LETTRES DU « PRÉTENDANT
Ces curieuses révélations de la vie politique augmentent ici d'intérêt avec la bienveillante communication qui nous est faite des deux principales lettres de la main de ce Roi sans trône et aspirant à le recouvrer en se ménageant le bon vouloir du Régent. Ces deux lettres^ de la main du Prétendant au duc de Saint- Simon, et dont celui-ci n'a jamais connu les originaux, — le cardinal Gualterio lui en ayant envoyé à Madrid les seules copies en chiffre, — existent, en effet, dans les collections manuscrites du British Muséum ( i ) . L'une est du 14 et l'autre du 20 octobre de l'année 1 72 1 . Il n'est pas indifférent de voir comment celui qui signait encore dans l'exil du trône « Jacques Roi », écrivait au duc de Saint-Simon, l'appelant « mon cousin », en vertu de cette prérogative qui , dans les anciennes coutumes monarchiques, rendait un Duc et Pair cousin du Roi :
(i) Tai dû rindication de ces documents et Tenvoi de la copie de ces pièces au très-obligeant M. E. Thompson, du département des Manuscrits au British Muséum. Je le prie d*agréer ici Texpression de ma très-vive gratitude.
«D^Albano, ce i4 0ct. 1721.
« Je VOUS fiais mes compliments de bien bon cœur sur Thonorable et agréable employ dont vous venés d'estre revêtu ; vous allez mettre la dernière main à ce qui doit servir plus que jamais une union que touts les honnêtes gen^ doiuent souhaitter de voir durer à jamais. Vous jugerés aisément combien cet euenement m'a causé de joye, elle est sincère , mais je vous avoue quelle n'est pas entièrement desinterréssée, non plus que la satis&ction que je ressens de vostre mission. Je suis si persuadé de la sincérité de vostre amitié, que je ne doute nullement que vous laissiés échapper les occasions de me la témoigner, et je rend trop de justice à vostre pénétration et à vos lumières pour vous, proposer rien en particulier à cette égard. Mais j'esfpere que des conjunctures pourront naistre, qui vous faciliteront les moyens de me servir essentiellement. Vous devés connoistre mieux que moy les dispositions de vostre Cour, elle ne paroit plus si éloignée qu'autrefois de mes interests, et l'alliance quelle vient de Ëeiire est une preuve manifeste quelle a changé de système. Celle ou vous allés est certainement toute portée en ma fisiveur, de cœur et d'inclination, mais elle ne sçauroit faire de certaines démarches sans s'estre auparavant assurée d'un appuy certain en cas de besoin. Vous y trouvères le duc d'Ormonde qui y est beaucoup considéré et son attachement singulier à moy, sa probité reconnue et son
mérite personnelle vous doiuent repondre pour luy qu'il n'abusera jamais d'aucune confiance que vous luy fairés et vous pouvés certainement vous y fier en toute sûreté.
« Je souhaite que vous trouviés dans ce voyage tout les agreements que vous pouués désirer et que vous ayés des occasions pour montrer auec éclat vostre zèle pour les deux couronnes. Il me paroit qu'il ne manque plus qu'une seule chose pour rendre leur union asseurée et durable, et c'est à quoy je suis bien seur que vous trauaillerés de bon cœur si vous y trouvés jour, car l'Angleterre gouvernée par des Allemands en sera toujours jalouse, mais estant une fois soumise à moy , elle y trouvera la gloire et la seurté.
« Soyés, je vous prie , persuadé que l'estendue de ma confiance et de mon amitié pour vous, repond à la haute et juste estime que je conserve pour vostre personne et à l'envie que vous avés bien voulu témoigner, de contribuera l'avancement de mes interests, et que la gratitude dont je suis pénétré à vostre égard n'aura jamais de fin.
« Jacques R. »
A mon cousin le duc de Saint-Simon.
Un Roi qui n'a plus son trône et qui le veut recouvrer ne pouvait mieux parler.
C'est une lettre d'une politesse exquise
a LE PRÉTENDANT A SAINT-SIMON ». 441
fort honorable pour la main royale qui Ta écrite. Mais elle n'est pas un document historique dans le sens propre du mot^ comme est la lettre qui suit. Dans celle-ci, la politique du Prince y est exposée : c'est comme une profession de foi, une déclaration de principes et un appel de secours où ne manquent ni le talent de persuasion, ni la dignité, ni le bon sens.
« D'Albano, ce 20 octo. 1721.
(( Par la dernière poste de France , M. de Dillon m*a informé de ce qui s'etoit passé entre vous et luy, et je ferays tort aux sentiments que j*ay à vostre égard si je differays de vous témoigner jusqu'à quel point j'en suis pénétré de reconnoissance; mon estime pour votre mérite ne sçauroit augmenter , mais votre conduite envers moy demande que je agisse avec vous avec franchise et confiance, et c'est ce que je feray dans cette lettre, bien persuadé que vous êtes aussi porté à en faire le meilleur usage qu'incapable d'en abuser.
