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A MONSIEUR LE COMTE LAINE, PAIR DE FRANCE

10 novembre 1824.

Je vous envoie, Monsieur, les notes que j'ai pu recueillir. Les lettres qu'il m'écrivait en 1791 donnent assez la preuve de sa mission à l'armée de Condé et auprès du cabinet de Vienne, Les époques de son départ et les événements de sa vie sont assurés par ses lettres. Cette recherche m'a fait du lien et du mal en me reportant à un temps de ma vie où je pouvais, malgré tout mon malheur, alors me croire encore heureuse. La lettre de mon pauvre neveu, que vous avez désirée, peint bien le caractère de celui que nous pleurons. Il serait doux pour mon cœur qu'elle piit être insérée en note dans la vie de M. de Richelieu, ainsi que celle qu'il m'écrivit au moment de la perte de ce brave et malheureux jeune homme. Ce serait une manière de perpétuer le souvenir de la gloire de mon pauvre neveu. Si je retrouvais encore quelques faits intéressants dans mes papiers je vous les enverrais. Je ne vous ai donné aucun détail sur Odessa, autre que la copie d'un écrit qu'il m'avait fait lire. M. l'abbé Nicole et 1. de Castelnau vous donneront des notes précises et beaucoup de faits importants. Je me suis bornée au temps de sa vie moins connu. Je désire bien que vous puissiez bientôt commencer ce premier ouvrage dont l'objet est si digne de votre éloquente plume.

Je me suis occupée de recueillir aussi, Monsieur, les graines que vous désirez; elles ne pourront être miÀres et bonnes à semer que vers les premiers jours d'avril au plus tôt. Je vous enverrai les premières écossées.

Recevez, Monsieur, l'assurance des sentiments fondés sur une base inaltérable: nos regrets communs et éternels. ,

Ma mère me charge de la rappeler à l'honneur de votre souvenir,

Rochechouart, duchesse de Richelieu.

Je n'ai pas eu le temps de recopier toutes les notes, mais je mets mon amour-propre de côté, mais jamais mon cœur; vous serez donc indulgent.

M. de Richelieu avait eu un frère aîné qui mourut fort jeune. Sa mère, mademoiselle d'Hautefort, lui fut enlevée, lorsqu'il n'était encore qu'enfant, par une maladie de poitrine. Mesdames de Nesler, de Rastiguat, les sœurs de sa mère, le soignèrent dans ses jeunes ans. La duchesse d'Aiguillon, sa grande-tante, mère du ministre, fit le bon choix de M. l'abbé Labdan (M. l'abbé Labdan par la brillante éducation qu'il avait faite de M. de Richelieu eut l'honneur de faire celle de M. le duc d'Enghien. Son attachement pour ce malheureux prince lui fit perdre la tête et causa la mort en apprenant son affreux assassinat) pour son précepteur. Ce bon mentor se fit aimer d'une manière touchante de son élève, il ne le quitta pas depuis l'âge de sept ans, il le suivit même au collège Du Plessis, où dès l'âge de quatorze ans il était distingué par ses études. A la fin de 1781 madame de Beringhau, sa grande tante, amie de mon père, arrangea son mariage avec moi- il n'avait que 15 ans. Ce fut le 4 de mai 1782 que j'eus le bonheur d'unir ma destinée à cet homme unique. Il avait alors cinquante mille livres de rentes et cinq cent mille après la mort de 1. le maréchal de Richelieu, âgé de 84 ans, et de M. le duc de Fronsac son père et grand-père. Ce fut pour son mariage que les substitutions d(^s duchés de Richelieu et de Fronsac ont été renouvelées. Au mois d'août il partît avec son mentor pour faire le voyage de la France, de l'Italie, de la Suisse, de la Hollande et d'une grande partie de l'Allemagne. 11 passa quelque temps à Tienne, où il laissa dès lors une réputation surprenante pour son âge. Ce fut le jour des Rois 1784 qu'il revint à Paris recueillir le fruit de ses voyages, dont il conserva toujours le goût et celui des langues et de l'instruction. Il entra à la fin de cette année sous-lieutenant au régiment des dragons de la Reine. Il resta dans ce régiment jusqu'à la fin de 1789. Ce fut à cette époque, qu'étant avec un détachement, il apaisa une émeute à Compiègne et sauva la vie à plusieurs personnes. L'an 1785, M. de Richelieu avait eu la survivance de la place de premier gentilhomme de la chambre, son grand -père ne pouvant plus l'exercer à cause de son grand âge, et les infirmités de M. le duc de Fronsac son père furent le motif pour accorder une place aussi honorable à un jeune homme de 19 ans. M. de Richelieu, qui n'avait dès lors que la seule ambition de se distinguer par lui-même, ue sentit que la gêne de

cotlp laveur, qui mettait des obstacles à son vif désir de faire la guerre. Il eu lurnia le projet aussitôt qu'il sut la déclaration de guerre entre les Eusses et les Turcs. Il eu demanda la permission au Roi. Elle lui fut refusée vers la fin de Tété de 1787. Après avoir été à son régiment, il partit pour Vienne, il y eut de nouveaux succès et s'y fit de vrais amis; il y retourna l'année d'ensuile et n'était point en France au mois d'août 1788 à la mort de M. le maréclial de Eiclielieu, qui lui prouva son attachement paternel, en le faisant son légataire universel. Il l'aimait beaucoup et avait pressenti que son petit-fils serait distingué et illustrerait encore plus la famille. L'an 1789 M. de Eiclielieu, au 5 et 6 d'octobre, vint par des détours à pied de Paris à Versailles pour devancer l'infâme troupe de femmes et de garde nationale et prévenir le Roi de cette affreuse arrivée, qui en était instruit et hésitait sur le parti, qu'il devait prendre. M. de Richelieu fut de l'avis que le Roi se mît à la tête de ses gardes du corps et se retirât à Rambouillet. Malgré que M. de Richelieu dans tous les commencements de la révolution désirât la réforme des abus, et ce rêve des belles âmes, le bonheur du iieuple, ces sentiments n'altérèrent jamais l'amour de son Roi; il entra à la fin de cette année capitaine au régiment de hussards Estherhazy. A la fin d'avril 1790, j'eus la douleur de perdre ma sœur, la duchesse de Piennes. C'est alors où M. de Richelieu me montra toute la bouté et la sensibilité de son cœur. Il fut cependant obligé de me quitter à la fin de l'été pour aller à son régiment en garnison à Sedan. C'est de là qu'il partit au mois de septembre pour le couronnement de l'Empereur d'Allemagne, et qu'il se rendit à Vienne. Son ami le prince Charles de Ligne aussi brave que lui s'y trouvait dans le temps où l'on parlait du siège qui allait se faire à Ismaël. Le prince Charles et lui partirent et firent le voyage le plus prompt et le plus pénible pour arriver à temps pour ce fameux assaut. Je ne détaille pas cette époque de sa vie, nous en avons heureusement conservé un écrit de lui-même. Je regrette seulement la lettre, qu'il m'écrivit à bord de la flottille russe après l'assaut. Ce fut à la fin de 91 qu'il revint de cette fameuse campagne. Son père était mort très-peu de temps auparavant. Il se trouva donc à 24 ans possesseur de sa grande fortune, mais son extrême délicatesse lui imposa la loi de n'en jouir qu'après que les dettes très-considérables de son père seraient payées. A cette époque il resta près du Roi, après avoir fait un voyage purement de plaisir eu Angleterre. Voici un fragment de la lettre, qu'il m'écrivit le 30 avril 1791 à Paiis:

«Vous savez sans doute, chère amie, les détails de ce qui s'est passé ici et des démissions de M-rs de Villequieu et de Duran. Vous avez su

probablement aussi que le Eoi m'avait désigné pour les remplacer; cette agréable nouvelle m'a été donnée à Londres par ces messieurs, et malgré les réflexions infiniment désagréables^ qu'a fait naître en foule la résolution que j'allais prendre, j'ai obéi à la voix du devoir et je suis parti sur-le-champ. Arrivé ici, je suis allé chez le Ëoi et lui ayant demandé ses ordres sur la conduite ultérieure que j'avais à tenir, il m'a ordonné de ne pas m'établir aux Tuileries, mais d'y venir de temps en temps, jusqu'à ce que l'arrangement de sa maison eût été définitivement arrêté. J'espère que d'après cela il me sera possible d'aller passer quelques jours à Courteille, mais je ne veux pas encore y penser puisque la fermentation est encore extrême dans Paris. Hier, trois olîiciers de la garde nationale ont manqué être pendus dans les Tuileries. L'un d'eux avait déjà la corde au col et vraisemblablement d'ici à peu de jours nous aurons quelques nouvelles convulsions violentes. Je vous assure, qu'il m'a fallu plus de courage et de dévouement pour me décider à revenir, qu'il n'en aurait fallu à un poltron pour monter à l'assaut d'Ismaël; toutes mes affections sont froissées et tous mes projets renversés, et il n'y a pas le moindre dédommagement.»

