‹ Le duc de RichelieuChapitre 20 sur 23 · AVIS A LA JEUNE NOBLESSE · texte numérisé non relu

AVIS A LA JEUNE NOBLESSE

C'est à l'heureuse et glorieuse époque, où les souverains de l'Europe, après avoir anéanti leur indigne oppresseur, auront rendu à la France son légitime souverain, que la noblesse française, pénétrée de la plus profonde et de la plus respectueuse reconnaissance pour un si grand bienfeit, retrouvera enfin le bonheur qu'elle avait perdu depuis tant d'années.

La noblesse, en se rappelant les malheurs qu'elle a éprouvés par la révolution, devra surtout se ressouvenir que ce furent ses inconséquences et l'oubli de ce qu'elle devait à son rang et à sa dignité, qui ont été, en grande partie, les causes funestes de cette terrible catastrophe, et elle s'empressera, sans doute, par une conduite digne de la sagesse et des vertus de ses aïeux, à se garantir à jamais, elle et ses descendants, de l'humiliation et de l'infortune, où elle a été plongée par cette révolution sanglante qui, après l'avoir dépouillée de ces titres et de ses biens, a fini par l'immoler à sa rage.

L'expérience a prouvé que c'est toujours la faiblesse de la vertu qui fait toute la force du crime, et les souverains de l'Europe, après avoir été si longtemps les victimes de la scélératesse de leurs ennemis, sentiront qu'il est de leur intérêt, comme de leur devoir, de les punir avec la plus grande sévérité, et l'Europe, purgée enfin d'une horde d'assassins couverts du sang des rois et de leurs fidèles sujets, verra renaître aussitôt la tranquillité et le bonheur, dont elle jouissait dans les siècles passés.

Heureux temps chevaleresques, époque à jamais mémorable! Soyez sans cesse présents à notre mémoire et la fausse grandeur du XVIIl-e siècle s'éclipsera devant votre véritable gloire; c'est à ce siècle superbe, à ce siècle de lumières et de crimes à s'humilier devant vos modestes vertus et la précieuse simplicité de vos mœurs qu'il a eu l'insolente audace d'appeler de la barbarie; c'est au contraire à ce siècle monstrueux qui ose tant se vanter de sa civilisation perfectionnée, et d'être la plus brillante

époque des arts, des sciences et de la philosophie, que l'on peut justement reprocher d'avoir été barbare et atroce envers l'innocence et la vertu, avec tous les raffinements de la cruauté la plus infernale, d'avoir produit, par ses funestes connaissances, un si grand nombre de profonds scélérats dans toutes les classes de la société. Enfin d'avoir eu la bassesse et la lâcheté de se soumettre à la tyrannie de cet usurpateur sanguinaire, dont l'imagination extravagante et féroce, ne rêvant que chimère et destruction, avait prémédité, dans sa politique exécrable, de sacrifier à son ambition toute la population de l'Europe.

La postérité un jour frémira d'horreur en apprenant que peu s'en est fallu que cette effroyable conspiration n'ait été couronnée par le succès le plus complet, et que la puissance de son abominable auteur n'ait été consolidée à jamais par la fortune sur les bases les plus inébranlables, et sans les épouvantables désastres de la guerre d'Espagne et de la campagne de Moscou, le crime jusqu'alors, paré par la victoire de son plus brillant éclat, et continuant à triompher avec le pompeux appareil de la gloire, sous la trompeuse apparence du génie et de l'héroïsme, le crime, dis-je, se fût peut-être immortalisé à jamais sous le masque de la vertu, aux yeux même de la postérité, quelquefois aussi aveugle que les contemporains; mais la Providence, dans sa bonté et dans sa justice, n'a pas permis un si horrible malheur, et elle a voulu que ce monstre parvînt à un si haut degré de puissance, pour que sa chute fût plus terrible et que ce nouvel exemple des vicissitudes humaines pût servir de leçons aux souverains et aux peuples.

Siècles chevaleresques, dans votre heureuse innocence, la religion, l'honneur et la vertu furent les divins flambeaux qui vous éclairèrent et servirent à vous guider, tandis que dans nos temps pervers, nos yeux éblouis par les fausses clartés d'une philosophie, destructrice de tout ordre social, nous firent écarter de la route vertueuse que vous nous aviez tracée, pour nous conduire à l'abîme affreux, où nous nous sommes précipités; mais désabusés et mieux instruits par nos malheurs, nous nous empresserons sans doute de revenir aux principes sublimes de la rehgion de nos pères, pour apprendre à mieux connaître nos devoirs, et ce qui peut faire notre véritable bonheur.

Ce sera en rendant à la religion son ancienne splendeur, et en la faisant respecter elle et ses ministres, par des lois sages et sévères, qu'elle reprendra sa majesté imposante et qu'on verra enfin renaître, dans le sein d'une nation égarée et démoralisée; toutes les vertus qu'elle possédait jadis.

C'est à la noblesse surtout à donner à toutes les classes, qui sont au-dessous d'elle, l'exemple du respect que l'on doit avoir pour la religion et ses ministres, ainsi que de la fidélité et du dévouement que les sujets doivent à bur souverain; c'est en remplissant avec zèle ces devoirs sacrés que la noblesse reprendra ses antiques vertus qui ont fait, dans tous les temps, sa force, sa gloire et son bonheur.

Ce fut parce que la noblesse idolâtrait Henri IV et que ce bon prince aimait la noblesse, que le héros de la France et ce corps illustre, parvinrent à acquérir tant de gloire, et cette gloire fut la brillante aurore de ce beau siècle de Louis XIV, qui parut enfin dans tout son éclat majestueux, en éclipsant tous les siècles qui l'avaient précédé.

Mais quels changements affreux, quels temps horribles sont venus remplacer cette immortelle époque de tant de grandeur et de félicité! Hélas! la France éplorée gémit depuis vingt-quatre ans sous la plus odieuse tyrannie, et les plus nobles courages se sentent eiitin abattus sous la puissance du crime, triomphant de la vertu; cependant nos âmes, flétries par tant d'années d'infortune, peuvent reprendre encore toute leur force et leur énergie, si la Providence daigne réaliser nos espérances en rendant à la France son souverain légitime; mais ce sera surtout en se retrempant dans les vertus de nos aïeux qu'elles pourront parvenir à la noble source de leur vraie grandeur; imitons-les donc en effet, et si nous ne pouvons les surpasser, tâchons du moins de les égaler dans toutes les qualités estimables qu'ils étaient si jaloux de posséder.

Pleins d'amour et de respect pour la religion de leurs pères et de fidélité pour leur souverain, ils étaient toujours prêts à sacrifier leur vie et leur fortune pour ces objets précieux de leur vénération; moins éclairés que nous, mais plus vertueux, tous les sentiments de la nature étaient profondément gravés dans leur cœur, et l'amour paternel et conjugal, joint à la piété fiUale, étaient pour eux des devoirs sacrés qui faisaient tout leur bonheur; sobres et continents, ils accoutumaient sans peine leurs corps robustes à toutes les fatigues et leurs âmes sans ambition, n'étant point amollies par le luxe et la volupté, conservaient dans l'adversité ctitte énergie et cette noble fierté qui caractérisaient si bien l'esprit et les mœurs de ces preux et loyaux chevaliers. Ils jouissaient par leurs vertus de cette haute considération que la naissance seule ne peut obtenir sans elles, et ils se faisaient un point d'honneur de tenir leur parole et leurs engagements, même avec leurs ennemis. Il n'y avait rien de grand, de noble et de généreux qu'ils n'entreprissent pour acquérir dans le monde une grande réputation de loyauté, de délicatesse et de grandeur d'âme, rien ne leur

tenant plus à coeur que de passer pour des chevaliers saus reproche, comme sans peur. Les plaisirs des tournois et de la chasse étaient leurs plus chères occupations, et ils ne connaissaient point ces jeux ruineux, où une bonne réputation et une grande fortune finissent par se dissiper en peu de temps l'un avec l'autre. Leur galanterie avec les dames était toujours caractérisée par la politesse la plus respectueuse, et dans la simplicité et l'innocence de leurs mœurs, ils goûtaient, en aimant, mille voluptés inconnues de nos jours, ou qui paraîtraient du moins bien fades et bien insipides dans ce siècle dépravé, où l'on est trop blasé pour connaître les vrais plaisirs d'un sentiment profond et vertueux; l'amour était pour eux une passion si respectable, qu'il devenait dans leur cœur une espèce de sentiment religieux. Ils regardaient la dame de leurs pensées comme l'ange protecteur de leur gloire et de leur bonheur. Leurs hommages étaient si purs, si délicats, si respectueux, qu'ils se confondaient dans leurs cœurs avec ceux qu'ils rendaient à la divinité même, et la religion, unie dans ces âmes de feu avec ce que l'amour a de plus subhme et de plus divin, leur faisaient faire des prodiges d'héroïsme dans tous les genres, et les rendaient les modèles les plus parfaits de toutes les vertus. -

A la vérité, nos mœurs corrompues ne peuvent guère atteindre à la même perfection, mais le tableau de ces vertus devrait être du moins un correctif pour nous, en songeant aux avantages que nos aïeux en retiraient, et en réfléchissant sur tous les maux qui ont été les résultats de nos lumières et de notre dépravation.

C'est cette corruption parvenue jusqu'au fond de nos provinces, qui a dénaturé cet esprit chevaleresque, un des plus fermes soutiens de la royauté, et une des premières bases des vertus de la noblesse. C'est ce changement funeste, opéré dans nos mœurs par les principes philosophiques, qui a empoisonné les sources les plus pui^es de nos idées religieuses, morales et politiques. Ce fut à cette époque que la noblesse, dédaignant la vie paisible et tranquille qu'elle menait dans ses provinces, quitta ses terres et ses châteaux pour venir à la cour et dans la capitale, se livrer au luxe et à l'ambition. Dès ce moment elle perdit sa vraie grandeur et tous ses avantages, et ses dépenses excédant ses facultés, ehe finit bientôt par se ruiner, ou par employer des moyens indignes d'elle pour prévenir ce malheur.

