‹ Le duc de RichelieuChapitre 3 sur 23 · AVANT-PROPOS · texte numérisé non relu

AVANT-PROPOS

Je vis depuis 22 ans à Odessa; j'y arrivai en 1804, une année après (jue M. le duc de Richelieu en avait été fait gouverneur. J'ai eu l'honneur et le bonheur de vivre beaucoup avec lui, j'oserais dire même dans son intimité, malgré toute la distance que son nom, son rang, et tant d'autres supériorités qu'il avait sur moi mettaient naturellement entre nous.

L'estime, ce sentiment qui était la base nécessaire de ses affections, fut mon premier et seul titre auprès de lui dans le principe; il s'accrut avec le temps de beaucoup d'indulgence, de bienveillance et de confiance qu'il m'a continuées jusqu'à sa mort.

Pair de France, ministre. ou président du Conseil, au milieu de ses grandes et nombreuses occupations, il voulait bien penser à moi, m'écrire, et toujours avec épanchement et bonté; je m'en honorerai toute la vie, sans avoir la prétention de m'en faire un mérite personnel; c'est à lui essentiellement, à sa belle âme et à son bon cœur, qu'appartient le mérite de ne i>as avoir oublié un homme obscur, qui n'avait à lui olïrir (lu'un attachement bien pur, il est vrai, mais entièrement stérile. Je ne fus pas le seul heureux sous ce rapport, car il n'oublia aucun de ceux ({u'il avait affectionnés. Il conserva dans sa pensée et dans son cœur les hommes, les pays qu'il avait administrés pendant 11 ans et jusqu'aux arbres qu'il avait plantés dans nos steppes désertes. Toujours animé du désir et du besoin de faire le bien à tous, il ne se reposait jamais sur la satisfaction de l'avoir opéré, mais il voulait en faire encore; ce fut sa passion. Il n'y

avait (|U(' la raison d'état et le calme (radiuiiiistratcnr, qui pussent modérer Félan de son âme vers ce but nniqne de sa vie; cette tension permanenie vers ce seul et grand objet le portait à un travail assidu et à des étud(;s suivies, en administration, en économie politique et statistique. Sa conversation eu était nourrie; il parlait volontiers haute politique, institutions et administration, saisissait avidement, discutait, comparait toutes les idées et les faits qu'il trouvait applicables à son administration dont il parlait souvent eu termes généraux, toujours d'abondance, avec plaisir et intérêt, s'applaudissant peu personnellemeut de ses grands et nombreux succès qu'il, attribuait plutôt à la sollicitude du gouveruemeut ou à la marche naturelle des choses ''), avouant avec candeur et dignité, exagérant même les erreurs qui avaient pu lui échapper dans l'étendue de cette administration, encore plus expausif daus son intérieur, il se livrait avec tout l'abaudou qu'inspire la pureté de la conscience et des intentions.

C'est dans ces conversations que j'ai pu connaître et apprécier les pensées, les principes et les connaissances justes et étendues de M. le duc de Hichelieu sur toutes ces matières, tandis que j'eu voyais et ressentais les elièts de fait, comme administré; c'est dans le cours de mes relations personnelles et par ma correspondance avec lui, que j'ai appris également à connaître et apprécier dans toute leur étendue son âme et son cœur, ses seutiments nobles et élevés, ce caractère antique, vrai type de l'honneur et de la vertu; un homme enfin qui par le plus heureux assemblage de vertus et de talents, de grandes et belles qualités, fut à la fois honnête homme [lar excellence, homme d'état distingué, bienveillant et infatigable; homme privé aimant et aimable, spirituel, simple et modeste, qu'une mort précipitée, sa modestie et les passions ont fait trop peu connaître et apprécier, mais auquel le temps et la justice assigneront bientôt le rang distingué qu'il a mérité *').

*) Il m'écrivait de Paris en janvier 1815: «J'ai à répondre à deux lettres de vous qui m'ont fait beaucoup de plaisir, mon cher ami; la première contenant votre travail sur les sommes entrées par la quarantaine d'Odessa. Ce tableau est vraiment satisfaisant et sans se donner le mérite d'un succès qui tient de la nature des choses, il est toujours agréable que cela se soit passé sous mon administration».

**) Déjà une voix auguste a fait entendre les paroles suivantes: «Je pleure le duc de Richelieu comme le seul ami qui m'ait fait entendi-e la vérité; c'était le modèle de l'honneur et de la loyauté. Les services qu'il nous a rendus éterniseront en Russie la reconnaissance de tout ce qui est honnête. Je le regrette pour le Roi qui ne trouvera dans aucun autre un désintéressement aussi désintéressé; je le regrette pour la France, où il fut mal apprécié et à laquelle cependant il a rendu et devait rendre encore de si grands services».

Je peux donc écrire une partie de la vie du duc de Richelieu avec quelque connaissance de cause, et ce titre suppléera, j'espère, à l'insuffisance de mes moyens littéraires. Mon profond attachement pour lui ne doit faire suspecter ni ma véracité, ni mon impartialité; je le connaissais trop ennemi de la flatterie, il écartait trop la louange même pendant sa vie, pour que je veuille le flatter ou le louer après sa mort. Je dois être vrai et je le serai, ne serait-ce que par respect pour sa mémoire; d'ailleurs je suis intimement convaincu que la vérité seule sera toujours sa plus belle apologie. S'il était encore en vie, il me défendrait même de la faire valoir à son avantage comme il le fit lorsque je publiai mes lettres sur Odessa en 1814, où il ne me permit pas de le nommer.

Pierre le Grand avait pressenti les destinées de la mer Noire sous l'empire de Russie; Catherine II les dévoila par ses victoires et ses acquisitions sur les Turcs; il était réservé à l'Empereur Alexandre de les accomplir. Les plaines immenses de la Russie Méridionale venaient de s'agrandir du Boug au Dniester. Un sol vierge et des plus fertiles ne demandait que des bras pour produire et un débouché pour ses productions. Déjà le traité de Kainardjii en 1774 et la convention explicative de 1779, en stipulant pour les bâtiments russes faculté de naviguer librement dans la mer Noire par les Dardanelles, l'avaient alfranchie de la domination exclusive des Turcs; il ne restait plus qu'à étendre cette faculté aux autres pavillons européens, et à leur offrir un port sur les côtes septentrionales pour les mettre en relation avec la Russie.

La ville de Kherson, située sur la rive droite du Dniester et à 17 lieues de sou embouchure, avait été d'abord fondée à cet elïet; mais c'était une position de nécessité, soumise à beaucoup d'inconvénients, qui ne pouvait faire atteindre à cette ville, et l'emplir encore moins le grand but qu'on se proposait; aussi dès que la Russie eut acquis sur les Turcs le pays qui s'étend du Boug au Dniester, elle fonda Odessa au fond de la baie, dite Kodja-Bey, en 1793. Ce nouvel établissement languit par différentes causes jusqu'à l'avènement au trône de l'Empereur Alexandre I "").

Alors l'importance et la destination d'Odessa furent justement appréciées dans toute leur étendue; l'on sentit et avec raison qu'il ne s'agissait

*) Le revenu de la douane d'Odessa (Kodja-bey alors) pour l'année 1795 fut d'une 30 de roubles; il s'est élevé en 1826 à près de 4 millions.

pas de fonder Odessa iiuiqiiemeut pour avoir une ville de plus dans l'empire, mais pour en faire l'anneau de communication entre la Russie méridionale ainsi que les provinces y affluant et toute l'Europe; qu'il fallait exciter à la production par un point d'écoulement, et animer ce point par la reproduction, ou en d'autres termes, qu'il fallait exciter, encourager, développer l'agriculture et l'industrie, à peine naissantes eu ces contrées, on accroître et y appeler la population par le commerce, et développer, agrandir ce commerce à sou tour par des encouragements et l'accroissement successif de l'agriculture et de l'industrie.

Telle fut la haute destination primitive d'Odessa, tel fut l'important problème dont l'Empereur confia la solution à M. le duc de Richelieu eu le nommant, dans l'année 1803, gouverneur d'Odessa. Ce choix fut d'abord suggéré sans doute par la confiance et l'estime personnelles dont le Souverain honorait le duc de Richelieu. Ce choix devait avoir la plus grande influence sur les destinées futures de la Russie Méridionale, qui vaste, mais inculte, fertile, mais sans bras, forte de jeunesse, mais dans l'inertie, avait besoin d'un foyer, d'où partiraient les rayons vivificateurs, seuls capables de lui imprimer le mouvement. Ce choix fut donc en même temps dicté par la haute opinion qu'on avait des talents et de l'activité du duc, de son zèle, et de son amour pour le bien; il fut jugé digne eu un mot de comprendre et de réaliser les hautes conceptions du Souverain. Les résultats ont prouvé qu'il avait été bien jugé. Le duc arriva à Odessa au commencement de 1803 (% mars); cette ville, ou plutôt bourgade alors, n'avait pas de chef supérieur sur le lieu, elle était administrée, comme les autres petites villes, par sa municipalité et la police locale, sous les ordres des autorités supérieures qui siégeaient à Kherson, chef-lieu du gouvernement; (on sait que la Russie est divisée en provinces qu'on appelle gouvernements qui prennent le nom de la ville où siège l'autorité de la province). Son revenu municipal était à peu près nul, malgré la concession du 257o sur le produit de sa douane que lui avait accordé l'Impératrice Catherine puisque ce produit même était presque nul. Sa population était de 4 à 5 mille âmes en Russes, Polonais, Grecs, Arméniens, Juifs et quelques restes de Turcs et de Tartares. On n'y comptait que quelques individus étrangers de nations européennes. Pareille réunion dans un pays arraché à peine aux Tartares, composée de gens si différents de nations, de langage, de religion, de mœurs et d'usages, qui ne connaissaient encore ni commerce, ni relations commerciales maritimes, ne pouvait former qu'un ensemble entièrement hétérogène sous tous les rapports. Quelques toises de jetée commencée pour abriter un petit coin de la rade, un bureau de douane et de

quarantaine, établis et resserrés sur le bord de la mer sous de petits hangars en bois, ou de mauvaises bâtisses, étaient les seuls établissements pour le commerce. Deux cabanes couvertes en chaume servant d'églises et quel- (jues casernes composaient tous les établissements publics; des huttes couvertes en terre ou en paille pour maisons, éparses ça et là sur l'alignement des rues, où croissait l'herbe, formaient ou plutôt indiquaient la ville.

Lorsque le duc y arriva, il se trouva à peine une maison passable composée d'un rez-de-chaussée à cinq chambres avec quelques petites attenances, où il établit son logement, ses chanceUeries, ses aides-de-camp et ses employés, logement qu'il n'a jamais voulu quitter depuis, mais il n'y eut alors pour tout meubles que quelques tables ordinain-s et des bancs en planches pour s'asseoir.

Les habitants suffisamment pourvus des objets de première nécessité pour la vie animale, manquaient totalement de légumes et de fruits inconnus alors dans les environs de la ville, incultes et déserts à 40 lieues à la ronde. Point d'eau en ville, presque point de puits, une source de quelques verstes fournissait aux besoins; point de bois de chaulïage ni de construction que celui que pouvait descendre le Dnieper par Kherson; peu de carrières de pierres connues.

Tels étaient Odessa et ses environs lorsque M. le duc de Richeheu vint en prendre le commandement; c'est avec ces éléments de localité qu'un jeune seigneur français, qui n'avait jusqu'alors vécu que dans les cours ou dans les camps, accepta avec courage et confiance la tâche importante et difficile qui lui était confiée, ce dont il connaissait très- bien toute l'étendue et les difficuhés. Mais fort de soi-même et fort surtout de la confiance personnelle du Souverain pour lui et de la conviction qu'en avait le duc, il se livra, avec toute l'ardeur de son caractère et de sa conscience pour le bien, à l'exécution. Dès le premier moment, avant et plus que personne il prévit toute l'étendue du succès.

J'ai dit que la vihe n'avait presque point de revenus et que tous les établissements étaient à faire. Le duc de Richelieu obtint d'abord du gouvernement 200,000 roubles en prêt pour les premiers besoins, et ensuite le produit de la ferme de l'ean-de-vie pour être aftécté aux revenus annuels de la ville; il en régularisa les rentrées, l'emploi et la comptabilité; à cet elîet un comité d'administration qui n'avait été qu'installé, mais non encore organisé en forme, le fut par lui; il s'en constitua le président; les membres furent choisis pai'mi les chefs des administrations- le maire et deux habitants des jilus nota blés en firent partie.

Ce comité pei'cevait les revenus, en tenait la comptabilité, décidait et

exécutait les coustructions publiques et municipales, qui moyennant les coucessions du gouvernement pour l'accroissement de sou revenu étaient toutes à sa charge.

L'on travailla d'abord avec activité, comme au plus essentiel et au plus pressant, aux jetées pour le port en pratique et pour celui de la quarantaine, où devaient aboutir: dans l'un les bâtiments qui descendaient le Dnieper ou viendraient des autres ports de la mer Noire et d'Azof, avec les productions du pays; dans l'autre, tous les bâtiments de l'étranger qui touchant tous à Constantinople étaient tous soumis à quarautaiue.

Le duc régularisa et améliora l'organisation de celle-ci, son administration et ses localités; on construisit à la hâte quelques magasins élevés pour les marchaudises; l'enceinte de la quarantaine fut tracée et fermée d'une muraille; toutes les administrations civiles et commerciales de la ville subirent dès l'arrivée du duc cette double impulsion, et dans moins de 6 mois, Odessa fut installée et organisée sinon complètement et parfaitement au moins régulièrement et de manière à pouvoir marcher vers son accroissement.

Bientôt le caractère aftable du duc, ses vertus et ses qualités, son zèle, son assiduité et son dévouement pour le bien public et le bien individuel des habitants d'Odessa furent connus et appréciés; l'on ne pressen- 'tait pas comme lui l'élan du pays vers l'accroissement, mais ou désirait, on aimait à venir s'établir et vivre sous l'administration de ce chef qui donnait des avantages réels pour le moment et des espérances (encore vagues, il est vrai) pour l'avenir, mais toujours séduisantes. Aussi la population d'Odessa augmentait à vue d'œil: des commerçants et d'autres venaient s'y étabhr de tous les points de l'intérieur, et à la fin de 1804 l'on y comptait déjà près de 8,000 âmes. Les circonstances générales de l'Europe vinrent coopérer alors avec l'administration du duc de Richelieu en faveur de la Russie. Le traité d'Amiens avait donné la paix pour un moment; cette paix rompue, la neutralité maritime fut respectée encore quelque temps par les belligérants, et presque tous les pavillons de l'Europe avaient obtenu de la Porte à l'instar des Russes la faculté d'entrer et de naviguer dans la mer Noire.

Le commerce de la Méditerranée après une si longue interruption dirigea pour essai une bonne partie de ses opérations sur les côtes de la mer Noire, et le nom du duc de Richelieu, pour le moins autant que la marche des choses, valut à Odessa 536 bâtiments sur les 900 qui entrèrent t3n 1803 daus la mer Noire (note 1).

• Le commerce étranger trouva alors Odessa bien pauvre, sans doute, eu

moyens commerciaux et autres; un pays et des gens qui s'ouvraient à peine au commerce, des administrations, des établissements entièrement neufs, point de productions dans les environs à 30 ou 40 lieues à la ronde, point de relations commerciales encore avec l'intérieur du pays, où Odessa n'était guère plus connu que dans l'étranger. Il n'y avait que des blés fournis à la hâte par les provinces les plus voisines, mais le commerce qui a si bien le sentiment et l'instinct de ses avantages en découvrit parfaitement la source et l'accroissement successif. Aussi, malgré la guerre qui en 1803 éclata de nouveau entre la France et l'Angleterre, malgré les circonstances politiques qui devinrent successivement plus défavorables à la navigation des neutres, le commerce d'Odessa avec l'étranger, en conséquence avec l'intérieur, prit jusqu'en 1806 un accroissement trèsrapide, et conséquemment encore l'agriculture et l'industrie des provinces environnantes reçurent la même impulsion.