Il m'écrivait le 3 mai 1791:

« Je ne puis accepter l'offre que vous me faites de venir me

trouver, pour des raisons puissantes et que je vous dirai la semaine prochaine J'ai reçu au reste la nouvelle que l'Impératrice daigne me conférer l'ordre de St. Georges et de plus une épée d'or, grâce, à laquelle j'étais loin de m'attendre et qui, jointe à l'autre, surpasse de beaucoup tout ce que je pouvais espérer et môme ce que j'ai pu mériter»

Au départ du Roi pour Varennes, il était de service près de lui et fut fort affligé de n'avoir pas été mis dans ce secret. Peut-être qu'un serviteur si dévoué, si fidèle, si brave aurait empêché ce retour funeste. Ce fut un valet de pied du Roi qui lui apprit ce triste départ et sans pouvoir indiquer de quel côté cette malheureuse famille royale avait dirigé leurs pas. Il vint à Courteille (aussitôt nous vîmes dans ses traits qu'il y avait un grand événement à Paris) navré de douleur de n'avoir pas été trouvé digne de cette confiance que son attachement avait droit d'exiger. Mais le malheur de cette infortunée famille le rappelle dès le lendemain près d'elle. Aussitôt qu'il apprit l'arrestation, il repartit pour Paris. C'est à cette époque fimeste pour tous les bons serviteurs du Roi que je perdis mon malheureux père, qui eut le sang tourné de cet événement et qui succomba en quatre jours, le 6 juillet 1791, accablé de douleur aussi depuis un an par la mort de ma soeur. M. de Richelieu fut aussi bon, aussi sensible pour moi comme lors de mon premier malheur. Mais il fut obligé de quitter la France peu de

temps après. Pour ne pas être regardé comme émigré, il ne partit qu'après avoir eu la permission du Ivoi et d'après un décret de l'Assemblée Constituante. Yoici ce qu'il m'écrivait le 6 août de Dibourg:

«Je suis arrivé ici fort heureusement; ou m'a peu, ou point tracassé, grâce à la copie du décret de l'Assemblée Nationale que j'avais eu soin d'emporter. Le sentiment de plaisir.- . que j'ai éprouvé en me trouvant hors de France, a été mêlé d'amertume en pensant aux maux dont il fallait que fût accablé mon pays, puisqu'on ressentait tant de joie d'en sortir

«Je ne suis pas encore décidé sur la route que je dois tenir; écrivezmoi toujours à Francfort, poste restante.»

Une autre lettre du 24 août 1791 de Dibourg:

«Je reviens d'une course que j'ai faite pour accompagner M"' de Richelieu jusqu'à moitié chemin de Chaufontaine, où elle va prendre les eaux; je me mets demain en route pour Vienne; ce n'est pas pour mon plaisir que j'y vais, mais pour une affaire très-importante. Je n'y resterai que le temps nécessaire pour la terminer. L'infidélité de la poste m'empêche de pouvoir vous en dire davantage, malgré tout le plaisir que j'aurais de vous avoir pour confidente de tous mes projets, mais je ne puis avoir la même confiance pour les municipalités et les comités de recherches et les directoires».

Dans une autre lettre datée de A'ienne il dit:

«Si vous voulez savoir des détails sur l'affaire, qui m'a amené ici, je vous dirai que je ne suis pas déterminé à la finir dans ce moment et que j'ai remis au printemps prochain '') à prendre sur cela mon parti définitif. Voilà tout ce que je puis dire. Je vous assure d'ailleui's que tout cela n'a aucun rapport avec la révolution et la contre-révolution. Je ne vois dans tout cela aucun sujet de vous affliger, excepté de mon absence, qui, comme vous savez, est indispensable, car vous pouvez penser que je ne retournerai plus en France que comme étranger, et voyageant, encore Dieu sait quand. Nous avons eu depuis trois ou quatre jours les nouvelles de tacceptation du Roi qui, comme vous dites, y a mis beaucoup de grâce; on ne saurait voir un prince plus clément»

Il est facile de voir par ces lettres qu'il était chargé d'une mission importante pour le cabinet de Vienne. Etant encore sur la frontière, ses gens d'affaires lui proposèrent de revenir pour toucher un million de la succession de son père, qui l'aurait mis à l'abri de tous les événements; il répondit avec sa déhcatesse accoutumée qu'il préférait que les dettes de son

*") Je crois qu'il veut parler du cabinet de Vienne. ^

père fussent payées avant de rien toucher. Lors de la campagne de 1792 "), il revint de Russie chargé par l'Impéralrice de porter des secours à l'armce de Coudé, où il serait d'abord comme volontaire. M. le prince de Condé lui donna, l'an 1793, le régiment de la Couronne à commander; il ne quitta l'armée qu'au moment du licenciement et fut au moment d'aller dans la Tendée comptant sur des secours de la Eussie. 11 paraît que l'Angleterre s'y opposa; il retourna alors en Eussie, où il eut un régiment. La mort de l'Impératrice fut un grand malheur pour lui. Eaul Premier, pendant les premiers temps de son règne, le traita avec beaucoup de bonté, mais il éprouva le sort de bien des personues: ce Prince plus que capricieux ne le traitant plus de même, M. de Eichelieu, n'écoutant que sa noble fierté, donna sa démission à l'Empereur, quitta la Eussie et vint en Pologne, où il resta plusieurs mois n'ayant alors aucunes ressources pour vivre. Il ne dépensait (lue trente sols par jour. Je reçus à cette époque une lettre de lui qui m'annonçait sa triste situation et me témoignant que le nec plus ultra de son ambition serait de recueilhr de son immense fortune mille écus de rentes. Quelle douleur j'éprouvai de ne pouvoir même pas sur ma dot les lui assurer. Ses biens étaient vendus en partie et la nation s'était emparée de tout le reste. Je sortais de prison et le bien de ma mère était sous le séquestre. J'éprouvai une grande peine de ne pouvoir, en réunissant les débris de sa fortune et de la mienne, lui assurer cette modique somme.

La mort de Paul Premier lui rendit une nouvelle existence. 11 retourna à Pétersbourg, où il retrouva toute la bienveillance et même l'amitié d'Alexandre. Il reprit du service en Eussie et y fut fait lieutenant-général. 11 avait ce grade lorsqu'il revint en France en 1802. Il avait fait bien des démarches pour obtenir sa radiation. Il n'avait consenti à sa rentrée qu'à cette condition, laret et Fouché me la montrèrent signée du Premier Consul. Je ne pouvais donc pas imaginer que nous éprouverions tant de peine pour qu'elle nous fût remise, d'autant plus que Fouché me dit qu'aussitôt l'arrivée de M. de Eichelieu elle lui serait donnée en remphssant les formalités d'usage. J'écrivis donc à M. de Eichelieu à Vienne qu'il pouvait arriver, que sa radiation était signée. Il eut l'avis à l'instant, et le 2 de janvier 1802, à dix heures du matin, revenant de la messe, j'aperçus une voiture allemande qui traversait ma rue; mon cœur me dit bien vite que c'était lui. Il arrive plus tôt que moi dans uotrt; maison et ce fut lui qui m'y reçut. Les tambours, les iioissardes viurent aussitôt le féliciter de son retour. Je ne crois pas que tous les émigrés aient été aussi fêtés, mais à peine

*) (;'est un officier de l'armée de Condé de tj[ui je tiens ce détail.

avions-nous joui de nous revoir^ des le même jour il fallut qu'il allât à riiùlel de ville y iuscrire son nom. Cet acte de soumission lui fut odieux et surtout quand on lui refusa de lui remettre sa radiation, comme on l'avait promis. 11 no lui fut pas permis de porter son uniforme ni ses ordres étrangers.