On la vit, dédaignant toutes les convenances et les préjugés les plus respectables de ses ancêtres, former par intérêt des aUiances qui étaient audessous de sa naissance et de son rang, et on peut dire que ce fut la noblesse elle-même qui contribua le plus, par ses mésalliances et sa con-

duite peu mesurée, à diminuer dans l'esprit du peuple la haute considération, dont ses aïeux avaient joui pendant tant de siècles.

11 faut convenir que c'est souvent un fardeau bien difficile à porter qu'un grand nom et un rang élevé, surtout quand ces avantages appartiennent à un homme né avec peu de moyens, ou dont l'éducation a été négligée- faute de caractère et de jugement, il peut sans cesse compromettre son rang et la dignité de son corps, et les classes inférieures, épiant continuellement les défauts ou les ridicules que peuvent se donner quelquesuns des membres de la noblesse, ne manquent jamais d'accuser le corps en entier des fautes de quelques-uns des individus qui le composent.

On ne saurait donc trop recommander à la jeune noblesse de se conduire toujours avec dignité et avec la plus grande circonspection avec les personnes du tiers-état; cette classe d'hommes, cherchant toujours à se familiariser et à se mettre de niveau avec ce corps illustre, qu'elle jalouse < et âéteste, parce que, fière de son opulence, sa vanité est d'autant plus blessée de ne pas jouir des mêmes honneurs et des mêmes prérogatives que la noblesse.

La jeune noblesse doit surtout se défier de toutes ces classes d'hommes éclairés, lettrés et savants; ce sont ses plus cruels ennemis et tous intéressés à lui tendre des pièges et à la tromper, abusant presque toujours avec elle de leur connaissance dans les affaires, ou de la supériorité de leurs lumières.

C'est un grand malheur dans un gouvernement, tel que l'ancienne monarchie française, que le commerce et les places lucratives de ce gouvernement enrichissent autant le peuple, l'expérience ayant prouvé que son insolence croissait toujours à raison de son opulence. Il n'y avait point autrefois de grandes fortunes dans le tiers-état, humble et respectueux avec la noblesse, il se contentait de vivre dans une honnête aisance, et n'osait point alors porter ses prétentions jusqu'à vouloir l'égaler. Une grande partie de la noblesse alors était riche ou aisée, et celle qui ne l'était pas trouvait dans le métier des armes les moyens de soutenir honorablement sou rang, et n'avait point l'humiliation de se voir éclipsée par le luxe des classes qui étaient au-dessous d'elle. Ce ne fut qu'à la mort de Louis XIY, que les rangs commencèrent à se confondre de la manière la plus humiliante pour la noblesse, et on vit l'opulente bourgeoisie, jalouse de ne pouvoir posséder, avec ses richesses, des titres qui n'étaient point faits pour elle, vouloir s'élever au-dessus de la noblesse par l'excès de son faste et sa magnificence.

C'est à la saaesse du souverain à remédier à ces terribles incon-

vénients, et elle en trouvera les moyens dans le pouvoir suprême qu'il a entre les mains, et dans l'empire de l'opinion et des préjugés, qu'un monarque est toujours le maître de diriger, comme il veut, quand il en a la ferme volonté et que l'intérêt du trône et de l'état l'exige. Le souverain n'aura qu'à prononcer que la noblesse peut honorer et occuper les places qui enrichissaient autrefois la bourgeoisie et on verra disparaître aussitôt cette humiliante pauvreté, où languissait une partie de la noblesse, et faire place à la fortune qui est faite pour appartenir au rang qu'elle occupe et non à ce troisième ordre de l'état, qui a prouvé, par son indigne conduite dans la révolution, combien on avait été imprudent de lui laisser acquérir de si grandes richesses; en effet, rien n'était plus contraire à l'esprit d'un gouvernement tel que celui de la France, que de laisser amasser à cette bourgeoisie de si énormes fortunes, les inconvénients, qui y sont attachés, étant beaucoup plus dangereux pour le souverain que les avantages qui paraissent en résulter ne peuvent lui être utiles.

Sous le règne de Louis-le- Grand de glorieuse mémoire, le tiers-état, ne faisant que commencer à s'enrichir, n'osait point encore sortir de la sphère, où il avait été jusque-là contenu, et ce grand prince sut se servir de sa puissance avec tant d'habileté et de sagesse, qu'il maintint le clergé, la noblesse et les parlements dans le respect le plus profond et l'obéissance la plus passive. Ce monarque avait, dans sa manière de gouverner, tant de grandeur et de fermeté, et dans son air, son langage et sa démarche, tant de majesté, de douceur et de politesse, qu'on était forcé tout à la fois d'aimer, d'admirer et de craindre ce grand prince. Les artistes les gens de lettres et les savants étaient estimés et récompensés dignement, mais ni ce monarque, ni ses courtisans ne prodiguèrent jamais à ces dangereux séducteurs cette admiration et cet enthousiasme qui étaient si opposés à la sagesse de ce grand roi qui savait si bien apprécier les hommes et les choses à leur juste valeur.

Tous ces génies admirables du siècle de Louis XIV étaient des hommes religieux et vertueux et ils furent toujours aussi modestes et aussi respectueux avec leurs admirateurs, que les beaux esprits philosophiques qui leur succédèrent, sous les règnes suivants, devinrent famihers et insolents avec leurs enthousiastes. Sous le règne de Louis XIV, tout était subordonné à l'admiration que l'on avait pour ce grand prince, les plus beaux génies de la France s'éclipsaient comme des ombres fugitives devant la majesté imposante du sien, et l'on ne trouvait de vraiment grand que le roi. En effet, Louis XIV était regardé à sa cour comme un dieu, on l'adorait dans sa capitale, et il était l'objet de l'amour et de la véné-

ration de tous ses sujets; sa grande âme, religieuse par essence, fortifiait de toutes les perfections qu'elle réunissait les vertus de sa noblesse et de ses peuples, et jamais il n'y eut en France plus de religion, d'honneur et de probité, que sous le règne glorieux de ce grand prince; telle était la précieuse influence des grandes qualités de Louis XIV sur ses sujets, qu'on était forcé par l'empire de ses seules vertus à se rendre digne d'un si grand monarque.

On respectait alors l'opinion publique et on n'osait point se mettre au-dessus d'elle, comme on le fit sous les règnes suivants. On peut dire que ce fut à la mort de Louis XIV, que les fondements de la monarchie française commencèrent à être ébranlés par les cruels changements opérés sous la régence, sur l'esprit et les mœurs de la noblesse et du peuple, par les principes d'irréligion, qui commencèrent à se répandre en France, et par le ridicule que le régent, prince plein d'esprit et d'amabilité, se plaisait à jeter sur l'étiquette, la décence, les usages et les mœurs de la vieille cour, et cinquante ans de gloire et de victoires ne purent empêcher que cet édifice antique et majestueux ne s'écroulât enfin, sous les coups redoublés qui lui furent portés par les philosophes, ces ennemis implacables du trône et de l'autel.

Il fallut néanmoins à ces hommes pervers, pour surmonter tous les obstacles qui s'opposaient à leur horrible dessein, non seulement tout l'espace de temps, qui s'écoula depuis la mort de Louis XIV, jusqu'en 1789, mais aussi toute la puissance de leur esprit et de leurs talents pour égarer peu à peu la nation française, et la mener enfin à cette crise terrible, qui devait lui faire perdre tout son bonheur.

Il faut cependant rendre à cette nation la justice qui lui est due en disant ici, que de tous les peuples de l'Europe, il n'y en a aucun qui ait donné autant de marques éclatantes d'amour, de respect, de fidélité et de dévouement pour ses souverains, que les Français, et ces sentiments étaient si profondément gravés dans leurs cœurs avant qu'ils n'eussent été corrompus par des principes philosophiques, qu'il ne s'est jamais opéré chez cette nation, pendant les huit cents ans qui précédèrent la funeste époque de 1789, aucune de ces révolutions qui ont bouleversé tant d'états en Europe, et lorsque la France eut le malheur enfin d'éprouver le même sort, on vit aussitôt l'élite de la nation qui faisait partie du clergé, de la noblesse, du tiers-état et de l'armée, quitter ses foyers pour accompagner ses princes, et sacrifier tout ce qu'elle avait de plus cher, à son amour et à sa fidélité pour la maison de Bourbon.

Les émigrés, après s'être couverts de gloire dans les combats, sou-

tinrent leurs malheurs avec ce courage intrépide qui n'appartient qu'à la vertu, et fiers de leur misère, ils préférèrent l'honorable pauvreté, où ils vivaient, aux richesses qu'ils eussent pu conserver ou acquérir, en sacrifiant leur fidélité pour leur prince à un vil intérêt, mais cette fidélité était pour leur noble cœur un devoir sacré et leur honneur leur tenait lieu de tout. Aimés et respectés sur la terre hospitalière, où ils s'étaient réfugiés, ils portaient quelquefois leurs tristes pensées sur leur ingrate et barbare patrie et un sentiment de pitié pour ses habitants venait aussitôt se confondre dans leurs cœurs avec l'indignation et le mépris que leur inspiraient tous ces révolutionnaires, couverts de crimes, et enrichis de leurs dépouilles.

La conduite héroïque de leurs adorables princes dans l'adversité était une consolation bien précieuse pour eux dans leur infortune, en leur offrant sans cesse l'exemple de la résignation la plus sublime, et de ce courage calme de la vertu que les plus grands dangers ne peuvent émouvoir: courage que le roi déploya avec tant de sang-froid, au moment où la balle d'une carabine, qui avait été dirigée contre son auguste personne, ayant effleuré sa tête, lui fit dire en riant, comme aurait fait Henri lY, en pareil cas: «Une ligue plus bas et le roi de France s'appelait Charles X».

Jamais la vertu dans l'adversité ne parut avec tant d'éclat, de modestie et de dignité. Jamais elle ne fut plus touchante, et ne fut plus embellie par toutes les séductions de l'esprit, de la bonté et de la sagesse, que sous les traits augustes des fils de Saint-Louis, qui, en imitant la grandeur sublime de ce prince dans ses malheurs, se sont montrés plus que jamais les dignes héritiers de la gloire et du trône de ce monarque vénéré, modèle le plus parfait de l'héroïsme chrétien.