Le duc de Richelieu avait dans cet intervalle agrandi le port, commencé la construction d'uiie nouvelle quarantaine, plus vaste, mieux située, que la première, pour la santé publique et les facilités du commerce. Une belle église cathédrale russe se bâtissait, une autre également pour le rit romain. Gymnase, hôpital, théâtre et autres établissements, tout s'élevait et s'organisait rapidement toujours avec le seul revenu de la ville qui s'accroissait, il est vrai, en raison de sa population et de son commerce.

Le duc de Richelieu présidait à tout, dirigeait tout de sa personne encore plus que de son pouvoir; dans ses moments libres, il parcourait la ville et le port, inspectant les travaux, et comme Idoménée donnant partout les ordres lui-même, faisant avancer les ouvrages avec une incroyable diligence; il visitait les étrangers en quarantaine, s'informant de leurs vues, de leurs besoins, les engageant et les encourageant à revenir ou à se fixer à Odessa. En ville, il connaissait personnellement tous les négociants, de quelque nation qu'ils fussent, les rencontrait ou visitait leurs magasins, parlait et s'informait de leur commerce, de leurs succès ou contrariétés, de leurs désirs et de leurs besoins (note 2).

Les propriétaires des provinces voisines, qui déjà voyaient doubler et tripler la valeur de leurs terres, ceux de nos environs, qui en avaient déjà un produit inattendu, venaient à Odessa oii le duc les accueillait avec distinction et bienveillance, s'entretenant avec eux de la propriété avec la même sollicitude que du commerce. On le voyait souvent s'arrêter dans les rues avec des paysans et des gens des basses classes, parler de leur situation et leur donner conseil ou secours. Aussi propriétaire et commerçant, nationaux et étrangers de toutes les classes et de tous les pays afttuaient

à Odessa. Le duc répandait avec une vraie paternité les bienfaits soutenus du gouvernement (|u'il embellissait et augmentait de tout ce que l'aftabilité; la bonté de son caractère et son administration atïectueuse pouvait y ajouter.

«Déjà la réputation du gouvernement doux d'Idoménée attire en foule de tous côtés des peuples qui viennent s'incorporer au sien et chercher leur bonheur sous une aimable domination. Déjà ces campagnes si longtemps couvertes de ronces et d'épines promettent de riches moissons et des fruits jusqu'alors inconnus. La terre ouvre son sein au tranchant de la charrue et prépare ses richesses pour récompenser le laboureur». (Télémaque. L. 13).

Et en elïet, outre les négociants, les fabricants et les artisans qu'attirait le commerce, des colonies de Bulgares, de Slaves et d'Allemands venaient s'établir dans les environs de la ville; le gouvernement leur accordait des secours et des facilités, mais son plus grand bienfait était de les placer sous l'administration du duc, qui attentif à leurs besoins, au bien qu'ils devaient apporter au pays et en recevoir, plaçait les artisans dans un quartier de la ville, où il avait fait construire des maisons exprès et distribuait les cultivateurs dans les campagnes et villages de chaque section respective, atïectant à chacun les avances, que le gouvernement leur accordait et s'assurant de leurs succès par des inspections fréquentes.

Trois ans ne s'étaient pas encore écoulés depuis sa nomination, que le duc de Richelieu avait rempli et surpassé l'attente du gouvernement. Eu 1805 Odessa était déjà une ville; 643 bâtiments arrivaient de l'étranger dans son port, et le commerce d'Odessa mettait en valeur et même en grand rapport la propriété qui n'en avait pas eu jusqu'alors. Par lui la nouvelle Russie se peuplait, se défrichait, se civilisait, et à son tour elle alimentait, développait et étendait le gouvernement d'Odessa. Tous les efforts, toute la sollicitude du gouvernement tendaient en dernière analyse au résultat final de toute bonne économie politique: produire et reproduire successivement toujours plus: mais la première condition pour atteindre ce résultat est d'écouler la production, et le duc de Richelieu qui en était pénétré employait tous ses moyens et ses efforts pour remplir cette condition, en encourageant le commerce d'Odessa et en lui donnant toute l'extension possible; convaincu que la prospérité commerciale de cette ville était liée nécessairement à la prospérité de la Russie Méridionale, qu'il y avait entre elle progression croissante de causes et d'effets respectifs à leur grand avantage commun, le duc de Richelieu ne séparait jamais dans sa pensée l'une de l'autre. Il aimait, favoiisait, encourageait Odessa pour la Russie Méridionale et celle-ci pour Odessa. 11 se vouait de toutes ses forces à leur

prospérité commune pour le bien général de l'empire. Tel était son système, tels étaient les principes de son administration, puisés autant dans ses connaissances étendues et solides en économie politique et en administration que dans son cœur, toujours plein et animé du désir de faire le bien le plus grand et le plus étendu possible.

Il est vrai que les effets de ce système et de cette sollicitude devaient être bien plus visibles et bien plus prompts à Odessa que dans toute la contrée, parce que la ville n'était qu'un point, où les institutions, les établissements et les moyens de commerce devaient nécessairement être réunis et concentrés pour pouvoir vibrer avec force le mouvement sur toute la contrée et dans un rayon qui s'étendait chaque jour davantage, car déjà le commerce d'Odessa en importation et exportation allait jusqu'à Moscou, et toute la Pologne russe qui avait quadruplé la quantité de ses produits et n'avait qu'Odessa pour débouché.

D'ailleurs c'était à Odessa qu'aboutissaient tous les étrangers avec leurs capitaux et leur industrie. Les bénéfices du commerce connnençaient à y répandre le goût de l'aisance. On se fixait et chacun cherchait à s'établir plus ou moins à sa manière. Le comité de la ville donnait du terrain gratis pour bâtir des maisons et des magasins et l'on construisait plus ou moins, condition obhgée pour pouvoir acquérir la propriété du terrain. Comme les environs étaient incultes, le duc de Richelieu affecta sur le territoire de la ville 25 déciatines de terre (à peu près 75 arpents de France) à chaque propriétaire de maison déjà bâtie, qui les recevait gratis à sa demande, mais avec la condition d'y planter au moins 300 arbres dans 2 ans, ce qui fit établir de petites maisons de campagne et des vergers autour de la ville. Pour arriver à Odessa, de l'intérieur, l'on traversait des steppes de 30 à 40 lieues et des petites villes où les établissements, les améliorations et les progrès ne pouvaient être aussi rapides ni aussi frappants qu'à Odessa, qui était un point central; et ceux qui ne connaissaient, ou ne comprenaient pas l'ensemble de son administration et des choses, s'expliquaient l'étonnante prospérité et l'accroissement d'Odessa par un sentiment de prédilection exclusive du duc pour cette ville, ce qui a fait dire à quelques personnes que le duc était essentiellement odessois. Autant dire que Pierre le Grand était essentiellement pétersbourgeois.

Mais j'ose l'alfirmer ici, d'après ce qu'on a déjà vu, ces personnes n'ont compris ni Odessa ni le duc de Richelieu, et je le prouverai complètement dans le cours de cette notice.

Le gouvernement ne partageait sans doute pas cette opinion; il était convaincu au contraire que le bien général de l'empire était la seule et

giaiidi,' pensée du duc, que la prospérité de la Nouvelle lUissic était liée désonnais à celle d'Odessa, qu'elle en était même déiiendante; que ces (.W\\\ points, ces deux objets si importants étaient nécessairement liés l'un à l'autre et devaient marcher en corrélation intime vei's le même but pour se prêter appui et développement mutuel; qu'il fallait entin achever l'identité d'Odessa avec la Russie Méridionale par l'unité de pensée, d'administration et d'exécution. A cet effet, M. le duc de Richelieu lut nommé en 1805 gouverneur militaire et civil des gouvernements de Kherson, d'Ekaterinoslavv et de ïauride (ou Crimée) avec des attributions et des pouvoirs très-étendus; il fut chargé en même temps de l'inspection des troupes cantonnées dans ces contrées, du commandement des cosaques du Boug et de ceux de la mer Noire; et dès lors son administration s'étendit du Kouban au Dniester, pays presque aussi grand que la France, tout à fait neuf, et oii, comme à Odessa, gens et choses tout était à créer et à former.

Cette nouvelle tâche était immense; le duc l'embrassa avec le même courage que la fondation d'Odessa, toujours fort de la confiance de son Souverain, de la sollicitude paternelle de son gouvernement, comme de son zèle, et de ses moyens personnels. Il me serait impossible d'entrer ici dans les détails de son administration des trois gouvernements, je ne pourrais le suivre exactement dans l'organisation ou le redressement de l'ordre judiciaire et des administrations municipales, dans l'établissement, ou amélioration des voies de communication par terre et par eau. Je ne pourrais dire comment il créait et régularisait les perceptions pour le fisc, fondait les établissements publics analogues aux localités et à leurs besoins, déterminait et fixait les charges et les droits des propriétaires et de la propriété encore vagues dans un pays, oii la propriété elle-même était encore indéterminée. Je ne ]>ourrais expliquer en détail comment sous son administration les villes de Rostow sur le Don, de Taganrog sur la mer d'Azof, d'Ekaterinoslaw, de Tiraspol, et d'Elisabeth, de Kherson et tant d'autres secondaires, prospéraient et s'accroissaient si rapidement; comment, en un mot, il put si promptement et tout à la fois, imprimer à cette immense contrée, composée de tant de pays, de choses, et d'hommes différents un mouvement uniforme et si rapide vers la prospérité. Antérieurement à sa nomination de gouverneur-général, déjà le duc avait été chargé de la direction et de l'inspection générale des colonies fondées et disséminées en petits villages dans les trois gou\ernenients, sur des lieux choisis et appropriés par lui à leurs établissements d'agriculture et qui occupaient en tout environ 300,000 déciatines de terre en 123 villages formant ensemble une population totale de 36.000 âmes composée de Russes de l'intérieur parmi

lesquels une partie, de mœurs et de religion tout à fait ditîérents de la masse de la nation, connue sous le nom de doukoborzy ''), de Bulgares, d'Allemands, memnonistes, de Grecs et autres et de Juifs. Ces colonies, qui s'établissaient successivement, étaient soumises à une administration particulière; il fallait leur assigner le terrain, leur fournir plus ou moins suivant le temps et les conditions, des avances, des instruments aratoires et des bestiaux, leur faire construire des maisons, organiser la communauté de chaque village, exciter et diriger leurs travaux, établir mode et ordre de comptabilité avec eux pour pouvoir rentrer successivement dans les avances que leur faisait la couronne, fonder, en un mot, un petit corps à part dans l'état pour l'amener insensiblement à en faire partie intégrante sans les inconvénients d'une fusion trop prompte.

Le duc organisa et dirigea cette branche compliquée et si difficile de son administration comme toutes les autres; c'est-à-dire avec cette bonté, sollicitude et simplicité de formes qui étaient les pivots, où sa tête et sou cœur rattachaient son système général d'administration, et comme les autres, cette branche prospéra rapidement. «Aussi», dit avec vérité M. le colonel Stempkowsky dans sa notice sur les travaux administratifs du duc de Richelieu, «ces bons Wurtembergeois et Alsaciens dont les environs d'Odessa furent peuplés ne regardaient M. le duc de Richelieu que comme leur père». Il visitait souvent les colons, s'arrêtait dans leurs villages, parlant à tous leur langue, s'informant de leurs besoins, pour y satisfaire, et tous recouraient à lui, et espéraient en lui comme en un père.

La guerre qui survint à la fin de l'année 1806 entre la Russie et la Turquie surprit le duc au milieu de ses importants travaux. Déjà les événements politiques étaient devenus plus défavorables à la navigation des neutres, et le port d'Odessa n'avait eu que 279 bâtiments pendant cette année, ce qui avait ralenti l'élan de son commerce.

L'armée russe entre en Bessarabie; le duc de Richelieu eut le commandement d'une division, et l'ordre de s'emparer d'abord de la forteresse d'Akkerman, sur la rive droite du Dniester, près de son embouchure, et de se porter ensuite en avant. Cette opération de l'aile gauche était essentielle; le duc passa le fleuve, cerna rapidement la forteresse, et en parlementant avec le pacha, le lit capituler. Sa division se porta de suite en avant, s'empara, de Kiha sur le Danube, et s'avança sur Ismaël. Le duc espérait se rendre bientôt maître de cette forteresse importante par un assaut qu'il désirait

'') Qui sig'iiiiie esprits comluittants. esprits i'ovU.

lorsqu'il tomba malade. 11 dut (Hiiticr alors le commandcmoiit de sa division t't rptoiiriia à Odessa (note 3).

Les opérations de l'armée de Moldavie, ne marchant pas, lors de son rétablissement, avec toute la rapidité qu'il aurait désirée, le duc retourna exclusivement à ses lonctions de gouverneur. La rigueur de l'hiver et les circonstances avaient interrompu la navigation de la mer Noire; la belle saison et un armistice permii-ent de la rouvrir en septembre 1807, et ({uoique la guerre recommençât avec la Porte bientôt après, les relations commerciales entre Odessa et secondairement entre tous les ports russes de la mer Noire et de la mer d'Azof avec Constantinople ne lurent plus interrompues.

Ces relations commerciales ainsi maintenues, respectées et suivies avec la Turquie, nonobstant l'état de guerre, ofiraient une circonstance peut-être unique qu'on ne doit sans doute en dernière analyse qu'à la magnanimité du gouvernement russe, mais éveillée, et soutenue par le duc de Richelieu, qui prévoyant les fatales conséquences qu'aurait pour toute la contrée l'interruption totale de ces relations pour une longue durée, sut les présenter dans toute leur étendue, combattre et surmonter les oppositions imposantes qu'il rencontra.

11 était naturel sans doute que l'état de guerre amenât l'interruption de toute communication commerciale des ports russes avec Constantinople. Ni le commerce qui en aurait le plus souiïert directement, ni la propriété qui, faute d'écoulement pour ses produits, aurait perdu ses moyens de reproduction, n'aurait même pensé à réclamer contre cette interruption, conforme aux idées et à la marche établie des choses. Mais le duc y pensa; il était dans son caractère, et dans ses principes, il était digne de lui, en un mot, de prévoir et de neutraliser, au moins en partie, les conséquences ordinaires de la guerre, en combinant un moyen qui ne nuirait en rien à ses résultats militaires et politiques. 11 était digne du gouvernement russe, en adhérant aux idées du duc, de donner un grand exemple de modération, malheureusement trop peu suivi, et une preuve éclatante de sa sollicitude éclairée pour ses sujets. Les Turcs en furent frappés et l'imitèrent de leur côté, avec certaines restrictions, il est vrai. C'est ainsi que taudis que les soldats russes et turcs se battaient sur le Danube, les négociants russes et turcs commerçaient tranquillement dans tous les ports de la mer Noire, où arrivaient en 1802 (a Odessa seulement) 399 bâtiments de Constantinople, port ennemi sans pavillon russe, turc et neutres, et c'est ainsi qu'Odessa et tous les autres ports de la Russie Méridionale et toute la contrée furent sauvés de la marche rétrograde^ de l'état de lan-

iiiieiir et de décadence, où les aurait inévilablemeiit jetés rintemiption totale de tout commerce étranger pendant le long intervalle de guerre qui se prolongea, à deux armistices près, depuis la fin de 1806 jusqu'en 1812! Cinq années ainsi passées dans une stagnation complète auraient arrêté tout développement, et entraîné nn dépérissement de la contrée, paralysé et détruit même tout le commerce d'Odessa et des autres villes maritimes, ((ui alors n'auraient plus été à même de profiter des circonstances favorables que leur ouvrirent les événements au rétablissement de la paix générale.