Cinq mois s'écoulèrent sans qu'il fût possible de l'obtenir. Il est vrai que M. de Kiclielieu ne voulut faire aucune démarche. Seulement, quinze joui's avant son départ, il me permit d'aller à la Malmaison pour me plaindre de la mauvaise foi que l'on avait mise, en l'assurant 'qu'aussitôt son arrivée sa radiation lui serait remise. Madame Bonaparte m'en témoigna son étonnement et me promit que le lendemain au plus tard elle me l'enverrait: elle sonna aussitôt et demanda si elle pouvait parler à Bonaparteon lui dit qu'il était au conseil. Elle m'assura de nouveau de sa promesse et je partis fort satisfaile de mon ambassade. Je revins triompliante en rendre compte à M. de Eiclielieu qui fut moins crédule que moi; effectivement, c'est en vain que nous attendîmes le lendemain l'estafette si fort assurée. M. de Ricbelieu prit la résolution de faire une dernière tentative: ne pouvant ni le voulant accepter la loi d'amnistie, il écrivit une lettre fort noble à Bonaparte qu'il fit remettre par le général d'Hilliers. Elle resta sans réponse. Les aruis de M. de Kichelieu ne purent jamais en obtenir de M. de Talleyrand qui aurait désiré qu'il acceptât l'amnistie ou du service. Je crois même qu'il sonda sur cet objet les amis de M. de Eiclielieu, mais il n'hésita jamais sur le parti qu'il devait prendre. La ligne de l'honneur était toujours la sienne, aucun sacrifice ne lui coûtait pour la suivre. Il abandonna donc pour une seconde fois sa famille, ses amis et sa fortune, pour aller en chercher une à la pointe de son épée. Sa belle-mère et moi nous nous trouvions par son départ perdant tout espoir de retrouver la nôtre, mais électrisées par son noble caractère, nous préférions notre ruine à lui faire perdre un rayon de sa gloire. Ce fut le 7 mai 1802, qu'il repartit avec mon malheureux neveu Ernest d'Aumont qu'il regarda comme son fils jusqu'à sa funeste fin et le comte '"Charles de Bastiguat, son cousin. 11 passa par Tienne et y resta jusqu'au 12 septembre qu'il partit pour Pétersbourg. Il fut reçu par l'Empereur avec la plus grande bonté, qui peu de temps après lui donna une petite terre en Courtaude qui rapportait 12,000 francs de rentes. M. de Bichelieu aussitôt écrivit à sa belle-mère et à moi qu'il nous priait d'en accepter le revenu; qu'il était juste qu'étant cause de notre ruine par son départ, qu'il voulût adoucir notre position et qu'il n'était nullement en peine de son existence. Ce trait de bonté fait du bien à se rappeler et mérite de tenir une petite place dans son histoire. Peu

de temps après ce bienfait, FEmpcreur Alexandre envoya une estafette à Bonaparte pour demander la radiation de M. de Eiclieiieu et même ses bois. A cette époque Bonaparte voulait être bien avec la Eussie. Peu de moments après l'arrivée de ce courrier, nous sûmes par l'ambassadeur de Russie que M. de Talleyrand avait des lettres pour nous et en même temps une d'Alexandre lui-même à Bonaparte pour obtenir cette radiation qui m'avait été accordée et que sans l'Empereur de Russie nous n'aurions sûrement pas eue. Il était donc de devoir ce bonheur à cet auguste bienfaiteur et d'être délivre de la reconnaissance envers l'usurpateur. Ce fut dans ce temps que M. de Richelieu m'envoya la procuration générale et minutée pour gérer ses affaires, en me recommandant les créanciers de son père dont il était plus occupé que de lui-même. «S'il ne me reste rien», me mandait-il, «eh bien je pourrai marcher la tête haute et ce que j'aurai je ne le devrai qu'à moi».

L'Empereur Alexandre lui donna le choix d'un commandement militaire ou le gouvernement d'Odessa. Il le préféra alors, voulant éviter de servir contre la France. Ce fut le 12 Ventôse de l'année 1803 qu'il partit de Pétersbourg pour Odessa. Il y resta environ un an sans aller à Pétersbourg, où il retourna pour demander à l'Empereur des avantages immenses pour cette ville qui déjà se ressentait de son heureuse influence; il y était déjà adoré, aussi à plus de vingt heues une foule du peuple de la ville et des villages voisins allèrent à sa rencontre.

Le 18 (3) août 1804, d'Odessa, il m'écrivait:

«L'Empereur vient de m'envoyer la Plaque de l'Ordre de St.-Wladimir qui est un ordre de mérite très-beau et très-distingué, dont il n'a donné que trois depuis qu'il est sur le trône; il l'a accompagné d'une lettre charmante. Je n'ai jamais été fort sensible aux rubans, mais j'ai été bien touché d'une marque de satisfaction de la part d'un prince que j'aime et sers de cœur et d'âme.

«Il faudra, ma chère amie, que vous m'envoyiez des graines de fleurs et d'arbustes de Courteilie. Je serai charmé de les ressemer ici; je voudrais, si Ernest me revient, que nous fassions un petit monument à votre excellente grand'mère dans le jardin que je crée et nous sèmerions autour des graines des fleurs et des arbustes qu'elle aimait et soignait....»

M. de Richelieu, lors de Pentrée de l'armée française en Russie, était resté avec un corps d'armée dans sou gouvernement sans prendre part à la guerre contre la France. M-rs de Castelnau et l'abbé Kicole peuvent donner tous les détails de sa belle conduite pendant l'afî'reusc peste de 1812. M, l'abbé Nicole m'en a raconté des traits oui font encore mieux

connaître cette âme si belle^ si religieuse et si charitable. Ce fléau dura plus de six mois et ce n'est que par la vigilance^ la fermeté et le dévouement du gouverneur d'Odessa et de la î»[ouvelle ilussie qu'il se termina aussi vite.

M. de Richelieu avait désiré accompagner l'Empereur Alexandre lors de son entrée en France. Ce prince me dit à moi-même, lorsqu'il me lit l'honneur de venir me voir le jour de l'entrée de Louis XYilI à Paris:

«Votre mari m'en veut un peu de ne pas l'avoir mené avec moi; si j'eusse prévu que cette campagne eût une aussi heui'euse issue, il serait ici, mais je vous l'enverrai bientôt».

Cet excellent prince resta près de trois quarts d'heure dans sa visite, à laquelle je fus d'autant plus sensible que je devais cet honneur à sou attachement pour M. de Richelieu. Ce fut au mois de décembre 1814 qu'il revint à Paris. Il était chargé par l'Empereur de négocier le mariage de sa soeur avec M. le duc de Berry. La différence de religion fut la raison qui empêcha cette alliance.

2) Notice

SUR LES PREMIÈRES ANNÉES DE MONSIEUR LE DuC DE RiCHELIEU ET SUR SA VIE SilLIïAIRE jusqu'à SA N03IINATION A LA PLACE DE CHEF DE LA VILLE d'OdESSA.

PAR LE COMTE DE Lais'GEROX.

Odessa, 1 (13) janvier 1825-

Armand Emmanuel Sophie Septimanie duc de Richelieu et de Fronsac, pair de France, premier gentilhomme de la chambre du Roi, ensuite grand veneur, ministre des Afïaires Etrangères et président du Conseil des Ministres;

Lieutenant -général au service de Russie, gouverneur militaire des trois gouvernements de la Nouvelle Russie, chef de la ville d'Odessa, des cosaques de la mer Noire et de ceux du Boug;

Chevalier des ordres de St. André, St. Louis, etc. etc. etc. etc.. fils du duc de Fronsac (fils du maréchal de Richelieu) et de M-Ue de Hauteibrt, est né à Paris, le 25 septembre 1766.

Le duc de Richelieu, dont l'étonnante ressemblance avec son grandpère frappait tous ceux qui avaient connu le maréchal dans sa jeunesse, était d'une taille élevée et élancée, fort maigre, un peu voûté, A l'âge de

15 ans, sa figure était charmante et elle resta agréable jusqu'à la fin de sa vie. Ce qui en faisait le principal ornement étaient deux grands yeux noirs pleins de feu qui donnaient à sa physionomie une expression, en même temps spirituelle et piquante; il avait le teint fort brun, les cheveux crépus et très noirs; ils blanchirent de bonne heure.