Immortelle Vendée, vous fûtes aussi l'asile des plus nobles sentiments et de toutes les vertus de nos aïeux et vos braves et intrépides habitants, brûlant d'amour pour leur roi et la religion de leurs pères, regardant comme un devoir sacré l'honneur de combattre et de mourir glorieusement pour une si belle cause. Parmi vos chefs et vos soldats, l'on vit renaître les d'Estaing, les Duguesclin, les Bayard, les Grillon, et cette foule de héros et de preux et loyaux chevaliers des siècles de Louis XIV et de Louis XV. Animés tous du même zèle et des mêmes sentiments, vous étonnâtes l'Europe par mille prodiges de valeur qui vous ont immortalisés à jamais, et votre sublime dévouement que partageaient vos vieillards, vos femmes et vos enfants, a prouvé que ce n'est que chez les peuples, où le véritable esprit de la monarchie absolue s'est conservé

dans toute sa pureté, que l'on peut trouver tant de vertus et d'héroïsme, et des sujets aussi fidèles à leur souverain légitime.

Grâce à vous, nobles et généreux Vendéens, vous sûtes sauver, par votre courage magnanime, les débris précieux de l'ancienne monarchie française, de cet antique monument, objet de l'amour et de la vénération de nos aïeux et s'il n'a pu renaître de ses propres cendres, et se conserver comme il existait autrefois, vous n'en êtes pas moins dignes d'admiration, et vous avez appris à la France, égarée par les scélérats qui l'avaient trompée, qu'il n'y a de véritable gloire et d'honneur, qu'en imitant votre fidélité, et votre dévouement pour votre souverain légitime.

Puisse la chute terrible du plus bel empire du monde servir de leçon aux souverains et aux peuples! Puisse la Providence, qui dispose de leur sort à son gré, daigner prendre pitié des malheurs de la France, en lui rendant son légitime souverain, et en faisant triompher la vertu dans tout l'éclat de sa gloire!

Déjà le crime, naguère heureux dans son audace, étonné de se voir tout-à-coup abandonné par la fortune, vient encore de s'enfuir honteusement, consterné de ses revers, mais ce sera surtout, en se voyant poursuivi jusque dans sa dernière retraite, par les armes de la vengeance et le flambeau ie la justice, que ce monstre, épouvanté lui-même de ses horribles et innombrables forfaits, sera saisi d'effroi en songeant qu'il ne peut échapper aux sentiments qui l'attendent, et, dans son désespoir, il voudra sans doute se porter à tous les excès. Il n'y a point de projets sinistres que son âme atroce n'ait conçus d'avance et que ses partisans dévoués ne soient prêts à exécuter- il sait qu'il est abhorré et méprisé de ses sujets et il voudra s'en venger comme de ses plus cruels ennemis en s'ensevelissant avec eux sous les ruines de la capitale; mais cet horrible projet a déjà couru de bouche en bouche, et par cela même qu'il est connu, son exécution devient impossible ou du moins ne peut se réaliser que partiellement.

La première explosion, qui aura lieu, fera sans doute sortir de leur apathie tous ces voluptueux sybarites de la capitale et ils commenceront alors à s'apercevoir que la révolution est enfin devenue pour ses partisans une tragédie sanglante et terrible, tous aussitôt, d'un mouvement spontané, voudront se porter en foule pour arrêter les torrents de feu et de flammes, circulant de tous côtés dans Paris et prêts à dévorer leurs salons dorés et leurs boudoirs, tandis que les femmes et les enfants, par leurs cris, leurs larmes et leurs prières tâcheront d'apaiser la fureur de la soldatesque de Bonaparte, Ces furieux, sortant enfin de leur ivresse, et épou-

Vantés eux-mêmes des horreurs qu'on leur aura fait commettre, se sentiront saisis d'indignation et de colère contre l'abominable auteur de tant de désastres et de calamités, et c'est dans ces moments terribles que le tyran de la France se verra enfin abandonné des siens. Pâle et tremblant, ses jambes chancelant sous le poids de ses crimes, pourront à peine l'aider à s'enfuir. Son cœur, agité par la terreur et la rage, se montrera encore aussi lâche qu'il a été cruel, et ce nouveau Néron, plus barbare, mais moins courageux que son affreux modèle, n'osant point lui-même se donner la mort, sera réduit, pour échapper aux supplices qui lui sont réservés, à la demander en suppliant, au petit nombre d'esclaves qui lui sera resté fidèle.

Périsse donc à jamais ce fléau exécrable des nations dont chacun peut aisément prévoir et peindre la fin tragique et prochaine! Périssent avec ce monstre tous les principaux agents de son horrible tyrannie! Et, du moment qu'ils seront tous anéantis, on verra renaître aussitôt en Europe la paix et le bonheur.

103) Mémoire sur la Russie.

L'époque où la Nouvelle Russie était encore un désert, habité seulement par quelques hordes de Tartares, et de zaporogues, qui, repoussant toute civilisation, répandaient autour d'eux la terreur par leurs brigandages, et leurs cruautés, cette époque, dis-je, est encore si récente, qu'il n'est personne en Russie qui ne l'ait présente à la mémoire. Ces temps, déjà si loin de nous par les changements qui se sont opérés, ne remontent pas à plus de 40 ans, et l'on ne peut même proprement dater la naissance de ce pays que de la paix de Yassi en 1791, par laquelle le Dniester a été établi pour frontière, et où toutes les côtes de la mer Noire, depuis l'embouchure de ce fleuve, jusqu'à celle du Kouban, ont été irrévocablement annexées à l'empire de Russie. Un pays aussi neuf pouvait être regardé comme une colonie, et c'est à juste titre qu'on lui a donné le nom de Nouvelle Russie, puisque excepté 200 mille Tartares, étabhs anciennemejiît en Crimée, tout le reste des habitants de ce pays s'y est transporté sucpessivement, et depuis 20 ans en plus grande partie. L'importance de ces provinces n'échap|ia pas au génie pénétrant de l'Impératrice Catherine,

Marchant sur les traces de Pierre le Grand, qui avait toujours tourné ses vues vers les parties méridionales de son empire, mais plus heureuse que ce grand prince, elle avait vu sou pavillon flotter sur la mer Noire, et son imagination avait pu apercevoir, dans un avenir peu éloigné, les immenses richesses que cette nouvelle comnumication allait procurer à son empire. Pour tirer de cette terre vierge tout le parti dont elle était susceptible, pour développer ces richesses, il fallait y attirer des habitants, et l'on ne décide les hommes à quitter leurs foyers, à s'établir dans un désert, qu'en leur offrant des avantages qu'ils ne trouvent pas dans les lieux qui les ont vus naître. C'est dans cette vue qu'on adopta pour ces provinces un régime différent des anciens gouvernements, on simplifia les formes de l'administration, on prodigua les exemptions, les franchises, les privilèges, enfin l'on ne souffrit pas que l'esprit desséchant de la fiscalité s'introduisît dans un pays, où il fallait tout créer, des hommes, des capitaux, des productions. On peut dire encore qu'on alla trop loin, car on ferma les yeux sur la fuite des paysans des provinces voisines, sur la désertion des recrues, ce qui était une véritable injustice envers les propriétaires des gouvernements dont ces gens arrivaient. Ce système, étabh en 1764 et 1767, continua sans aucune altération jusqu'à la mort du prince Potemkin, et quoiqu'il ait reçu quelque modification lorsque le prince Zoiibow a été gouverneur général de la Nouvelle Russie, on peut dire qu'il a été maintenu, quant aux principes, jusqu'à la mort de l'Impératrice Catherine. Qu'il me soit permis d'observer en passant, combien ce système était judicieux et quels furent ses heureux résultats. Les hommes affluèrent de tous côtés, le gouvernement, par quelques légers sacrifices, créa d'immenses capitaux, augmenta ses ressources, et les richesses nationales, et prépara une masse prodigieuse de productions, qui, toujours croissantes, donnent à tout l'empire une puissance que bien certainement il était loin d'avoir auparavant. Ces progrès eussent été bien plus rapides, si les principes adoptés par l'Impératrice n'eussent pas été renversés par l'Empereur Paul, pour des raisons dans les détails desquelles il est inutile d'entrer, mais qui sont connus de tout le monde. La prospérité de ces provinces s'arrêta court, et menaça même de rétrograder; l'introduction des impôts, du régime des anciens gouvernements par rapport aux troupes, tout cela effraya les nouveaux colons et on ne sait ce qui serait arrivé de ce nouveau pays, si l'avènement de l'Empereur Alexandre au trône n'était venu rassurer les esprits, et rouvrir les cœurs à l'espérance.

Et effectivement cette espérance ne fut point vaine: le gouvernej^uent suivant les vues paternelles de l'Empereur, et fidèle aux principes i'ad-

