M. ERNEST GALLIEN
Nous avons annoncé, dans la dernière partie de notre Préface y cette intéressante lettre de M. le Bibliothécaire de la Cour de cassation, et nous avons expliqué dans quelles circonstances il a bien voulu répondre a l'appel
que nous lui avions fait. A. B.
Paris, 20 juin 1873.
Monsieur,
Vous m*avez prié de vous donner un exposé de mes divers travaux sur le duc de Saint-Simon , le célèbre auteur des Mémoires. Je m'empresse de satisfiûre votre désir.
J'ai rendu compte, en i856 et en i858, dans la Guette des Tribunaux (dont j'étais alors rédacteur principal), de la nouvelle édition des Mémoires de Saint-Simon, publiée au courant de ces années, avec le concours et les soins de M. Chéruel. Ce compte rendu se compose de six articles, insérés , les quatre premiers en septembre et octobre i856, et les deux derniers en octobre i858. Ces dates correspondent à celles de l'apparition des premiers et des derniers volumes de cette édition.
Dans cette étude , j'ai placé une courte biographie de Saint-Simon. Je me suis préoccupé surtout de rechercher et de réunir les documents inédits pouvant servir à compléter certains passages de ses Mémoires. C'est ainsi que j'ai publié le texte authentique de Vacte de son baptême,
signé du roi Louis XIV, son parrain, et de la reine Marie-Thérèse, sa marraine. J*ai démontré, en même temps (ce que Fon ne savait pas), qu'il est né à Paris, dans Thôtel appartenant à son père , le duc Claude de Saint-Simon , et situé rue des Saints- Pères, en £sice de la rue Taranne, au numéro 48 actuel. J'ai donné aussi le texte inédit de ïacte de son mariage avec la fille du maréchal de Lorges et le procès-verbal de sa réception au Parlement comme Duc et Pair.
En i856^ M. le général duc de Saint-Simon, sénateur, possesseur du manuscrit des Mémoires sur le siècle de Louis XIV et la Régence, et publicateur de cette œuvre posthume, avait intenté un procès au libraire Barba qui en avait fait imprimer une édition. Je suivis au palais ce procès intéressant dont la Galette des Tribunaux rendit compte, et j'eus occasion de voir plusieurs fois le général de Saint-Simon. Nous causâmes de l'affaire, et je lui demandai s'il lui serait possible de me laisser examiner le manuscrit des Mémoires. Il me dit que le Tribunal avait désiré le voir et que ce manuscrit avait été déposé dans le cabinet du président ; mais qu'après le jugement il prierait son avocat de me le montrer, chez lui. J'allai un jour chez mon honorable et aimable confrère M» Thureau, qui me le communiqua pour quelques instants seulement. Je le parcourus, et je pris çà et là quelques notes.
Le tribunal civil de la Seine avait rendu, le 3 juin i856, un jugement qui rejetait la demande du général de Saint-Simon contre Barba. (Voyez
la Galette des Tribunaux des 22, 28 mai, 4 et 6 juin i856.) — Le 7 octobre suivant, rendant compte dans ce journal de la nouvelle édition des Mémoires de Saint-Simon, à l'occasion de laquelle ce jugement était intervenu, voici ce que je disais :
c Le manuscrit n'est guère connu du public. Le rapide examen qu'il m'a été possible d'en faire me permet de donner à ce sujet des détails qu'on ne trouvera peut-être pas dépourvus d'intérêt. Le manuscrit définitif des Mémoires a été écrit par son auteur, de 1740 à ijbi. Voici comment a procédé Saint- Simon : de 1694 à 1723, il a chaque jour jeté sur le papier ses notes, ses impressions, ses pensées sur les événements et les hommes. Quand il quitta la cour, en 1723, cette masse considérable de notes constituait un ensemble de véritables Mémoires, comprenant le récit de plus de trente années. Mais une rédaction forcément si rapide et faite au jour le jour exigeait une révision, un remaniement. C'est ce travail que le duc de Saint-Simon a laborieusement accompli, d'abord avec des intervalles , de 1723 à 1740, et ensuite d'une manière plus assidue et tout à fait suivie , de 1740 à 1751. Une fois la rédaction dernière et définitive de ses Mémoires complètement arrêtée, il les a patiemment recopiés tout entiers de sa main. Ces Mémoires sont écrits sur de grands cahiers in-folio d'une dizaine de feuilles. Chaque page in-folio contient près de quatre-vingts lignes d'une écriture fine et serrée. Chacun des onze volumes du manuscrit n'est autre chose qu'un portefeuille, relié en veau écaille , portant les armes du Duc timbrées en or sur les plats , et dans l'intérieur duquel sont retenus par
des cordonnets verts plusieurs de ces cahiers in-folio. Il y a, pour tous ces cahiers répartis dans ces onze portefeuilles, une pagination qui va de un jusqu'à près de trois mille. Le duc de Saint-Simon a écrit ses Mémoires, depuis la première page jusqu'à la dernière, sans division de volumes ni de chapitres. Il n'a indiqué aucune interruption, aucun repos ni section dans son énorme récit. Il a disposé sa matière d'une façon que Buffon aurait approuvée. Celui-ci a dit en effet : • Tout sujet est un, et quelque vaste qu'il soit, il peut être enfermé dans un seul discours. Les interruptions, les repos, les sections, ne devraient" être d'usage que quand on traite des sujets différents... » Ainsi avait procédé Bossueten écrivant son Discours sur V Histoire universelle, La première édition de ce discours, publiée en 1681 , ne contient pas de chapitres; tout marche d'un seul courant, sans suspension ni division. C'est dans les éditions postérieures qu'on a imaginé de couper ce discours en chapitres , à l'aide des indications marginales qu'on a fait passer dans le texte. Saint-Simon a fait comme Bossuet. Ses Mémoires sont un vaste discours sur le siècle de Louis XIV et la Régence , et le sujet immense se déroule de 1691 à 1723^ sans que ce discours , de près de trois mille pages, soit à aucun endroit coupé ni suspendu.
