se « rappelle l’indignation et la fureur des peuples « quand, pour prix d’une confiance imprudente, « Napoléon , brisant les traités , s’élança de l’île « d’Elbe, compromit de nouveau leur existence, et « sembla rendre inutile , en un moment, tant de sang <f versé sur les champs de bataille. Lii victoire n’apaisa « pas d’abord cette fureur.

a Aujourd’hui la haine a fait place à la modéra- « tion. A cet égard les idées se sont modifiées et ont « pris une direction différente. Mais alors l’Allema- « gne indignée regardait sa haine contre Napoléon « comme un lien de vertu qui devait unir les peu- K pies : c’était une religion ; c’était un fanatisme; le

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a nom de l’oppresseur des nations leur inspirait un « sentiment d’horreur.

« Rappelez-vous combien peu il était alors resté « populaire, même en France; combien de familles « avaient sollicité pour leurs enfans l’honneur d’être « nommés par le grand capitaine , qui , dans son in- « fortune, cédant au ressentiment général, changèrent a contre un nom moins célèbre celui de Napoléon, « ou du moins le réduisirent à ses deux dernières a syllabes.

<c Mais des raisons d’un ordre plus élevé dictèrent <f cette détermination. L’Europe venait de reconnaître « combien il y avait eu danger pour elle de laisser à « un guerrier si entreprenant le prestige attaché au a titre d’empereur. En donnant à tous les rois et « souverains qn’il avait créés dans sa famille le nom « de Napoléon, à l’exemple des successeurs de Jules « et d’Octave qui portaient le titre d’Auguste et de « César, il l’a classé parmi les insignes du rang « impérial, il en avait fait une dénomination de « dynastie, à laquelle évidemment il voulait atta- « cher une signification d’autorité et de puissance. « L’empereur d’Autriche, qui avait déjà sacrifié a toutes ses affections à la sûreté et au bonheur « de ses sujets, avait à cœur de leur prouver, « ainsi qu’à l’Europe, que, dans aucune situation, « ses sentimens paternels ne l’emporteraient sur ses « principes et son amour pour son peuple. C’est « essentiellement dans ce but qu’il ôta au jeune « prince son nom de dynastie, comme il lui avait « refusé le titre d’empereur, pour que dès lors des « noms, tous consacrés en Autriche, prouvassent

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« qu’il ne serait plus désormais qy’un prince autri- « chien. »

Toutes les difficultés relatives à la possession du duché de Parme étaient levées : Marie-Louise se rendit dans ses nouveaux États, et le jeune enfant resta dès lors auprès de l’empereur.

C’était un spectacle touchant que l’intimité qui s’établit, dès les premiers instans, entre le monarque et le jeune prince. Un instinct secret semblait indiquer à l’enfant que toute son existence devait se réfugier désormais sous la protection de son aïeul. L’empereur éprouvait cet intérêt profond que devait nécessairement lui inspirer un être qui lui tenait de si près, et qui, si jeune, était déjà cependant le jotiet d’une inconcevable destinée : ils ne se quittaient plus. Un établissement de jeux proportionnés à l’âge de l’enfant se trouvait dans l’appartement même de l’empereur, qui prenait plaisir à être témoin de son adresse, de son agilité et des transports de sa joie. Le jeune duc pénétrait même dans le cabinet de travail où ce monarque, un des plus habiles légistes de son royaume , décide habituellement lui-même un grand nombre d’affaires de haute administration, et, avec soin et conscience, examine les requêtes que lui remettent ses sujets dans les audiences qui sont accordées sans difficulté au plus humble des habitans de l’empire. La présence du jeune prince venait faire divei’sion à ses graves travaux : sa conversation l’intéressait. L’enfant lui parlait avec une confiance entière, parce qu’il était sûr de recevoir des réponses proportionnées à son intelligence, et des explications faites avec ce senti-

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ment bienveillant qui leur donne tant d’attrait pour celui qui les écoute.

Dans un de ces momens d’épanchement, le jeune duc s’approcha d’un air préoccupé , et , s’appuyant sur les genoux de l’empereur :

«Mon grand-papa, lui dit- il, n’est-il pas vrai, quand j’étais à Paris, j’avais des pages?