Il fit, à l'âge de 8 ans, ses premières études dans le collège Du Plcssis (fondation de sa famille). Cette maison d'éducation était alors et avait toujours été distinguée par la pureté et la sévérité de ses principes et l'excellente direction de l'instruction. M. de Richelieu en fut nn des élèves les plus distingués; il y puisa le goût des sciences utiles, des connaissances solides et y acquit les qualités rares et précieuses qu'il porta ensuite dans le monde.

Le caractère de M. de Richelieu s'annonça dès sa jeunesse, par une sévérité de moeurs et même par une espèce de raideur qu'on n'eût pas dû soupçonner dans un jeune homme, qui en trouvait peu d'exemples dans ceux qui l'entouraient et même dans ceux qui lui touchaient de plus près.

Confié à sa sortie du collège aux soins d'un respectable ecclésiastique, l'abbé Labdan, qui depuis a présidé à l'éducation du malheureux duc d'Enghien et est mort, l'esprit égaré, de douleur du lâche assassinat qui termina les jours de ce jeune prince.

Cet instituteur honnête et éclairé sut profiter de toutes les dispositions heureuses qu'il trouva dans le cœur de son premier élève, pour en faire un modèle de toutes les vertus, et s'attacha surtout à lui inculquer ces sentiments d'une piété raisonnable et sans jactance dont l'absence et l'oubli ont causé tous les malheurs du siècle.

M. de Richelieu, né avec un esprit plus solide que brillant et peu fait pour la frivolité de la société de son temps, y portait une réserve, disons même, un embarras, et quelquefois un air de pédanterie dont les causes étaient trop respectables pour qu'on osât en plaisanter: sa vertu en imposait même aux jeunes gens de son âge qui l'estimaient en s'éloignant de lui; il n'était pas à leur hauteur et se trouvait déplacé avec eux; il était timide et embarrassé avec les femmes; cette timidité n'était pas un héritage de famille, cependant dans une société intime et avec des personnes qu'il avait l'habitude de voir et sur l'amitié desquelles il pouvait compter, M. de Richelieu se livrait souvent à une gaieté vive et même quelquefois bruyante, mais l'arrivée d'un personnage moins connu de lui le rendait à sa circonspection habituelle.

II se jugeait quelquefois sévèrement, il jugeait de même les autres,

et cepeudaut (car les caractères se composent de contrastes) il se livrait souvent avec trop d'abandon à des personnes qui étaient loin de mériter sa confiance; son âme noble et pure ne pouvait soupçonner dans les autres l'astuce ou la perfidie dont lui-même était incapable. C'étaient des défauts sans doute et des défauts fâcheux pour lui et pour les autres, et dont l'influence s'est fait sentir dans les éminents emplois, où il a été appelé; mais heureux encore celui chez qui de pareils défauts proviennent de pareilles causes!

Doué d'une mémoire extraordinaire et d'un esprit froid, rassis et apte à recevoir et à conserver tous les genres d'instruction, qu'il était si empressé d'acquérir et d'augmenter, M. de Richelieu sortit des mains de sou instituteur avec beaucoup de connaissances qu'il ne cessa point de cultiver lorsqu'il entra dans un monde alors léger, peu moral, et dont les principes et les exemples étaient dangereux pour un jeune homme; mais dont il ne partagea ni les vices déguisés, ni les brillantes erreurs; il n'y ambitionna pas la célébrité de la jeunesse de son grand-père. M. de Richelieu, loin de partager ce froid et coupable égoïsme qui a caractérisé le XTIII"'" siècle, portait peut-être même jusqu'à l'extrême la complète abnégation de soi-même et de son intérêt; jamais il ne se comptait pour rien, jamais il ne calculait ses propres avantages, lorsqu'il était question du bien général ou du bonheur d'une autre personne. On n'avait point vu encore avant lui un désintéressement plus entier, plus noble et plus pur.

Marié jeune, trop jeune peut-être (il n'avait pas 17 ans), avec M"" de Rochechouart, le 4 mai 1782, le jour même de la célébration de cet hymen, il partit pour voyager dans la plus grande partie de l'Europe.

11 parcourut l'itahe, la Suisse, l'Allemagne et la Pologne.

Ces voyages, qui alors étaient à la mode et qui pour quelques jeunes Français ne devinrent qu'une occasion de plus d'étaler leurs ridicules et de cho({uer par leur fatuité, furent pour M. de Richelieu une source d'instructions nouvelles et un moyen de se former en fréquentant les hommes d'état, les hommes de lettres et en se faisant admettre dans l'intimité des gens respectables plus âgés que lui, société qu'il a constamment préférée à toute autre et où il a toujours eu des succès.

L'Empereur Joseph 11, quoiqu'il ne fût pas très-indulgent et surtout pour les Français, dont le ton et les manières ne lui plaisaient pas, sut apprécier M. de Richelieu, le traita avec une grande distinction et même avec un intérêt qu'il accordait rarement.

Parmi les personnages remarquables dont M. de Richelieu obtint aussi l'estime et l'amitié, on doit nommer d'abord le prince de Ligne, l'homme îe plus aimable et le plus brillant du siècle, qui a fait jusques à l'âge de 80 ans le charme de tous ceux qui l'ont approché et le désespoir de tous ceux qui ont voulu l'imiter, et qui sous un vernis de frivolité cachait les connaissances les plus étendues et les qualités les plus estimables; il obtint son amitié et l'estime du prince de Kaunitz et du maréchal de Lascy.

Indépendamment des avantages personnels qui distinguaient M. de Richelieu et qui commandaient la vénération et l'attachement, les étrangers ajoutaient à la bienveillance qu'il leur inspirait et qui était très naturelle, celle qui naissait de l'étonnement de voir un Français aussi jeune montrer une modestie, une réserve et un aplomb au-dessus de son âge et dont ses compatriotes ne donnaient pas toujours des exemples; on jouissait aussi dans les pays étrangers de lui en voir parler les langues avec une grande perfection; c'était encore un des talents de M. de Richeheu: il s'exprimait également bien en cinq langues, et cette facilité qu'il dut à sa mémoire et à son application est toujours, lorsqu'on parcourt l'Europe, un grand moyen de bien connaître, de bien juger le monde, où l'on se trouve, et d'en être bien accueilli.

On doit encore faire remarquer une des qualités de M. de Richelieu qu'il devait à une tête froide et à un esprit orné par des connaissances appuyées sur de bonnes bases: il pouvait écrire tout de suite, et sur le sujet le plus abstrait, plusieurs pages sans avoir besoin d'y changer ensuite un seul mot; son style était serré, concis, fort d'idées, plus profond qu'élégant, et sa conversation ressemblait à son style.

Le terme des voyages de M. de Richelieu le rapprocha de sa patrie,

il était entré au service militaire le (fin 1784) comme sous-heutenant

dans le régiment de la Reine, dragons, et en 1789 il fut fait major en second du régiment d'Estherhazy, hussards.

Après son retour à Paris, M. de Richelieu y vécut quelque temps étranger à la société de cette capitale, où cependant sa naissance l'appelait, et à celle de Versailles dont son caractère et son goût l'éloignaient et où l'attachait, malgré lui, une des premières charges de la Cour. Peu après son retour en France, éclata cette monstrueuse et immense révolution qui devait donner au monde épouvanté le spectacle de tous les crimes et de

tous les genres d'atrocités et de bassesses; les dangers que courait le roi rapprochèrent de lui M. de Richelieu; il vit son devoir dans son assiduité près d'un monarque, vertueux comme lui, et alors si malheureux! Yersaillcs oflrait des périls sans cesse renaissants, la famille royale avait besoin de secours et de consolations, Versailles était devenu le séjour de M. de Richelieu.

Le matin de l'affreuse journée du 5 octobre, M. de Richelieu se trouvait à Paris, où cependant il ne venait que rarement et pour peu de temps; il sut bientôt le sujet qui conduisait à Versailles les immenses rassemblements de ces hideux et féroces rebelles, la honte et l'effroi de l'humanité: le Roi allait périr, tout ce qui l'entourait, devait partager son sort. M. de Richelieu part à pied de Paris; la route de Sèvres était obstruée par les infernales légions de tous ces monstres forcenés qui couraient aux assassinats et y entraînaient leurs chefs; il prend le chemin de Meudon, il court, il vole et vient se ranger aux pieds de son Souverain avec les défenseurs du trône.