t Son œuvre ne se compose donc pas en réalité de on^e volumes manuscrits, mais de près de trois mille pages écrites de sa main et réparties dans onze portefeuilles. Ce sont les éditeurs de 1829 qui, pour la commodité des lecteurs, ont fait des chapitres, des volumes, des sommaires. Saint-Simon s'était borné à indiquer sur les marges les dates, les événements. Dans l'édition Hachette, on a composé les sommaires des chapitres avec ces indications marginales, et on
les a répétées en haut de chaque page pour faciliter les recherches. Cette édition porte, comme celle de 1829, un titre ainsi conçu : Mémoires complets et authentiques du duc de Saint-Simon sur le siècle de Louis XIV et la Régence, — Ce titre a été imaginé par les éditeurs en 1829, et il était nécessaire pour indiquer au public quelle époque historique comprennent ces Mémoires. Le duc de Saint-Simon n*a rien mis de pareil en tête de son œuvre ; il a simplement écrit en lettres majuscules, sur la première page de son manuscrit, les mots que voici : MÉMOIREIS DE SAINCT SIMON (i).
c L'écriture du manuscrit est fine et serrée, les abréviations y sont nombreuses, les ratures fort rares. Saint-Simon a lui-même très-exactement défini, dans un passage de ses Mémoires, le caractère de son écriture. Parlant du duc d'Orléans, auquel il avait soumis un travail manuscrit , il dit : c Ses yeux « ne pouvoient lire ma petite écriture courante et c pleine d'abréviations, quoique fort peu sujette aux • ratures et aux renvois (2). »
(i) Depuis que cet article a été inséré dans la Ga:^ette des Tribunaux, la librairie Hachette a commencé la publication d*une nouvelle édition du livre de Saint-Simon. Le premier volume a paru en 1873. On a tenu compte de mon observation. En effet, le titre ne porte plus que cette indication : Mémoires du duc de Saint-Simon, et en tête du chapitre premier on lit ces mots : Mémoires de Saint-Simon, avec cette note au bas de la page : a Saint-Simon a écrit lui-même ce titre en tête de son manuscrit. » — C'est précisément ce que j*avais dit et imprimé dès le mois d'octobre i856.
(2) Le duc de Saint-Simon avait rédigé les tables de ses Mémoires en trois volumes. Ces tables, qui sont aux Archives DES Affaires Étrangères^ doivent contenir une foule de détails très- intéressants.
Dans un autre passage du même article, j'ajoutais ce qui suit :
« En terminant ce que je voulais dire sur l'œuvre de Saint-Simon , j'arrive à cette conclusion, c^est que la rédaction de ces Mémoires est quelque chose d'étrange. Saint-Simon a noté jour par jour, de 1694 à 1723, tout ce qui s'est passé sous ses yeux pendant près de trente ans. Il a consacré cinquante-sept ans à la composition et à la révision de ces vastes annales. Il s'est imposé ainsi le travail le plus long, le plus minutieux, le plus fatigant, et cela sans résultat immédiat. Il ne voulait, ou pour mieux dire, il ne pouvait rien publier de son vivant. Il destinait ce manuscrit à la postérité, mais il ne savait pas si son œuvre parviendrait jusqu'à elle. L'oubli, la négligence, un accident, un incendie, pouvaient, après sa mort, faire à jamais disparaître ce monument de son esprit. Quel pouvait être le stimulant qui poussait un tel homme à continuer si persévéramment un ouvrage dont la divulgation était si profondément incertaine? Lui qui doutait si visiblement de la publication de ses Mémoires, comment a-t-il eu la patience de les écrire? C'est qu'il les écrivait principalement pour lui , pour se soulager, pour se satisfaire. C'était comme un exutoire où se dégorgeaient chaque jour la raillerie, l'indignation , la colère qu'excitait dans son âme le spectacle des choses humaines. Il y trouvait encore un autre attrait. Écrire l'histoire des jours qu'on a vécus, c'est presque les revivre. Saint-Simon devait goûter un singulier plaisir à rédiger, de 1723 à 1751 , dans la retraite et dans la solitude, l'histoire de ses années évanouies. Il devait se complaire à retracer tant de scènes dans lesquelles sa personnalité joue un rôle si
actif. Si la lecture de ses Mémoires nous transporte en plein règne de Louis XIV et nous fait assister à tout ce qui s'y passe, cela devait, à bien plus forte raison, lui produire le même effet. Ce travail l'arrachait évidemment au sentiment de son abandon, à la conscience des tristes temps au milieu desquels il achevait de vivre, pour le placer de nouveau dans l'époque animée et brillante où s'était écoulée la première partie de sa vie. Voilà ce qui donne du charme à la composition des Mémoires, dussent-ils même n'être jamais publiés. Celui qui les écrit y voit renaître ses anciens jours et recommence son existence écoulée. Saint-Simon a donc cherché, dans la rédaction de ses vastes Mémoires, une distraction, une occupation, un soulagement. De ce côté, il a trouvé ce qu'il cherchait. En même temps, et cela est certain , il voulait éclairer la postérité , lui faire connaître, dans leur vérité, les hommes et les choses de son temps. De ce côté encore, il a touché le but. Sans doute, lui qui nous instruit et nous charme, il n'a pas reçu de son vivant la récompense de son admirable travail. La gloire rejaillit sur son nom; lui ne l'a pas connue. On peut lui appliquer ce vers d'un grand poëte :
« Et son laurier tardif n'ombrage que sa tombe!
