SES LETTRES PRIVÉES A . RECHERCHER
du caractère de Saint-Simon^ $a carrespmidanàe laisserait voir une grâce et une aménité qu'on soupçonnerait difficilement en lisant ses Mémoires ( 0 • ® D'ailleurs^ s'il faut croire Saint-Simon lui-même , malgré ses jugements les plus, emportés et malgré ses souvenirs tracés comme dans le marbre avec un feu si nourri et une passion si vive^ son esprit était calme et son âme sans colère. Au déclin de ses ans^ il a écrite au courant de sa plume expansive^ sans doute dans un moment de tristesse profonde et à une époque malheureuse pour la gloire française, cet aveu pour de$ lecteurs posthumes :
« Le fil des choses m'a naturellement emporté à cette digression, et la douleur de la situation présente de la France à n*en pas taire les causes. A mon âge, et dans Tétat oti est ma famille, on peut juger que les vérités que j'explique ne sont mêlées d'aucun intérêt. Je serois bien à plaindre si c'étoit par regret d'être demeuré oisif depuis la mort de M. le duc d'Orléans. J'ai appris dans les affaires que s'en mêler n*est beau et agréable qu'au dehors, et de plus, si j'y étois resté..,,, à quelles conditions? Et il seroit temps de m'en retirer â
(i) M. Amédée Lefèvrc-Pontali?.
présent où je n'aurois plus à envisager le compte que j'auroîs à en rendre à celui qui domine le temps et réternîté, et qu'il demandera bien plus rigou-' îeusement aux grands effectifs et aux puissants de ce monde , qu^à ceux qui se sont mêlés de peu ou de rien.... a
Et à propos de cette grâce et de cette aménité qu'on soupçonnerait difficilement^ et qu'en effet nous n'avons que peu ou point rencontrées dans les fragments con* nus de la correspondance du duc de Saint- Simon, quel désir ne doit-on pas former de retrouver, de connaître et de publier la correspondance qui a existé entre lui et la* duchesse sa femme? Où est passée, qu'est devenue, où se trouve présentement celle dont nous avons signalé, reproduit et précisé les dates? Par ce compte si exact, le nombre des lettres de la Duchesse à son mari est considérable ( i ) . Des mains de là
(i) Voyez notre chapitre xiv, page i85. D'après l'Inventaire, il y avait, parmi les Papiers regardant la iàmilîe' du Duc, trois cent soixante*dix-huit lettres de la duchesse de Saint-Simon à son mari. Ces lettres ne furent pas com-. prises parmi les Manuscrits déposés chez le notaire Delaleu, qui plus tard furent enlevés par Ordre du Roi. Ce n'estdônc pas du côté du Dépôt des Archives des AJ^aires (itrangeres^ qu'il faut les chercher. Ces lettres-là n'y ont jamais ét^.
comtesse de Valentinois^ qui en fut la dépositaire , en quelles mains sont-elles passées et quelles mains les ont conservées? Tout est doute à cet égard. Avec quelle complaisance, justifiée cependant, le Souvenir et l'intérêt du lecteur des Mémoires se peuvent arrêter sur l'agréable et heureuse figure de cette femme faite p>our charmer et plaire! Quel repos, quelle) quiétude, quel agrément n-inspire point, son image, dans cette galerie des Mé-^ moires où les passions humaines sont si souvent en jeu, en mouvement, en actioui par des côtés contraires à ce qui n est que grâce, douceur j joie tranquille, bonheur intime ! Elle était mademoiselle de Lorgei$ et avait une sœur qu on appelait made^moiselle de Quintin, qui depuis fut ma-, dame de Lauzun. ^aint-Simon, parlant 4es deux sœursj dit : ; •
w Celle-ci était une brune avec de beaux yeux , Tautre est blonde avec un teint et une taille parfaite, un visage fort aimable, l'air extrêmement noble et modeste, et je ne sais, quoi de majestueux par un air de vertu et de douceur naturelle ; cç fut aussi celle que j*aimai le mieux, dès que je les vis Tune et Tautre, sans aucune comparaison , et
avec qui j'espérai le bonheur de ma vie , qui depuis Ta fait uniquement et tout entier. Comme elle est devenue ma femme , je m'abstiendrai ici d'en dire davantage, sinon qu'elle a tenu infiniment au delà de ce qu'on m'en avoit promis , par tout ce qui m'étoit revenu d'elle et de tout ce que j'en avois moi-même espéré.... Le mariage s accomplit à l'hôtel de Lorges, le 8 avril 169 5, que j'ai toujours regardé avec grande raison comme le plus heureux jour de ma vie (1). »
Mais le plus bel éloge qu'il en ait fait dans tout le cours de ses Mémoires, éloge qui^ généralement^ a passé inaperçu^ est le souvenir qu'il lui consacrai dans Tune des pages qui se rapportent à Tannée 1 706, et dans les circonstances qui ont présidé au choix que le Roi fit un instant de lui pour Tambassade de Rome. Il avait été hésitant sur l'acceptation. Le duc de Beauvilliers, les ministres Torcy et Chamillart avaient pris à part madame de Saint-Si- ' mon pour la convaincre que la fortune du duc en dépendrait.