— • « Oui, je crois que vous aviez des pages.

— « N’est-il pas vrai aussi qu’on m’appelait le roi de Rome?

— « Oui, l’on vous appelait le roi de Rome.

— « Mais, mon grand-papa, qu’est-ce donc être roi de Rome ?

— « Mon enfant, répondit l’empereur, quand vous serez plus âgé, il me sera plus facile de vous expliquer ce que vous me demandez : pour le moment, je vous dirai qu’à mon titre d’empereur d’Autriche je joins celui de roi de Jérusalem , sans avoir

aucune sorte de pouvoir sur cette ville Eh bien !

vous étiez roi de Rome comme je suis roi de Jérusalem. » Cette réponse frappa l’enfant; il garda le silence , et sembla long-temps réfléchir.

Ceux qui connaissent le genre de vie de l’empereur et ses habitudes domestiques , savent que son intérieur ne diffère pas de celui d’un bon père de famille. Pendant les séjours que, dans la belle saison, il fait à la campagne, l’enfant le suivait dans ses terres et dans ses maisons de plaisance. Leur société devenait de plus en plus intime. Ils prenaient ensemble leurs repas, et quand, par des raisons de santé ou d’affaires, l’empereur voulait être seul à sa table, on savait que cet ordie ne coticernait jamais le duc de

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Reichstadt, compagnon nécessaire et inséparable de son aïeul.

Après avoir lutté avec une constance admirable contre les souffrances cruelles qui au printemps de ses jours minaient lentement son existence, l’impératrice, fille de Béatrix, avait terminé en Italie sa courte et pénible carrière : son époux, sa famille, l’empire, payèrent à sa mémoire un juste tribut de douleur et de regrets. Le temps n’a pas encore effacé le souvenir du charme indicible qu’elle savait répandre autour d’elle.

Dans la suite, l’empereur crut devoir appeler à partager son trône une des filles du roi de Bavière, la princesse Caroline-Auguste. La nouvelle impératrice justifia bientôt aux yeux de l’Autriche le choix de son époux par les qualités de son noble caractère, par l’élévation d’un esprit éclairé. L’empire aime à voir confiés à son affection touchante les jours si précieux de son souverain. Elle partagea les soins et la tendresse de l’empereur pour le duc de Reichstadt, que chérissaient aussi tous les membres de la famille impériale. Celui des princes avec qui le jeune duc se trouvait en relations plus intimes d’affections et d’habitudes, était le second fils de l’empereur, l’archiduc François, qui , plus rapproché de son âge , se plaisait à partager ses joies et ses amusemens.

Nulle différence n’existait, du reste, dans la manière dont on traitait le duc de Reichstadt et les jeunes archiducs dans la famille ; il recevait les mêmes soins et les mêmes témoignages de tendresse ; à la cour on lui rendait les mêmes honneurs.

J-.’intérêl que faisait naître généralement la situa-

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tion si extraordinaire de ce jeune enfant , et la beauté remarquable de ses traits, inspirèrent à plusieurs artistes le désir de reproduire son image. A l’époque du congrès de Vienne, Isabey et d’autres peintres habiles étaient venus dans la capitale de l’Autriche consacrer par leur art le souvenir de tant de monarques, de princes, d’hommes d’Etat, de personnages illustres qui prirent part à cette grande réunion européenne. Ils firent des portraits remarquables du jeune prince. Celui que quelques années plus tard on dut au talent du célèbre I^awrence, lors de son séjour à Vienne, a été reproduit avec bonheur par la gravure.

Un peintre français depuis long-temps établi à Vienne , recommandable par son talent et par son caractère, et qui, de concert avec un autre habile artiste français , l’architecte Moreau , a fondé sur les bords du Danube le bel établissement des bains de Diane, M. Hummel , fut appelé pour peindre le jeune prince, alors âgé de cinq ans. Il le trouva jouant avec une multitude de figures de soldats, parmi lesquelles il remarqua des Cosaques irréguliers; cherchant à captiver son attention, pour éviter son impatience :

a Avez-vous jamais vu des Cosaques, monseigneur? lui dit le peintre.

— « Oui certainement j’en ai vu : ce sont eux qui nous ont escortés en France.