Mais bientôt la captivité du Roi le sépara de ses serviteurs les plus zélés. Louis XVI livré à ses bourreaux, entouré de ministres pervers et sortis pour la plupart des derniers rangs de la populace, menacé par 4es assassins qui proscrivaient publiquement sa tête, Louis XVI, enfin peutêtre trop indifférent sur sa vie, trop résigné à son sort et faisant plutôt admirer les vertus d'un martyr que celles d'un roi, exigea du dévouement de ses amis et de ses défenseurs le sacrifice le plus entier et le plus douloureux qu'il pût leur imposer, — il les força de s'éloigner.

M. de Richelieu vint à Vienne— c'était la ville qu'il afifectionuait le plus, l'estimable bonhomie de la société et le ton sentencieux et froid des Allemands convenaient à son esprit.

Il s'y trouvait au mois d'octobre 1790; un hasard qui influa sur le reste de sa vie, qui lui fit embrasser une nouvelle carrière et trouver une nouvelle patrie, vint l'arracher de Vienne et le jeta en Russie.

Le comte de Langeron, colonel au service de France, avait, avec la permission du Roi, été servir comme volontaire dans l'armée russe.

Il avait fait au commencement de cette année une campagne en Fin-

lande contre la Suède et après la conclusion de la paix avec cette puissance, il était venu en Bessarabie avec l'intention de faire la campagne qui allait s'ouvrir contre les Turcs; mais les dangers qu'oiïrait la santé de sa femme l'avaient forcé de quitter l'armée et le ramenaient en France; il apprit en chemin la mort de son épouse, aucune raison ne l'appelait plus en France, il s'arrêta à Vienne et y tomba dangereusement malade.

Les soins touchants que lui prodiguai, de KicheJieu adouciront sa douleur. contribuèrent à sa convalescence et lurent le fondement de cette amitié chevaleresque qui les unit constamment, dont M. de Langeron s'honore encore, qui a duré plus de 30 ans sans aucune altération et qui les a fait surnommer les chevaliers du Cygne.

L'armée russe, pendant l'absence de M. de Langeron, avait attaqué, et pris Kilia; on croyait la campagne finie, et elle devait l'être effectivement, mais l'audace des entreprises de l'amiral Ribas, la prise rapide de Tulschy, celle d'Jzatchy firent juger qu'un essai sur Ismaël, le boulevard des possessions des Turcs dans cette partie de leur empire et la seule forteresse qui leur restât, dans la Bessarabie, pourrait réussir et accélérer la conclusion de la paix que l'on désirait; on soupçonna donc qu'on pourrait faire le siège de cette forteresse.

Un courrier russe, arrivé à Vienne, vint remettre une lettre du prince Potemkin, chef de l'armée russe, au prince de Ligne chez qui M. de Richelieu et M. de Langeron se trouvaient alors; ce dernier qui devait partir le lendemain pour retourner en Bessarabie questionna le courrier, qui donna comme une certitude ce qui à l'armée n'était encore qu'un doute: il annonça comme assurés le siège et la prise d'Ismaël.

A cette nouvelle (cependant un peu prématurée) le jeune Richelieu regarde le fils du prince de Ligne, le prince Charles, colonel dans l'armée autrichienne déjà connu par sa bravoure et par des faits d'armes illustres à la guerre; comme il l'était dans la société par ses qualités aimables et estimables; le prince Charles le regarde aussi; ils se devinent: leurs âmes étaient faites pour s'entendre; «allons-y)), s'écrie le jeune Richelieu: «lâche qui s'en dédie» répliqua Charles, et le départ est décidé.

Le coeur paternel du prince de Ligne en souifrit, mais il s'agissait de gloire; à l'âge de son fils, il eut fait comme lui; il pleura, mais il l'encouragea à partir

Les trois jeunes guerriers s'embarquèrent dans de mauvaises chaises de poste découvertes et courant jour et nuit en automne, par un temps obscur, froid et pluvieux, ils arrivèrent en 9 jours à Bender, où se trouvait alors le prince Potemkin.

Ce satrape si grand par son génie, si petit par sa faiblesse, si gigantesque dans ses projets, si ridicule dans ses manies, reçut le prince de Ligne comme le fils d'un ancien ami et M. de Eichelieu comme le méritait son nom et sa réputation. Bientôt après leur arrivée il les fit partir avec M. de Langeron pour le Danube, où tous les trois furent destinés à servir sur la flottille, sous les ordres de l'amiral Eibas.

La prise d'Ismaël à jamais célèbre dans les annales de la guerre fut précédée par plusieurs combats de la flottille sur le Danube; ce fut dans ces engagements, dont plusieurs furent très-chauds, que M. de Richelieu fit ses premières armes et montra l'assurance d'un vieux héros et le courage froid et en même temps brillant qui distinguait son grand-père; il était avec des Russes, ils se connaissaient eu valeur et leurs vieux soldats admirèrent celle du jeune étranger.

Enfin arriva le jour de cet assaut mémorable qui n'a jamais eu d'exemple et n'en aura peut-être jamais, assaut dans lequel on vit 23,000 Russes commandés par ce Souvorow, sous lequel ils ont toujours été invincibles, forcer 40,000 Turcs derrière une enceinte très-élevée et précédée par un fossé profond de plusieurs toises. Cette disproportion étonnante entre les vainqueurs et les vaincus fut encore augmentée par les chances inévitables dans un assaut: 3,000 zaporogues ne parvinrent pas jusqu'à la ville, 6,000 soldats périrent en l'escaladant, et alors aucun des défenseurs d'Ismaël n'avait perdu la vie, de sorte que l'on peut dire que 40,000 Turcs furent détruits dans de forts retranchements par 14,000 Russes. Cependant on connaît la bravoure individuelle des osmanlis, je dirai mJme que jamais elle ne parut avec plus d'éclat que dans cet assaut, où toutes les victimes défendirent leur vie avec l'acharnement du désespoir et ne tombèrent que percés de plusieurs coups.

Mais laissons M. de Richelieu peindre, avec sa modestie ordinaire et avec la vérité qui a toujours dicté ses écrits, la part qu'il prit à cet assaut où il mérite par son sang-fruid et son intrépidité les éloges qui lui furent^ accordés par l'armée russe et que personne ne lui contesta.

«Nous passâmes à une heure du matin sur la rive gauche du Danube, où nous trouvâmes les troupes qui devaient composer notre colonne (cette colonne était sous les ordres du brigadier Hercule Marcow); elles consis- I aient en 5 bataillons d'infanterie, faisant à peu près 3,000 hommes, et, 1,000 cosaques zaporogues qui devaient faire notre avant-garde, mais qui ne débarquèrent pas.

«L'embarquement des troupes se fit avec ordre; elles furent distribuées sur des chaloupes et des bateaux plats que l'on fit haler le long du rivage.

«La première colonne de terre composée de 200 hommes du régiment d'Apschéron et de 2,000 grenadiers du régiment de Fanagory, dont le comte Souvorow était chef, devait agir de concert avec nous, et lors de notre débarquement vis-à-vis la batterie située à la gauche du bastion de pierre, elle devait escalader le retranchement qui joignait ce bastion au Danube et chercher à s'emparer du bastion même en le tournant.

«Au signal, donné par une fusée, nous nous mîmes en marche de concert; on ne peut se représenter un spectacle plus imposant et majestueux que celui qui s'offrit alors à nos yeux: la nuit était très-obscure, un brouillard épais ne nous permettait pas de distinguer autre chose que le feu de notre artillerie; ce feu, partant de la rive droite du Danube et des bâtiments de la flottille, se réfléchissait dans les eaux et offrait le coup d'oeil le plus extraordinaire.

«A peine avions-nous parcouru quelques toises que le brouillard commença à se dissiper, et les Turcs qui n'avaient pas tiré pendant toute la nuit s'apercevant de notre mouvement (tous les Turcs étaient à leur poste; ils avaient été prévenus du moment de l'assaut par un déserteur qui fut trouvé enfermé dans un cachot et fut tué par ses camarades) commencèrent de leur côté un feu très-vif qui acheva d'embraser l'horizon; un moment après, lorsque nous nous approchâmes delà ville, le feu de la mousqueterie commença dans toute l'étendue du rempart; ce fut alors que la ville parut à nos yeux comme un volcan; un cri universel de «allah!» vint encore rendre plus imposant ce moment dont rien ne peut donner d'idée!

«Nous avancions cependant toujours au milieu de ce feu épouvantable; les décharges de mousqueterie étaient si multipliées et se succédaient si rapidement, que je puis assurer n'avoir jamais vu dans des manœuvres de paix un feu de file aussi nourri et aussi soutenu.

