‹ Le duc de Saint-Simon, son cabinet et l'historique de ses manuscrits d'après des documents authentiques et entièrement inéditsChapitre 147 sur 159 · FIN DE LA CARRIÈRE POLITIQUE · texte numérisé non relu

FIN DE LA CARRIÈRE POLITIQUE

quarts d'heure dans son cabinet ^ se promenant de long en large ^ et parlant d'affaires dont S. A. R. se disposait à aller rendre compte au Roi. Elles furent, à vraiment parler, les dernières où fut personnellement mêlé le duc de Saint-Simon.

Au lendemain de la mort de ce Prince, en effet, ce fut à sa maison intérieure, à la retraite auprès de la Duchesse sa femme, amie si certaine et conseillère si parfaite, à son château, ses bois et ses chasses de la Ferté-Vidame, à ses lectures abondantes et à Tceuvre de ses Mémoires, qu'il appartint tout entier.

Il est une lettre de lui au cardinal Gualterio, écrite le lendemain de la perte qu'il venait de faire. Elle montre qu'il avait bientôt compris que l'heure de la retraite, si anticipée qu'elle pût être, avait sonné pour lui. Il ne fait que glisser sur ce sentiment, mais l'aveu s'y rencontre.

a De Paris, le lo janvier 1723.

« Je suis extrêmement sensible aux bontés dont Vostre Eminence m'honore sur la perte de Son Altesse Royale, qui en est une pour moy, irrepa-

rable en tout genre. Le bon cœur de Votre Eminence, plus capable qu'un autre des effets d'une longue amitié et des motifs d'une rare reconnaissance sont bien ce que le mien doit souffrir, indépendamment des reâections quiluy appartiennent moins qu'à l'esprit de cour et du monde. Si quelqu'une de ces dernières se pouvoit faire [jour en moy à travers les premières , ce seroit pour m'affliger de ne pouvoir plus offrira Vostre Eminence qu'un attachement stérile et d'inutiles désirs ( i ) » .

A de rares moments ^ — mais si rares qu'on aurait peine à en préciser l'occasion, — pendant le cours des trente-trois années qu'il devait survivre au duc d'Orléans, son nom est prononcé quelquefois, son souvenir rappelé, sa personne mise en relief, mais tout cela sans nul éclat. Quelquefois il est consulté dans les conversations chez le ministre laborieux qui, laissé par lui Évêque de Fréjus, devait devenir, en si peu de temps et pour de longues années, le gouverneur des affaires de la France , sous le nom de Cardinal de Fleury. Ce furent ses derniers honneurs, ce II avait toujours admiré avec passion les

(i) Collections manuscrites du British Muséum.

hommes grands par la vertu qui avaient mis, comme il le dit, un intervalle entre leur vie et leur mort. A ce compte, il faut aussi lui appliquer cette admiration, car de 1728, époque de sa retraite, à 1755, époque de sa fin, il vécut plus au village qu'à la ville. Ses lettres privées, pendant ce long intervalle, nous sont à peu près inconnues. C'est par elles seules que Ton pourra connaître ce qu'il fut, loin des affaires, loin de la Cour, presque solitaire en son château dans la province du Perche, accablé d'ailleurs des plus vifs chagrins intérieurs, voyant successivement périr presque tous les siens.

Quel fiit son caractère ? Quelle sa nature, depuis que, en dehors de toute arène, il n'avait plus à combattre pour un duc d'Orléans et contre un cardinal Dubois?

Ce sont ses lettres, absolument elles, qu'il faudrait consulter pour le bien voir , pour l'étudier, et vivre un peu de sa vie. Nous n'en connaissons que deux (l'une publiée, l'autre inédite jusqu'à présent), qui aient uniquement la forme et le ton que peut avoir une plume délivrée de toutes les aigreurs politiques et de tous les

tourments que les approches seules du pouvoir procurent ordinairement aux esprits même les mieux trempés et les plus affermis. Mais qu'est-ce que deux lettres^ écrites à de longs intervalles^ quand il y en a peut-être des centaines , dans des Portefeuilles dérobés à la curiosité , se suivant les unes les autres , représentant les pensées , les actions de chaque jour pendant la plus importante période de la vie ? La lettre inédite^ toute familière, dont nous parlons, est fort à l'avantage de l'écrivain et de l'homme (i). C'est