« Vaincu enfin , j'acceptai , c'cst-àniire j'en pris
(i) Mémoires, tome W, chapitre xv ; pages 249 et suivantes (édition Hachette, Paris, i856).
la résolution, et j'avoue que ce fut avec plaisir. Madame de Saint-Simon, plus sage et plus prudente , peinée aussi de quitter sa famille , demeura persuadée mais peinée. Je ne puis me refuser au plaisir de raconter ici ce que ces trois ministres , et tous trois séparément , et tous trois sans que je leur en parlasse , me dirent sur une femme de vingt-sept ans (qu'elle avoit alors) , mais qu'une longue habitude, et souvent d'affaires de G>ur et de famille (car c'étoient nos conseils pour tout) , et en dernier lieu celle-ci , leur avoit bien fait connaître. Us me conseillèrent tous trois et tous trois avec force , de n'avoir rien de secret pour elle dans toutes les affaires de l'ambassade, de l'avoir au bout de ma table quand je lirois et ferois mes dépêches, et de la consulter surtout avec déférence. J'ai rarement goûté aucun conseil avec tant de douceur , et je tiens le mérite égal de l'avoir mérité, et d*avoif toujours vécu depuis comme si elle l'eût ignoré; car elle le sut, et par moi, et après d*euxmémeis.
a Jç ti'eus pas lieu de le suivre à Rome, où je Uje. fus. point ,» mais jel'avpis exécuté d'ayance depuis longteipps et je continuai toute ma vie à ne lui, rien cacher. II faut encore me passer ce mot. Je ne trouvai jamais de conseil si sage^ si judicieux, si utile, et j'avoue avec plaisir qu'elle m'a paré beaucoup de petits et de grands inconvénients. Je m'en suis aidé fen tout sans réserve, et le secours que j'y ai trouvé a été infini pour ma conduite et pour les affaires, qui ne furent pas médiocres dans les derniers temps de la vie du Roi
456 LA DUCHESSE DE SAlNT-SIMOfJ.
et pendant toute la Régence. C'est un bien doux et bien rare contraste de ces femmes inutiles ou qui gâtent tout , qu'on détourne les ambassadeurs de mener avec. eux, et à qui on défend toujours dé rien communiquer à leurs femmes, dont Toccupatiôn est de £aire' la. dépenise et les honneurs, contraste encore plus grand de ces rares ca{>acité^ , qui font seatir leur poids, d'avec la perfection d'un sçns ^xquis et juste en tout, mais doux et tranquille , et qui loin de faire apercevoir ce qu*il veut, semble toujours l'ignorer soi-même avec une ùnîforfiïîté' de toute la vie, de modestie, d'agrément et de vertu (i).'»
Tant de vertus intellectuelles^ d'aussi grands dons naturels > une si particulière grâce ^ un jugeaient si sûr ne peuyept-ils; pas avoir eu pour interprète hewç^x une plume charmante , piquaate et, ^ingé- , nieusej i jusqu'ici : demeurée ipcqnnue? Et ji devant ces mérites. si pleins d:attraits^ notre:. curiosité; pourrait^ell^^^e, d^feijidre de vouloir èveiljier celle 4espQSses^urs qe l'importante série jde3 lejttres,d(^ la, du-' chesse de S«int-Simpn? EMes ayaierit été conservées par le DuCj çon,mfirij,çpmiiié,
(i) Mémoires, tome V, p. io8 (édition Hachette, i856).
un souvenir précieux dans Tune des pièces du manoir de la Ferté^ d'où elles furent rapportées à Paris par les officiers chargés du soin de l'Inventaire de ses biens et maisons. N'est-il pas permis de croire que^ de tous les documents propres à compléter l'histoire de la vie de Tauteur des Mémoires, aucun ne pourrait être plus utile en renseignements, plus intéressant par la forme, plus nouveau par Tinattendu, le nombre et le piquant des détails? Ces femmes des bonnes compagnies de la fin du dix-septième siècle et de la plus grande partie du dix -huitième écrivaient si bien! Elles répandaient tant de grâce dans leurs observations! Quelles expressions heureuses ! Quel heureux tour!
Peut-être la duchesse de Saint-Simon niérîtait-elle de prendre rang dans la compagnie charmante des plus agréables esprits du temps. C'est par le ton, l'allure et le style de ses lettres qu'on pourrait s'en assurer, et c'est à ceux qui les possèdent de prendre le soin, d'ailleurs fort honorable, de les révéler.