« Mais, à vrai dire, la renommée littéraire n'était pas celle qu'il ambitionnait. Il se jugeait homme d'État et ne se croyait pas homme de lettres. Il se considérait plutôt comme un personnage politique , en situation de transmettre les renseignements les plus précieux sur les affaires de son temps, que comme un écrivain doué de talent et d'éloquence. Il est le premier à signaler toutes les imperfections de
son style. En réalité, ce grand seigneur a été un grand écrivain , sinon sans le vouloir, du moins sans le savoir et sans que personne lui ait jamais révélé son génie ! Chose singulière ! Il y a des hommes qui se croient des écrivains de premier ordre, à qui beaucoup de gens l'affirment, et qui pourtant ne le sont pas. D'autres, au contraire, possèdent le génie sans même s'en douter. Les premiers manquent la gloire après ravoir cherchée toute leur vie , les seconds la rencontrent sans paraître y songer. Le duc de Saint- Simon Ta conquise sans avoir peut-être jamais cru qu'il pût la mériter. »
Voilà ce que j'écrivais en octobre i856, au cours de la publication de l'édition Hachette et lorsque le procès sur la propriété des Mémoires était encore pendant. Le général de Saint-Simon ayant interjeté appel du jugement rendu contre lui , l'affaire vint devant la première chambre de la Cour, présidée par M. le premier président Delangle, à l'audience du 21 janvier iSSy. Les débats de ce procès se prolongèrent pendant plusieurs jours, et à l'audience du 3 février 1857, M . Salle , substitut du procureur général à la Cour impériale de Paris, donna des conclusions conformément auxquelles la Cour impériale réforma la décision des premiers juges et consacra le droit exclus! f du général .
Cet arrêt fut l'objet d'un pourvoi de la part de M. Barba. Mais, à l'audience du 3i mars i858, la Cour de cassation (chambre des Requêtes) rejeta ce pourvoi, sur les conclusions de M. Tavocat général de Raynal. Vous trouverez dans Dalloz
(Recueil périodique de Jurisprudence, année i858, i** partie, p. 145 et suiv.) le précis de tous les faits de cette cause importante, Texposé des moyens développés par M* Paul Fabre , avocat de M. Barba, le rapport de M. Bayle-Mouillard, conseiller à la Cour de cassation^ et le texte de Tarrét de rejet, rendu sous la présidence de M. Nicias Gaillard.
Au mois d'octobre i858 , je publiai, sur les derniers volumes de l'édition nouvelle des Mémoires de Saint-Simon, deux articles dont je vous ai déjà signalé quelques fragments. Dans celui du ' 20 octobre, je m'attachai à établir, comme dernier détail biographique, les domiciles divers de Saint-Simon. En général, tout ce qu'il dit sur les différents hôtels qu'il a successivement habités est vague et peu précis. Plus d'un lecteur désirerait sur ce point des renseignements positifis. M. le comte de Montalembert, dans une remarquable étude publiée par lui dans le Correspond dant, disait à ce sujet :
i II est un autre genre de notes que Ton regrette « en lisant Saint-Simon : ce sont les notes que j'ap- « pellerai topographiques. J^ai besoin de connaître « l'emplacement des lieux où se passent les scènes « qu^il ^t revivre devant moi. Je vois bien encore
• sur le quai de la Tournelle Thôtel de Nesmond...
• Mais quand il nous parle de Thôtel de Mayenne, « de l'hôtel de Duras, de Thôtel de Lorges et de tant « d^autres, je ne sais plus où j'en suis. J'aimerais sur- « tout qu'on voulût bien me dire où demeurait
« Saint-Simon lui-même. Je vois bien que c^était à « deux pas de Saint-Germain des Prés; mais 'dans « quelle rue, et, si c'est possible, dans quelle mai- • son? M. Cousin ne me le dira pas, quoique périt sonne ne connaisse mieux que lui le Paris du dixt septième siècle; mais il dédaignerait d'être au « courant des affaires du grand règne. Je le demande « donc à M. Chéruel, et il faut qu'il me le dise avant « d'achever son édition. »
L'édition donnée par M. Chéruel a été terminée en i858, et Ton y chercherait vainement les renseignements que demandait M. de Montalembert. Bien avant que l'illustre écrivain eût publié son article, j'avais moi-même fait des recherches et trouvé des indications sur les différents domiciles de Saint-Simon. J'étais parvenu à les constater tous, depuis l'hôtel où il est né, rue des Saints-Pères, jusqu'à celui où il est mort, rue de Grenelle-Saint-Germain, près de Téglise Penthemont. J'ai publié tous ces renseignements dans la Galette des Tribunaux du 20 octobre 18 58, et j'y ai inséré aussi le texte de Tacte de décès du duc de Saint-Simon.