C'est ainsi que les choses comme les hommes dépendent souvent d'une seule pensée de ceux qui dirigent leurs destinées.

Que si, pour atténuer le mérite de cette grande et belle pensée du duc, on objectait qu'eUe n'émanait que de sa prédilection pour Odessa et la contrée, je citerai un fait qui prouvera le contraire.

Au mois de mars 1810, il fut informé que Constantinople était faiblement approvisionné, que le pain y était cher et très-mauvais; or Constantinople depuis l'occupation de la Moldavie par l'armée russe avait coutume de ne recevoir ses approvisionnements que par les ports russes et croyant que le manque ou la cherté du pain, pourrait amener les Turcs à une paix avec la Russie que le duc désirait ardemment, dans son système de politique personnel, il ne balança pas, et par un coup d'autorité même au delà de ses pouvoirs, il prohiba de suite l'exportation du blé d'Odessa pour la Turquie, en rendant compte par un courrier au gouvernement de la mesure tranchante qu'il venait de prendre et de ses motifs. Il fut approuvé, la prohibition confirmée et le commerce d'Odessa, dont le fond était alors l'exportation des blés, tomba dans l'inaction, mais un an après, voyant que l'Egypte, le golfe de Volo et autres lieux avaient dévié leurs blés vers Constantinople, qui par ces nouvelles voies ne soutirait nullement dans ses approvisionnements, taudis que la production russe chômait, et que les résultats que le duc avait espérés de la prohibition ne se présentaient pas, il se rendit en personne à Pétersbourg pour solliciter du gouvernement le rétablissement de l'exportation des blés en avouant, avec sa candeur ordinaire, que le résultat ne répondait nullement à son attente et que dès lors la, prohibition devenait sans objet et en pure perte pour la Russie.

L'on avait abondé dans son sens; il eut de fortes difficultés à combattre, mais il l'emporta; l'exportation des blés fut de nouveau permise, et 1(^ duc en donna la nouvelle aux autorités d'Odessa par un courrier, qui arriva le 31 mai 1811, et auquel il avait recommandé dès qu'il aurait donné ses dépêches, de se porter en personne à la Bourse, pour répandre lui-même la nouvelle qu'il venait d'apporter, de peur qu'on n'en fit un se-

ci'ot do quelques lieuros pnur des spéculations personnelles. Par ce iaii en laveur duquel j'ai anticipé sur les événements, on voit bien évidemment que le duc ne balançait pas à sacrifier les intérêts d'Odessa et des environs, pour peu qu'ils se trouvassent ou qu'il les crût en opposition avec l'intétêt général de l'empire. Je retourne à l'année 1807.

La guerre venait d'éclater entre la Russie et la France. Le gouvernement avait dû prendre des mesui"es de police relativement aux sujets français directs et indirects; ils furent soumis à surveillance et cautionnement de leur conduite, ou à prendre leurs passeports. £!e cautionnement assez considérable était à peu près impossible à fournir en pareille circonstance, et environ mille individus de ces catégories devaient incessamment se retirer d'Odessa. Les passeports avaient déjà été délivrés en partie par une commission ad hoc. Le duc sentit tous les désavantages qu'un vide aussi rapide et marquant causerait à Odessa et à la contrée sous le rapport commercial; il savait très-bien que l'étranger commerçant apporte toujours des avantages réels au pays où il vient s'établir, ne serait - ce que par son industrie personnelle, et les relations qu'il cherche toujours à établir entre le pays qu'il vient de quitter et qu'il connaît déjà parfaitement, avec celui qu'il adopte et qu'il étudie, pour l'exploiter à l'avantage réciproque. Il savait que les étrangers étaient les seuls agents du commerce extérieur indispensables à toute la contrée, et se constitua jiour prévenir les inconvénients de leur départ, caution morale de tous, en disant qu'il ferait la police luimême, et qu'il espérait que des gens qu'il obligeait aussi éminemment dans cette occasion ne le compromettraient pas. Ses espérances furent justifiées: pas un individu ne sortit de la ligne de ses devoirs et Odessa conserva sa colonie en entier. Ce qui la mit à même de pouvoir accueillir et exploiter à l'avantage individuel et du pays en général non-seulement la continuation du commerce de la Russie avec la Turquie, mais encore une nouvelle branche qui se présenta alors inopinément, en résultat de la position forcée, où se trouvait placé le commerce du continent avec la Turquie par la guerre maritime qui ne reconnaissait plus la neutrahté d'aucun pavillon.

Dans l'année 1808, le continent ayant un impérieux besoin des articles de la Turquie et ne pouvant les recevoir par mer, fit diriger ses achats, faits à Smyrne et ailleurs, en coton surtout, par terre le long de l'Asie jusque sur la mer de Marbre à Artuki, d'où une partie, traversant cette petite mer sur des bateaux, venait aboutir à Rodosto sur la rive opposée, d'où elle était acheminée par terre à Vienne, en traversant la Turquie européenne. Une autre partie était chargée dans la mer de Marbre sur des bâtiments eurojiéeiis qui la portaient directement à Odessa, d'où elle

était acheminée à travers la Pologne russe et l'Autriche à son ultérieure destination, qui était la France pour la majeure partie de ces marchandises. Le gouvernement russe qui dès le principe avait pressenti les avantages de la position d'Odessa, par son ukase du 5 mai 1804, avait déjà permis le transit des nmrchandises étrangères par cette ville, mais ces dispositions se trouvaient insuffisantes et incomplètes pour le transit considérable qui s'établit tout d'un coup en 1808, car il arriva dans le courant de cette année 33,131 balles de coton en laine, beaucoup de cotons filés et autres articles pour la valeur totale approximative de R. 10.787,320. (Voyez lettres sur Odessa, page 75 pour les détails). Or les dispositions réglementaires étaient insuffisantes, le local de la quarantaine encore plus, tout jusqu'au personnel de l'administration commerciale était trop rétréci, ou peu adapté à cette niasse inattendue d'atîaires; il fallait cependant l'accueillir, l'exploiter et l'encourager pour en profiter d'abord et pour qu'elle ne se déviât pas du pays ensuite; or c'était en quoi excellait et excella le duc; son coup d'œil administratif lui suggérait toujours à la minute les moyens les plus prompts et les plus simples pour tout faire et tout encourager. Son caractère décidé et résolu ne lui faisait jamais craindre une responsabilité personnelle, quand il s'agissait d'un parti dicté par sa conviction pour le bien public: la confiance suprême dont il se sentait entouré, tous ces moyens qu'il savait si bien employer et diriger vers le bien lui eurent bientôt suggéré les mesures administratives à prendre dans cette occasion; il fit construire de suite un nouveau local temporaire de quarantaine, il ordonna les dispositions réglementaires, pour suppléer à l'insuffisance de celles qui existaient, augmentant le personnel de l'administration, et enfin le transit de 1808 fut un instant accueilli, établi, encouragé, on peut dire pour lui seul, malgré l'insuffisance des localités, des règlements et des autres voies et moyens commerciaux; tout fut régularisé ensuite par l'ukase du 26 octobre 1808. Mais à cette époque le transit avait déjà répandu à Odessa et dans l'intérieur un bénéfice réel de près de 2 millions de francs, par le passage d'environ 300 mille ponds pesant de marchandises, et l'on avait l'espoir fondé de le voir non-seulement continuer, mais que la partie des marchandises qui avaient pris une autre voie se dévierait subséquemment sur c(dle d'Odessa. Quelque temps après l'Allemagne, la France et l'Itahe, ne pouvant expédier à Constantinople par mer, dirigèrent aussi à Odessa les marchandises qu'elles destinaient pour Constantinople, mais l'on n'était pas liréparé non plus à cette nouvelle branche et ce fut le duc aussi qui prit sur soi les mesures nécessaires pour l'accueillir et l'installer, soit en faisant arriver ces marchandises directement à Odessa, ou à travers la Bessarabie

à Akkciniaii, d'oii elles étaient expédiées à Odessa iiar le Dniester et la mer Noire. Cet élan du conimerci* d'Odessa donna l'idée d'établir des chambres d'assurances nuiritimes dans cette ville \)m action; il n'existe de ces établissements nulle part en Eussie pas même à Pétersbourg. Le duc accueillit ce projet, procura lui-même des actionnaires parmi les seigneurs, les négociants étant insuftisants, abrégea toutes les formes et formalités d'un établissement par action et des chambres d'assurance furent installées rapidement à Odessa; elles ont donné pour 150 à 200 mille roubles de bénéfice par an dans les années subséquentes, et se sont éteintes ensuite. Le transit éprouva bientôt le même sort, par suite de la marche générale des choses, et notamment par un arrêté du gouvernement français en 1810 (|iii voulait approprier aux provinces lUyriques qu'il dominait les bénéfices de ce transit, et surchargea de droits les marchandises qui entreraient en France par Strasbourg, par opposition à celles qui entreraient par l'Italiece qui leur lit prendre cette dernière voie de préférence.

Le commerce de Koslow en Crimée, et de Taganrog dans la mer d'Azof suivaient, sous l'influence et l'administration générale du duc, les progrès et l'extension du commerce d'Odessa, autant que le permettaient leurs localités respectives. Taganrog seul exportait en 1808 1.300,000 pouds pesant en marchandises de Russie, et tous ces succès, tous ces prodiges, on peut le dire, s'elïectuaient dans un pays inculte, inhabité, inconnu pour ainsi dire cinq années auparavant, actuellement en guerre avec la Turquie et la France, et dans un moment où tout le commerce de l'Europe était en stagnation.

Aussi la Russie Méridionale suivait en défrichement, agriculture et liopulation, les progrès des villes mari^ùnes; des villages s'élevaient en nombre sur les steppes; des étabhssements de mérinos pour l'amélioration des laines se formaient, l'élève des bestiaux se perfectionnait, le nombre s'en augmentait à vue d'œil; la petite propriété de quelques arpents de terre presque inconnue en Russie, ce qui n'est pas la moins précieuse pour l'état, se créait surtout dans les environs d'Odessa, où l'on voyait une infinité de cabanes éparses çà et là servant d'habitation à des familles de paysans devenus propriétaires. Les colonies allemandes et bulgares surtout fournissaient déjà non-seulement les légumes, fruits, beurre frais et autres objets nécessaires à la consommation de la ville, mais au commerce des quantités considérables de blé et de bestiaux. La vigne croissait déjà sur la monotone steppe, quelques plantations l'ombrageaient, les rues de la ville, et les environs étaient plantés de peujiliers et d'acacias (note 4); des villes à peine tracées ou indiquées dans l'intérieur du pays s'organisaient, s'agrandissaient.

Khersoii (|iii depuis le règne de Catherine 11 était en décadence se relevait par les seconrs et les privilèges que le duc de Richelieu avait ohtenus pour elle.

Il assainissait son climat en faisant construire un quai le long du Dnieper qui mettait la ville à l'abri des inondations stagnantes et de leurs émanations malsaines. Les relations commerciales d'Odessa, et autres ports de mer, s'étendaient et se consolidaient de plus en plus avec l'intérieur, jusqu'à Moscou. Le capital mercantile et foncier s'agrandissait rapidement, les terres doublaient de prix, l'administration et les particuliers bâtissaient à l'envi dans Odessa surtout. Son gymnase pour les jeunes gens, un pensionnat pour les demoiselles, objets de la sollicitude particulière du duc, étaient fondés, organisés et en pleine activité. Plus de 150 élèves y étaient déjà admis, étonnés de recevoir une éducation complète là, où quelques années auparavant erraient encore les hordes de Tartares nogais. Le port, la quarantaine, un hôpital, un jardin public, un théâtre, en un mot tous les établissements publics d'une grande ville de commerce s'achevaient; les tribunaux et les administrations recevaient dans leurs formes, leur marche et leurs fonctions l'impulsion du duc, et marchaient à l'envi vers son grand but de créer, faciliter et encourager. Le tribunal de commerce, institution qui n'était pas connue en Russie, et incompatible, sous quelques rapports, avec la hiérarchie judiciaire du pays, avait été créé à Odessa à la demande du duc; il le fut ultérieurement à Taganrog- et à Caiïâ, sur les bases (pour le fonds et la forme) qu'il avait présentées. Tout, en un mot, dans cette vaste création s'animait et marchait par l'impulsion personnelle du duc; et l'on serait dans l'erreur si l'on croyait qu'Odessa, centre et foyer nécessaire de cette création, absorbait essentiellement son activité et ses conceptions: il les portait au contraire sur tous les points de ses gouvernements, il les parcourait fréquemment; ses absences d'Odessa duraient quelquefois trois mois entiers.

En 1807, il enlevait aux Turcs la place importante d'Anapa, située au pied du Caucase, il châtiait et réprimait de temps à autre les brigaudages des Circassiens sur le Kouban par des expéditions militaires qu'il faisait dans leurs montagnes inaccessibles. Là il leur imposait soumission d'une main par la force militaire et de l'autre leur olfrait l'olivier de la paix, du commerce et de la civilisation. A cet effet, il accueillit l'idée d'établir des relations commerciales entre la Russie et ces peuplades, fonder divers marchés d'échanges à Anapa et à Soudj(uik-Kalé, où elles troquaient leurs productions contre du sel essentiellement, article dont ils manquaient tout à fait, lit avancer par les salines de la Couronne des quantités de sel

aux néguciants qui voulaient entreprendre ce commerce naissant. Il pensa aussi à exploiter au bénéficia de la Russie, et pour ses constructions navales, les forêts de ces montagnes, sollicita et provoqua des essais, sur les qualités des bois, et jeta aussi les premiers fondements d'un système de commerce et de conciliation avec ces peuplades que le gouvernement a suivi depuis, et tend à développer de plus en plus. Il avait lié connaissance et pour ainsi dire amitié personnelle avec les chefs circassiens les plus marquants, il sut les engager jusqu'à lui confier quelquesuns de leurs enfants pour les faire élever au gymnase d'Odessa, d'où l'on a vu ainsi trois jeunes gens sortir du milieu des hordes sauvages de la Circassie, parler les langues de l'Europe et initiés à notre éducation. Le duc espérait avec raison, qu'en élevant ainsi successivement une quantité de jeunes gens circassiens, et les renvoyant après dans leur pays, ils y introduiraient insensiblement la civilisation, et par elle consoliderait des relations amicales et commerciales avec la Russie. Passant des Circassiens aux Tartares de Crimée, reste des anciens dominateurs, maintenant épars sur la presqu'île, le duc les administrait, les choyait pour ainsi dire avec une bonté particulière, combattait leur apathie naturelle, les excitait à l'agriculture et aux transactions avec les autres classes d'habitants, travaillait à régulariser l'endroit et les limites de leurs propriétés territoriales respectives qui, indéterminées sous leur précédent gouvernement, donnaient lieu à des incertitudes et contestations sans tin. Aussi des Tartares, des musulmans, accoutumés, conduits par leur religion et leur éducation à mépriser tout ce qui n'est pas eux et d'eux-mêmes, gens et choses, respectaient et chérissaient le duc de Richelieu en chef et en père; aussi dans une circonstance, où des mesures de prévoyance avaient suggéré d'enlever momentanément les chevaux à ces Tartares, le duc fort de sa résolution si elle devenait nécessaire, et de son ascendant personnel sur eux, déclina cette mesure comme inutile, les assembla, leur tint un langage sévère et imposant, leur fit sentir leur devoir de soumission pleine et entière en cette occasion plus qu'en toute autre, leur parla de sa confiance personnelle en homme qui saurait l'apprécier si elle était justifiée, ou la venger si elle était trahie, et les Tartares de Crimée ne donnèrent que des preuves du plus parfait dévouement. Non loin de là, sur les Molochnia-vodi, justement dans les mêmes lieux, où erraient il y a plus de vingt siècles les Scythes nomades, erraient aussi en 1808 les Tartares nogais, faibles restes d'une ancienne peuplade asiatique et décroissante, au milieu d'une population naissante composée de diverses nations européennes. Ces Tartares, comme les Scythes leurs devanciers, vivaient au miheu de leurs troupeaux, erraient

avec eux daus ces steppes pour trouver des t>àturages nouveaux, et n'ayant pour demeure que leurs tentes qu'ils transportaient sur des chariots; se trouvant ainsi placés par les localités sous l'administration directe du duc de Richelieu, ces Tartares appelèrent aussi sa sollicitude. Leur manière de vivre, leur isolement dans ces vastes steppes, les plaçaient pour ainsi dire hors des lieux et des relations sociales; la première idée du duc fut de les y ramener par des moyens indirects de persuasion et de douceur; il leur donna pour inspecteur et chef direct un Français, M. le comte de Maisons, qui fit d'abord le nomade avec eux en les dirigeant insensiblement vers des idées d'agriculture, et de stabilité qui amenaient nécessairement le goût, le désir et l'amour de la propriété personnelle. Le duc les visitait, fortifiait et développait en eux ces premiers éléments par ses insinuations et son influence personnelles. Pour y donner plus d'effet il fit con.struire une mosquée au milieu d'une vallée, où les nomades attirés [lar un sentiment religieux vinrent bientôt se camper. Quelques-uns essayèrent d'y bâtir des cabanes; ils furent plus particulièrement protégés et encouragés par le duc, ce qui entraîna les autres; les cabanes se multiphèrent, quelques-unes se changèrent en maisons, plusieurs villages s'établirent; il fonda le petit port d'Jenitchy pour leur exportation à Théodosie, construisit leur petite ville capitale sous le nom de Nogaïsk, et c'est ainsi que dans peu d'années la dernière horde nomade de l'Europe se transforma en agriculteurs, par la persuasien, et l'on peut dire essentiellement par déférence de ces nomades pour le duc de Richelieu.