«Nous abordâmes au rivage où l'on ne pouvait débarquer que dans un endroit très-étroit (la plage étant embarrassée par les débris des bâtiments de la flottille turque coulée à fond pendant le siège).

«En abordant, le prince Charles de Ligue, qui se tenait à l'extrémité

de la chaloupe pour pouvoir saiiier à terre le premier, reçut une balle de i'usil dans le genou gauche; le coup le renversa; uu sergent d'ordonnance et moi le relevâmes et, son courage l'emportant sur la douleur qu'il ressentait, il sauta à terre à travers une grêle de balles et de mitraille qui partaient du bastion de pierre dont nous n'étions pas à plus de vingt pas.

«Nous fîmes descendre promptement les 40 chasseurs qui montaient notre chaloupe, et nous restâmes quelques minutes à attendre que le reste de nos gens pût débarquer; ce moment fut très-chaud et nous coûta beaucoup de monde.

«Les Turcs, dès qu'ils s'aperçurent de notre débarquement, abandonnèrent la batterie qui était vis-à-vis de nous et s'enfermèrent dans le bastion de pierre; ce fut un grand bonheur pour nous, car si l'obscurité ne les eût pas empêchés de découvrir notre petit nombre, ils nous auraient infailliblement rejetés dans le Danube, où nous aurions tous péris, nos chaloupes s'étant retirées.

«Lorsque nos bataillons furent débarqués (ce qui demanda un peu de temps) on les lit mettre en colonne, et le mouvement se fit avec plus d'ordre que l'on n'aurait pu l'espérer de la situation où nous nous trouvions. M. de Richelieu ne connaissait pas encore la discipline admirable de l'armée russe et la subordination et la rare intrépidité de ses soldats.

«En même temps la première colonne escaladait le retranchement et la palissade, non sans une grande perte que lui causait ainsi qu'à nous le feu du bastion de pierre. Le prince Lobanow, colonel du régiment d'Apschéron, qui commandait les 200 enfants perdus de son régiment en perdit 180, et eut le corps traversé d'une balle; il est maintenant général en chef, chevalier de St. André et ministre de la justice. Nous fûmes très-utiles à cette colonne: notre présence et notre secours encouragèrent les grenadiers de Fanagory qui, après être entrés dans la ville, se joignirent à nous.

«Pendant le temps que nous restâmes le long de la plage et que nous marchâmes pour nous réunir à la première colonne, nous eûmes au delà de la moitié de nos officiers tués ou blessés; M. de Richelieu reçut alors une balle qui traversa son bonnet, coupa quelques cheveux et lui effleura la tète. Le rivage était jonché de morts; le brigadier Markow vint à nous dans ce moment et voyant que le prince de Ligne ne pouvait plus se soutenir qu'à l'aide de deux hommes, et que même avec ce secours il lui était impossible d'avancer dans un terrain fangeux et plein de débris de maisons, il l'engagea à retourner à bord d'un vaisseau pour se faire panser, et lui-même alors reçut une balle qui lui fracassa le pied; je les fis embar-

quer tous les deux dans le seul bateau qui restait encore près du rivage et je retournai à la tête de la colonne.

«Le prince de Ligne désespéré que sa blessure le mît hors d'état de rester jusqu'à la fin de ce mémorable assaut, où il se promettait de se couvrir de gloire, versait des larmes de douleur et de colère; moi-même je me trouvai alors dans une situation bien pénible: j'avais désiré d'accompagner le prince de Ligne, bien sûr qu'avec lui je faisais tout ce qu'on pourrait faire de mieux, et alors je me trouvais isolé, incertain de ma position et combattant avec des gens dont je n'entendais pas la langue.

«Nous fûmes enfin tirés du poste désagréable où nous nous trouvions; un officier du régiment de grenadiers de la mer Noire, qui faisait partie de notre colonne, vint à nous pour nous engager à soutenir son bataillon qui, s'étant déjà fort avancé, était au moment d'être accablé par les ennemis; nous nous portâmes en avant après avoir passé la batterie et le retranchement qui l'entourait, nous fûmes engagés dans des rues étroites et entre des masures, où il nous fut impossible de conserver l'ordre que nous avions gardé jusqu'alors; ne voyant pas celui qui avait pris le commandement de notre colonne, et ignorant, où je devais porter mes pas, je m'aperçus que du côté du rempart à ma gauche on faisait un ieu très vif, que je jugeai être celui de la seconde colonne, commandée par le général-major Lascy; je me dirigeai de ce côté, et appelant (autant que je le pouvais) tous les chasseurs qui se trouvaient auprès de moi, je parvins avec eux au pied intérieur du rempart sur lequel j'aperçus plusieurs de nos soldats; je ne m'étais pas trompé dans mon calcul: c'était en eftet la colonne du général Lascy, qui parvenait au sommet du rempart. Les Turcs, logés dans le bastion le plus proche, faisaient sur cette colonne un feu très vif de canon et de mousqueterie. Je gravis avec les gens qui m'avaient suivi le talus intérieur du rempart et je rencontrai le général Lascy. Le général Lascy ne connaissait point M. de Richelieu, il le vit à la tête des chasseurs, les animant par son exemple; il lui parla russe; M. de Richelieu lui répondit en allemand; à la manière dont il le parlait, le général le prit pour un Livonien et l'employa utilement pendant tout le temps que dura l'assaut sans savoir qui il était; la valeur et rintelligence que M. de Richelieu fit paraître engagèrent le général Lascy à le faire chercher dans l'armée le lendemain de l'assaut pour k recommander particulièrement; il y eut même à son sujet un ordre du jour. Personne ne se présenta et le général eut ignoré celui qui l'avait si bien secondé, si un hasard ne lui eut pas fait rencontrer M. de Richelieu deux jours après; lorsqu'il ii\\\)\ii son nom, il voulut le ])i-ései]t<M' hii-même à Souvorow et le cita dans

sa relation avec les plus grands éloges. Ce fut une véritable satisfaction pour moi de me réunir à un général aussi distingué, et qui montra dans cette occasion qu'il n'avait pas usurpé sa réputation.

«Nos soldats avaient commencé à riposter au feu des Turcs et ce feu était cause que nous avancions très-lentement; les Turcs à couvert derrière leurs traverses nous faisaient essuyer beaucoup de pertes; en vain le général Lascy et tous les officiers dont la conduite était au-dessus de tout éloge employèrent les menaces et même les prières pour faire cesser ce feu inutile et dangereux, ils n'y réussirent que difiicilement: pendant longtemps nos soldats ne se servirent de la baïonnette que contre le peu des Turcs qui, par un excès de bravoure ou de désespoir, venaient se précipiter sur nous et y trouvaient une mort certaine. Le rempart était partout coupé par des traverses qui se renouvelaient tous les cinquante pas, et lorsqu'à force de peine nous avions chassé les Turcs [de l'une ils se retiraient derrière l'autre et s'y défendaient avec le même acharnement.

c(x\près avoir emporté celle qui se trouve au-dessus de la porte de Khotim, nos soldats éprouvèrent un moment d'effroi qui pensa nous devenir funeste; quelques-uns de ceux qui étaient les plus avancés, ayant été sabrés par les Turcs qui firent entendre un cri spontané de «allah!» et s'avancèrent sur nous, la terreur se répandit parmi nos gens, et ils reculèrent de près de 50 pas; mais bientôt ils se ranimèrent et, s'avançant de nouveau, remarchèrent en avant et mirent dans ce mouvement une telle vigueur, que nous fûmes bientôt maîtres du bastion dont la traverse attaquée nous défendait l'entrée.

«Comme alors nos cartouches commençaient à s'épuiser, que le courage des Russes augmentait en raison des obstacles qu'ils surmontaient et que celui des Turcs s'abattait dans une proportion semblable, le succès devenait à chaque instant plus probable; cependant nous commencions à être fatigués de la longueur d'un pareil combat.

«Nous aurions dû être tirés plus tôt d'inquiétude, mais la troisième colonne, commandée par le général Meknopp, avait trouvé beaucoup plus de résistance que celle du général Lascy, et quoique l'espace, qu'elle eût à parcourir pour se réunir à nous, fût beaucoup moindre que celui que nous avions parcouru jusqu'à ce moment, le temps, qu'elle avait perdu par l'opposition qu'elle avait rencontrée dans l'escalade, l'avait retardée, et au lieu de nous épargner la moitié du chemin en venant se réunir à nous, il nous avait fallu le faire presque en totalité puisque l'endroit où nous nous rejoignîmes n'était pas à plus de 100 toises de celui où son attaque avait eu lieu.