— « S’ils étaient comme ceux que vous avez là , avec le cou et les jambes nus, ils devaient avoir bien froid.

— « Non , ils ne sentent pas le froid , parce qu’ils sont d’un pays où l’on y est accoutumé. »

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Il répondait également à toutes les questions du peintre avec une justesse frappante, mais toujours après quelques instans de réflexion.

« Je yeux être soldat , lui disait-il dans la même séance : je me battrai bien; je monterai à l’assaut.

— « Mais, monseigneur, vous trouverez les baïonnettes des grenadiers qui vous repousseront, qui vous tueront peut-être.

— « Est-ce que je n’aurai pas une épée pour écarter les baïonnettes ? » répondit-il avec fierté.

Quand le portrait fut presque terminé, et qu’il fut question du costume, le peintre demanda au comte de Dietrichstein : « De quel ordre dois-je décorer le prince ? — De l’ordre de Saint-Étienne que l’empereur lui a envoyé au berceau. — Mais, M. le comte, j’en avais encore beaucoup d’autres, dit l’enfant. — Oui, mais vous ne les portez plus. » Il se contenta de cette réponse.

Outre les preuves d’intelligence que donnait le jeune prince, il montrait aussi déjà de la fermeté et de l’adresse : on le remarqua dans quelques circonstances. Le général italien Pino avait offert à l’empereur un jeune lion , récemment dérobé à la mamelle de sa mère ; trop faible encore pour être nuisible, il jouait, avec les chèvres qui le nourrissaient, dans un des parcs de la ménagerie de Schœnbrünn ; il attirait l’attention du public qui venait le visiter; on le caressait comme un chien docile. Un jour, accompagné de ses enfans et du jeune prince, l’empereur voulut aller voir le lion : la plus jeune des archiduchesses parut effrayée, non de cet animal, mais d’une des chèvres qtii courait vers elle d’un air me-

naçant. «Ne craignez pas, dit l’enfant en saisissant adroitement la chèvre par les cornes, je l’empêcherai bien de vous approcher. — Voyez, dit l’empereur en souriant, il est bien jeune, et cependant il sait déjà comment on doit prendre la difficulté. »

3 ’ai parlé plus haut du séjour que fit à Vienne l’illustre peintre anglais I^wrence; à son souvenir se lie une anecdote que je tiens du savant conseiller aulique chevalier de Hammer; elle peint le tact prématuré, le sentiment de dignité et de convenances du duc de Reichstadt.

Dans l’année 1819, l’ambassadeur de Perse, Mirza- Abul-Hassan-Chan , fit son entrée à Vienne, et déposa aux pieds de l’empereur et de l’impératrice les présens que leur offrait son souverain. Parmi ces objets précieux, qui en grande partie consistaient en nombreux tissus de cachemire, on remarquait le portrait du monarque persan , encadré d’une riche bordure en pierre de jade de la Chine, un volumineux manuscrit du poète Feth-Ali, composé de quarante mille distiques, et intitulé le Livre du Roi des Rois, à l’imitation du poème fameux de Ferdussi, et principalement le cimeterre de Timur, si célèbre en Europe sous le nom de Tamerlan. Abul-Hassan , alors ambassadeur, aujourd’hui premier ministre de Perse, est un homme d’esprit, ayant de l’instruction, mais beaucoup de singularités dans les manières, et surtout une assurance poussée jusqu’à l’extrême. Il avait parcouru plusieurs cours de l’Europe. A Londres, Lawrence avait feit son portrait pour le roi d’Angleterre: retrouvant le peintre à Vienne, il s’empressa de le visiter dans son atelier, accompagné de

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M. de Hammer, interprète de la cour. Le duc de Reichstadt était curieux de voir le Persan; il se rendit en même temps que lui chez Lawrence. Abul-Hassan lui fut présenté, et se mit aussitôt à converser en anglais avec le comte de Dietrichstein , en se laissant aller à toute la pétulante vivacité de son imagination et de son caractère. Frappé de ces manières étranges et bruyantes, le jeune duc, qui avait alors huit ans, dit avec une extrême gravité: «Voilà un Persan bien vif; il me paraît que ma présence ne lui cause pas le plus léger embarras. »