(i) Saimt-Simon adresse cette lettre à une dame, sans doute parente ou amie d'un savant fort connu, répandu et honoré alors, le savant Du Gué ou Duguet, auquel il a consacré plusieurs pages d*un si vif et si attrayant coloris dans la première partie de ses Mémoires (tome III, page 78). M. Du Gué venait de mourir, et il y a lieu de penser, d'après cette lettre, que la dame à laquelle répond Saint- Simon lui avait fait part de certains bruits malveillants pour la personne ou pour l'esprit de ce savant homme. La lettre originale appartient à la collection de M. Feuillet de Conches :

« Paris, 28 mars 1734.

a Vous me surprenés étrangement, Madame, par ce que vous m'asseurés qui se répand sur M, Du Gué, Je vous avoue que fautais besoin de le voir pour le croire. Tant de gens ont eu un accès facile chés luy dans le peu de tems qu'il a vescu depuis son retour à Paris, que ce sont autant de tesmoignages certains qui démentiraient des fables aussy grossières. Je me souviendray toujours avec un plaisir singulier

45o SES LETTRES PRIVÉES A RECHERCHER.

peut-être après l'avoir lue^ ou d'autres de même nature, que l'auteur de l'un des Discours sur la vie et les écrits du duc de Saint-Simon, applaudi par l'Académie en i855, a pu dire, sans même émettre de doute, que si l'on voulait <r rechercher dans des documents inédits les qualités ignorées

et en mesmc temps avec toutte l'amertume que cause sa perte à tout ce qui pense et sent quand on Va connu, de la visitte que je luy rendis quelque tems après son retour, oit je le retrottyay dans toutte Vestendue d'une assis longue conversation, de plus d'une heure et demie, que je trouvay courte, et dans toutes les parties de cette conversation , non-seulement tel que je l'avois laissé autrefois pour le solide, mais tel encore pour cette politesse et tout ce qui n'appartenoit qu'à luy, cette guayeté si fine mais si sage et si retenue qu'elle se contentoit de se faire sentir, cette justesse, cette clarté d'expression qui luy étoit propre, en un mot, ce tour particulier qui l'a toujours distingué, soit en parlant, soit en écrivant, à ne s'y pouvoir méprendre. Je regretteray toujours que mon voyage de la Ferté m'ait privé de l'honneur et du plaisir qu'il me voulut bien promettre de si bonne grâce de venir disner chés moy à mon retour avec une ou deux personnes de ses amis, et je m'assure que si on ne vous a point trompée sur ce qui vous est revenu qui se dit et s'écrit de son esprit dans ce dernier séjour à Paris, ces calomnies, destituées des plus légères apparences, ne trouverront partout que le mépris et l'indignation qu'elles méritent. C'est à quoy il faut les abandonner, si tant est qu'elles existent. Je regretteray toutte ma vie un si utile et si sçavant ouvrier et un homme aussy grand, aussy saint et aussy aimable que celui ci l'a esté jusqu'au dernier bout de sa course, et je seray ravy. Madame, d'avoir des occasions de vous tesmoigner personnellement combien j'aimeray toujours ce qu'il a aimé et combien je vous suis parfaitement acquis.

a Le Duc de Saint-Simon. »

du caractère de Saint-Simon^ sa correspondance laisserait voir une grâce et une aménité qu'on soupçonnerait difficilement en lisant ses Mémoires ( i ) . » D'ailleurs^ s'il faut croire Saint-Simon lui-même , malgré ses jugements les plus emportés et malgré ses souvenirs tracés comme dans le marbre avec un feu si nourri et une passion si vive^ son esprit était calme et son âme sans colère. Au déclin de ses ans^ il a écrite au courant de sa plume expansive, sans doute dans un moment de tristesse profonde et à une époque malheureuse pour la gloire française^ cet aveu pour des lecteurs posthumes :