Sur le bord oriental de la mer d'Azof le long de la rive droite du Koul)an, l'ancien Hypanis ou le Vardanes de Ptolémée, sont établis les cosaques, dits de la mer Noire. Ces cosaques, restes des zaporogues réduits par Catherine 11 furent transportés sous son règne des bords du Dnieper, sur ceux du Kouban qu'ils occupent depnis l'embouchure de la Saba jusqu'au Bosphore. On leur distribua des terres, et ils furent organisés en colonies militaires pour exploiter le pays et repousser les incursions permanentes des Circassiens. Ils formaient une milice irrégulière de 21 régiments dont le tiers en activité gardait le pays, et le reste se livrait à l'agricnhure, à l'administration des bestiaux et de la pêche, si productive dans les eaux du Bosphore et à l'embouchure du Kouban. Cette colonie doublement intéressante sous le rapi)ort militaire et agricole fut mise également sous l'administration du duc de Richeheu dès l'année 1805; elle était alors d'environ 40 mille âmes. On sait que les cosaques zaporogues, dont elle provenait, étaient une peuplade indépendante formée en association militaire qui ne vivait guère que de guerres d de brigandages sur les bords du Dnieper alternativement pour

OU contre les Tartares, et leurs autres voisins. Le célibat était une hase de leurs instillations, ils ne se recrutaient que par les aventuriers qui venaient s'inc()rpor(>r à eux, par les prisonniers et les enfants qu'ils enlevaient dans leurs exjiéditions; leurs chefs militaires les dirigeaient et les administraient. Réduits à un très-petit nombre par les guerres et la nature même de leur institution, soumis par la Russie, transportés et organisés sur le Kouban, leurs mœurs et leur existence politique prirent sans doute un caractère plus analogue à leur nouvel état, mais le fond restait encore. Des échappés de toutes les classes venaient encore s'enrôler parmi eux, et quoiqu'ils eussent contracté quelques mariages leur prédilection pour le célibat l)rédominait toujours en eux; la plupart y tenait encore par une espèce de rehgion. Dès lors leur population restait sans accroissement et leur nombre était matériellement insuffisant pour atteindre le but de la colonisation: réprimer les Circassiens et cultiver. Leur administration intérieure, toujours confiée directement à leurs propres chefs militaires, était nécessairement mal dirigée, les revenus de la colonie mal perçus, mal employés et en partie dilapidés; le pays, peu ou mal exploité, faiblement défendu, au point que le gouvernement était obligé d'entretenir à grands frais des troupes régulières sur la frontière pour la défendre contre les Circassiens, auxquels les cosaques n'imposaient nullement. La colonie ne possédait d'ailleurs en elle aucune institution ni étabhssement qui pût l'amener à des améliorations fondamentales, ne présentait qu'une masse informe, sans consistance réelle pour le moment, et sans motifs à espérance de mieux pour l'avenir. Les revenus qui entraient alors dans la caisse de l'administration n'étaient que de 30,000 roubles par an: ce qui ne pouvait plus suffire à ses dépenses et motivait des instantes demandes de secours au gouvernement en argent et en fonrnitures, quoiqu'il dépensât déjà beaucoup pour l'entretien des troupes régulières.

L'instruction et la partie nyJrale de cette colonie tant pour les individus que pour la masse était analogue à son origine encore récente, à sa nature et à sa destination. L'on peut s'en faire une idée sans qu'on entre ici en détail à ce sujet. Les localités sur une étendue immense étaient à l'aurore de la civilisation comme les habitants; les ouvrages même de fortification n'étaient pas plus avancés. Ils se composèrent de quelques redoutes isolées, posées et construites sans art, sur la ligne frontière, revêtues d'une espèce de claie en bois que les Circassiens incendiaient à volonté en y lançant des mèches allumées au bout de leurs flèches.

Le duc de Richelieu, en prenant le commandement de cette colonie, saisit au premier coup d'œil son double but, ses imperfections de princiiies

et de faits, et toujours créateur, il sentit qu'il devait à cette fin tout fondre et réorganiser, au physique et au moral, changer rapidement, en un mot les hommes et les choses pour les former à sa manière: tâche immense et impossible à remphr, au moins en si peu de temps, pour tout autre qui n'aurait pas su, comme lui, toujours allier le génie de la conception à tous les détails qui en dépendent; la douceur et la simplicité des formes, à la pei'sévérance et à une volonté bien décidée pour l'exécution; la persuasion du bienfaiteur et de l'ami, au commandement du chef.

Sa première démarche fut de solliciter pour les cosaques de la mer Noire, l'incorporation de 25,000 colons pris parmi des individus de la Petite Russie qui uaguères étaient cosaques eux-mêmes, qui acceptaient cette mutation; ceux-ci nommèrent en effet des députés, qui vinrent sur les lieux, et contents des terres qu'on leur assigna, ils consentirent à être incorporés dans les cosaques de la mer Noire avec lesquels ils avaient analogie de mœurs et de caractère.

Passant à radministration intérieure, et au revenu pubhc de la colonie, qu'il avait étudiés en détail, le duc trouva naturellement opposition ou au moins mauvaise volonté et mécontentement dans ceux qui avant lui dirigeaient tout à leur gré, sans responsabilité; mais sans s'arrêter à ces entraves qu'il trouvait toujours naturelles, en trouvant naturel aussi, suivant ses expressions, de ne pas s'y arrêter, il leur lit comprendre qu'étant essentiellement militaires, ils ne pouvaient suffire eux-mêmes à la régie en détail des revenus, et qu'il était bien plus convenable et régulier de donner toutes les perceptions en ferme. C'était attaquer le ,fond de l'institution qui accordait à la communauté faculté exclusive de percevoir et d'administrer ses revenus. Aussi le duc s'appuya de la confirmation du Sénat, et pour avoir des enchérisseurs dans un pays encore si peu connu, et nullement organisé pour ces sortes d'entreprises, il proposa la ferme pour la durée de quatre années consécutives; mais ne pouvant surveiller par soi-même le moment de l'adjudication qui se faisait sur les lieux, il envoya un de ses propres employés de confiance sur la ^Surveillance duquel cette adjudication donna pour les quatre premières années 900,000 roubles; pour les quatre secondes, 1.200,000; c'est-à-dire 525,000 de revenu moyeu pour chaque année au lieu de 50 mille que la caisse publique recevait précédemment. Il est juste de faire observer ici, que cette énorme augmentation de revenu, ne provenait pas uniquement du nouveau mode et de la régularité de perception, mais aussi de l'accroissement et jtrospérité successifs de la colonie. C'est ainsi que les fermes ont été portées depuis à 1.600,000. Les dépenses de la colonie étaient comme les revenus à la merci des chefs, par cou-

cession faite à la coniiiimiaiilé. mais le duc pour réoulariser aussi cet objet, sut par cet ascendant ({ue sa sollicitude et ses bienfaits déjà visibles en résultat lui avaient acquis sur eux, sut. dis-je, amener la décision qu'on procéderait dorénavant aux dépenses par des places et des devis faits, dressés et ajtprouvés préalablement en forme; ce qui rencontra aussi bien des obstacles, mais il fut passé outre. La réorganisation et les améliorations militaires marchaient en même temps que celles de l'administration intérieui'e. Le comte Louis de Rochechouart, officier de l'état-major, envoyé et établi chez les cosaques par le duc, construisit sur toute la ligne frontière [ilus de trente redoutes placées et faites dans les règles de l'art; il répandait parmi les cosaques des idées d'évolutions et de tenue militaire régulières; le duc envoyait de leurs officiers à Pétersbourg pour s'instruire et retourner au milieu des leurs propager cette instruction, il réorganisait 10 régiments de cavalerie, autant d'infanterie, et formait une artillerie volante et de position.

Au moyen de l'augmentation des revenus de la colonie, le duc y fonda un hôpital sous sa surveillance spéciale, établit un haras pour ramélioration des chevaux et un troupeau de mérinos pour des laines, et une fabrique de draps pour uniformes. 11 fit perfectionner et agrandir une petite école paroissiale qui existait déjà pour que les enfants des officiers et soldats pussent recevoir une éducation convenable à leur état. Le gouvernement fut allégé des fournitures considérables qu'il faisait en vivres et en fourrages et qui furent prises dès lors sur les fonds de la colonie.

Pour introduire l'émulation et le point d'honneur parmi ces cosaques naguère encore zaporogues, le duc sollicita pour eux l'honneur de fournir un escadron pour la Garde Impériale ce qui fut accordé, et l'escadron formé et rendu à Pétersbourg fut reçu dans cette garde distinguée parmi les plus belles de l'Europe. Les officiers de l'escadron de la garde étaient enviés par leurs camarades, ils furent alternativement remplacés et ceux qui revenaient de cette grande et belle école d'instruction, de tenue et de discipline militaire en répandirent les principes et la pratique dans les régiments de la colonie déjà améliorés sous tous les rapports et dont les cosaques, à l'insinuation du duc, avaient quitté leurs vêtements ordinaires pour se parer à leurs propres frais d'un uniforme régulier; 4 ou 5 ans s'étaient à peine écoulés depuis que le duc avait pris le commandement de la colonie, que déjà elle était naturellement changée dans son organisation militaire et civile. La justice y était administrée avec ordre et régularité, les mœurs et le caractère des individus étaient changés, les vieux les corrigeaient, les jeunes en acquéraient d'une toute autre nature, les mariages se multipliaient;

tous les abus, les intrigues et les arbitraires qui présidaient précédemment à la nomination des officiers étaient réprimés. La ville d'Ekaterinodar, cliellieu de cette colonie, s'élevait et s'agrandissait avec elle. La propriété personnelle était devenue établie et consolidée parmi des gens qui naguère n'en reconnaissaient point ni pour eux ni pour les autres. Elle répandait le goût du travail et avec le désir de jouir et d'acquérir se fortifiait naturellement le désir de conserver. Dès lors les cosaques, devenus soldats propriétaires, n'en repoussaient qu'avec plus de courage et de résolution les agressions des Circassiens. Ils n'étaient déjà plus cette milice irrégulière, mal vêtue, mal armée et indisciplinée, sans ordre ni tenue, ni exercice ni esprit militaire, mais des troupes légères qui se montraient sur le Kouban, comme elles se sont montrées ailleurs, au péril de toute autre, outre leurs avantages personnels; aussi les Circassiens, qui auparavant les craignaient si peu, n'osaient plus se montrer, que dans de petites incursions clandestines, dans des embuscades à leur manière où ils étaient battus, écrasés dès qu'ils étaient découverts. Aussi le gouvernement avait déjà pu retirer de ce point les troupes régulières qu'il était forcé d'y cantonner auparavant, ce qui lui occasionnait non-seulement de grandes dépenses mais encore une perte extraordinaire d'hommes, par leur séjour au milieu d'un terrain marécageux, et sous un climat malsain qui occasionnent beaucoup de morts parmi ceux qui n'y sont pas accoutumés.

C'est ainsi que le duc de Richelieu dans un si court espace de temps refondait de fond en comble comme administrateur une colonie de 40,000 âmes, la créait de nouveau, l'augmentait, la formait par l'agriculture et la civilisation; comme général il faisait des soldats doublement précieux pour l'état, il les conduisait dans des expéditions militaires qu'il faisait contre les Circassiens, toutes les fois que l'audace de ces peuplades hardies et rusées les avait portées à venir tenter des coups de main sur les terres des cosaques. Le duc passait alors le Kouban, châtiait les agresseurs, leur offrait après, toujours paix, commerce et bon voisinage, et rentrait dans ses lignes pour se livrer de nouveau, à ses paisibles travaux administratifs. Les vieux cosaques qui dans le principe avaient été plus ou moins choqués de leur réorganisation et des institutions que le duc introduisait cliez eux ne pouvaient plus se dissimuler tous les avantages que la communauté et les individus en retiraient directement, et s'attachaient de plus en plus à leur chef comme à ses créations. Les jeunes cosaques qui tenaient bien moins à l'ancien ordre ik, choses, étaient entièrement voués au nouveau; ils se voyaient dans un tout autre état po]iti(|ue, militaire et personnel, que l'avaient été leurs pères, ils voyaient le duc souvent au milieu d'eux, vivre avec

eux en ami, autant en gouverneur qu'en général, et tous leurs sentiments lui étaient dévoués. 11 en eut entre autres une preuve bien éclatante en septembre 1809. Le duc se trouvait dans le moment à Auapa; quelques princes circassiens réunis ne voulant pas, suivant leur caractère déliant, se rendre à la ville lui tirent demander une entrevue sur un tertre à trois quarts de lieue de là. On lit observer au duc combien il y avait de danger pour sa personne de se rendre au milieu de ces gens dont la ruse et la perlidie sont connues. On lui cita même l'exemple du malhem'eux général Tzizianoff assassiné en pareille occurrence par les Persans; le duc n'en tint compte: il attachait trop de prix à pacitier autant que possible les peuplades du Caucase pour laisser échapper une occasion de travailler à son but. 11 se rendit donc au lieu désigné, eut une entrevue de deux heures avec les princes circassiens, traita amplement de leurs relations avec la Russie, et pour donner suite à cette conférence, il leur assigna un nouveau rendez -vous dans cinq jours à son retour d'Ekateriuodar, capitale des cosaques, où il devait se rendre pour affaires, et après cette conférence il retourna à Auapa, où l'on était déjà beaucoup en peine pour lui,

11 en partit pour se rendre à Ekateriuodar. Une tempête l'empêcha de passer le Kouban; vers le soir il fut obligé de passer la nuit sur la rive déserte et sous un petit bateau renversé dont on lit un abri contre l'orage.