Je disais dans le même numéro de ce journal :
« Il est souvent question de pièces justificatives dans le corps des Mémoires sur le règne de Louis XIV et la Régence. L'auteur y renvoie souvent et cite les pages de ce recueil... Saint-Simon a donc laissé, outre ses Mémoires publiés, un travail qui en est le complément, auquel il a donné le nom de Pièces et qui
est rédigé et paginé. Ce travail se trouve probablement au Ministère des Affaires Étrangères (i).
« Dans le dernier volume de la nouvelle édition Ton a imprimé un passage du manuscrit qui avait été supprimé par les anciens éditeurs, et duquel il résulte que le duc de Saint-Simon avait Tintention de rédiger une suite à ses Mémoires. Â-t-il eu le temps et la force de réaliser cette intention? Le doute à cet égard ne pourrait être éclairci que s'il était permis d'étudier les papiers du Duc conservés au Ministère des Affaires Étrangères. M. Chéruel déclare qu'il Ta vainement tenté , et ne peut que recommander cette recherche à d'autres plus heureux que lui.
« Quoi qu'il en soit , avec ou sans Pièces justificatives , avec ou sans additions à ses Mémoires, Saint- Simon n'en reste pas moins un écrivain incomparable. La publication des manuscrits qu'il a pu laisser ajouterait sans doute à nos plaisirs, elle n'ajouterait rien à sa renommée. Il demeure à jamais le peintre par excellence du siècle de Louis XIV.
• Quand on contemple ce Versailles si somptueux, si splendide, et en même temps si vide et si désert, on est saisi tout à la fois d'admiration et de tristesse. En présence de ce palais magnifique et de cette solitude profonde, on a, malgré soi, le sentiment du néant et de la mort. Où est ce monde étincelant, toute cette élite de beauté, de grandeur et de génie qui animait, sous le grand Roi, ces salles , ces appartements, ces galeries? Hélas! il n'en reste plus rien.
(i) Dans rédition du Journal de Dangeau avec les additions inédites de Saint-Simon publiées par M. Feuillet de Conches en 1854, on lit une note ainsi conçue : « Tous les papiers et toutes les notes de toute espèce du duc de Saint- Simon sont conservés aux Archives du Ministère des Affiiires Etrangères; il y en a une quantité extraordinaire. »
47a APPENDICE.
Un homme, cependant, a fait revivre cette foule évanouie. L^enchanteur qui repeuple Versailles , qui fait passer sous nos yeux tous les personnages de la cour merveilleuse de Louis XIV, ce magicien qui nous éblouit, nous charme et nous entraîne, c^est le duc de Saint-Simon. Lui seul a su ressusciter le siècle le plus brillant de notre histoire. Voilà qui suffit pour donner à son nom la gloire et l'immortalité. »
Je vous ai dit, dans une conversation précédente, que j'avais cru devoir communiquer mes deux articles d'octobre i858 aux trois membres de l'Académie française qui , ayant toujours montré la plus grande admiration pour Saint-Simon , me semblaient devoir les lire avec le plus d'intérêt. C'étaient M. Villemain, M. Sainte-Beuve et M. de Montalembert. Vous avez insisté auprès de moi pour me déterminer à vous donner quelques détails sur mes relations avec ces trois hommes célèbres. — Bien qu'il me répugne de me mettre en scène et de citer des écrits et des paroles que ma modestie me conseillerait de ne pas reproduire, je vais essayer de vous satisfaire.
M. Villemain et M. Sainte-Beuve firent à mon travail un accueil extrêmement favorable, et je reçus d'eux les lettres les plus flatteuses (i). Sainte-Beuve me félicita vivement d'avoir ajouté des particularités inconnues à la biographie de Saint-Simon. Quant à M. le comte de Montalem-
(i) Malheureusement pour moi, ces lettres ont été brûlées pendant la Commune.
bert, il m'écrivit dans des termes et au milieu de circonstances que je vous demande la permission de rappeler.
Je lui avais adressé mes articles le 21 octobre i858, puis j'étais parti pour la Bretagne. Peu de jours après , un numéro du Correspondant, contenant une étude de lui , intitulée : (c Un débat sur l'Inde au Parlement anglais » , fut saisi par ordre du procureur impérial près le tribunal de la Seine. L'éditeur de la Revue et M. le comte de Montalembert étaient inculpés d'attaque contre le principe du suffrage universel, d'attaque contre le respect dû aux lois, d'excitation' à la haine et au mépris du gouvernement, etc.