(( Le iil des choses m'a naturellement emporté à cette digression, et la douleur de la situation présente de la France à n'en pas taire les causes. A mon âge , et dans Tétat où est ma famille , on peut juger que les vérités que j'explique ne sont mêlées d'aucun intérêt. Je serois bien à plaindre si c'étoit par regret d'être demeuré oisif depuis la mort de M. le duc d'Orléans. J'ai appris dans les affaires que s'en mêler n'est beau et agréable qu'au dehors, et de plus, si j'y étois resté..., à quelles conditions? Et il seroit temps de m'en retirer à

(1) M. Amédée Lefèvre-Pontalis.

présent où je n'aurois plus à envisager le compte que j^aurois à en rendre à celui qui domine le temps et Téternité, et qu'il demandera bien plus rigoureusement aux grands effectifs et aux puissants de ce monde , qu'à ceux qui se sont mêlés de peu ou de rien.... »

Et à propos de cette grâce et de cette aménité qu'on soupçonnerait diflBLcilement, et qu'en effet nous n'avons que peu ou point rencontrées dans les fragments connus de la correspondance du duc de Saint- Simon, quel désir ne doit-on pas former de retrouver, de connaître et de publier la correspondance qui a existé entre lui et la duchesse sa femme? Où est passée, qu'est devenue , où se trouve présentement celle dont nous avons signalé, reproduit et précisé les dates? Par ce compte si exact, le nombre des lettres de la Duchesse à son mari est considérable ( i ) . Des mains de la

(i) Voyez notre chapitre xiv, page i85. D'après Tlnventaire, il y avait, parmi les Papiers regardant la fisLmille du Duc, trois cent soixante-dix-huit lettres de la duchesse de Saint-Simon à son mari. Ces lettres ne furent pas comprises parmi les 3/ani/scrif 5 déposés chez le notaire Delaleu, qui plus tard furent enlevés par Ordre du Roi. Ce n*est donc pas du côté du Dépôt des Archives des Affaires Étrangères qu*il faut les chercher. Ces lettres-là n*y ont jamais été.

comtesse de Valentinois^ qui en fut la dépositaire , en quelles mains sont-elles passées et quelles mains les ont conservées ? Tout est doute à cet égard. Avec quelle complaisance^ justifiée cependant^ le souvenir et l'intérêt du lecteur des Mémoires se peuvent arrêter sur l'agréable et heureuse figure de cette femme faite pour charmer et plaire! Quel repos, quelle quiétude^ quel agrément n'inspire point son image, dans cette galerie des Mémoires où les passions humaines sont si souvent en jeu, en mouvement, en action par des côtés contraires à ce qui n'est que grâce, douceur, joie tranquille, bonheur intime ! Elle était mademoiselle de Lorges et avait une sœur qu'on appelait mademoiselle de Quintin, qui depuis fut madame de Lauzun. Saint-Simon, parlant des deux sœurs, dit :

« Celle-ci était une brune avec de beaux yeux , l'autre est blonde avec un teint et une taille parfaite , un visage fort aimable , Tair extrêmement noble et modeste, et je ne sais quoi de majestueux par un air de vertu et de douceur naturelle ; ce fut aussi celle que j'aimai le mieux, dès que je les vis l'une et l'autre, sans aucune comparaison , et

avec qui j'espérai le bonheur de ma vie , qui depuis l'a fait uniquement et tout entier. Comme elle est devenue ma femme , je m'abstiendrai ici d'en dire davantage , sinon qu'elle a tenu infiniment au delà de ce qu'on m'en avoit promis , par tout ce qui m'étoit revenu d'elle et de tout ce que j'en avois moi-même espéré.... Le mariage s'accomplit à l'hôtel de Lorges, le 8 avril 1695, que j'ai toujours regardé avec grande raison comme le plus heureux jour de ma vie (i). »

Mais le plus bel éloge qu'il en ait fait dans tout le cours de ses Mémoires, éloge qui^ généralement^ a pasgé inaperçu^ est le souvenir qu'il lui consacra dans l'une des pages qui se rapportent à Tannée 1 706^ et dans les circonstances qui ont présidé au choix que le Roi fit un instant de lui pour l'ambassade de Rome. Il avait été hésitant sur l'acceptation. Le duc de Beauvilliers^ les ministres Torcy et Chamillart avaient pris à part madame de Saint-Simon pour la convaincre que la fortune du duc en dépendrait.