Un courrier, venant d'Odessa avec des papiers importants, l'atteignit le lendemain à Tamau; il voulut les expédier et son arrivée à Ekateriuodar eu fut retardée d'un jour. Une inspection et des affaires imprévues le retardèrent dans cette ville encore quelques heures de plus qu'il n'avait calculé. C'était une espèce de contre-temps pour lai dont les moments étaient toujours comptés, dans ses tournées, pour pouvoir suffire à tout. Dans cet intervaUe quelques princes circassiens se reprochaient de ne s'être pas saisis de sa personne dans l'entrevue; d'autres objectaient que c'eût été trop s'exposer au ressentiment de la garnison d'Anapa, qui serait tombée sur eux trop précipitamment; mais tous s'accordèrent sur le projet d'enlever le duc à son retour, dont il avait exactement indiqué le moment; en conséquence ils prennent 300 hommes d'élite, commandés par -le plus déterminé d'entre eux, passent le Kouban clandestinement, s'embusquent dans les roseaux et les marais, dont ils connaissent tous les détours pour tomber à l'improviste sur le duc et son escorte lorsqu'il reviendrait d'Ekateriuodar, par le chemin qui longe le Kouban. Ils étaient ainsi placés dès le quatrième jour; heureusement les affaires ayant retardé le duc, il ne pu arriver eu partant d'Ekateriuodar à la redoute, où il devait coucher et au-

près de laquelle s'était placée l'enibuscade circassienue. Il dut passer la nuit à trente verstes plus en arrière; ce qui déconcerta les Circassiens qui avaient compté que le duc passant la nuit près de leurs embuscades ils pourraient le surprendre et l'enlever.

Le jour suivant, il continua sa route; un cosaque le précédait pour l'aire préparer les chevaux et l'escorte ({u'il renouvelait à chaque redoute. Les Circassiens embusqués veulent s'emparer du cosaque pour avoir des informations exactes sur le passage du duc. Le cosaque heureusement s'échappe, donne l'alarme; le duc arrivait au poste militaire qui devait renouveler l'escorte; les cosaques le voyant gravement compromis, ils se trouvaient réunis une centaine, excités, animés par le péril imminent de leur chef et par leur amour pour lui, s'élancent sur les 300 Circassiens, avec fureur, le combat s'engage et les Circassiens sont mis en fuite avec perte de leur chef qui tombe d'un coup de fouet, que le chef des cosaques lui assène sur la tête. Il y eut quelques prisonniers qui racontèrent tous les détails du complot et dirent que le plan était de tuer toute la suite du duc, de ne conserver que lui en vie; des chevaux étaient préparés pour l'entraîner rapidement dans leurs montagnes et ils auraient alors demandé pour sa rançon cession de toutes les terres des cosaques, et la forteresse d'Anapa. Le rendez- vous convenu avec les Circassiens n'eut plus lieu naturellement, et le duc convint alors combien il s'était exposé avec de pareilles gens en se rendant au précédent. II put se convaincre à cette occasion aussi du bien sincère attachement que les cosaques avaient pour lui, et il y fut très-sensible; il citait ce fait avec plaisir et sensibilité avouant qu'il ne devait son salut qu'au dévouement des cosaques qui leur avait inspiré un courage et une résolution aussi vapide qu'extraordinaires.

Le bruit du danger que le duc avait couru le devança à Odessa, oii il fut bientôt rendu et reçu avec surcroît de ce contentement et de cette joie du cœur que répandait toujours son retour; on était pleinement satisfait, et comme plus à son aise, quand il était là; sur 30,000 âmes il n'y avait pas un habitant de quelque nation ou rang qu'il fût qui ne prît part à cet état de contentement et d'aise général. On se demandait toujours des nouvelles du retour du duc, des centaines de personnes allaient à sa rencontre pour le voir, et le saluer seulement un moment i>lus tôt; on se rendait aux promenades publiques pour le rencontrer, mais on sivait que là il abordait tout le monde ou saluait au moins (note 5) avec ce ton et ses manières toujours si nobles et si affectueuses qu'il avait le don de savoir si heureusement allier (note 6).

Les circonstances c^immençaiejit à devenir pénibles pour le commerce

d'Odessa; le systènic continental s'y faisait sentir par des mesures indirectes i)liis on moins prohibitives. Les Tnrcs, comme je l'ai dit, n'avaient pas correspondu francliemeut et pleinement à la tolérance et à la condescendance de la Russie pour la continuation des relations commerciales. Ils devenaient plus diiliciles pour l'entrée des bâtiments neutres dans la mer Noire, qui presque tous devaient déjà payer des sommes plus ou moins fortes aux employés de la Porte pour obtenir le passage à travers le Bosphore,

Ces difficultés faisaient que le commerce se cotisait quelquefois pour obtenir le passage de plusieurs bâtiments à la fois; il arriva ainsi à Odessa un convoi assez considérable; mais il y trouva une disposition ministérielle qui ordonnait que tout bâtiment, môme ami, qui viendrait d'un port ennemi, serait confisqué avec sa cargaison. La loi, quoique donnée dans un sens général et étranger au commerce de la Turquie, frappait cependant le convoi: il s'agissait de près d'un million de marchandises qui encouraient la confiscation. Le commerce d'Odessa recourut au duc; il fut décidé qu'on enverrait de suite des députés à Pétersbourg pour solliciter à l'appui de ses représentations; mais il sut que l'on avait la folie de croire à de faux frais pour réussir et qu'on se cotisait en conséquence; il en fut fâché. «Non», dit-il, «je n'associerai pas mon intervention à de telles pensées, je ne coopérerai pas avec de tels moyens- voilà comme on est, s'il n'y avait pas de gens qui achètent dans le monde, il n'y en aurait pas de ceux qui se vendent. Plus de députés, j'agirai tout seul». Et en effet il expédia tout de suite un courrier. Mais le ministre du commerce était en Finlande; sa résolution n'arriva pas en Finlande comme le duc l'avait espéré. Les bâtiments restaient chargés dans le port, les marchandises se détérioraient, le duc donna ordre de les délivrer; quelqu'un lui objecta qu'il s'agissait de 800 mille roubles au moins dont il prenait la responsabilité. «Ah!» dit-il, «s'il s'agissait de 8,000, peut être la craindrais-je, car peut-être je les possède; mais pour 800 mille, non; d'ailleurs l'Empereur est bon et juste, il m'approuvera»; comme en effet il l'approuva plus tard; mais le commerce d'Odessa fut sauvé des graves conséquences du retard. Le duc fut plus difficile et peut-être trop- sévère dans une circonstance qui survint bientôt après, et où sa conduite prouva encore une fois, qu'il ne transigeait jamais entre les avantages de localité et ce qu'il croyait ceux de l'empire. Les Turcs pour accorder l'entrée dans la mer Noire à divers bâtiments, la plupart des 7 îles alors sous pavillon français leur avaient dicté la condition de charger des poudres et aufres munitions de guerre pour eux, et de toucher sur la côte des Abazes pour les y déposer en se rendant à Odessa.

Ces bâtiments l'acceptèrent et partirent; ils étaient sur la côte pour

mettre leurs munitions à terre, lorsque des frégates, russes eu croisière les capturèrent; ils lurent conduits en Crimée; on recourut à l'intervention du duc pour revendiquer les marchandises et les bâtiments; il lut indigné de la conduite des capitaines, qui était sans doute blâmable, mais excusable peut-être dans leur position qui ne leur laissait que cette voie pour se sauver, eux et leurs bâtiments de l'inaction, où les retenaient les Turcs à Constantiuople; d'ailleurs il n'y avait pas déclaration de blocus pour les côtes des Abazes; les munitions transportées étaient de peu d'importance; en droit strict les capitaines pouvaient être absous. On le représenta au duc, en le suppliant d'intervenir en leur faveur, mais il ne voulut jamais y consentir, et contribua au contraire à faire déclarer les bâtiments bonne prise; les marchandises seules furent rendues aux propriétaires après détérioration et frais.

Les opérations militaires sur le Danube se compliquaient; les Turcs devenaient plus obstinés par la marche générale des choses qui faisait pressentir la guerre de 1812 avec la France. Ils se renforçaient sur les côtes de l'Anatolie vers les Abazes, excitaient les Circassiens contre la Russie, et cherchaient à leur fournir des munitions de guerre par les moyens indirects que je viens d'indiquer; des considérations purement mercantiles, une jurisprudence rigoureuse, auraient peut-être fait absoudre les capitaines qui avaient coopéré, quoique sans intentions hostiles, aux mesures des Turcs; mais le duc jugea la chose et en embrassa les conséquences en homme d'état. 11 ne vit alors que des coupables dans les capitaines, et pour couper court à toute autre entreprise de pareille nature il fut inexorable, au risque de porter les Turcs à fermer absolument le Bosphore à toute expédition commerciale pour la mer Noire, quoiqu'il y tînt d'ailleurs beaucoup comme gouverneur général de toutes les côtes sur cette mer (note 7). Les Turcs devinrent en effet plus difficiles. Les concussions étaient organisées par leurs employés pour obtenir l'entrée des bâtiments dans la mer Noire; mais le commerce en était dédommagé d'un autre côté par les relations indirectes que le commerce anglais dirigeait de Smyrne et de Constantinople dans la mer Noire, par la consommation croissante des articles d'importation en raison de l'augmentation de population et d'aisance dans la contrée, par celle de l'armée russe en Mokhivie et en Yalachie, et de ces deux provinces qui s'approvisionnaient à Odessa, et entin par le commerce d'exportation, non-seulement en blé, beurre, suif, caviars et autres articles ordinaires de llussie pour la Turquie, mais encore par les autres articles en fer, verrerie, acier, ferrements et autres que la Russie recevait précédemment des autres états de l'Europe et dont la guerre maritime ne permettait pas maintenant l'exportation de ces états.

La prospérité coiiiiuerciMlc, d'Odessa et des autres ports de la mer Noire, les progrès de ragricuUure, raiigineiitatioii de population et d'industrie, la prospérité générale, le bonheur croissant en un mot de toute la contrée, étaient d'autant plus sentis et appréciés à cette époque que l'Euroi^e entière' était courbée sous le poids accablant des guerres renaissantes, des bouleversements, des agressions, et enfin de lotîtes les tourmentes politiques et commerciales. Un grand dénouement approchait: les deux colosses de l'Europe s'ébranlaient déjà; ils marchaient pour se rencontrer, et de leur choc terrible allait jaillir l'affranchissement ou l'asservissement complet de l'Europe. Le duc avait prévu cette guerre depuis longtemps; il allait partir en 1812 pour l'armée et venait de faire une tournée dans ses gouvernements qui pouvait être la dernière. Cette idée, cette séparation et les circonstances du temps serraient tous les coeurs de la Russie Méridionale, lorsque la peste vint fondre sur Odessa. Ce funeste événement lui conserva le duc, non plus pour répandre sur elle comme jusqu'alors tous les biens, non plus pour être auteur et témoin heureux des jours de paix, de prospérité et de bonheur qu'il avait tissus pour ses fortunés habitants; mais pour les protéger, les consoler et les soutenir dans les jours de deuil et de malheur qui allaient les accabler.

La peste qui depuis l'expédition des Français en Egypte ne s'était plus montrée à Constantinople ni dans la Turquie asiatique (ce . qui est digne de remarque), y reparut en 1811. Elle faisait des ravages à Constantinople et dans toute la Turquie d'Europe. En 1812, elle s'était déjà montrée à Théodosie. La (}uarantaine d'Od'^ssa n'avait pas vu un seul accident dans son enceinte, quoiqu'il y eût de l'activité dans la navigation entre Constantinople et Odessa; pendant le mois d'août, il y eut un surcroît de mortalité en ville; quelques personnes périrent assez subitement. Le duc était en Crimée; de retour vers la fin de ce mois, il fut instruit de cette mortalité, ordonna des enquêtes; le ^mot peste fut prononcé, il retentit dans ses entrailles paternelles et les mesures sanitaires couj^mencèrent. La ville fut divisée en 12 arrondissements, chacun sous l'inspection immédiate d'un des habitants de confiance, assisté d'un i^^'édecin. Ces 12 commissaires, le commandant militaire, le chef de la police, les médecins et quelques employés furent les membres d'un comité composé par le duc et dont il prit la présidence. Ce comité s'assembla le 21 du mois d'août pour la première fois; les enquêtes qui venaient d'être faites en ville et dans les environs jusqu'à 30 et 40 verstes à la ronde, alors peuplés de plusieurs villages et de métairies isolées furent soumises au comité. Il en résulta qu'il existait dans toute cette étendue surcroît de mortalité ordinaire

et une maladie que l'on pouvait croire plus ou moins contagieuse. Mais les médecins furent divisés sur la nature et le nom de cette maladie; quelquesuns en contestaient même le caractère contagieux. Le docteur Capelle fut le seul qui y reconnut elïectivement les symptômes de la peste et la qualifia de telle.

Cette opinion isolée pouvait être hasardée, on l'adopta cependant pour plus de prudence, et le duc annonça de suite au comité l'ordre qu'il allait donner de fermer la, ville et de couper toute communication au dehors. Ce fut. sa première idée; il avait sans doute le droit et le pouvoir de donner et de faire exécuter cet ordre; il y a des personnes qui ont prétendu que la circonstance lui en faisait un devoir impérieux, et lui ont reproché d'y avoir manqué. Il est certain que fermer la ville à l'instant, l'entourer d'une double ligne de troupes, sans égard aux circonstances sous lesquelles se présentait la maladie, pouvait paraître très-régulier au premier coup d'œil, et mettre le chef hors de tout reproche de forme. C'était surtout le plus facile; car en administration les moyens extrêmes et tranchants, dont on défie gratuitement toutes les conséquences, sont toujours plus aisés à trouver que des moyens mesurés et combinés pour arriver au but avec le moins de mal possible. Mais le duc mettant de côté tout calcul personnel, et considérant que la maladie quelque nom qu'on lui donnât, était d'après tous les rapports d'office bien moins répandue en ville que dans les environs et jusqu'à 30 ou 40 verstes, qu'enfermer et isoler la peste était la première, la plus importante de toutes les mesures pour préserver l'empire du fléau; mais que fermer la ville ne conduisait nullement à ce résultat, puisque la peste en était déjà bien loin; que ce ne serait donc qu'une fausse mesure, en tous les cas incomplète et qui absorberait tous les faibles moyens qu'il avait en ce moment à sa disposition, car entre autres il manquait de troupes; qu'il valait bien mieux porter tous ses moyens de répression, et d'administration, au delà du point le plus éloigné, où s'étnil montrée la maladie, et en conséquence il iiorta ses lignes d'isolement et de quarantaine sur le Boug, d'un côté, sur le Dniester de l'autre, en les réunissant à 100 verstes d'Odessa, suivant les localités, plus ou moins à cette distance. Cette première mesure parait autant qu'on pouvait en attendre au plus grand de tous les malheurs, l'introduction de la peste dans l'intérieur. Le duc concerta ensuite avec le comité les mesures à prendre pour l'intérieur de la ville et de ses environs. Tronquei' tout à coup toute communication intérieure et au dehors, couper court à toutes les relations entre une po[)ulation de plus de 40 mille âmes, suspendre, toutes les actious de la vie, et les arrête]- (u'i l'on les trouvait, arrêter les approvisionnements pour la

ville, les transactions commerciales, les paiements, le chargement et le déchargement des navires, snsjiendre en un mot, l'existence civile, comme l'on lit après, ne ponvait être ni pensé, ni exécuté au premier moment, et d'autant plus qu'on n'était pas encore positivement fixé sur la nature et la qualilication de la nuiladic. D'ailleurs la vie civile a aussi ses organes vitaux dont on ne peut tout à coup arrêter les fonctions, sans détruire les sujets. Ou se horna donc pour le moment à ralentir insensihlement les communications, à les surveiller particulièrement pour en apercevoir toutes les conséquences et les prévenir, ou y remédier; mais tous les lieux publics, qui n'étaient pas d'utilité urgente, furent fermés; les deux instituts pour l'éducation des filles et des garçons furent mis en quarantaine. Chaque commissaire inspectait son arrondissement deux fois par jour et rendait compte au comité, qui s'assemhlait tous les nmtins sur une place publique en plein air pour éviter le contact entre les personnes qui le composaient, de tous les accidents de maladie et de mort dans son quartier. L'hôpital fut organisé pour recevoir tous les nouveaux malades à part; on le leur affecta bientôt exclusivement; les malades qui en avaient les moyens restaient chez eux, mais la maison était cernée, et au premier symptôme mise sous quarantaine. La maladie faisant des progrès, les plus incrédules ne doutèrent plus de la peste; on devint plus rigoureux, les communications avec le dedans et le dehors furent plus limitées: on ne sortait des maisons pour vaquer aux affaires qu'au moyen d'un billet de sortie délivré pour toute une famille, et dont un seul individu pouvait faire usage: tous ceux qui étaient dehors sans billet encouraient punition. On assigna pour les habitants de la campagne qui apportaient des approvisionnements un seul lieu de marché, où ils pourraient se rendre exclusivement pour vendre leurs denrées, et s'approvisionner à leur tour des articles de la ville; ce marché était surveillé spécialement par des commissaires. La faible garnison d'Odessa fut reléguée dans ses casernes; 300 cosaques qui furent affectés au service de la pohce, furent campés hors de la ville, pour éviter les communications. L'hiver approchait; il fallait assurer les approvisionnements pour toute la ville, en farine, viande, bois de chauffage, fourrages et autres objets pendant quelques mois; tous ces articles ne pouvaient venir que du dehors; il en fallait, des quantités immenses; la population pouvait non-seulement en manquer mais encore être à la merci pour les prix de ceux qui en avaient des dépôts préparés par hasard ou par spéculation, ou qui pouvaient parvenir à en former. Le duc pour parer à ce double inconvénient forma une commission d'approvisionnements qui se pourvoirait avec les deniers de la ville de tous ces objets en suffisante quantité pour pouvoir suppléer au man-

que en cas de besoin et être en mesure de combattre le monopole en ouvrant ses magasins moyennant des prix modérés, dès que ceux des spéculateurs seraient trop élevés.