A mon retour à Paris, vers les premiers jours de novembre , je trouvai chez moi une lettre dans laquelle M. le comte de Montalembert, m'écrivant de son château de la Roche-en-Brénil (Côted'Or) , me remerciait chaleureusement de l'envoi de mes articles. Il me disait :
« J'ai pris le plus grand plaisir à les lire. Vous avez « répondu à mes questions sur Saint-Simon avec au- I tant de précision que de détail. Je vous en ai une c extrême obligation. Vous m'avez rendu un service I que je n'oublierai jamais. Recevez la sincère ext pression de toute ma gratitude. — Je vais être bien- « tôt condamné à plusieurs mois de prison. Ne vien- « drez-vous pas me visiter dans la nouvelle résidence « qui doit m'être prochainement assignée ? Je serais « bien heureux de vous voir et de causer avec « vous... »
Notez qu*au moment où M. de Montalembert m'annonçait sa future condamnation, Tinstruction commencée contre lui venait à peine de s'ouvrir. — Je lui répondis pour le remercier et lui promettre ma visite, puis j'attendis les événements.
Le 24 novembre 1 858, les débats de ce procès, qui fiaisait très-grand bruit, s'engagèrent devant le tribunal de police correctionnelle, au milieu d'une énorme affluence de curieux. M. le procureur impérial Cordo€n soutint la prévention; M" Berryer présenta la défense de M. de Montalembert, M* Dufeure plaida pour M. Douniol, gérant du Correspondant. La sixième chambre rendit un jugement qui reconnut M. de Montalembert coupable des délits relevés contre lui et le condamna à six mois de prison et 3, 000 francs d'amende. — La prédiction contenue dans la lettre qu'il m'avait écrite se trouvait ainsi réalisée.
Huit jours s'écoulèrent et l'affaire semblait terminée , lorsque, le 2 décembre 1 858, le Moniteur publia dans sa partie non officielle l'entrefilet suivant :
c< L'Empereur, à l'occasion de l'anniversaire « du 2 décembre, a &it grâce à M. le comte de « Montalembert de la peine prononcée contre « lui. »
Cette courte phrase produisit dans le public une vive sensation. — Je me trouvais au Palais de justice ce jour-là. Toute la salle des Pas- Perdus était en ébuUition. Les avocats, formés en pelotons (comme Saint-Simon aurait dit) , se livraient
à des discussions passionnées sur Tentreillet du Moniteur. Je fus abordé par un de mes confrères du Barreau, qui me dit : « M. de Montalembert est ici , il vous cherche partout et voudrait vous I)arler. » — Je m'approchai d'un groupe au milieu duquel j'aperçus M. Berryer, M. Dufaure et M. de Montalembert. Je fus présenté à ce dernier par mon confrère, et la conversation s'engagea immédiatement entre l'illustre orateur catholique et moi. — Après quelques mots sur l'incident du jour, il me dit : « Je tenais à vous remercier personnellement de vos articles. Ils m'ont fait, je vous le répète, un plaisir extrême. Tous ces renseignements si nouveaux, si précieux, que vous donnez sur Saint-Simon, méritent de ne pas rester dans les colonnes d'un journal. Il faut faire de cela une publication à part. — Dans tous les cas , et en attendant, ayez la bonté de me remettre deux autres exemplaires de vos articles : je tiens beaucoup à les conserver. Soyez assez aimable pour me les apporter demain. Je vous attendrai chez moi vers une heure. » — Je lui répondis que je m'empresserais de lui faire la visite qu'il voulait bien solliciter de moi , et je pris respectueusement congé.
Le lendemain, 3 décembre 18 58, le Moniteur publiait une lettre de M. de Montalembert, dans laquelle il déclarait qu'il avait interjeté appel du jugement du 24 novembre, et qu'il n'acceptait pas de grâce.
Ce jour-là même, vers une heure, je me présentai chez lui. Il demeurait rue du Bac, n*4o;
son appartement était situé au premier étage. Un domestique m^introduisit dans un petit salon d'entrée. Je fis passer ma carte et j'attendis. Dans la pièce oti je me trouvais , j'aperçus des statues de saints et de saintes, en plâtre colorié et doré, comme on en voit dans certaines chapelles. Au bout d'un moment, une porte s'ouvrit. C'était celle de la salle à manger; le couvert était encore mis et les réchauds d'argent brillaient sur la table. Bientôt le domestique revint et me pria de le suivre. Il me conduisit dans le cabinet du Comte, grande pièce simplement meublée, dont les murs, depuis le plancher jusqu'au plafond, étaient garnis de rayons de bois de chêne , entièrement remplis de volumes reliés. Près de la fenêtre, en face de moi, M. de Montalembert était assis devant son bureau. Il se leva en m'apercevant, s'avança vers moi, me tendit la main, me remercia d'avoir pris la peine de venir, et me pria de m'asseoir. Lorsque nous fûmes installés près de sa cheminée, lui dans son fauteuil de velours et moi sur une chaise, vis-à-vis de lui, il me dit vivement : Eh bien! que pense-t-on de ma lettre j au Palais? — Je lui rendis compte en quelques mots de l'impression qu'elle avait produite, puis la conversation s'engagea sur Saint-Simon. Pendant que M. de Montalembert parlait, je le regardais attentivement. Il était vêtu d'une grande robe de chambre qui me parut être de cachemire violet. Elle serrait la taille et fermait sur la poitrine. Ses longs cheveux, séparés par une raie, encadraient son front et venaient s'enrouler sur ses
tempes et sur son cou. Avec cette coiffure et ce vêtement d'apparence épiscopale, il me faisait l'effet d'un prélat romain, de q.uelque prince de rÉglise, donnant audience, à un laïque. Nous causâmes longtemps. « Ave^ç-vous eu, me dit-il, la bonté de m' apporter les numéros de la Ga\ette des Tribunaux que je vous ai demandés?