ministratioa, qui seuls peuvent assurer la prospérité des empires, accorda à ces contrées le degré d'intérêt qu'elles méritent à tant de titres. Les franchises furent renouvelées et solennellement confirmées, plusieurs villes obtinrent d'importants privilèges, notamment celui de la vente de l'eau-devie; celui de la fabriquer, et de la débiter dans leurs terres fut assuré aux propriétaires terriens, et je remarquerai que ce droit était un des plus propres à engager des propriétaires riches à transporter dans nos steppes la surabondance de population qui se trouvait trop pressée dans leurs terres de l'intérieur. Les frais considérables, qu'occasionne une telle transmigration, ne peuvent être compensés que par un avantage immédiat qui donne au moins quelqu'intérêt du capital qu'on doit sacrifier pendant plusieurs années. Une fois la terre peuplée, il semble également de la plus souveraine injustice de dépouiller les propriétaires de ce droit, car enfin les profits qu'il en retire sont le fruit de ses peines, de son industrie, et il est bien évident que s'il n'etit par peuplé cette terre déserte, il n'y aurait pas eu de consommateurs d'eau-de-vie. Un motif semblable avait engagé le gouvernement à accorder aux villages de la couronne le même privilège de la vente de l'eaude-vie, privilège qui bien que restreint par la condition de ne donner leurs fermes qu'à FoTKynn^HKTj de la couronne, leur procurait cependant un petit revenu public, bien précieux dans les nouveaux étabhssements. Enfin la subdivision de cette immense contrée en trois gouvernements rapprocha les administrés des administrateurs, et facilita beaucoup le bien qu'on se proposait de faire, pour en hâter l'exécution; le gouvernement sachant combien la prospérité d'une contrée maritime dépend de l'activité du commerce, donna à trois des principaux ports de mer, Odessa, Caflfa et Taganrog, une organisation indépendante, et leur désigna des chefs particuhers, chargés presque uniquement d'y faire fleurir le commerce; tant de bienfaits, des mesures si sages ne pouvaient guère manquer leur but, aussi l'histoire ne présentet-elle peut-être aucun exemple d'un pays qui ait fait des progrès aussi étonnants, jusqu'à cette dernière époque où un changement de système, venant à se joindre à la guerre, et aux circonstances les plus malheureuses, nous menace de nous faire retomber dans notre nullité première, ce qui, sans parler des autres maux, ferait perdre à l'état les avantages qu'il retire de ces provinces. Pour en donner une idée, il suffira de citer quelques faits. Il y a 25 ans que la population de la Nouvelle Russie ne consistait que dans quelques Tartares, il n'y avait pas 100 mille habitants chrétiens; il y en a actuellement près d'un milhon et demi, et cette émigration de l'intérieur a été d'une très-grande utilité aux provinces même, dont elle est sortie, qui sont aujourd'hui plus peuplées qu'elles ne l'étaient

alors, ce qui, au reste, n'étonnera que ceux qui ignorent qu'où les hommes sont plus à l'aise, ils multiplient davantage que quand ils sont trop resserrés. Odessa n'existait pas; c'est aujourd'hui une ville de 35 mille âmes qui possède des capitaux immenses, et qui fait des affaires pour plus de 20 millions. Kherson, à peine un bourg chétif, possède aujourd'hui une marine marchande de 200 bâtiments de différentes grandeurs. Ces bâtiments ont servi dan^ ces dernières années à transporter dans le Danube une grande partie des approvisionnements de l'armée, approvisionnements tirés en totahté de la Nouvelle Russie, jadis un désert inculte à travers lequel les armées russes ne s'approchaient des Turcs qu'avec les plus grandes difficultés, faute de vivres, d'eau, et de ressources quelconques; que dirai-je de Caffa sortant de ses décombres à la voix d'un gouvernement réparateur, et de tant d'autres villes dont le nom n'existait sur aucune carte, il y a 20 ans, et qui comptent aujourd'hui de 6 à 12, et 15 mille habitants. Citerai-je les bords du Kouban qui exigeaient une armée pour les défendre, et qui aujourd'hui sont gardés par une population de 40 mille cosaques, aidés de 3 ou 4 bataillons. Si nous considérons ces progrès, sous le rapport du revenu que ces provinces fournissent à l'état, nous aurons des résultats plus étonnants encore. Le revenu de la ferme de l'eau-de-vie montait dans les dernières années du règne de Paul à 220 mille roubles, et il faut observer qu'alors les limites de la Nouvelle Russie enclavaient une partie du gouvernement de Poltava, pays dès lors très-peuplé, qui aujourd'hui ne nous appartient plus. Le dernier bail a été poussé jusqu'à 2.800,000 roubles, non compris Dubopar, Tiraspol, Ovidiopol, Odessa, Otschakow, qui jouissent de la vente de l'eau-de-vie. Les douanes qui en 1796 n'ont pas rendu 100 mille roubles, et moins dans les années suivantes, en ont produit plus de 1,200 mille dans l'année 1811 (année de guerre). Les salines de Pérékop étaient affermées à la même époque moins de 200,000 roubles, elles ont rapporté plus de 11 cent mille roubles l'année dernière. Enfin les impositions territoriales des 3 gouvernements, le

et Vobroh des paysans de la couronne produisent un revenu

de 4 à 5 millions, en y ajoutant la poste, les droits pour la vente des immeubles, le papier timbré, qu'on ne peut estimer approximativement à moins d'un demi million, on aura donc au total un revenu de 10 à 12 millions créé de rien en 25 ans. Il faut encore y ajouter 7 régiments de cosaques, fournis par les Tartares de Crimée, et par les cosaques du Boug, l'économie d'une armée moindre sur le Kouban, remplacée par les cosaques de la mer Noire, qui bientôt ne coûteront rien à la couronne. Je ne parlerai pas des immenses richesses territoriales produites par

2 millions d'hommes aisés, habitant un pays fertile, sous un climat tempéré. Je me borne à citer des faits simples, et à la portée de tout le monde. Tels sont les résultats du système adopté dans les premières années du règne de l'Empereur. Lorsqu'on y réfléchit, et lorsque l'on pense qu'en le suivant fidèlement, on peut espérer d'atteindre en peu d'années des avantages dix fois plus considérables encore, puisqu'il est constant que nous n'en sommes encore qu'à notre premier âge, comment concevoir qu'il puisse se trouver des gens assez ennemis de leur patrie pour vouloir sacrifier ces grands et importants intérêts, à celui d'une légère augmentation de revenu et que l'on réfléchisse que cette augmentation ne serait que momentanée, car la décadence de la prospérité du pays, suite immanquable du régime fiscal que l'on veut y introduire, desséchera successivement toutes les sources du revenu pubhc, et finira par l'anéantir tout à fait. Depuis quelques années, je ne suis presque plus occupé qu'à lutter contre les empiétements qu'on essaie sans cesse contre les franchises longtemps encore indispensables à ce pays. Je remarque avec chagrin que mes efi"orts deviennent de jour en jour plus impuissants. Il y a quatre ans, que, par l'appui que Sa Majesté daigna m'accorder, je réussis à faire redresser les griefs de la noblesse touchant le privilège de la vente de l'eau-de-vie. J'en conserve au fond de mon cœur le souvenir le plus reconnaissant. Que deviendrait-elle si l'on voulait encore une fois l'en priver. Les malheureux villages de la couronne ont été traités avec moins d'égard; on les a dépouillés du droit qu'on leur avait accordé et quoiqu'on eût solennellement promis de mettre les sommes provenant du prix de la ferme au npHKaBt oôn^ecTEennaro npisp-fenia, pour être employées en secours pour les villages, ou en étabhssements utiles, cette promesse, réclamée tant de fois, n'a jamais été remplie; bien plus les uepecejieHi^bi de l'intérieur, à qui j'avais obtenu pour les 5 premières années de leur établissement une exemption d'impôts, en ont été privés sous les prétextes les plus frivoles. On vient d'ordonner de ne plus accorder de terres qu'à des propriétaires qui s'engagent à les peupler avec des hommes libres; il est facile de prouver que cela équivaut à dire qu'on ne veut plus en donner du tout, ce qui retarde d'autant la population du pays. Les terres qui ne sont pas peuplées sont avec raison frappées d'un petit impôt territorial, il serait de toute justice de les en décharger, quand une fois peuplées, les hommes qui s'y trouvent payent le Je l'ai

sollicité plusieurs fois sans pouvoir même obtenir de réponse, enfin un bruit public que tous les faits cités plus haut ne rendent que trop vraisemblable, nous menace de voir traiter ce pays à l'instar des anciennes pro-

vinces de la (Iraude Russie, ce qui lui porterait le coup mortel. L'état

que je puis présenter des noBnHHOCTn, et qui pour le seul

gouveruemeut de Klierson s'élève à plus de 450 mille roubles par an, prouve quelle diflereuce il y a eutre ces provinces, et celles de Tinté rieur. Les prestations en nature y sont énormes. La guerre qui se fait dans le voisinage les aggrave encore. Le passage seul et le séjour des prisonniers turcs a écrasé plusieurs cercles des gouvernements de Klierson, et d"Ekatherinoslaw, les passages de troupes, de recrues, de remonte sont continuels, les Boijboyfe sans cesse en mouvement. La ville d'Olviopol, où il n'y a pas 400 maisons, a logé et noiu'ri dans ime année 60 mille hommes outi'e un dépôt de recrues à demeure. Le transport seul des arrêtants qu'on conduit aux forteresses, ou qu'on ramène dans l'intérieur, (et il en a été expédié d'Odessa seul, plus de 2,000 l'année 1811), est une charge des plus pesantes pour les pauvres paysans, à cause de la population trop disséminée sur un grand espace. Si à toutes ces charges, dont les gouvernements de l'intérieur connaissent à peine les noms, on ajoute encore les mêmes impôts en argent, et l'abolition des privilèges, je prévois avec la mort dans le cœur que c'en est fait de ce beau pays. Non-seulement ses progrès seront nuls, mais sa décadence sera bien plus rapide que ne Ta été sa prospérité. Les seigneurs, n'ayant plus aucun moyen d'améliorer leurs terres, les abandonneront bientôt et les paysans, toui'mentés et par les charges locales, et par des impôts trop forts pour pouvoir être payés sans une extrême difficulté, se livreront à l'humeur vagabonde qui leur est propre, et profiteront du voisinage de la frontière poiu" abandonner un pays auquel ils n'auront pas encore eu le temps de s'attacher. Ces maux sont inévitables, on étouûera dans sa racine la prospérité de ces provinces, et au bout de quelques années au lieu d'avoir augmenté le revenu public, on s'apercevra avec regret, mais trop tard, qu'il sera diminué de plusieurs milhons, et cela d'une manière irrévocable. Telles sont les réflexions que j'avais à exposer. J'ai cru devoir à ma conscience, à mon profond dévouemeut pour l'Empereur, et pour la Russie, de venir les présenter moi-même. Comme cependant l'attachement que j'ai voué à la Nouvelle Russie pourrait peut-être me rendre suspect de partialité, qu'il me soit permis de solliciter l'étabhssement d'un comité pour discuter à fond cette matière. On y examinera s'il est avantageux de suivre encore, et combien de temps, le système adopté au commencement du règne de Sa Majesté à l'égard de la Nouvelle Russie, système fondé sur quelques franchises, et quelques exemptions. Je développerai devant le comité les faits que je me suis contenté d'exposer sommairement ici, et je fournirai les preuves de ce que j'ai

avancé. Si le comité approuve mes idées, c'est-à-dire la continuation du système suivi jusqu'à présent, on le présentera à la sanction de l'Empereur, et il ne sera plus permis à personne de l'attaquer. Il me semble que ce plan peut éclaircir la question et j'ose supplier Sa Majesté l'Empereur de daigner y acquiescer; il acquerra par là de nouveaux droits à la reconnaissance de ces provinces, et il donnera à leur existence une base solide et inébranlable.