Les mêmes mesures sanitaires s'exécutaient plus ou moins dans les villages et les campagnes des environs de la ville. Les quarantaines sur le Boug, le Dniester et la ligne intermédiaire étaient rigoureusement organisées. Ceux qui voulaient aller d'Odessa dans l'intérieur, y passaient 40 jours, et ce séjour au milieu de la steppe presqu'à découvert, avec toutes les incommodités et les privations inséparables de pareils établissements formés à la hâte, joints aux difficultés qu'on mettait à Odessa pour délivrer des passeports, limitaient beaucoup le nombre des partants. Cependant la maladie redoublait ses ravages en ville, le nombre des morts et des malades devenait tous les jours plus considérable; les transactions commerciales se ralentissaient. On avait échappé aux conséquences graves d'y couper court. Le sentiment du danger des communications se répandait surtout parmi la classe un peu éclairée; le peuple seul ignorant et incrédule était intraitable sur ce point. Les localités ne se prêtaient guère à des demi-mesures; le peuple les éludait plus ou moins et la mort le frappait impitoyablement sur tous les points de la ville et des environs. Au miheu de cette désolation, la quarantaine du port seule était exempte des atteintes du fléau; il y avait cependant près de 1,500 hommes en équipages de bâtiments stationnés dans le port. 11 fallut la garantir elle-même de tout contact de la ville, et puisque ni avant ni pendant la peste d'Odessa aucun accident n'a jamais eu lieu dans l'enceinte de la quarantaine et du port, il faut bien avouer, que sinon toutes les preuves, au moins toutes les probabilités font que la peste n'a pas été introduite en ville par, ou à travers, cette quarantaine.

L'intensité de la contagion s'accroissant et se répandant ainsi de plus eu plus, il fallait en venir à des mesures décisives; nous étions vers la lin de novembre le duc adopta la quarantaine générale.

Ce mot est bientôt dit; l'idée donnée paraît simple et naturelle, connue la chose quand elle est faite; mais l'exécution offrait cependant des difficultés aussi nombreuses que compliquées.

Empêcher dans une ville de quarante mille âmes tout point de contact d'une maison, d'une famille à une autre, pour prévenir toute nouvelle contagion, et connaître conséquemment au juste tous les points de la ville, où était la peste, ponr les assainir, tel était l'idée et le but piincipal de la quarantaine générale. Four l'exécuter il s'agissait de contenir plus de 40 mille individus chacun dans sa maison pendant un mois au moins, as-

siirer leur subsistance, et la leur distribuer cliez eux avec les précautions nécessaires pour qu'il n'y eût pas de contact entre les habitants et les employés aux fournitures et distributions; suspendre l'exercice de la justice, tous les actes, transactions, droits et devoirs de la vie civile en garantissant pour l'avenir cependant la suite et les effets du passé.

La classe indigente qui n'avait ni provisions ni moyen de payer les distributions otïrit la première difficulté d'exécution.

Les commissaires des quartiers dressèrent une liste; on fit le compte de ce dont chaque individu pouvait avoir rigoureusement besoin pour ac- (fuitter la nourriture qu'on distribuerait, et on leur en délivra le montant anticipé à chaque semaine.

Tous les paiements furent suspendus; les contrats et obligations à payer furent déclarés également en suspension dès ce jour, pour ne continuer et reprendre leur cours qu'à dater du jour, où les relations seraient réouvertes. Il fut ordonné sous des peines très-sévères à tout individu de paraître dans la rue et même sur le seuil de la porte de sa maison; des patrouilles de cosaques à cheval et les commissaires des quartiers parcouraient les rues pour assurer l'exécution de cette mesure. Les commissaires alliant à leur emploi de rigueur un mandat de cette bienveillance paternelle qui présidait à toutes les mesures du duc, allaient par des obligeances affectueuses au devant des besoins et même des désirs des habitants de leur quartier autant qu'on pouvait les concilier avec la stricte exécution de la quarantaine générale. C'est ainsi qu'ils recevaient eux-mêmes, sans précautions établies, les lettres des habitants pour la poste, et leur distribuaient celles qu'ils y prenaient; qu'ils achetaient dans les magasins les petits objets d'agrément que le quartier pouvait désirer; qu'ils dirigeaient et présidaient aux distributions des vivres qui se faisaient deux fois par semaine en pain, viande et autres articles de première nécessité à prix établi, et au moyen des fournisseurs affectés à chaque quartier, que le commissaire rassemblait et réaccompagnait chacun chez soi après la distribution. Un incendie aurait pu renverser tout le système, en appelant toute la population au secours; on organisa un corps de 200 hommes réunis en un seul lieu, qui devrait seul se porter au secours; toutes les mesures enfin furent prises et coordonnées pom- assurer en tout cas, la mesure d'isolement général, qui commença le 22 novembre 1812.

Alors Odessa présenta l'aspect le plus morne et le plus douloureux: ses immenses rues désertes, les portes des maisons fermées n'offraient plus que l'image de la désolation silencieuse; des patrouilles en tout sens, quelques employés et les chariots, qui transportaient des morts ou des mou-

rants étaient les seuls qui parcouraient cette ville uaguères si animée par une population nombreuse et active.

Le duc, réduit à cette triste mesure, l'exécution de tous ses moyens, dévorant en silence ses cuisants chagrins, entra un jour dans la cour de la maison d'un commissaire; on s'empressa au devant de lui; «Ali!» dit-il, en s'asseyant sur une pierre, «je ne puis y tenir mon cœur se fend, de devoir employer toute mon autorité à rendre désertes ces rues, (|uand j'ai travaillé pendant dix ans à les peupler et à les animer».

11 n'en fut pas moins très-sévère: des infractions furent très-rigoureusement punies. Les premiers résultats de la quarantaine générale furent, ainsi qu'on l'avait prévu, d'augmenter les accidents de la peste dans les premiers jours, parce qu'on avait dû nécessairement devenir préalablement plus facile sur les communications pour permettre quelques approvisionnements, mais au douzième jour il n'y eut plus de maisons nouvellement infectées; alors on commença à connaître positivement celles où résidait la maladie, on en retira les habitants pour les mettre dans de grands hangars, où chaque famille subdivisée en malades ou suspects avait une chambre séparée. On purifia les habits et les maisons, et par ces mesures l'on parvint à concentrer la maladie dans les Ueux isolés ou à l'y détruire.

Je n'écris pas ici l'histoire de cette fatale peste, je n'en continuerai donc pas tous les détails; malgré toutes les précautions elle s'étendit au delà du grand cordon extérieur.

Le duc se porta sur les heux et se rendit également maître de la maladie comme à Odessa qui en était déjà délivrée; les affaires se rétablirent peu à peu; mais elle eut à supporter de grandes pertes en tous genres aggravées encore par l'incendie de Moscou; je ne pourrais dire tout ce que le duc eut à souffrir pendant toute cette période de malheurs. En homme éminemment bon et sensible, il souffrait des malheurs de l'humanité; en chef créateur et administrateur de la contrée, il souffrait de tous les maux (jui fondaient sur elle. En homme d'état qui embrassait le grand ensemble des choses, il voyait avec douleur le fougueux ennemi s'élançaut jusque dans le cœur de l'empire, il déplorait tous les malheurs qui en résultaient; mais il ne désespéra jamais, et bien au contraire. Le duc entendait parfaitement la grande guerre: il avait iiarcouru, étudié dans sa jeunesse, les grands champs de bataille de toute l'Europe; l'histoire, les opérations, les localités des guerres modernes lai étaient familières; il avait étudié particulièrement les canq»agnes de Frédéric 11; sa mémoire extrêmement fraîche (ît heureuse lui en représentait tous les détails, il eu [larlait comme de

choses de la veille. Une position, une manœuvre, un mouvement rapide d'une armée le laisait souvent prononcer sur le sort ultéiieur d'une campagne, et il prononça [>resque toujours .juste, quoique ses opinions ne lussent pas subjuguées comme tant d'autres, par l'ascendant de l'homme d'alors, au génie duquel il rendait d'ailleurs justice avec impartialité, en déplorant toujours le triste usage qu'il en faisait; aussi dès qu'il eut pénétré en Russie, le duc ne cessa de dire: «Persévérance à nous, et dès lors malheur à lui». Après la bataille de la Moskowa, le duc dit ces propres paroles:

«Il va entrer dans Moscou et alors, s'il n'est pas plus qu'un homme il est perdu, et, s'il est plus, il faudra bien s'en consoler; mais c'est encore à prouver. Pauvres Français! Où vous a-t-il conduits dans l'égarement de son ambition, dans l'exaltation et le délire de sa présomption»? On sait le dénouement.

Cependant la peste était entièrement éteinte dans toute la contrée; le duc en voulut extirper les derniers miasmes qui pouvaient se trouver dans des elïets cachés ou enterrés par les propriétaires, qui, suspects ou attaqués de la contagion, auraient craint de les perdre ou de les détériorer, en les délivrant pour l'épuration de la quarantaine. Cette opération était délicate, difficile et de la dernière importance. Il fallait obtenir des révélations consciencieuses sur ces eflets, et le duc comprit très-bien que l'autorité et la force ne pouvaient pas toujours atteindre la conscience; il eut recours à la religion: un prêtre, l'évangile à la main, exhortait et faisait jurer, en présence du duc, les gens suspects, sur l'existence de ces effets. La persuasion, l'ascendant du duc, sa parole de ménager ou de payer la valeur des objets déclarés, si l'on était sincère, ou de punir sévèrement en cas contraire, entraînèrent toutes les révélations; on épura une partie de ces effets, on en brûla d'autres, eu remboursant la valeur, et tout fut fini à Odessa.

Mais quelques accidents de peste venaient de se manifester à Balta, ville située à 180 verstes hors des gouvernements du duc; plus de 400 Juifs étaient venus de cette ville à Odessa dans le courant d'une semaine, ce qui jeta la ville dans de nouvelles anxiétés, et dans des dangers réels. Le duc ne perdit pas un moment, il fit enlever dans quelques heures tous ces Juifs avec tous leurs effets, et les campa hors de la ville, en les isolant sous bonne surveillance, et pourvoyant à leurs besoins. Les mesures de quarantaine furent remises en vigueur, il se montra en effet quelques accidents de peste dans le camp juif, mais la ville en fut libre, grâce à l'enlèvement, et le fléau fut enfin éteint et extirpé.

Les événements avaient amené la conclusion de la paix avec la Porte, et conséquemment le rétablissement complet des relations commerciales avec

la Turquie. Toute la contrée reprit vigueur et activité. Le duc s'occupa alors du plan de réorganisation des quarantaines de terre et de mer, et adopta l'idée de la franchise du port d'Odessa comme un moyen de prévenir l'introduction de la peste en ôtant tout motif à tenter la contrebande puisque dès lors l'introduction de tous les articles du commerce serait permise, sans droits ni formalités. Telle fut l'idée fondamentale sur laquelle il basa la franchise du port d'Odessa, qu'il appuya ensuite de toute son influence, alors que les circonstances l'avaient déjà éloigné de ses gouvernements, sans les éloigner jamais de sa pensée et de sa sollicitude. Les événements militaires et politiques marchaient en Europe avec tant, de rapidité que l'imagination pouvait à peine les suivre. Des résultats brillants se présentaient de toutes parts, ils paraient pour le présent et pour la postérité les noms de ceux qui y prenaient la moindre part. On ne peut pas douter que le duc qui aurait pu y briller aussi n'eût quelque regret d'en être éloigné, par les soins particuliers qu'exigeaient impérieusement ses gouvernements dans les circonstances difficiles et graves où ils avaient été. Mais il ne s'en plaignit jamais; des désirs furent tout ce qu'il exprima, eu se résignant à l'impossibilité de les voir réaliser. Il avait donné toutes ses pensées, ses peines, ses soins, ses lumières et ses affections à ses administrés. Pendant dix ans consécutifs il leur fit sans se plaindre le sacrifice de son amour-propre; il réprima en silence l'élan qui rentraînait si naturellement au milieu des grands événements, où sa présence et son nom devaient figurer avec éclat.

La légitimité avait triomphé: la France fut rendue à ses rois; le duc voulut jouir personnellement du bonheur de sou pays, et revoir les siens qu'il aflectionnait si tendrement; il n'éprouva et ne suivit en cela que l'impulsion du cœur. Tout autre motif fut étranger à son voyage en France, sa modestie ne lui laissait pas même entrevoir la probabilité qu'il pût y rester, parce qu'il était bien décidé à ne pas y rester sans être utile. 11 obtint un congé. Toute la contrée, en respectant les motifs du duc, en prenant le plus vif intérêt à l'accomplissement de ses désirs, fut dans l'affliction au premier bruit de son départ; on craignait de le perdre pour toujours. Le jour de son départ fut un jour de deuil pour la ville d'Odessa; une grande partie de la population l'accompagna hors de la ville, en le comblant de bénédictions et de vœux, et plus de 200 personnes le suivirent jusqu'à , la première station de poste, où l'on avait apprêté le repas d'adieu. Le duc était profondément touché et affecté comme toutes les personnes de cette réunion. On tacha de se contraindre pour ne pas trop Taffliger; mais l'expression de la tristesse se répandait iuvolontairemenl: on commençait à

articuler le fatal preNsentimeiit (lu'il ne reviendrait plus. Enfin on allait s'épancher, le duc pria qu'on le laissât partir; ou voulut porter sa santé et un toast à sou heureux voyage et à son retour. Les cris d'hourra retentirent sur la steppe, où l'on était assemblé; mais bientôt ils lurent étouffés par des sanglots; le sentiment de douleur avait prévalu, et ou s'élança pour ainsi dire sur le duc qui allait monter eu voiture. C'était à qui pourrait l'embrasser, le presser, lui baiser la main, les pans de son habit; chacun lui exprimait sa douleur, ses vœux, ses adieux à sa manière; il était entouré, pressé par la foule, et lui-même fondait en larmes. « Mes amis épargnez-moi, arrachez-moi à une autre scène» dit-il et quelques personnes le portèrent en voiture; il partit et le fatal pressentiment s'est doublement réalisé: on ne l'a plus revu, cet homme toujours si justement estimé, respecté, chéri, adoré, malgré les qualités qui distinguent ses successeurs, cet homme dont le souvenir est dans tous les cœurs, dont le nom se répand encore de bouche en bouche dans toute la contrée, et qu'on . invoque encore en toute occasion; grands et petits, riches et pauvres le regrettent toujours; dans le bonheur comme dans les contrariétés quelquefois inséparables même du meilleur état des choses, on se dit encore si le pauvre duc éta't ici, comme il serait content de voir son ouvrage accru et porté à ce point.