— Certainement, Monsieur le Comte, les voici,
— Je vous en suis très-obligé, me réponditil, je vais les joindre à mon exemplaire des Mémoires, Il me sera ainsi plus facile de les consulter aussitôt que j^en aurai besoin. » — Je lui présentai alors des copies (faites par moi, sur les registres de la paroisse Saint-Roch pour 1695) de Y acte de mariage du duc de Saint- Simon avec mademoiselle Marie-Gabrielle de Durfort de Lorges et de Yacte de mariage du &meux duc de Lauzun avec la seconde fille du Maréchal de Lorges , mademoiselle Geneviève de Durfort. Il les examina avec beaucoup d'attention. La signature LOUIS, DUC DE SAINT- SIMON, reproduite par moi en fac-similé, le frappa beaucoup. Remarquant la hauteur des lettres, il me dit : On croirait voir une ligne d'un modèle d'écriture. A propos des signatures de deux jeunes mariées : marie gabriele de durfort ; G, de Durfort, il ajouta : Cela ressemble aux caractères tracés par de petites écolières. Il regarda ensuite les noms des grands personnages qui avaient signé ces actes, puis il me rendit mes copies, en me disant : <c Je suis très-satisfait d'avoir vu ces pièces, et je vous remercie infiniment de
me les avoir apportées. Tout ce que vous ave^ réuni et publié sur Saint-Simon est très-intéressant. La connaissance des précieux détails que vous ave:( donnés le premier est indispensable à tous ceux qui aiment à lire ses Mémoires, et le nombre en est grand. Il ne faut pas laisser de telles choses se perdre. Réimprime:^ vos articles, forme\-en un petit volume, et publiez-le dans une des bonnes librairies de Paris. Faites cela, croye:{' moi. — Je ne demanderais pas mieux, Monsieur le Comte, mais ce qui m'arrête, c'est le désir de compléter mes recherches. Je suis sur la trace de documents inédits; je voudrais surtout pouvoir étudier les papiers de Saint-Simon qui sont aux Affaires Étrangères, ces Pièces ^partie intégrante de son œuvre et auxquelles il renvoie sans cesse, la suite de ses Mémoires jusqu'à la mort du cardinal de Fleury, ses lettres... — Vous ave^f raison, me dit M. de Montalembert, c'est là une très-bonne pensée. Je voudrais, comme vous^ connaître tout ce qu'a écrit Saint-Simon. Il faudra bien qu'un jour ou Vautre cet admirable historien soit donné tout entier au public. On n'a pas le droit de confisquer ni de mutiler un si grand écrivain. Continue:^ vos recherches, mais hâte\vous. N'oublie^ pas ce précepte, cette excellente règle de conduite que je recommande à votre attention : Il ne faut jamais remettre au lendemain ce qu'on peut faire le jour même. »
Nous nous entretînmes encore de différentes choses. M. de Montalembert se leva, me montra plusieurs de ses livres, me parla de diverses publi-
cations, notamment d*un volume intitulé, je crois : Saint-Simon catholique, et me donna des conseils pour le classement d'une bibliothèque, tout cela avec une bonté et une affabilité charmantes. Puis, lorsque, craignant d'être indiscret, je lui demandai la permission de me retirer, il me serra cordialement la main et me dit : « Je suis très-content de vous avoir vu, d* avoir causé avec vous ; je vous renouvelle l'expression de toute ma reconnaissance pour vos communications. Lors^ que vous pourre\ disposer de quelques moments, vene\ che:{ moi, je serai toujours heureux de vous recevoir, » — Je le remerciai de son accueil si aimable, de ses paroles si obligeantes; j'échangeai avec lui une dernière poignée de main et je le quittai.
L'année suivante, au mois de mars 1859, me trouvant un soir à une grande réception chez M. le procureur général Dupin, j'entendis un des huissiers annoncer M. Sainte-Beuve. Je vis entrer, dans le magnifique salon oti je causais avec quelques personnes, un petit homme un peu replet, d'une mise correcte et même élégante, ayant un vaste front, un crâne presque entièrement dénudé, des sourcils épais ombrageant de petits yeux vifs, un nez fort et aquilin, une bouche arquée et malicieuse, des joues pleines, un visage entièrement rasé. Je n'avais jamais vu l'illustre critique. Je demandai à Tun de mes voisins si le personnage qu'on venait d'annoncer était M. Sainte-Beuve, de l'Académie française. Sur la réponse affirmative qui me fut foite , je m'approchai d'un de mes
48o APPENDICE.