104) Le prince Alexis Kourakin au duc de Richelieu.

Toultchinu, le 7 février 1814.

Monsieur le Duc.

Je n'ai point encore reçu la lettre officielle, que vous m'annoncez dans celle que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire le 23 janvier et qui contient l'état des choses à Ismaël, ainsi que les mesures employées par Votre Excellence, pour arrêter les progrès de la peste sur cette frontière. La non-réception de cette pièce, que je suis encore à attendre, est la seule cause du retard de ma réponse.

Je suis très-flatté, Monsieur le Duc, de la parité d'opinions qui existe entre nous, sur le peu de moyens qu'offre la frontière que nous avons acquise par le dernier traité, pour nous garantir de la peste, toutes les fois qu'elle régnera de l'autre côté du Danube, et sur les moyens d'en sauver la rive droite du Dniester. Toutes les pièces, qui regardent cette affaire, sont depuis longtemps à Pétersbourg et je présume que je ne tarderai pas à eu recevoir la décision.

A^ous connaissez mon avis, Monsieur le Duc, sur l'emplacement où je croyais devoir être la quarantaine d'Ismaël; mais comme il n'est basé que sm- les idées des autres et que je n'ai point vu, par moi-même, la situation des lieux, je ne puis opposer de nouvelles raisons, à celles que vous avez la complaisance de me donner, pour maintenir cette quarantaine où elle est aujourd'hui placée.

J'ai été forcé, Monsieur le Duc, de suspendre de ses fonctions le maître de police de Toutchkow, par sa lenteur et sa négligence dans l'exécution des mesures ordonnées pour empêcher la propagation de la peste, dans la ville qui lui était confiée. Son indifférence coupable lui a fait négliger la précaution de faire tuer les chiens et les chats de la ville, et en outre il a souffert le rassemblement des habitants, les jours de fête, ce

qui a causé la dissémination de la maladie et a coûté la vie à 17 personnes.

Cependant, Monsieur le Duc, mon ordre ne lui a ôté sa place que temporairement et surtout afm que cet exemple de sévérité puisse exciter parmi ses collègues le degré de zèle et d'activité indispensable et salutaire, dans les fonctions de police dont ils sont chargés. Je me propose de le rétablir quand la mortalité cessera dans la forteresse.

J'ai lu, avec une peine sensible, l'article de votre lettre. Monsieur le Duc, dans lequel vous vous exprimez avec mécontentement sur les arrangements, que j'ai pris pour la surveillance des bourgs et villages du district d'Alexandrie, que vous trouvez être en opposition avec les mesures que vous y avez établies. Cependant, Monsieur le Duc, revoyant les papiers qui concernent cette partie de mon administration, je ne trouve pas que mes dispositions aient porté aucun changement contraire à celles que vous avez faites. Je les vois sous tous les rapports conformes aux arrangements que Votre Excellence m'a fait l'honneur de me communiquer. Il est possible, Monsieur le Duc, que je sois entré dans plus de détails pour l'exécution des ordes que j'ai donnés pour la surveillance; mais c'est parce que vous ne m'avez point parlé de ceux que vous aviez pu prescrire et qu'entin responsable, par ma commission, de tous défauts de précaution, dans l'ensemble de toutes les opérations que les circonstances exigent, j'ai dû et dois m'en occuper, lorsque je le trouve indispensable.

J'étais bien loin de croire, Monsieur le Duc, qu'en confiant la direction du district d'Alexandrie à monsieur le maréchal du gouvernement de Kherson, je pourrais contrarier vos vues et les ordres que vous y aviez donnés.

Monsieur Pichzevitz, ainsi que j'ai eu l'honneur de vous l'écrire, par sa conduite inconvenable envers ses chefs, s'étaut rendu incapable de conserver la place de dirigeant en chef, devait être changé; qui, mieux que le maréchal du gouvernement, monsieur Tchorba, pouvait recevoir notre confiance dans ces fonctions? Outre la dignité, dont il est revêtu, je l'ai trouvé digne de cette place, par la confiance que le vice-gouverneur, remplissant les fonctions de gouverneur, ainsi que Yotre Excellence lui avez témoigné, au mois d'octobre et de novembre derniers, que vous avez bien voulu me faire connaître dans votre lettre du 18 novembre en me disant, que pour le temps de l'absence du vice-gouverneur, vous avez chargé monsieur Tchorba de coopérer à tout ce qui pouvait avoir rapport à la peste, dans le district d'Alexandrie, et le vice-gouverneur, à son départ, l'a installé pour diriger en chef.

Je ne puis me charger d'être le défenseur de monsieur Tchorba, car je ne le connais que comme l'ayant vu une seule fois, mais sur ce que vous me faites l'honneur de me dire, Monsieur le Duc, aujourd'hui de lui, qui semble annoncer vos craintes sur son insuffisance, pour les attributions que je lui ai confiées, je me crois dans l'obligation de vous exposer ici, que j'ai encore été dirigé par la réputation, dont il jouit dans le gouvernement, et par tout le bien que j'ai entendu dire de son activité, par des personnes non suspectes de partialité envers lui, lors de la tournée que je fis dans les districts d'Olviopol, d'Elisabethgrad et d'Alexandrie, où tout s'accordait à en faire le plus grand éloge. J'ajouterai, Monsieur le Duc, qu'il s'est présenté rarement à Petrikofka, pendant que vous y étiez, et y restait peu de temps; je suppose que c'était par discrétion, et, peut-être même, une peine secrète de n'être pas employé en fut-elle la cause. Mais, je le repète à Votre Excellence, tout ceci n'est qu'une simple conjecture de ma part et je vous prie de ne pas le voir autrement.

J'ai l'honneur de vous réitérer. Monsieur le Duc, que je suis peiné de voir que les mesures, que l'urgence des cas m'ont obhgé de prendre dans le district d'Alexandrie, aient été vues, par Votre Excellence, comme provoquant quelque chose de contraire aux vôtres et ayant fait naître en vous des doutes sur la sincérité des désirs que j'ai toujours manifestés de prouver. Monsieur le Duc, la sérieuse attention que j'observe constamment, à tout ce qui peut vous convaincre des sentiments distingués, ainsi que la haute considération avec laquelle j'ai l'honneur d'être, de Votre Excellence, le très-humble et très-obéissant serviteur.

Alexis prince de Kourakin.

P. S. Les nouvelles détaillées de ce que Votre Excellence a observé à Ismaël, étant très intéressantes pour moi, afin d'être au fait de la position des habitants de ce pays, et des mesures que j'aurai à prendre. J'oserai vous prier, Monsieur le Duc, de vous faire rendre compte par le maître de poste d'Odessa, comment il se fait que cette pièce officielle ne m'est point encore parvenue, jusqu'aujourd'hui- je vous en aurai. Monsieur le Duc, une sincère obhgation. De mon côté je ne manquerai pas de lui en demander raison, et comme c'est la seconde fois que j'éprouve ce retard avec des lettres de Votre Excellence, j'ai bien pu excuser la première fois, par l'espérance que cela n'arriverait plus, mais, pour cette seconde, il devra subir la peine qu'il mérite.

105) Le duc de Richelieu au comte Gouriew.

Odessa, le 9 février 1814.

Votre Excellence veut-elle bien permettre, que profitant d'une occasion sûre, et prompte pour Pétersbourg, je prenne la liberté de m'adresser à elle pour lui soumettre quelques réflexions sur la situation présente du pays qui m'est conlié; je compte assez sur votre bienveillance pour croire que vous les lirez sans ennui, quoiqu'elles ne soient pas malheureusement d'une nature agréable. Sans désir pour le présent, comme sans prétention pour l'avenir, je ne puis avoir pour but que de remplir la tâche qui m'est imposée, d'obéir à la voix de ma conscience, et si je ne puis faire du bien, de n'avoir rien négligé pour prévenir des maux irréparables. Veuillez m'accorder un moment d'attention, je la réclame ainsi qu'un peu de patience, car il est impossible d'être aussi court qu'on le voudrait quand on plaide la cause d'un million d'hommes souffrants.

Pour procéder avec ordre, je commencerai par Odessa. Votre Excellence n'ignore pas ce qu'elle a souffert; les maux produits par la peste ont été très-grands, mais ceux qui résultent des précautions qui ont été prises, et dont une partie subsiste encore, sont mille fois plus sensibles, quoique la maladie soit terminée depuis beaucoup plus d'un an; la sortie des marchandises qui sont susceptibles de contagion est encore proscrite, quoiqu'elles soient permises de la Crimée, où la peste a duré plus longtemps qu'ici. Dans le nombre sont compris le coton, les soieries; je puis assurer qu'il s'en trouve ici pour plusieurs millions, et Votre Excellence comprendra le dommage inappréciable qu'éprouvent les propriétaires des capitaux restés ensevelis dans leurs magasins pendant deux ans. Le prince Kourakin me marque même qu'il n'ose pas se décider à en permettre la sortie au mois de mai prochain; quand je pense que lors de la peste de Moscou, au moment ou eUe exerçait les ravages les plus affreux, la sortie des marchandises n'a jamais été suspendue un seul moment, je ne puis me persuader que 18 mois après l'extinction totale de la maladie, après que tout ce qui était suspect a été purifié, il peut y avoir quelque danger à les laisser sortir d'un pays, d'où, au reste, avec un billet qui certifie de la santé du lieu qu'on habite, un voyageur peut partir et se rendre à Pétersbourg avec tous ses effets. Cette même défense s'étend sur les laines fines, dont une grande quantité se trouve invendue, au grand détriment des propriétaires de troupeaux de moutons d'Espagne, qui, bientôt, ne sauront plus comment faire face aux