Il partit le 26 septembre 1814 après avoir administré Odessa pendant onze ans; les trois gouvernements et accessoires pendant près de neuf. Le premier mérite du duc de Richelieu fut de saisir et de comprendre les hautes conceptions, les vues bienfaisantes et paternelles de l'Empereur, de pénétrer toute la grandeur de son âme et la bonté de son cœur, de connaître toute l'étendue de sa justice, de sa magnanimité et d'y compter en toute occasion. Il eut le bonheur et le mérite d'inspirer à ce Souverain, conliance en ses talents, en ses qualités et en son caractère, et bienveillance' pour sa personne. Il lui avait inspiré la conviction qu'il ne pouvait jamais tomber en erreur par aucune espèce d'entraînement personnel, et que ses erreurs mêmes, s'il en commettait, porteraient toujours l'empreinte de la loyauté, de riiouneur, de l'élévation de son caractère et de son amour pour le bien.

Avec des éléments aussi puissants et aussi honorables, il était facile au duc de Richelieu de les fortifier par des éléments secondaires. Ses relations personnelles, l'estime et la considération générales dont il jouissait, ses nombreux amis, sa personne et son nom enfin, tout réunissait autour de lui une masse de moyens positifs et moraux pour aider et favoriser son administration. Il est juste d'avouer qu'autant par ses motifs, que par connaissance de cause, par amour et par inspiration pour le bien public, le

duc trouva dans la personne et dans l'action des ministres, confiance, adhésion prévenante et abandon pour ainsi dire dans son administration.

Le duc de Richelieu rattacha le fond de cette administration à des principes généraux, simples et clairs, puisés sans doute dans les sciences économiques qu'il avait étudiées, et dont il s'occupait toujours, mais qu'il modifiait et appliquait aux gens, aux choses et aux localités avec une sagacité et une simplicité qui voilaient pour ainsi dire l'action de son administration; tout se faisait comme de soi-même. C'était un ^rand fleuve, majestueux et tranquille qui roulait doucement ses ondes et fertilisait les champs sans inondations, ni digues, sans qu'on aperçût même la main de l'ingénieur habile, qui en avait creusé le lit et en dirigeait le cours.

«Ne réglons pas trop», disait le duc, «dès le commencement nous sommes sur un terrain neuf dont la pente ne nous est pas encore connue, le temps nous l'indiquera et nous la suivrons». Le laisser laire et laisser passer sans préjudice du tiers était aussi un de ses principes, mais d'un autre côté il prétendait à des améhorations successives. Une colonie naissante composée de tant d'éléments hétérogènes ne pouvait, dans les premiers temps, faire un ensemble bien lié. Le duc travaillait à en former le ciment. «Nous en sommes», disait-il, «à la marche inverse de la société déjà étabhe et consolidée; celle-ci peut rester stationnaire, et même se détériorer sans dissolution évidente, mais nous, nous devons marcher sine qua non, à prospérité et améhorations croissantes en tous genres!» Mais il ne voulait pas pour cela jeter en un seul jour, dans le mêmese creuset, le Russe^ le Français, l'Anglais et tant d'autres individus de vingt nations différentes, les faire tous passer à travers le même moule dans un moment, mais les y amener insensiblement. Il considérait l'agricuhure, l'éducation des bestiaux et l'amélioration des races, comme la base essentiehe de la prospérité du pays. Il s'intéressait beaucoup au perfectionnement des qualités de nos blés, et à ce que nos expéditions se fissent en qualités choisies et bien conditionnées. Il entrait quelquefois dans les magasins, examinait les blés et faisait ses compliments ou ses doléances aux négociants, suivant ce qu'il les trouvait. «Prenez garde», disait -il, «on ne sera pas content à l'étranger, et vous ferez du tort à vous-mêmes et à nous». Mais, d'ailleurs ce n'était ((u'une observation d'ami considérant l'impulsion de l'intérêt personnel, comme la seule qui doit agir sur ce point. Il encourageait et excitait les opérations en autres articles que le blé; il en sentait la nécessité pour varier nos productions et notre commerce; aussi protégea-t-il de tous ses moyens les établiss(;nients de moutons de races fines, pour l'amélioration des laines. Il allait les visiter, en suivait les progrès et en demandait les détails aux

propriétaires avec le plus grand intérêt. La culture du mûrier, et de la vigne surtout eut [lart à ses encouragements. Il considérait cette dernière comme très-importante et fut le premier à pressentir tous les développements dont elle était susceptible. La suite a réalisé ce que beaucoup de personnes ne croyaient qu'une exagération de sa part sur ce point; il favorisa le projet qu'on eut d'introduire la culture du colza et facilita des essais qui n'eurent pas de succès. Mais ses principes étaient de ne jamais accorder des monopoles, des privilèges ni même de trop grands avantages secondaires à titre d'encouragement, convaincu, comme il le disait, que la liberté de faire en économie politique est le plus précieux de tous les avantages en faveur de ce que l'on veut entreprendre; aussi intervenait-il rarement de son autorité ou de ses moyens publics, et se bornait presque toujours à son intluence personnelle pour exciter et encom'ager. C'était en etïet un grand mobile pour ses administrés que de concevoir et exécuter quelque chose qui pût mériter l'attention et l'approbation du duc; il la témoignait alors avec tant de bienveillance et d'affection que l'on en était enchanté.

Le duc, disciple de Sully, un de ses guides favoris, pensait peu à l'industrie manutacturière, excepté en objets de première nécessité pour l'état et pour l'individu, et persuadé que les immenses terres encore incultes de ses gouvernements sollicitaient l'emploi des bras avant tout.

Produire dans nos moyens naturels et exporter pour reproduire, en progression croissante, était le fond de ses vœux pour le pays. «Vous verrez», disait-il, «que le reste viendra de soi-même en son temps»; mais puisqu'il faut exporter la production pour pouvoir reproduire, conséquent à ses principes, le duc accueillait, protégeait, encourageait, facilitait particulièrement le commerce, seul agent d'exportation, et étendait cette bienveillante sollicitude jusque sur la personne des commerçants.

Un négociant russe venait de la Sibérie pour établir à Odessa des relations de commerce; le duc l'accueillait, l'invitait chez lui, l'engageait à lui parler confidentiellement de ses projets, de ses désirs, lui promettait assistance et appui personnel. Les négociants étrangers de quelque nation qu'ils fussent étaient également accueillis; tous ceux qui le désiraient lui étaient présentés; il allait même au devant d'eux, quelquefois en demandant de les connaître. «J'espère que vous serez des nôtres», leur disait-il souvent, «et que vous ferez de bonnes affaires pour vous et pour nous; vous ne rencontrerez ici ni embarras, ni difficultés; en cas contraire adressez-vous à moi, je vous assure justice et protection» (note 8). Doué de beaucoup d'esprit et de justesse dans le jugement, parlant parfaitement bien les principales langues de l'Europe, ayant infiniment lu, et hsant toujours

ce qui le tenait au courant de l'état actuel des choses politiques et commerciales, ayant beaucoup voyagé, le duc s'entretenait avec tous les étrangers, eu leur propre langue des alïaires de leur pays en toute connaissance de cause. C'était comme si chacun d'eux eût trouvé en lui un compatriote et un ami. On sait que l'impulsion et le caractère des chefs se répandent naturellement sur les subalternes; aussi l'administration et le personnel des employés abondaient dans le sens de bienveillance générale du duc. Dans un empire immense comme la Russie, il est toujours difficile que le législateur puisse ramener des locahtés si différentes à l'unisson de sa pensée, surtout pour les lois réglementaires. Une disposition de douane, par exemple, pourra difficilement convenir également à Pétersbourg, ville achevée sous tous les rapports, et à Odessa, ville naissante; les mêmes principes, les mêmes vues d'économie politique ou d'administration commerciale ne peuvent pas être également applicables à la Baltique, à la mer Caspienne ou à la mer Noire; et c'est pourquoi il existe aussi des tarifs, des règlements ou au moins des modifications adaptées spécialement à ces localités, aussi différentes qu'éloignées les unes des autres. Mais on ne peut pas non plus dans l'éloignement, connaître, saisir, calculer et apprécier jusqu'aux nuances de ces différences, ce qui est cependant essentiel; or le duc était là sur les lieux, toujours fort de pouvoir, de sagacité et de sollicitude pour nioditier ou suspendre ce qu'il ne croyait pas adapté et en solliciter le redressement ou le remplacement par d'autres mesures. Il tenait au principe que l'idée première et fondamentale était le développement et la prospérité de la contrée; conséquemment lui, chef local, entouré de la couiiance et des pouvoirs du Souverain pour réaliser cette- idée première, devait dans l'occasion y sacrifier toutes les considérations secondaires et personnelles. «Je ne dois pas hésiter», disait-il, «à me constituer responsable s'il le faut pour un accessoire, ou pour la forme, plutôt que de compromettre le fond» et l'on rendit toujours hommage à tout ce que ce principe avait de justesse et d'avantage pour le pays, de grand et de noble de la part du duc, car il fut toujours approuvé et souvent applaudi.

C'est de ces moyens, de ces principes et de leurs conséquences, du caractère et des talents du duc de llichelicu que découla toute son administration, dans son vaste ensemble comme dans toutes ses ramifications. Elle fut toute entière sollicitude éclairée et alïéctueuse, création, encouragement, facilité, développement, c'était le crescite et miiUipUcate du Créateur, et tout, sous elle et par elle, s'accrut et multiplia en elfet, avec une rapidité et un accroissement dont on ne trouve point d'exemple, surtout si 'on veut avoir égard aux temps et aux lieux.

Sur les bords déserts et orageux de la mer inhospitalière des anciens, de cette nier Noire que les modernes connaissaient encore si peu, se fonde une ville pour mettre la Russie Méridionale en communication maritime avec l'Europe. Le pays est immense, mais dépeuplé; quelques hordes nomades l'occupaient naguère tout entier. Le sol est fertile, mais inculte; il attend les bras et les capitaux pour produire, le commerce, pour écouler ses productions; quelques germes, quelques éléments de création ont été épars, il est vrai, sur cette vaste surface, mais ils languissent sans vie et déjà le pays prend une marche rétrograde. Le duc de Richelieu arrive, nourri des conceptions de son Souverain, riche de sa confiance, muni de pouvoirs, et appuyé par son ministère, et à sa voix tout s'anime, sa pensée imprime le mouvement, l'accélère et l'étend sur tout ce qu'elle embrasse. La population accourt de toutes parts, elle est accueillie, établie, organisée, administrée avec bonté, sagesse et intelligence; le travail est excité, encouragé, protégé. Chacun jouira tranquillement du fruit entier de ses labeurs, les champs se défrichent. Cette terre, morte pour ainsi dire depuis des siècles et peut-être depuis la création, ouvre son sein à la charrue, et il en jaillit des Ilots de produits. Le commerce est déjà là pour les répandre dans les pays lointains, et inspirer de nouveaux goûts, de nouveaux désirs au producteur pour les satisfaire, et lui procurer aussi mille jouissances par des échanges, en lui donnant les moyens de reproduire. Le capital agricole se crée et s'accroît avec le capital mercantile; ils se prêtent création, secours et accroissement mutuels. La mer Noire est parcourue dans toutes les saisons par des convois nombreux; le navigateur l'étudié, la connaît et en brave les dangers en reconnaissant d'ailleurs qu'ils ont été exagérés par l'inexpérience. La renommée a déjà porté au loin le nom du duc de Richelieu, et de tous les points de la vieille Europe des étrangers de toutes classes viennent peupler le pays, où ils sont sûrs de trouver accueil, protection, sécurité et prospérité pour leur travail et pour leurs capitaux. Bientôt ils prospérèrent avec leur patrie adoptive qui les adopte à son tour et les compte parmi ses enfants. Les villes commencées s'agrandissent, de nouvelles s'élèvent bientôt; la terre du nomade est soumise aux lois de l'agriculture et aux beaux-arts, qui assurent et embellissent l'existence. Les riches pâturages de la steppe ne sont plus foulés par les troupeaux errants et sauvages du Tartare, mais nourrissent et multiplient les mérinos dont la précieuse toison enrichit le berger et le fabricant. Des troupeaux de bœufs s'apprêtent à recevoir le joug de la charrue; l'étalon arabe bondit au milieu des haras sauvages pour en perfectionner la race.

Le Tartare nogais quitte sa vie errante pour se fixer à côté du colon

inemnoiiisic ou grec. Le ïnrtare de la Crimée abjure eu quelque mauière l'exclusiou et l'isolemeut que lui dicte le Corau; le cosaque de la mer Noire a oublié les rapiues uiilitaires, abaudonué les mœurs dures et sauvages de sou père encore zaporogue, pour se soumettre à l'ordre et à la discipline militaires et. à une administration régulière et prospère. Son courage est dirigé par la tactique; ses expéditions contre le Circassien, son ennemi naturel, sont calculées, et désormais toujours heureuses. Il est à la fois soldat régulier et citoyen, propriétaire agriculteur, pasteur, manufacturier, commerçant pour exploiter le pays qu'il occupe exclusivement avec les siens, et dont les ressources naissent et se développent par Timpulsion du chef. Le Circassien même, cet homme qu'on peut dire encore primitif, éprouve aussi l'influence bienfaisante du voisinage de ce chef quoique parfois ennemi qui le châtie. C'est par lui que le Circassien a connu les traités et le commerce du troc, avec ceux qui ne faisaient jadis qu'un échange permanent d'hostilités avec lui. Il a confié ses enfants à la foi du duc pour les former à la civilisation européenne. Des accents russes, français, allemands ont retenti par eux dans les vallées du Caucase pour la première fois. Elles ont vu comment on pouvait rendre la pensée et les choses par la plume et le pinceau. C'est ainsi que les sciences, les arts de l'Europe, les beautés et les prodiges de la civilisation ont été pressentis au milieu d'un des plus antiques berceaux de l'ignorance et de la barbarie. D'un autre côté, sur des rivages déjà civilisés, le commerce a répandu l'activité, l'aisance, la richesse, et des jouissances inconnues et d'antant plus savourées. Les terres ont décuplé de valeur (note 9): des villages, des plantations, de belles habitations coupent l'antique monotonie de la steppe, l'œil ne s'égare plus dans l'immensité; il se repose alternativement sur des oasis formées par vingt peuplades différentes. La tranquillité, l'abondance et le bonheur, la perspective d'un avenir encore plus heureux attachent de plus en plus ces fortunés habitants au pays, à ses lois, à son administration douce et féconde comme la rosée du ciel. Un sentiment de bienveillance générale préside à toutes les relations; la confiance,' le crédit, la morale uaissent et se propagent de soi-même, tant il est facile et naturel d'être bon et soumis lorsque l'on est heureux. Au milieu de cet élan, de cette jirospérité universelle, le duc de Ilichelieu vivait comme un père, heureux et satislîiit du bonheur de ses enfants, toujours occupé d'augmenter leur bien-être, mais il faut le dii-e pour l'honneur de ses enfants, comblé de toutes les bénédictions que sou ame sensible savourait avec délices. Dans combien de temps, dans quelles circonstances le duc a-t-il pu penser à exécuter ces cutrei»riscs et à obtenir ces étonnants résultats, Ton peut dire

ces prodiges? Dans le court espace de onze années! Alors qu'une guerre maritime fermait presqu'entièrement toute navigation lointaine, et qu'une guerre de six années avec la Turquie pouvait couper toute communication maritime à ses gouvernements. Tandis que la peste et les mesures de ([uarantaine arrêtaient, comprimaient tout dans le pays pendant près de 18 mois, et que l'invasion de Moscou aggravait encore ces malheurs! Mais cet homme avait donc des moyens extraordinaires, un levier bien puissant en son pouvoir pour opérer tant de choses en si peu de temps et en pareils lieux? Oui sans doute, il reçut ce levier du Souverain, mais le duc en trouva le point d'appui et la force motrice dans sa tête et dans son cœur, si heureusement en parfaite harmonie, et en effet, tout émana de ces deux principes; sa pensée simple comme tout ce qui est grand et parfait n'avait pas même besoin de moyens d'exécution coercitifs, ni compliqués, ni nombreux. Chaque administration spéciale avait son organisation et ses employés d'après les lois et les formes du pays.