«Cette colonne avait beaucoup souffert et son chef avait été blessé à

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mort. En approchant du grand bastion qui se trouve entre les portes de Khotim et de Bender, nous éprouvâmes de nouveau une résistance trèsvigoureuse. Dans ce moment, M. de Richelieu reçut encore une balle qui lui déchira sa tunique sans le blesser. Les Turcs entassés en foule dans ce bastion en défendaient l'entrée avec fureur* les soldats russes, rassemblés de tous les côtés/formaient un cercle éloigné de quarante à cinquante pas de leurs ennemis; ils avançaient de 4 à 5 pas la baïonnette en avant et ensuite reprenaient leurs places et paraissaient incertains. Le silence des deux partis et la fière contenance des individus formaient le plus imposant spectacle; on resta plus d'un quart d'heure dans cette position.

«C'était dans ce bastion qu'était le séraskir; sa tente y était établie et l'intérieur était rempli d'habitations souterraines destinées à loger une partie de la garnison; il s'y trouvait aussi un assez grand nombre de femmes.

«Le séraskir était un homme d'un grand courage; le sabre dans une main, un pistolet dans l'autre, il se tenait à la tête de ses gens et était entouré par ses musiciens qui, chose étonnante, faisaient entendre le sou de leurs instruments: il semblait nous braver et nous attendre. Un Anglais, nommé Fot, officier de marine qui était venu à l'assaut comme volontaire, se précipita sur le séraskir dans l'intention de le faire prisonnier, mais le Turc le tua d'un coup de pistolet; ce moment fut le signal qui détermina les Russes à se jeter sur l'ennemi: un cri général de victoire se fit entendre de toutes parts et les Turcs n'opposèrent plus de résistance- nous entrâmes alors dans le bastion avec la violence d'un torrent qui rompt ses digues.

«Il y avait dans ce bastion 3 à 4,000 Turcs dont aucun n'échappa. Quoiqu'ils fussent au moins en aussi grand nombre que ceux qui les attaquaient, l'idée ne leur vint pas de se défendre, soit que se voyant pris de tous les côtés, ils crurent la résistance inutile, soit que leur courage étant énervé par un combat aussi long, ils se convainquirent que leur heure était venue et lorsque cotte opinion s'empara d'eux, ils se livrèrent à la mort avec une complète résignation. Dans une maison placée près de ce bastion, on trouva un jeune sultan de la famille Gueray, âgé de 14 ans, qui, assis sur des coussins, fumait tranquillement sa pipe sans s'inquiéter de ce qui se passait autour de lui* je ne puis concevoir par quel heureux hasard il échappa à la proscription qui enveloppa ses quatre oncles, le séraskir et tous les pachas à l'exception d'un seul. On envoya ce jeune enfant à Pétersbourg, où l'Impératrice Catherine le fit traiter avec distinction.

«Ce massacre fut le dernier acte de cette sanglante tragédie, dont aucune description ne peut rendre l'horreur ni peindre le danger».

Au milieu de ce carnage une jeune tille de huit ans, très richement habillée, se jette aux pieds de M. de Bichelieu qui ne la garantit qu'avec peine des baïonnettes et des piques qui venaient la chercher jusque dans ses bras; cette charmante enfant caressait son libérateur qui rendit grâce au hasard heureux qui avait conduit cette infortunée auprès de lui. Après la prise du bastion, il retourna avec elle auprès du bastion de pierre, où il trouva le colonel Emmanuel Ribas, frère de l'amiral, qui parlementait avec 700 Turcs enfermés dans ce bastion; lorsque ces malheureux eurent aperçu cette jeune fille, ils poussèrent des cris affreux et demandèrent qu'on la leur rendît; l'intérêt qu'ils y prenaient prouvait la distinction de la naissance de cet enfant; M. de Richelieu se refusa longtemps à la remettre entre leurs mains et ne s'y détermina que d'après la parole que lui donna le colonel Ribas qu'elle lui serait remise le lendemain; mais ni l'un ni l'autre n'ont jamais pu la retrouver.

Après la prise d'Ismaël, pour laquelle M. de Richelieu reçut de l'Impératrice Catherine la croix de St. Georges de la 4-ème classe et une épée d'or avec l'inscription: à la bravoure, il revint à lassy, où le prince Potemkin avait transporté son quartier général et, après y avoir passé quelque temps, il vint à Vienne et dans l'hiver alla à St.-Pétersbourg, où le conduisit le prince de îîassau, amiral au service de Russie, vainqueur des Turcs de la mer Koire en 1788 et des Suédois de la Raltique eu 1789, mais qui en 1790 avait payé bien cher ses premiers succès par la sanglante défaite de Rochentsalm, où le Roi de Suède Gustave III avait détruit la flottille russe que M. de Nassau commandait.

Cet homme le plus extraordinaire, le plus brillant des aventuriers, dont l'intrépidité égalait celle de Charles XII, mais dont les talents n'égalaient pas l'intrépidité, présenta M, de Richelieu à l'Impératrice; elle le reçut avec une distinction qui tenait peut-être autant au petit orgueil de voir son uniforme porté par le petit-neveu du cardinal de Richelieu qu'aux services qu'il avait rendus; elle le fit colonel (il n'était que major au service de France)' il fut reçu dans son intimité, dans ses petites réunions de l'ermitage, (ù elle aimait à se délasser du poids de la représentation. Peu de personnes étaient admises dans ce sanctuaire et jamais l'on y avait vu quelqu'un du grade ni de l'âge de M. de Richelieu.

M. de Richelieu revint à Vienne au printemps; il y passa l'hiver de

1791 à 1792; il alla de nouveau à Péterslxuirg, d'où l'Impéiatrice l'envoya porter à M. le prince de Condé 60,000 ducats d'or destinés à l'entretien du corps d'émigrés qu'il avait rassemblé dans le Brisgau; il fit la campagne insignifiante de 1792 avec ce corps joint à un corps autrichien sous les ordres du prince Antoine Estlierliazy.

Après cette campagne, il revint encore à Vienne et, en 1793, lui et M. de Langeron furent attacliés comme officiers russes à l'état -major de la grande armée autrichienne destinée à agir dans les Pays-Bas contre les républicains français; ils furent de plus chargés de rendre compte des événements de la guerre à l'Impératrice Catherine par l'intermédiaire de M. le comte Estherhazy à qui les princes français avaient confié près d'elle leurs intérêts. M. d'Estherhazy était l'ancien colonel de M. de Richelieu.

M. de Richeheu fit à l'armée autrichienne en France, dans les Pays- Bas et sur le Rhin les campagnes de 1793 et 1794.

Ces deux campagnes qui ne se terminèrent pas heureusement pour l'Autriche furent célèbres par beaucoup d'événements, par de grands succès et par de grands revers.

M. de Richelieu à qui il ne manquait que d'appliquer la pratique à la théorie de l'art militaire, dont il avait fait une étude approfondie, [lut aisément dans le cours de ces deux années s'instruire également par les belles opérations qu'il vit entreprendre et exécuter et par les fautes qu'il vit commettre.

Il assista aux sièges de Yalenciennes, de Condé, de Quesnoy, de Duukerque, de Maubeuge, de Landrecies, de Lannoy, de Tourcoing, de Tournay, de Fleurus, aux combats du camp de César, de Gilîeld, de Lesseriukonke, de Rosentalt etc. etc.

Il se trouvait partout, où il pouvait acquérir de la gloire et de l'iustruction; souvent à l'avant-garde et aux avant - postes, lorsqu'ils étaient engagés; attaché dans les sièges au corps du génie, se trouvant dans les batailles auprès des généraux les plus exposés, on le vit charger avec l'intrépide régiment de la Foux, avec les hussards de Barco et marcher avec les grenadiers à l'assaut du chemin couvert de A^alenciennes.

Les volontaires ont leurs places marquées au quartier général, et dans les combats auprès des généraux en chef; mais souvent la nécessité de mieux voir et de donner des ordres enchaîne la bravoure des chefs, loin des endroits les plus exposés; et c'était à ces endroits, où la valeur brillait d'un plus grand éclat, que M. de Richelieu croyait devoir se trouver.