a Vaincu enfin , j'acceptai , c'est-à-dire j'en pris

(i) Mémoires, tome !•', chapitre xv ; pages 249 et suivantes (édition Hachette, Paris, i856).

la résolution, et j*avoue que ce fut avec plaisir. Madame de Saint-Simon, plus sage et plus prudente , peinée aussi de quitter sa famille , demeura persuadée mais peinée. Je ne puis me refuser au plaisir de raconter ici ce que ces trois ministres , et tous trois séparément, et tous trois sans que je leur en parlasse , me dirent sur une femme de vingt-sept ans (qu'elle avoit alors) , mais qu'une longue habitude, et souvent d'afiaires de Cour et de £simille (car c'étoient nos conseils pour tout) , et en dernier lieu celle-ci , leur avoit bien fait connaître. Ils me conseillèrent tous trois et tous trois avec force , de n'avoir rien de secret pour elle dans toutes les affaires de l'ambassade, de l'avoir au bout de ma table quand je lirois et ferois mes dépêches, et de la consulter surtout avec déférence. J'ai rarement goûté aucun conseil avec tant de douceur , et je tiens le mérite égal de l'avoir mérité, et d'avoir toujours vécu depuis comme si elle l'eût ignoré; car elle le sut, et par moi, et après d'euxmêmes.

« Je n'eus pas lieu de le suivre à Rome , où je ne fus point , mais je l'avois exécuté d'avance depuis longtemps et je continuai toute ma vie à ne lui rien cacher. Il faut encore me passer ce mot. Je ne trouvai jamais de conseil si sage , si judicieux, si utile, et j'avoue avec plaisir qu'elle m'a paré beaucoup de petits et de grands inconvénients. Je m'en suis aidé en tout sans réserve, et le secours que j'y ai trouvé a été infini pour ma conduite et pour les affaires, qui ne furent pas médiocres dans les derniers temf>s de la vie du Roi

et pendant toute la Régence. C*est un bien doux et bien irare contraste de ces femmes inutiles ou qui gâtent tout , qu'on détourne les ambassadeurs de mener avec eux, et à qui on défend toujours de rien communiquer à leurs femmes, dont l'occupation est de ËBiire la dépense et les honneurs, contraste encore plus grand de ces rares capacités qui font sentir leur poids, d'avec la perfection d'un sens exquis et juste en tout, mais doux et tranquille , et qui loin de ËBiire apercevoir ce qu'il veut, semble toujours l'ignorer soi-même avec une uniformité de toute la vie, de modestie, d'agrément et de vertu (i). »

Tant de vertus intellectuelles^ d'aussi grands dons naturels^ une si particulière grâce ^ un jugement si sûr ne peuvent-ils pas avoir eu pour interprète heureux une plume charmante 3 piquante et ingénieuse^ jusqu'ici demeurée inconnue?

Et^ devant ces mérites si pleins d'attraits^ notre curiosité pourrait-elle se défendre de vouloir éveiller celle des possesseurs de l'importante série des lettres de la duchesse de Saint-Simon? Elles avaient été conservées par le Duc, son mari, comme

(i) Mémoires, tome V, p. 108 (édition Hachette, i856).

un souvenir précieux dans l'une des pièces du manoir de la Ferté^ d'où elles furent rapportées à Paris par les officiers chargés du soin de l'Inventaire de ses biens et maisons. N'est-il pas permis de croire que^ de tous les documents propres à compléter l'histoire de la vie de Fauteur des Mémoires, aucun ne pourrait être plus utile en renseignements^ plus intéressant par la forme, plus nouveau par l'inattendu y le nombre et le piquant des détails? Ces femmes des bonnes compagnies de la fin du dix-septième siècle et de la plus grande partie du dix -huitième écrivaient si bien! Elles répandaient tant de grâce dans leurs observations ! Quelles expressions heureuses ! Quel heureux tour!

Peut-être la duchesse de Saint-Simon méritait -elle de prendre rang dans la compagnie charmante des plus agréables esprits du temps. C'est par le ton, l'allure et le style de ses lettres qu'on pourrait s'en assurer, et c'est à ceux qui les possèdent de prendre le soin, d'ailleurs fort honorable, de les révéler.

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