amis et je le priai de me mettre en relation avec le célèbre auteur de Joseph Delorme et des Cau^ séries du lundi. J'attendis un moment opportun, et lorsque M. Sainte-Beuve se leva du canapé où il était allé s'asseoir à côté d'un de ses collègues de r Institut et se trouva seul au milieu du salon, je me fis présenter à lui. II m'accueillit de la façon la plus gracieuse. Nous nous approchâmes d'une des cheminées et nous causâmes debout. Je le remerciai de la lettre si bienveillante qu'il m'avait écrite. « J'ai lu, me dit-il, vos articles avec un grand intérêt. Je les ai mis de côté et je les conserve. Vous nous ave\ appris sur le duc de Saint- Simon beaucoup de choses très^curieuses. C'est à vous que nous devons de savoir exactement le lieu de sa naissance. Depuis que je vous ai lu, chaque fois que je passe rue Taranneje regarde cette maison de la rue des Saints^Pères dont vous ave:{ indiqué Veipplacement, et je me dis : C'est là qu'est né Saint-Simon. — M. le comte de Montalembert est enchanté de vos articles, il en parle souvent et toujours avec éloge. — Il me conseille, lui dis -je, de les faire réimprime^ et de les publier en volume. Mais je voudrais y joindre quelques nouveaux documents que je recherche, je désirerais surtout examiner les papiers de Saint-Simon qui sont au Ministère des Affaires Étrangères. — C'est une entreprise difficile, me répondit M. Sainte-Beuve, vousfere\ bien néanmoins de la tenter. Il est très-désirable que tous les écrits inédits de Saint-Simon soient connus et puissent être librement consultés. —
Dans le courant de la conversation je rappelai les reproches faitsàTauteur des Mémoires au sujet de ses erreurs et de ses inexactitudes. — « Sans doute, me dit Sainte-Beuve, le duc de Saint-Simon s'est trompé quelquefois; il ne pouvait pas tout vérifier par lui-même. Mais en général il est exact, il est vrai. Lorsqu'il juge les hommes de son temps il descend jusqu'au fond de leur âme. Il pénètre dans les replis les plus secrets de leur conscience. Il a un flair et un instinct qui lui font découvrir y sous les dehors de la probité et de la vertu, le vice et la malhonnêteté. Il est comme ces chiens qui, dans un appartement, devinent et signalent, sans le voir, un voleur caché sous un meuble, »
Nous continuâmes à causer pendant quelques moments. En terminant cet entretien, M. Sainte- Beuve m'engagea vivement à poursuivre mes recherches sur Saint-Simon et à foire porter mes investigations sur les papiers conservés au Minis* tère des Affoires Étrangères.
Depuis, dans un article sur le livre de M. Chéruel, il a manifesté de nouveau le désir, que ces papiers soient publiés, ou du moins communiqués à tous ceux qui ont besoin de les connaître. Voici en effet ce qu'il a écrit dans le Constitutionnel du lundi 2 octobre i865 :
a II reste à Saint-Simon une dernière épreuve à traverser, une dernière confrontation à subir : c'est lorsqi/on publiera ses lettres. Elles existent, elles étaient recueillies à la suite de ses Mémoires. Lors-^
qu'en vertu d'un don obtenu du roi Charles X par le marquis, depuis duc de Saint-Simon, les Mémoires furent, pour ainsi dire, arrachés volume par volume du Dépôt des Affaires Étrangères où ils étaient jalousement conservés ; les Lettres et Pièces attenant aux Mémoires, mais qui n'étaient pas formellement comprises dans le don royal , furent retenues. Espérons que communication au moins en pourra être faite un jour aux travailleurs dans l'intérêt de l'histoire. M. Chéruel, à l'aide du peu qu'il a eu, a fort bien indiqué de quelle utilité seraient les lettres pour contrôler les Mémoires, »
M. Viliemain, dans un entretien que j'eus un jour avec lui , me rappela en termes des plus obligeants mes articles sur Saint-Simon et m'exprima la pensée que les papiers inédits du célèbre Duc et Pair, complément nécessaire de ses Mémoires, ne pouvaient demeurer plus longtemps ignorés du public.
. Quant au général duc de Saint-Simon, je le rencontrais quelquefois à TOpéra, au Théâtre- Italien ou dans le monde, portant toujours les plaques de ses ordres et le grand cordon de la Légion d*honneur. C'était un homme de taille moyenne, dont les cheveux tiraient sur le rouge. Avec sa barbe d'un ton ardent, taillée en éventail, et ses moustaches retroussées, il ressemblait un peu aux portraits.de Henri IV. Nous causions. Ancien gouverneur général des possessions françaises dans les Indes, il me racontait de curieuses anecdotes sur ce pays. Nous parlions aussi des Mémoires de Saint-Simon et de leurs annexes. Il
me disait : « Tous les manuscrits inédits, laissés par le duc de Saint-Simon et déposés après sa mort au Ministère des Affaires Étrangères, auraient dû m* être remis; je les aurais publiés. Je demanderai une audience à l'Empereur pour obtenir de lui qu'il me fasse mettre en possession de ces papiers. Vous connaisses^ très-bien les Mémoires et tout ce qui concei ne leur auteur; je serai heureux d'avoir recours à vous pour la publication de ses œuvres inédites si je parviens à me les faire restituer. »
L'audience, dont me parlait le général, futelle demandée par lui à l'Empereur? Je l'ignore. Ce qu'il y a de certain, c'est que les papiers de Saint-Simon sont encore au Ministère des AfEaires Étrangères. J'ai &it des démarches pour arriver à les étudier, mais sans pouvoir y réussir.