Deux aides-de-camp, trois officiers de l'état-major général et deux officiers du génie composaient son état-major. Sa chancellerie, où tout aboutissait, était composée de trois et quelquefois de quatre chefs de division secondés chacun par deux ou trois écrivains; c'est avec cette chancellerie, qui ne coûtait pas 15 mille roubles par an à l'état, que le duc de Richelieu administrait ses trois gouvernements, les colonies, les Tartares, les cosaques de la mer Noire et ceux du Boug; qu'il dirigeait les approvisionnements de l'armée en Moldavie pendant la guerre et constamment ceux des troupes sur les côtes d'Asie. Inspecteur général de toutes les troupes cantonnées dans ses gouvernements et dont le nombre s'est élevé jusqu'à 40 mille hommes, chef direct d'une division militaire en garnison permanente à Odessa ou dans les environs, chargé de trois dépôts de recrues, et d'une infinité d'autres établissements secondaires tant civils que militaires, c'était avec cette môme chancellerie que le duc faisait toutes les expéditions sous sa présidence immédiate, et il y avait pour la ville d'Odessa le comité spécial qui présidait à toutes les constructions. La manière d'être et de vivre du duc, tant dans ses fonctions que dans son intérieur, était simple, douce, tranquille, économique comme son administration. Il ouvrait lui-même tous les paquets de la poste, recevait toutes les suiipliqiies, apostillait les décisions, minutait de sa propre main les papiers d'importance, dictait ou indiquait ses ordres, lisait, et signait ou renvoyait (et quelquefois très-sévèrement) les expéditions qui lui étaient présentées; doué d'une très -grande facilité pour le travail, il écrivait tout et d'abondance sans brouillon, n'importe que ce fiit en russe, français, allemand ou anglais, et presque ton-

jours en fredonnant ou chantant à pleine voix, appuyé sur une très-petite table ronde, où son coude n'avait pas l'espace suffisant pour pouvoir se poser; il travaillait régulièrement ainsi 8 à 10 heures par jour, rarement après dîner, excepté dans les longues soirées d'hiver, et le reste de son temps était consaci'é à ses occupations du dehors, à la promenade, à ses inspections, à la lecture, à la culture d'un petit terrain qu'il avait, à la société et aux amusements publics, où il paraissait toujours, autant par goût que par calcul pour les animer et les encourager.

Dans ses audiences publiques il lisait peu les suppliques, mais en parlait beaucoup avec ceux qui les donnaient, et surtout si c'étaient des gens ordinaires. «Les avocats», disait-il, «auront embrouillé, compliqué l'affaire; ceux-ci me la raconteront au juste»; et il en saisissait toujours le fond avec promptitude et sagacité. Souvent il la discutait avec les plaignants, et pour peu qu'il aperçût de mauvaise foi, ou même d'exagération, il s'en expliquait avec toute la chaleur et la vivacité de son caractère; cette vivacité en imposait beaucoup et surtout aux employés. On appelait quelquefois au second moment du premier qui avait produit l'éclat, et l'on était toujours sûr d'en avoir justice. Elle était rendue d'abondance et d'effusion par le duc lui-même, pour peu qu'il y eût cause, mais le premier moment n'en était pas moins redouté pour fautes ou négligences connues et même légères. Des personnes ont prétendu que bien au contraire le duc était faible et trop indulgent pour les employés; mais elles n'ont pas réfléchi, que tout était coordonné à son système. Une administration affectueuse ne comportait pas une sévérité aveugle et routinière avec les employés (note 10).

11 était tout naturel au contraire de leur laisser latitude dans leurs fonctions jusqu'à un certain point, de les traiter personnellement avec estime et bonté, sans trop compasser la hiérarchie des rangs lorsqu'ils se conduisaient à la satisfaction du chef. C'était d'ailleurs un moyen que le duc employait pour inspirer ta ses employés l'estime de soi-même, l'émulation et le point d'honneur; mais si quelqu'un se trouvait au delà de ces limites, il était traité sévèrement; cette manière assez neuve était déjà tellement appréciée que l'on ambitionnait de servir sous les ordres du duc, et que son estime, sa confiance et son approbation servaient de récompense. On s'en glorilie encore et c'est un grand pas vers les mœurs.

Lorsque le duc sortait, il était toujours à pied, à cheval ou en droschki sans suite, comme le plus simple particuher; on ne l'a jamais vu en voiture fermée dans Odessa, môme par les plus mauvais temps. 11 visitait tous les travaux, s'arrêtait partout avec tout le monde, jusqu'avec la phis basse classe, s'informait de tout, et savait tout par ce moyen (note 11).

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Il présidait de temps à autre et alteruativement tous les tribunaux et les adniiuistratious, y passait des heures entières,, en taisant suivre le cours des afîaires en sa présence.

On pourrait croire qu'avec des occupations aussi vastes, aussi variées, et aussi soigneusement suivies, il ne restait pas un moment de libre au duc pour son intérieur ou pour ses délassements: et cependant ce serait une erreur, car le duc était de tous les amusements, de toutes les réunions, de tous les spectacles; il se promenait beaucoup à cheval dans les environs, parcourait tous les établissements agricoles, connaissait tous les propriétaires, parlait avec eux plantations, agriculture, etc.. Il avait lui-même une petite campagne qu'il dirigeait, soignait, pour ainsi dire, de ses propres mains; il ne refusait jamais une invitation pour les soirées, assistait à tous les bals publics et particuliers, s'amusait de tous les jeux de société, y prenait part, comme tout autre, avait tous les jom"s à dîner une vingtaine de convives, tous les soirs une petite société intime, une grande société par semaine en hiver, faisait exercer lui-même les troupes de sa division deux ou trois fois par semaine. Les dimanches il avait grande réception de toutes les autorités; tous les habitants qui le désiraient se rendaient chez lui de bonne heure le matin; c'était comme une réunion de famille; le duc la quittait poiu" faire défiler la parade, et conduisait ordinairement la grande garde jusqu'au corps de garde. Il se rendait de là au gymnase des jeunes gens, recevait le rapport de conduite des élèves pendant la semaine, prenait avec lui les deux qui s'étaient le plus distingués, les conduisait à la messe, de là eu visite ou à la promenade, ensuite à son dîner, les amusait, les choyait, les caressait ainsi toute la journée, pour récompense de leur bonne conduite, et les reconduisait lui-même toujours trèsexactement à l'heure fixée au gymnase pour recommencer le dimanche suivant en faveur des deux qui l'auraient mérité dans le courant de la semaine. Ce qui était pour ces élèves un grand mobile d'émulation, eux et leurs parents considéraient ce dimanche, ainsi passé avec le duc, comme le plus beau témoignage en leur faveur. A toutes ces occupations que le duc ne remplissait que comme des amusements, souvent avec une gaîté ouverte, toujours avec la satisfaction et l'efiiision de l'âme et du cœiu*, le duc ajoutait des occupations personnelles: il rédigeait chaque année un mémoire statistique sur ses gouvernements, avait une correspondance personnelle très-étendue, qu'il tenait toute entière de sa propre main; jamais il n'eut un secrétaire particulier. Il lisait toutes les gazettes, tous les ouvrages périodiques et de circonstances qui lui parvenaient. La lecture était

une vraie passion pour lui, il dévorait les livres et enfin Virgile et Cicéron étaient toujours sur sa table de nuit pour ressource.

Lorsque le cœur et l'âme sont nourris et absorbés à ce point, le corps ne peut occuper que bien secondairement, et le duc s'en occupait fort peu en eflet. Sa tenue était très-propre mais simple, toujours en habit d'uniforme; sa toilette faite en se levant; son luxe était en gants et eaux de senteur. 11 mettait une espèce de coquetterie à soigner ses mains.

Sans plus une obole de son patrimoine, il n'avait pour vivre que les appointements de sa place et de son rang, auxquels l'Empereur avait ajouté par faveur pour suppléer à leur exiguïté; ce qui avait fait successivement au duc un revenu annuel de 15 à 25 mille roubles. Moyennant cette somme qu'il trouvait plus que suffisante, le duc subvenait à toutes les dépenses de sa maison et de sa personne. Sa table était servie en conséquence, les meubles des cinq chambres de sa maison étaient des plus ordinaires; un canapé, placé dans sou cabinet de travail sur lequel on étendait des draps de lit le soir, lui servait de lit; et satisfait, heureux au milieu de cette médiocrité, le duc ne s'en apercevait quelquefois, que lorsqu'il ne pouvait pas donner quand ou autant qu'il aurait désiré. Alors il en avait de l'humeur; dans tout autre circonstance, c'est tout au plus s'il en plaisantait parfois (note 12). Tel fut cet homme, telle fut son administration. En Russie comme en France, comme partout, où il fut connu, il inspira, commanda respect, estime, attachement, dévouement pour sa personne. Heureux sous ce rapport autant qu'on puisse l'être, jamais on ne lui fit un tort de ses erreurs, et toujours, s'il en commit, elles furent attribuées à l'imperfection humaine. Mais des personnes qui ne le comprirent pas toujours ou (lui le jugèrtiut légèrement lui ont reproche d'être trop Odessois. J'ai déjà répondu par des faits et je pourrais invoquer en défense le témoignage de ses administrés hors d'Odessa. Ils n'ont certainement jamais pensé que le duc eût une prédilection exclusive pour cette ville à leur détriment. On a dit qu'il était quelquefois trop bon, synonyme de faible, et conséquemment influencé par ses alentours. Quelque haute et juste idée qu'on eût du duc de Richelieu on ne peut sans doute pas prétendre qu'il était parfait; car il était homme, et des imperfections de caractère, qui ne seraient que la conséquence de trop de bonté, seraient sans doute excusables; mais ceux (\m l'ont connu de près savent (|ue ({uelquefois il cédait sur des choses où l'on mettait do l'importance, tandis que son caractère et ses idées élevées n'y en mettaient pas. ((S'il y a des choses que j'ai l'air de vouloir, et dont je ne me soucie nullement)), disait-il un jour à quel(|u'un, ((sachez (|ue, (juand je veux, je veux bien et il

faut que cela soit!» D'autres ibis la condescendance de sa part ne [irovenait que de sa modestie; dévoré du désir de l'aire le bien, craiiiuant peutêtre un peu trop de ne pas y parvenir par soi-même aussi parfaitement (|u'il le voulait, il se défiait alors de ses propres pensées, adoptait celles des autres. Mais comme il avouait sa déférence, les conséquences imposaient une responsabilité rigoureuse dont il demandait compte aux autres et à soi-même (note 13). Mais il n'avait pas de faiblesse de caractère, celui qui, colonel dans un pays étranger, disait: «Je quitte demain, plutôt simple dragon dans l'armée de Coudé qu'un seul manque d'égards». Celui (jui vingt fois a dit et écrit dans vingt occasions: «Telle chose que je crois indispensable pour le bien, ou mon congé». Non il n'était pas faible, il ne le pouvait être celui en qui circulaient toute l'exaltation et le feu de l'honneur français, celui qu'animaient l'énergie et la force de la vertu, l'élévation et la noblesse des sentiments; celui enfin qui possédait à tant de titres l'estime de soi-même. D'autres ont prétendu qu'il avait été trop resserré dans ses vues, et dans ses étabhssements admiuistratits. Ils auraient voulu des palais au lieu de maisons, des ponts en pierre de taille au lieu d'un bac ou d'un pont de bateaux, des temples superbes au lieu d'églises, un théâtre plus vaste, des parcs au lieu d'un jardin public; des rues, des places, de l'architecture, des promenades comme à Pétersbourg, à Londres ou à Paris; et tandis que les uns font le reproche de prédilection pour Odessa, les autres relèvent qu'elle manquait de pavés, de fontaines et d'autres étabhssements ou embellissements. Il est vrai que cette ville comme tout le pays laissait encore à désirer lors du départ du duc; mais il avait reçu des steppes presque aussi nues que la nature les avait faites, et si onze années après, il laissait des villes, un pays immense, susceptibles d'objections, plus ou moins fondées, c'était déjà un miracle d'opéré. Nous l'avons vu, sa pensée avait tout embrassé; dans cette immense contrée il y a tout formé, gens et choses; il y a créé des milliards seulement par l'augmentation successive de la valeur de la terre, car une déciatiue même de superficie égale à Tja hectare environ, qui se vendait, en 1804, à 80 et 90 copecks, a été payée successivement à raison de 5, 6, 10 et 12 roubles ultérieurement. Il n'a pas pu tout pousser à la perfection, il n'y a pas de doute, mais qu'on se reporte à l'origine des choses et l'on verra alors, que le duc aurait plutôt encouru le reproche de trop faire et trop eu grand, si les développements ultérieurs du pays n'avaient justifié lïdée qu'il en avait d'avance (note 14). Qu'on remonte aux éléments, et alors on appréciera toute rimmensité des premiers résultats. Une immense carrière reste encore

à parcourir, il est vrai; gloire et reconnaissance à celui qui l'a ouverte et tracée et s'y est lancé si loin. Honneur à ceux qui la rempliront.

Je pourrais continuer cette esquisse, y ajouter encore mille traits, mais je m'arrête pour que l'histoire ne prenne pas la teinte de l'apologie aux yeux de ceux qui n'ont pas connu sur les lieux le duc et son administration.

Je n'ai pas à le craindre sans doute d'aucun des deux millions d'individus, qui pendant onze années furent administrés par lui: ils me reprocheront plutôt d'avoir trop faiblement et incomplètement tracé tout ce qu'il pensa et opéra pour eux. J'eus le bonheur d'y participerj je suis au milieu d'eux, j'invoque leur témoignage, je puis le défier; pas une seule voix ne s'élèvera contre ce que j'ai avancé, toutes se réuniront à la mienne, rt l'épanchement pur et vrai de la reconnaissance publique, depuis le Kouban jusqu'au Dniester, attestera la vérité de mon faible hommage.

La mémoire du duc de Richeheu toute entière est dans les cœurs de tous ses administrés; ses bienfaits, ses vertus, ses grandes et belles qualités seront à jamais dans leur souvenir. Ils vont le perpétuer en le transmettant à leurs descendants par un monument que la magnanimité du Souverain, le don volontaire du riche et du pauvre, du grand et du petit, élèvent sur les bords de la mer Noire, à la gloire de celui qui remplit si dignement la haute mission d'y appeler l'agriculture, les mœurs, le commerce et les arts.

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