dépenses de leurs établissements. Au milieu des circonstances si désastreuses pour Odessa et ses environs, le commerce voit encore avec effroi arriver le moment ou expire le terme accordé aux magasins d'entrepôt, et oii les droits de douane, déjà si excessifs par eux-mêmes, devront être payés 15 jours après la sortie des marchandises hors de la quarantaine. L'embarras sera si grand, qu'il peut être regardé comme une impossibilité absolue; nous sommes loin encore de posséder des capitaux comme ceux des ports de la Baltique et le négociant qui devra en avoir de doubles, l'un pour payer les marchandises, et l'autre pour acquitter la douane, sera obligé de diminuer de moitié ses opérations, ce qui diminuera évidemment, dans la même proportion, les revenus de la douane, et fera un tort encore plus réel à l'empire, en atténuant considérablement ses exportation qui suivent toujours la marche des importations. Il y a d'ailleurs une souveraine injustice à exiger immédiatement le payement des droits pour des marchandises qui ne peuvent pas circuler librement dans l'empire, comme par exemple les soies, les cotons, et tout ce qui est susceptible de contagion. Toutes ces considérations me font donc supplier Votre Excellence de vouloir bien prolonger, au moins encore pour 5 ans, l'étabhssement des CKjiadouHue mma- 3UHU, comme indispensables au soutien du commerce d'Odessa. Dans tous les temps, le gouvernement a jugé nécessaire d'accorder quelque faveur à la mer Noire, à cause de la nouveauté des pays qu'elle baigne et des inconvénients sans nombre qu'ils présentent. On avait accordé une diminution du quart des droits perçus dans les autre douanes; cet avantage, nous l'avons perdu depuis plusieurs années; maintenant nous allons perdre encore l'adoucissement dont nous jouissions sur le terme du payement des droits. Il n'en peut résulter que de très-grands maux; connaissant les besoins impérieux du trésor public, je serais beaucoup moins pressant si la prolongation, que je réclame, devait lui faire éprouver quelque diminution dans ses recettes, mais comme je suis convaincu qu'elle produira un effet tout opposé et que, si nous n'obtenons pas cette grâce, le revenu de la douane d'Odessa tombera probablement de moitié, je regarde comme un devoir sacré de réclamer fortement auprès de Votre Excellence la continuation de ce bienfait; je ne puis croire que le désir de voir entrer trois ou quatre cent mille roubles quelques mois plus tôt dans les coffres de la couronne puisse consoler de la perte d'une somme pareille, qui peut avoir heu sur le produit annuel, ni même, je l'avoue, influer eu rien sur la décision.

Souffrez maintenant que je vous trace une esquisse de la situation où se trouvent les gojuvernements de Kherson et de Crimée. Votre Excehence est imformée des ; pertes qu'ils ont éprouvées pas la contagion qui y a

régné en 1812, quoique la mortalité y ait été infiniment moindre qu^on eût pu le craindre, surtout en la comparant à ce qu'ont éprouvé d'autres pays; les suites en ont cependant été plus désastreuses pour celui-ci, qu'elles ne furent jamais pour aucun autre et, en effet, l'interruption absolue de toute communication avec les provinces voisines, prolongée au-delà de ce qu'il était possible de le supposer, nous a privés des moyens de nous fournir de ce qui nous manquait, et de pouvoir nous défaire de notre superflu avec avantage. C'est ainsi que j'ai vu vendre cette année la farine de seigle 12 à 13 roubles dans le cercle d'Elisabethgrad, pendant qu'elle était entre 2 et 3 dans le gouvernement de Kiew, à 40 werstes de distance; dans le même temps le malheureux paysan vendait sa vache pour dix roubles, et une paire de bœufs pour 50. Les innombrables cordons dont le pays, et chaque portion du pays était entourée, enlevant à l'agriculture la majeure partie des bras en état de travailler, n'a pas permis de ramasser en entier la faible récolte de 1813. Je passe sous silence quel nombre de gens sont morts sur les cordons, de froid, de maladie ou de misère; ce ne sont peut-être pas les plus malheureux de tous. Comme si tous les fléaux eussent été conjurés contre cette contrée, l'hiver de 1812 à 1813 a enlevé 102,000 chevaux, 250 mille bêtes à cornes et près d'un million de moutons.

La récolte de 1813 a manqué absolument; d'abord à cause d'une sécheresse absolue jusqu'en juin, ensuite par les pluies continuelles et prolongées jusqu'en septembre, mais encore une fois, quand elle eût été plus abondante, elle n'eût produit qu'un faible soulagement, puisque les cordons eussent empêché de la ramasser. Les corvées continuelles de toute nature, postes volants, etc., tout pesait sur les pauvres habitants. Dans cet état de choses, ce pays non-seulement n'a pas reçu le moindre secours du gouvernements mais même les charges de toutes espèces, recrutement, impôts, pèsent sur lui comme s'il n'eût rien éprouvé d'extraordinaire. L'arriéré même est exigé avec la rigueur la plus extrême, sans égard poui" l'impossibihté absolue où sont les contribuables de les acquitter. Une situation semblable n'a peut-être pas d'exemple dans l'histoire; partout nous voyons les gouvernements venir au secours des provinces affligées de quelque fléau inattendu, ici, trois des plus funestes, que le ciel dans sa colère puisse envoyer pour châtier les mortels, sont venus fondre à la fois sur cette malheureuse contrée, et toutes les charges sont exigées à l'ordinaire, sans qu'on accorde le moindre adoucissement. Je sais que les besoins sont impérieux, immenses, aussi il ne me viendrait pas dans la pensée de solliciter quelque exemption, quelque faveur, si l'ennemi était sur nos frontières, mais à l'epotiue actuelle

OÙ toute espèce de danger présent et à venir est écarté, et pour des siècles, la Russie pourrait-elle en être à un million ou deux près, lorsqu'il s'agit de rafïermir la prospérité d'une des plus belles parties de l'empire. Je reçois, de tous les côtés, les rapports les plus déplorables sur la situation des habitants des campagnes; la maison de travail de Kberson est déjà remplie de gens qu'on y a traînés, parcequ'ils sont hors d'état de payer ce qu'on a exigé d'eux, mais une foule d'autres demandent d'eux-mêmes à y être conduits, et il y aura impossibilité absolue à ce qu'ils puissent payer la totalité des impositions, si on y met trop de rigueur; il seront réduits à vendre tout leur bétail, et dans deux ans, peut-être plus tôt, le gouvernement sera obligé de les nourrir. Le cœur me saigne en voyant ces pauvres gens tombés, en deux ans, de l'état de la plus grande aisance, à celui d'une misère absolue. Que Votre Excellence veuille bien croire que le ne charge pas le tableau, mais au reste les causes que j'ai rapportées sont plus que suffisantes pour ruiner à fond un pays. Tous ses vœux et les miens se réunissent à obtenir une exemption d'impôts, pour trois ans, et la remise de l'arriéré. Permettez que j'ajoute encore ici une observation: l'on a jugé à propos, et peut-être avec raison, d'user d'une extrême indulgence envers les fermiers de l'eau-de-vie, elle s'étend même au gouvernement d'Ekatherinoslaw qui n'a point du tout soufïert de la peste; n'y aurait-il donc que les pauvres habitants qui dussent être traités avec cette extrême rigueur? Je ne puis le croire, connaissant surtout comme je le fais, l'esprit de notre gouvernement, dont le caractère distinctif a toujours été la douceur et la bienfaisance. Je ne crains pas de trop me flatter, en pensant que Votre Excellence voudra bien nous être favorable dans cette occasion et, en mon particulier, je m'estimerai heureux de vous avoir l'obligation d'une faveur qui me sera infiniment plus précieuse que toutes celles que je pourrais obtenir personnellement.

Cette lettre sera remise à Votre Excellence par M. Weiss, employé à la douane d'Odessa; il nous a rendu, pendant la peste, de très-bons services, et avec le plus grand zèle; je prends la liberté de le recommander à vos bontés. Veuillez bien, encore une fois, excuser la longueur extrême de cette lettre, et n'y voir qu'une preuve de zèle qui m'anime pour le bien de ces provinces en particulier, et pour celle du service en général. Je saisis avec empressement cette occasion de me rappeler à votre souvenir et de vous offrir l'hommage de la haute considération avec laquelle j'ai l'honneur d'être, de Votre Excellence, le très-humble et trèsobéissant serviteur.

106) Le duc de Richelieu au comte de ..., gouverneur de Kamenetz.

Odessa, 14 février 1814.

La poste, qui maintenaut met 16 jours pour venir de Kamenetz ici, retarde terriblement notre correspondance, mon cher comte, et les affaires en souffrent, comme vous l'aurez vu par celle des recrues. En vérité, il me semble qu'on devrait bien apporter un peu plus de soin à tenir en ordre une partie d'administration aussi essentielle, surtout en Russie, où les distances sont déjà si grandes que les communications ne sauraient être trop facilitées. Je me suis occupé, sitôt votre lettre reçue, de vos intérêts avec Rainaud. Je l'ai engagé, tant que j'ai pu, à prendre la maison, en paiement de ce que vous lui devez; mais inutilement; il prétend qu'il a en maisons un immense capital, et qu'il lui est impossible de se charger encore de nouvelles bâtisses. Si les casernes partaient d'où elles sont, comme cela aura lieu d'ici à quelque temps, je ne doute pas que cette place n'acquît beaucoup de valeur, mais d'ici là, il ne faut pas espérer, je crois, de vous en défaire avec avantage. Au reste, je ne dois pas vour cacher que je crains que la liberté des ports d'Italie et de l'Adriatique ne fassent à Odessa beaucoup plus de mal que de bien, et que sa prospérité ne soit pour le moins stationnaire, si ce n'est rétrograde, surtout avec le ridicule et absurde tarif de douanes que nous avons. Je suis bien fâché' de vous donner de si mauvaises nouvelles, mais j'aime mieux, si je ne peux vous rien dire de bon, au moins ne pas vous donner de fausses espérances.

J'ai retrouvé vos deux volumes des «Confessions» de Rousseau, que je vous enverrai par la première poste.