Son zèle coiisliint; sou aclivité prodigieuse, sa brillante valeur lui niéritèn^it dans l'année autricliienne la même considération qu'il avait obtenue dans l'armée russe; particulièrement distingué par les généraux: prince de Cobourg. comte Ferraris, comte Clerfait, prince de Valdec, prince Holienlohe, comte de Bellegarde etc., ami et compagnon d'armes des jeunes officiers les plus connus par leur bravoure et leurs talents: le prince Charles Sclivarzenberg, le comte Merfeldt, le comte (luélay, le comte François de Drischtein, Ducabianchy, Orlandini etc.. — il mérita et obtint l'estime de tous ceux dont elle était à ambitionner et il lit partout honneur à son nom et à son ancienne patrie.

En octobre 1794 l'armée autrichienne, forcée par une suite de revers d'abandonner les Pays-Bas et la Meuse, se retira derrière le Rhin: cette retraite mit fin à la campagne. M. de Richelieu revint passer l'hiver à Yienne et au printemps il partit pour la Russie avec le comte de Langeron: leur destin les y appelait alors impérieusement; les malheurs intérieurs de leur patrie joints à ses succès extérieurs leur en interdisaient l'entrée pour longtemps; l'armée russe devait être leur refuge et ils ne pouvaient en trouver un plus honorable. En allant à Pétersbourg, ils passèrent à Tarchau chez le vieux maréchal Roumianzow, le héros de la guerre de 1770 contre les Turcs, le vainqueur de Kaboul, homme d'un esprit supérieur, d'un grand talent, mais d'un caractère dur et bizarre, chef exact et sévère, mais plutôt calculateur qu'audacieux et plus habile général qu'intrépide soldat.

Il sut apprécier M. de Richelieu et lui proposa la place de colonel en second de son régiment de cuirassiers de l'ordre de Saint-Georges.

Il nomma M. de Laugeron à celle de vice-colonel de son régiment de la Petite Russie, grenadiers; ils arrivèrent à Pétersbourg munis d'une lettre de recommandation qui était uu ordre pour le ministre de la guerre.

Ils ne trouvèrent [dus à la Cour de Russie les mêmes prévenances qu'à leur début. M. de Richelieu ne fut plus admis aux sociétés de l'ermitage; la Cour des Bourbons et celle de la noblesse française étaient perdues, et ou les expédia assez sèchement à leurs régiments, où ils allaient alors plutôt par nécessité que par attrait.

Ces deux régiments étaient cantonnés près de Dubno en Yolhynie; on venait d'occuper cette province d'après les frontières convenues dans le second partage de la Pologne. Les Polonais, désespérés et peu disposés à

se soumettre autrement que par la force au nouveau joug qu'on leur destinait, devaient être ménagés et les Russes n'en sentaient pas assez l'obligation, imposée cependant également par la pitié et par la prudence. Mde Richelieu, quoique revêtu d'un uniforme qui ne pouvait plaire aux Polonais, sut par sou humanité, par sa loyauté et par la réserve de sa conduite adoucir les malheurs et acquérir parmi eux des amis.

En 1797, M. de Richelieu, obtint par son rang d'ancienneté le graje de général-major et le régiment des cuirassiers de l'Empereur; cette grâce (si c'en était une alors) fut pour lui la source de trois ans de désagréments. Paul I-er détestait ce régiment qu'il croyait avoir été rempli des espions dont sa mère l'entourait. Soupçon peu fondé, mais que l'on ne pouvait détruire dans l'esprit de ce prince. M. de Richelieu, quoique assurément fort innocent de ce qui avait pu se passer dans ce régiment avant même qu'il le conniit, partagea l'animadversion que l'Empereur lui portait; il fut cependant avancé au grade de lieutenant-général en 1799.

11 avait encore un autre tort aux yeux de Paul I-er; il était militaire, mais il n'était pas caporal, et il fallait l'être avec lui; son régiment dont il mérita bientôt le dévouement et la confiance l'eût suivi avec abandon dans les rangs des ennemis, mais il n'était pas très-avancé dans la science profonde de la parade; cantonné à Tzarskoë-Sélo près de Pétersbourg, il était de toutes les manoeuvres qui avaient lieu plusieurs fois à Gatchina; à chaque manoeuvre une faute même légère enflammait la fureur de Paul et M. de Richelieu réprimandé^ grondé sans cesse, chassé du service, repris, rechassé encore, après avoir épuisé toutes les disgrâces, quitta enfin un poste si désagréable, renonça au service de Russie et vint se fixer à Vienne, où il trouva des consolations dans le sein de l'amitié et où il vécut quelque temps sans emploi, sans occupations, mais tranquille, heureux et ne regrettant rien.

Pendant tout le temps du règne de Paul, M. de Richeheu n'eut un moment d'intervalle aux dégoûts dont il était abreuvé, que lorsqu'il marcha avec son régiment en Lithuanie et resta quelque temps cantonné près de Vilna pour une guerre contre la Prusse aussi subitement abandouuée qu'elle avait été légèrement projetée.

Après l'avènement de Napoléon au Consulat ou plutôt déjà au suprême pouvoir et le rapprochement entre la Russie et la France, qui fut le résultat du changement de gouvernement de cette dernière puissance, M. de Richelieu alla faire un voyage à Paris.

Ou pouvait croire que le désir, bien légitime assurément, de retirer quelques débris de raucicniie fortune de sa famille était la cause de ce voyage qui pouvait lui olVrir encore alors beaucoup de désagrérneuts et même quel(|ue danger; mais ce n'était pas le motif qui guidait M. de Richelieu: il eu avait un autre plus noble, plus digue de lui.

La succession de sou père était immense, mais grevée de dettes qui devaient en absorber la plus grande partie; le sort des créanciers était incertain si M. de Richelieu ne venait pas lui-même réclamer sa fortune, en recevoir une partie et l'abandonner à ces mêmes créanciers; il le fit et ne se réserva rien. Il assura le sort de ses deux soeurs qu'il chérissait et qui étaient si dignes de l'avoir pour frère; il satisfit à toutes les créances et à toutes les justes prétentions de ceux dont ses ancêtres étaient débiteurs et lui seul trouva très-simple une conduite aussi admirable qui étonna tous ceux que la révolution n'avait pas accoutumés à voir faire de pareils sacrifices.

Le Grand Duc Alexandre avait constamment accordé à M. de Richelieu un intérêt, disons même une amitié, qui les honorait également tous les deux. Pendant le séjour de M. de Richelieu à Pétersbourg et à Tzarskoë- Sélo, il l'avait admis (autant que cela lui était encore possible) dans son intérieur; souvent il lui confia ses chagrins, ses inquiétudes; sa confiance ne pouvait être mieux placée.

Dès qu'il fut monté sur le trône en 1801, il le rappela de Vienne et bientôt après lui confia l'administration de la ville naissante d'Odessa. Cette destination fit parcourir à M. de Richelieu une nouvelle carrière.

3) Notice

SUR OÎJZE ANilÉES DE LA VIE DU DUC DE RiCHELIEU à OdESSA POUR SERVIR

A l'histoire de sa vie.

l'AK Ch. SlCAKD, CONSEILLER DK COMMEKGE ET CHEVALIER DE PLUSIPUIKS ORDRES, 182/.

Cette notice fut remise à la famille de I. le duc de Richelieu accompagnée de la lettre suivante du comte de Nesselrode au comte Pozzo di Borgo:

st. -Pétersbourg, le 8 mars 1828.

La famiUe de feu M. le duc de Richelieu s'est adressée à M. Sicard

à Odessa pour oblonir par son cnfromisc iks détails de la vie de cet homme d'état pendant sou séjour en Russie.

M. Sicard s'y est prêté avec empressement; et après avoir recueilli toutes les notions qui étaient à sa portée et qui peuvent répandre quelque jour sur l'histoire de la vie du duc, il les a soumises au Ministère Impérial pour que celui-ci puisse les envoyer à Paris s'il n'y trouve par d'inconvénient.

J'ai parcouru ces notions avec un vérital)le intérêt, et ne pouvant qu'approuver l'esprit dans lequel elles ont été recueillies je me fais un devoir de les transmettre à \. E. en vous priant, M. le Comte, de vouloir bien les communiquer, de la part de M. Sicard, à la famille de feu le duc de Richelieu.

Recevez, etc..

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