Les études du duc de Reichstadt furent dirigées d’après le mode constamment suivi pour les princes de la famille impériale : de nombreux résultats ont démontré l’excellence de cette éducation. On connaît généralement la haute instruction à laquelle se sont élevés les archiducs d’Autriche. Un des grands hommes de guerre de notre siècle, l’archiduc Charles, est un écrivain militaire supérieur. L’archiduc Jean, qui vit dans l’Autriche intérieure comme un simple habitant des montagnes, y cache des connaissances aussi variées qu’étendues. L’archiduc Reynier est profondément versé dans les sciences administratives et politiques , comme son frère Louis dans les sciences militaires; l’archiduc Ferdinand, connu par son brillant courage, l’est aussi par son instruction, et son frère Maximilien est un des plus habiles ingénieurs de l’époque actuelle ; d’après ce que m’en ont dit des hommes éclairés, il n’est aucun cours des sciences de la guerre dont il ne fut en état d’être un habile professeur.

I^es études auxquelles sont soumises les premières

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années de l’éducation des princes autrichiens ne diflèrent pas du système prescrit et suivi par l’université impériale. Dans la monarchie autrichienne, l’enseignement est sévère, les cours se suivent régulièrement; ils sont développés parties hommes habiles, avec un soin particidier, surtout ceux où l’on étudie les langues anciennes et les auteurs classiques. Dans ce pays, où elle est consacrée aux discussions des savans, à la rédaction de plusieurs actes, où elle est même employée dans les délibérations politiques des diètes hongroises; dans ce pays, où elle est presque encore vivante, la langue latine est enseignée, non .seulement comme la langue des sciences, mais en même ten)ps surtout comme la science des langues. Iæ duc suivit avec succès tous les cours prescrits •sans en excepter l’étude approfondie du droit public et du droit privé.

^ Désirant reproduire avec fidélité les détails que j ai recueillis, je ne me restreins pas aux formes sé- Aères de 1 histoire; j écris une simple notice, dans laquelle je raconte les faits tels que j’ai su les observer, et je retrace les im])ressions que j’en ai reçues; mais, afin de leur conserver leur véritable physionomie, je rapporterai quelquefois les narrations que j’ai entendues des personnes dont la bienveillance m’a fourni les documens de cet écrit.

Un des hommes qui, par sa situation précédente, pouvait me communiquer à cet égard les renseignemens les plus exacts et les plus intéressans, était sans contredit le capitaine Foresti : appelé auprès du duc de Reichstadt dès les premiers instans de son arrivée à Vienne, il fut attaché à ce prince comme

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l’un de ses gouverneurs. Sans interruption pendant seize années, il le suivit dans toutes les circonstances de son éducation , et assista au développement complet de son intelligence.

Natif de Trente, dans le Tyrol méridional, le capitaine Foresti avait fait des études distinguées à l’académie du génie à Vienne; il servit avec honneur dans les grandes guerres de l’Autriche , particulièrement en Italie. L’estime qu’il méritait par son instruction , par .son caractère et sa conduite, appela sur lui le choix de l’empereiu’, quand, au mois de juin i8i5, il confia l’éducation dn duc de Reichstadt à la direction supérieure du comte Maurice Dietrichstein. C’est un homme éclairé, modeste, sage, ferme, d’un caractère .solide, point sujet à l’enthousiasme ; j’ai reconnu en lui l’accent simple et aiistèi e de la vérité.

Je n’ai vu le capitaine Foresti qu’après la mort du duc de Reichstadt, et à l’occasion des renseignemens circonstanciés que je désirais recueillir. I.e général comte Hartmann me mit en relation avec lui, afin de m’offrir le moyen le plus sûr de bien connaître celui dont je voulais retracer les souvenirs, avec exactitude. Le capitaine Foresti répondit à mes demandes avec complaisance et franchise. Nous eûmes plusieurs conférences dans l’appartement même qu’avait occupé le prince au palais de l’empereur. Là nous étions entourés de ses armes , de ses livres, de ses derniers écrits, de ses derniers souvenirs : tout, autour de nous, était impré.gné de la vie intellectuelle de celui dont l’existence venait de s’é-\ teindre si prématurément. Voici ce que, dans cette

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