« 11 me paroit que le grand obstacle à présent qui empêche la France et l'Espagne d'entrer ouvertement dans mes intérêts , est leur nouvelle et étroite alliance avec l'Angleterre, qu'ils craignent d'irriter, ne voulant plus s'exposer à une nouvelle guerre, et il n'est pas à douter que le cardinal
du Bois, outre les raisons particulières qu'il peut
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avoir pour soutenir cette alliance, ne soit fortement prévenu en sa faveur par des raisons politiques, soit bonnes soit mauvaises , de sorte qu'il n'est pas possible d'esperér qu'aucune des deux couronnes puisse rien entreprendre pour moy, à moins qu'elles ne soyent convaincues que l'interest de leurs États demande plutôt qu'elles s'attachent à moy qu'à l'Electeur d'Hannover, et à moins que le cardinal du Bois revienne de ces anciens préjugés, oU qu'il trouve son conte à changer de conduite , on doit certainement faire peu de fond sur les paroles et les compliments de sa part. Il est donc principallement question de trouver les moyens de fisiire changer de sentiments et de système au Régent et au Cardinal , et je ne croyray pas que cela fut du tout impossible si quelques personnes de poids et de considération s'unissoient à représenter au Régent le véritable interest delà Nation, le peu de fond qu'il doit faire sur une alliance avec l'Electeur d'Hannover^ et de quel appuy et conséquence la mienne luy seroit si j'etois remis sur le throne de mes ancestres ; comme vous êtes , je suis sure, pleinement convaincu de ces vérités et des raisons qui les appuyent, je ne vous fatiguerés pas en les déduisant icy en détail, mais je reviens à dire que si elles etoient représentées au Régent avec toute la force , toute la clarté et toute la franchise convenable, il ne me paroit pas qu'il y peut résister, et quand il verroit que plusieurs personnes qu'il estime et qui aiment véritablement leur patrie, luy tiennent le même langage, il ouvrira certai-
nement les yeux , et son ministre, quand même il ne seroit pas convaincu , n'oseroit plus soutenir des maximes si fortement opposées par d'autres plus aimés et respectés que luy. Voici mes idées generalles. Pour venir aux détails qui vous regardent, tout ce que j'aurois à vous proposer ce seroit de prendre les occasions les plus à propos pour insinuer au Régent et au Cardinal vos sentiments sur le véritable interest de la Nation par rapport à l'Electeur ou à moy, mais sans jamais montrer trop d'attachement personnel pour moy, et si pendant votre séjour à Madrid vous pouviés feiire entrer le Père d'Aubanton dans vos sentiments, luy faisant envisager mon rétablissement comme nécessaire pour maintenir l'union présente entre la France et l'Espagne, ce seroit à mon avis d'une très-bonne conséquence. Le duc d'Ormonde luy a parlé quelques fois sur mon chapitre, mais ce qui viendra d'un ministre françois feroit tout une autre impression , ce Duc vous informera de ce qu'il doit proposer au roy d'Espagne en ma faveur, et ce que vous pourries dire au confesseur facilitera beaucoup l'accord de ce que l'on doit demander au Roy, et si il feit tant que d'y consentir et d'écrire ou d'envoyer par votre canal quelques propositions en ma faveur au Régent, je commenceroi a espérer beaucoup pour l'avancement de mes intérêts. Vous voulés bien les avoir tant à cœur que je n'ay pu me dispenser de vous écrire aussi longuement et naïvement mes sentiments sur ces che£s; c'est à vous à en &ire l'usage que vous croirés le plus convenable, je ne prescris
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rien, mais me contentant de vous exposer le tout, je suis pleinement persuadé que vous en tirerés tout le bon et laisserés le mauvais, car mon eloignement et mon ignorance sur bien des matières de la politique présente peuvent faire que je me trompe en bien des choses, je ne crains pas de l'être dans la haute idée que j'ay conçue de vous, ny dans la confiance entière que j'ay en votre amitié, à laquelle je reponds avec toute la sincérité de mon cœur.
« Jacques R. »
A mon cousin le duc de Saint-Simon,
Le duc de Saint-Simon ^ ainsi qu'il l'avait annoncé à son correspondant le cardinal Gualterio^ quitta la Cour d'Espagne au mois de mars 1722. Malgré le vivace et long récit qu'il a fait de son ambassade, dans les Mémoires, toute sa correspondance, depuis la première lettre qu'il adressa de Couhé, terre de M. de Vérac, où il s'était arrêté, se rendant de Paris à Madrid, en octobre 1721, jusqu'à la dernière, mérite sans doute d'être publiée. Autre chose sont les lettres écrites au jour le jour^ et les pages de Mémoires rédigées vingt ans après. L'attrait des unes