J'ai eu des nouvelles de la reine depuis son arrivée à Vienne; je suis sûr qu'elle vous aura écrit aussi, car elle a été trop bien traitée chez vous, et aime d'ailleurs beaucoup à écrire; je crois malheureusement ses affaires décidées, et l'alliance avec Murât conclue; cette préférence en faveur d'un homme aussi peu intéressant, et cette exclusion d'une brt..,çhe de la maison de Bourbon, ne me paraît pas de bon augure pour la branche aînée, quoique le comte Roger Damas me marque de Vienne qu'on demande les Bourbons à force en Bourgogne, et dans plusieurs des provinces occupées, mais il lui est impossible, ajouta-t-il, de démêler ce que veulent les puissances, rien absolument ne transpire. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'elles peuvent à peu près tout ce qu'elles voudront.

M. Pictet, le père, qui est fort employé par l'Empereur Alexandre et se trouve auprès de lui, maude à son fils, qu'entre Troyes, Châlons et Paris, Napoléon n'a pas réuni 100 mille hommes mal armés, et sans chevaux; les alhés en ont 250 mille sur le même point et se renforcent tous les jours.

Il vient (Nap.) d'avoir un petit échec à Brienne, lieu de sa première éducation, contre le maréchal Bliicher. Ou s'attendait, le premier de février, à une affaire générale; mais il s'est retiré sur tous les points; on est assez porté à croire qu'il abandonnera Paris, et se retirera derrière la Loire. Ceci, au reste, ne rendra pas sa partie meilleure. Moi je crois, et je crains, que l'Autriche, en voulant le mettre de côté, ne persiste à conserver le Petit et Marie-Louise régente; or, comme il est assez indifférent aux Anglais que ce soit elle, ou les Bourbons, pourvu que Bonaparte s'en aille, je ne serais pas étonné que cela finît ainsi.

Pour ne pas terminer cette lettre sans vous parler un peu de peste, je vous dirai qu'à Ismaël, depuis le 27 janvier jusqu'au 10 février, il n'y avait plus eu ni mort ni malade; ainsi l'on peut regarder la maladie comme terminée, je me sais bien bon gré d'y avoir été.

Dans toute la Bessarabie il n'y a plus rien, et j'espère que le prince K. n'aura pas le moindre prétexte de rester.

Je dois encore former de nouveaux bataillons, tout cela va à peu près à 35 mille hommes; je ne sais ce que l'on en veut faire, mais je sais bien que cela m'ennuie à mort. Ne pourriez-vous pas me procurer quelques officiers des congédiés, ou bien de jeunes gentilshommes de chez vous qui, ayant un rang civil, voudraient passer dans le militaire. Yous me rendriez bien service, il ne m'en manque que 250.

Adieu, mon cher comte, donnez-moi de vos nouvelles, et faites voir chez vous, à quoi tient que les postes aillent si mal; je suis sûr que cela ne vient pas de ce côté-ci. Croyez, je vous prie, à mou bien inviolable attachement.

Avez-vous lu un tableau de l'Europe, imprimé à Londres en décembre; il y a des morceaux très-bien faits; si vous ne l'aviez pas, je pourrais vous l'envoyer. Je le crois de la laisonfort.

107) Le duc de Richelieu au roi de France.

Kherson, le 6 (18) mai 1814.

L'extrême éloignement, où je me trouve, m'a empêché jusqu'à présent de mettre à vos pieds mes félicitations les plus sincères sur l'heureux rétablissement de Votre Majesté sur le trône de ses ancêtres. Condamné par les circonstances les plus impérieuses et par les ordres précis de l'Empereur à n'être que spectateur éloigné de ces grands événements, lorsque j'aurais tant désiré y prendre une part active, je n'en ressens pas une joie moins vive et comme bon Français, et comme fidèle serviteur de Votre Majesté, de la justice éclatante qu'il a plu enfin au ciel de rendre à vos droits, et à vos vertus. Les liens qui m'attachent à l'Empereur ont seuls pu m'empêcher de voler à vos pieds, Sire; un sentiment, que Votre Majesté est faite pour comprendre et pour approuver, me force à attendre que je puisse remettre à l'Empereur lui-même le soin de décider de ma destinée. Ce retard est pénible pour mon cœur, qui plein pour Votre Majesté et pour son auguste famille du dévouement le plus respectueux, ne cessera jamais de former des vœux ardents pour le bonheur de Votre Majesté, et celui de la France qui heureusement ne font plus qu'un aujourd'hui.

Je suis, avec le plus profond respect, Sire, de Votre Majesté le trèshumble et très-obéissant serviteur et fidèle sujet.

108) Le duc de Richelieu au prince Alexis Kourakin.

Odessa, ce 8 juin 1814.

Mon Prince.

J'ai reçu la lettre que vous m'avez fait Fhonneur de m'écrire, et celle qui y était jointe pour Monsieur le prince Gortchakow. Je ne manquerai pas de la lui remettre aussitôt qu'il arrivera, et je me fais d'avance une fête de servir avec lui. Un homme de sa naissance sera étranger à toutes les manœuvres, contre lesquelles je suis obligé de lutter sans cesse, et ce sera un aide, dont le secours me sera bien utile. Vous savez mieux que moi tout ce qu'on a de difficultés à vaincre, pour s'opposer aux voleries. Cette partie des vivres aurait besoin d'une refonte générale, car véritablement ce que l'état perd par ces tromperies est immense. Je vous

rends compte aujourd'hui de ce que j'ai fait pour diminuer un marché exorbitant qu'avait conclu la commission de Krementchoug; je vous supplie d'avoir égard à ce que je demande. 11 faut dire la vérité, sans vouloir excuser ces messieurs, bien au contraire, il est extrêmement difficile de faire des approvisionnements sans argent, à bon marché. Si vous voulez bien examiner avec attention le rapport que j'ai l'honneur de vous faire, vous verrez qu'ils n'en ont eu ni suftisamment, ni à temps; quoiqu'il en soit, si vous voulez bien m'en faire donner promptement, j'aurai considérablement diminué la dépense, ce que je désire par dessus tout; car véritablement le cœur saigne de voir dépenser des sommes si considérables, mal à propos, tandis qu'avec ce môme argent, on pourrait faire tant de bonnes choses.

Assurément, quoique, hélas, spectateur éloigné des événements miraculeux qui se sont passés, je n'y ai pas pris une part moins vive. Comme fidèle serviteur de l'Empereur, comme bon royaliste français, j'avais un double motif pour m'en réjouir. Jamais mortel n'a recueilli une plus ample moisson de gloire que notre Alexandre, et quelle gloire pure et sans tache! Dieu le bénisse et le conserve; nous n'avons plus que ce vœu à former.

Conservez-moi, mon Prince, un peu de bienveillance, et d'amitié, et croyez que j'en suis digne par le sincère attachement et la haute considération avec laquelle j'ai l'honneur d'être

109) Le duc de Richelieu au prince Alexis Kourakin.

Odessa, ce 9 juin 1814.

Mon Prince.

J'ai reçu la lettre que Votre Excellence m'a fait l'honneur de m'écrire, et les dispositions pour la nouvelle épuration des marchandises, qui se trouvent ici. C'est le complément de la ruine de cette ville, et de la destruction de cette branche de commerce, qui ne reviendra plus. Je vous avoue que je ne saurais même absolument comment m'y prendre; car comment purifier du coton avec l'acide muriatique dans des magasins trèsvastes, très-aérés comme sont les nôtres, et ceux de toutes les quarantaines du inonde. Il faudrait commencer par les refaire, et ensuite, le temps nécessaire pour y faire passer toutes les marchandises qui sont ici emporterait un an et plus, outre que pendant ce temps, il ne serait plus possible d'en recevoir de nouvelles. Heureusement, ou plutôt malheureusement,

la plus grande partie va être rembarquée pour être expédiée à Trieste, et de là en Allemagne, leur destination. Quant à Caffa, il y a beau temps que tout ce qui s'y trouvait est parti, et déjà employé à Moscou. Il est malheureux que Votre Excellence, depuis qu'elle habite ces contrées, n'ait pu venir une fois de ce côté. Elle aurait vu par elle-même que ces nouvelles dispositions, parfaitement inutiles pour la santé publique, sont d'une exécution impraticable, et des plus désastreuses pour le commerce. Il me serait aussi tout à fait impossible d'apposer ma signature à chaque jerlik, car mes fonctions, m'obligeant à m'éloiguer souvent d'Odessa, comment pourrais-] e ajouter à celles que j'ai déjà, celles d'un officier de douane, ou de quarantaine. Il est triste d'ajouter à tous les maux que j'ai soufferts, le spectacle de la désolation générale, occasionnée par des mesures, dont, je vous l'avoue avec franchise, il m'est impossible de concevoir le motif. Agréez l'assurance, etc., etc..

110) Le duc de Richelieu au comte de Saint-Priest, gouverneur de Kherson.

Paris, le 1 (13) août 1814.

Je suis bien en faute avec vous, mon cher comte; vous avez eu la bonté de m'écrire deux fois, et je ne vous ai pas répondu. Je m'accuse coupable, et je vous en demande humblement pardon; j'aime mieux convenir de mes torts que d'y persévérer, et j'espère que vous voudrez bien les oublier vous-même, en me donnant de vos nouvelles, et de celles du pays qui m'intéressera toujours; vous me prouverez que vous n'avez pas de rancune. Je conçois bien, mon cher comte, que vous n'aurez pas été bien aise de troquer Kamenetz-Podolsld contre Kherson; cette dernière ville est peu agréable à habiter, mais il y a bien des bonnes choses à faire dans le pays, et cela dédommage et occupe agréablement. Il me semble pourtant, d'après ce que vous me mandez, que vous n'avez pas le projet d'y rester longtemps, j'en serais fâché pour le pays. Je suis curieux de savoir comment vous vous arrangez avec Langeron, il me semble qu'on en est fort content; il arrive sous d'heureux auspices, le commerce est extrêmement tlorissant, la visite du Grand-Duc Nicolas peut mettre Odessa à la mode, ce qui fait toujours beaucoup de bien, et l'on doit s'attendre que le pays fera les plus grands progrès. Je m'en réjouis de tout mon cœur, car j'ai beau faire, je ne peux jias l'oublier, et je voudrais le voir encore une fois avant de fermer les yeux. J'ai toutes les peines du monde à

m'accoiitumer à celui-ci, et encore moins au métier que je fais. Certes, jamais homme n'a fait un plus grand sacrifice à ce qu'il a cru être son devoir, ni donné une plus grande preuve d'obéissance à son Souverain naturel, car je vous proteste qu'il est impossible d'avoir une répugnance plus prononcée pour les occupations auxquelles je suis obligé de me livrer, et pour la vie que je mène; notre situation au reste n'est pas plus mauvaise, elle s'est au contraire améliorée sous bien des rapports, et sauf l'événement de Grenoble qui au fait a été très-peu de chose, la tranquillité n'a été troublée nulle part, et les impôts, tout énormes qu'ils sont, se payent avec exactitude et régularité. Le peuple a besoin de repos, et ne demande qu'à être tranquille; avec un peu plus de sagesse dans un certain parti, un peu plus de modération, et de patience, il ne serait pas impossible d'atteindre un but désirable pour tout le monde, celui de raffermissement de la famille royale, et par conséquent de la tranquillité; mais il y a dans notre parti même des têtes bien chaudes pour qui les choses ne vont jamais assez vite, et qui, à force de courir, pourraient bien renverser la machine si on les laissait faire. L'expérience les a peu instruites, quoiqu'elle ait été sévère, et sans avoir jamais rien fait pour la plupart ni en paix ni en guerre, ils se croient en état de diriger la France et l'Europe. 11 faut tâcher de les sauver malgré eux. Monsieur votre père est bien, quoique sa surdité ait un peu augmenté; il se trouve maintenant avec votre frère Louis à Lyon, et doit, m'a-t-on dit, aller en Languedoc. Je ne sais, mon cher comte, où vous avez pu prendre que je n'étais pas bien avec votre frère. C'est un des hommes que je vois le plus, et que j'aime le plus à voir. Il est impossible d'être meilleur et plus aimable, et j'espère qu'il a quelque amitié pour moi. Je voudrais bien savoir qui a pu vous donner cette fausse notion. Madame votre sœur de Calvière doit être ici, mais je vais si peu dans le monde, que je n'ai pas eu l'honneur de la voir. Adieu, mon cher comte, donnez-moi de vos nouvelles, ne m'oubhez pas, et croyez à mon bien sincère et inviolable attachement pour la vie.

111) Le comte Tolstoy au duc de Richelieu.

St-Pétersbourg, le 1 (13) septembre 1814.

Je n'ai rien eu de plus empressé à la réception de la lettre, que Votre Excellence m'a fait l'honneur de ni'écrire, que de remettre celle qui l'accompagnait. Sa Majesté Impériale ne l'ayant reçue que quelques jours avant son départ était tellement accablée d'occupations qu'il lui a été impossible d'y répondre lui-même, comme il s'était proposé de le faire. Il m'a chargé de ce soin et de vous dire, Monsieur le Duc, en son nom, qu'il se fait un plaisir de vous voir à Vienne, qu'il vous y attend, et je ne doute pas que vous ne vous empressiez à aller l'y rejoindre, après avoir pris les arrangements convenables pour le temps de votre absence.

Je n'ai qu'un seul regret, c'est que ma santé ne m'ait pas permis d'accompagner comme de coutume Sa Majesté dans ce voyage et de partager le bonheur que vous aurez de revoir un Prince qui a acquis tant de droits nouveaux à notre amour et à notre admiration.

J'ai rendu compte à mon maître de la mort du vieux serviteur Prochniensky. Sa Majesté l'Empereur m'a ordonné de prévenir Votre Excellence qu'il se chargera de payer la pension de son fils dans l'institut d'Odessa, et je vous prie de me faire savoir la somme annuelle, afin que je puisse la notifier au ministre des finances qui aura soin de vous la faire toucher tous les ans. Quant à sa veuve, vous pouvez la tranquilliser sur son sort à venir; aussitôt que Sa Majesté sera de retour, sa pension sera fixée.

Je suis très-heureux d'avoir pu être l'organe des ordres de Sa Majesté qui sont de nature à vous être si agréables, et je saisis cette occasion pour vous prier d'agréer l'assurance de mon sincère attachement, ainsi que de la considération très-distinguée avec laquelle j'ai l'honneur d'être, Monsieur le Duc, de Votre Excellence, le très-humble et très-obéissant serviteur.

Comte Tolstoy.

112) L'Empereur Alexandre au duc de Richelieu.

Gatschiua, ce 24 septembre 1814.

Mon cher Duc.

J'ai été bien fâché que les circonstances m'ont empêché de prendre congé de vous, et de vous assurer de bouche de la sincérité de mon amitié pour vous. Je le fais donc par écrit me recommandant à votre souvenir et à votre amitié qui me sera toujours bien chère.

Je n'ai pas besoin de vous dire combien je fais de vœux pour votre bonheur et surtout pour votre tranquillité qui est toujours indispensable à cet effet.

Je suis bien convaincu que, où que vous soyez, on saura mieux vous rendre justice qu'on ne l'a fait malheureusement ici.

Adieu, mon cher, recevez l'assurance de l'attachement que je vous ai voué pour la vie.

Alexandre.

P. S. Je joins ici deux lettres de Langeron que je n'ai pas eu meilleure occasion de vous remettre. Si vous le voyez dites lui mille choses de ma part.

113) Le duc de Richelieu à l'Empereur Alexandre.

Daignez permettre, Sire, à un de vos plus fidèles, et dévoués serviteurs d'apporter aux pieds de Votre Majesté Impériale le tribut sincère de son admiration pour les grandes choses que vous avez accomphes, et de sa joie sincère sur votre heureux retour dans ses états.

Il me siérait mal de mêler ma voix à celle de la gi'ande famille européenne dont vous avez recueilli les bénédictions, des bords de la Tamise à ceux de la Neva, mais le profond attachement que j'ai toujours eu pour Votre Majesté me fait prendre en silence la part la plus vive à tant de merveilles. Ce même attachement pour Votre Majesté, qui fait partie de mon existence, me porte à la supplier de me permettre de venir à Pétersbourg, lui offrir quelques idées sur les moyens d'amener ces provinces à un très-grand degré de prospérité,

La nouvelle ère de gloire et de bonheur qui s'ouvre pour la Russie, est une époque favorable pour l'exécution de ces plans, et j'espère, en les soumettant à Votre Majesté, payer en partie le tribut de reconnaissance au pays qui m'a donné asile pendant vingt ans et au Souverain, dont les bontés nront fait retrouver une seconde patrie.

C'est vous. Sire, que je supplierai en même temps de vouloir bien être l'arbitre de mon sort. En suivant l'impulsion qu'il plaira à Votre Majesté de me donner, je suis sûr de ne m'écarter jamais de la route de l'honneur et du devoir...

114) Le duc de Richelieu à madame de Montcalm,

Vieime, ce 14 (26) octobre 1814.

L'Empereur a prévenu mes désirs. Sur ma demande de venir à Pétersbourg, il m'a permis de me rendre à Vienne, où il venait d'aller luimême. J'y suis depuis trois jours, ,et j'espère que j'en partirai bientôt pour venir vous trouver; mais tout en me réjouissant bien sincèrement de me rapprocher un peu plus tôt de vous, j'eusse mieux aimé pouvoir aller d'abord à Pétersboiirg, puisque ce n'est que là que je puis rendre un compte exact et détaillé de l'administration la plus considérable de l'empire que j'ai exercée pendant dix ans avec un maniement de fonds énormes. Je ne pourrais, dans aucun cas, la quitter définitivement sans le préalable nécessaire pour me mettre à l'abri de tout reproche- l'idée seule que quelqu'un pourrait croire que j'ai saisi cette occasion de m'en aller, en échappant par là à la responsabilité, m'est insupportable, et je suis persuadé que tout homme raisonnable sentira la force de ces motifs.

115) Le duc de Richelieu à la marquise de Jumilhac.

Vienne, ce 14 (2(5) octobre 1814.

Chère Simplicie, (luel affreux malheur nous avons éprouvé; mon cœur jartage bien vivement votre douleur et vos peines; elles sont justes. On ne peut assez regretter l'excellente mère que nous avons perdue. Que n'aije pu hâter uion départ, et lui donner au moins un dernier adieu. Enfin, chère amie, me voilà plus près de vous, et j'espère que bientôt je vous

serrerai dans mes bras. J'aurais bien voulu pouvoir venir plus tôt; mais la chose a été impossible, et je ne dois encore qu'à l'extrême bonté de l'Empereur de m'avoir fait venir ici, ce à quoi il a pensé lui-même. Je me fais un bien grand plaisir d'embrasser vos enfants, et de faire connaissance avec eux; préparez-les à m'aimer un peu. Je m'y sens extrêmement disposé de mon côté, et comme je vous l'ai déjà mandé, j'ai un projet qui les concerne, que je vous soumettrai comme de raison, mais que je désire fort que vous approuviez. Nous parlerons de tout cela avant peu à ce que j'espère. Ayez la bonté d'écrire, ou de dire à votre mari, que je ne lui réponds pas parce que j'espère lui porter bientôt ma réponse moi-même, que je le prie de m'aimer un peu, et l'assurer de mon amitié. Quant à vous, chère petite, je n'ai pas besoin de vous dire combien je vous aime, que je voudrais être eu état de vous en donner des preuves. Adieu.

116) Le duc de Richelieu au gouverneur d'Odessa.

Vieune, le 24 octobre l5 novembre) 1814.

J'ai reçu votre lettre avec bien du plaisir; j'en ai éprouvé un bien vif, en y lisant les expressions d'attachement d'un pays que je porte dans mon cœur, et que je voudrais voir heureux et prospère aux dépens même de ce qui pourrait m'en coûter personnellement. Il m'a paru qu'il était plus connu ici qu'eu Russie même et qu'on me savait gré des progrès qu'il avait faits pendant que je l'ai administré. Soyez sûr, mon cher ami, et assurez tout le monde que je reviendrai, c'est mon désir le plus vif. Je suis charmé de ce que vous me mandez de l'activité du commerce, il faut espérer que cela ira toujours de mieux en mieux...

117) Mémoires à composer.

Page 1