Jamais je n'ai cessé de rassembler des documents sur le duc de Saint-Simon. En faisant des recherches sur une question de majorât, j'avais été amené à découvrir un testament de lui qui est encore inconnu et qui porte la date de lySi. Ce testament, fort intéressant dans sa teneur, donna lieu en 1776 et en 1777 à un important procès, examiné successivement par le Châtelet et par le Parlement de Paris. Ce procès fut jugé définitivement le jeudi i5 mai 1777, dans une audience solennelle du Parlement à laquelle assista l'Empereur Joseph II , frère de la reine Marie- Antoinette. J'avais pris copie du mémoire rédigé par Hardom, avocat d'une des parties en cause, mé-
moire qui renfermait Fanalyse du testament du duc de Saint-Simon.
Il y a quelques années, un de mes amis ni*avait donné communication de V Annuaire éT Eurent- Loir, pour i85i, contenant une notice sur le château de La Ferté-Vidame où Saint-Simon résida si longtemps et où il rédigea ses Mémoires, Dans ce volume, qui renfermait des vues lithographiées de Tancien château et de Féglise de La Ferté, je trouvai la preuve d'un feit bien triste. Les cercueils du duc et de la duchesse de Saint- Simon, placés l'un à côté de l'autre depuis 1755, dans un caveau de l'église de La Ferté- Vidame, en furent extraits par la populace en 1794. Ces deux cercueils, devenus l'objet d'une profanation odieuse, furent violemment ouverts, et, comme le disait plus tard un témoin oculaire, «c on vit le corps du vieux Duc et celui de la Duchesse qui nageaient dans la saumure. » Une grande fosse avait été creusée d'avance dans le cimetière. Les restes illustres et vénérés du duc Louis de Saint- Simon et de sa femme (ces deux bien&iteurs des indigents, ces deux fondateurs et donateurs de l'hospice destiné aux pauvres du pays) furent jetés dans ce trou , péle-méle avec les cadavres de plusieurs membres de la fiamille de la Borde. Ainsi le fier Duc et Pair, si préoccupé de son rang, de sa haute dignité, de sa noblesse, et qui s'était réservé une sépulture seigneuriale au milieu de la crypte de l'église de son château, fut précipité dans la fosse commune! Il y est probablement encore.
J'avais réuni beaucoup de particularités inconnues sur la âimille de Frémont, sur le Maréchal de Lorges, sur un premier âls du duc Qaude de Saint-Simon (né en 1 65o, mort en décembre 1 65 1 , enterré dans l'église cathédrale de Senlis, au tombeau de ses ancêtres) ; sur la duchesse de Brissac, sur une belle-sœur de Saint-Simon, supérieure du couvent des Dames de Sainte-Marie de Chaillot. En un mot, je possédais un dossier des plus intéressants sur le duc de Saint-Simon. J'y avais noté qu'aux Archives des Affaires Étrangères devaient se trouver les preuves généalogiques rassemblées par lui pour établir l'ancienneté de sa noblesse , les écrits de sa main faisant suite à ses Mémoires, et entre autres, celui auquel il a donné ce titre singimer : Cendres que j'ai vues à plusieurs depuis 1723 ou qui le seront bientôt à leur tour. — J'attendais, pour publier, qu'on m'eût donné certaines lettres inédites qui m'avaient été promises. Sur ces entrefaites éclata dans Paris la formidable insurrection du 18 mars. En ma qualité de conservateur-adjoint de la bibliothèque de la Cour de cassation, j'étais logé au Palais de Justice. Le parquet du procureur delà Commune s'y était installé. Le 1 3 mai , au moment où j'allais être arrêté par les insurgés, je parvins à m'échapper et, un peu plus tard, à sortir de Paris. Le 24 mai 1 871, le palais fut incendié par les hommes de la Commune ; mon appartement fut entièrement détruit et tous mes meubles, tous mes effets personnels, mes papiers de famille, mes livres, mes tableaux, mes estampes, mes lettres; mes documents, mes notes, mes
manuscrits, résultat de vingt ans de recherches, de travaux et d'études, furent réduits en cendres!
Plus heureux que moi, vous avez en main les éléments nécessaires pour entreprendre les investigations que j'avais le projet de faire moi-même et qui m'avaient été conseillées par ces trois grands amis de Saint-Simon : Villemain , Sainte-Beuve et Montalembert. Quelle perte, Monsieur, que celle de ces trois fervents admirateurs du célèbre historien ! Il me semble qu'ils vous auraient aidé dans votre campagne pour la publication de ces papiers. Par leur situation dans le monde et dans les lettres, ils auraient pu vous prêter un concours inappréciable. Dans tous les cas, leur souvenir vous soutient et vous protège. En invoquant leurs écrits et leurs paroles, leur passion si vive et si profonde pour celui qu'ils considéraient comme Tunique rival de Tacite et de Bossuet, vous serez certainement bien fort. On vous écoutera nécessairement quand vous demanderez en leur nom qu'on ne retienne pas plus longtemps dans l'ombre les œuvres inédites d'un des génies les plus originaux de notre littérature!
Je souhaite, Monsieur, que les renseignements consignés par moi dans cette lettre puissent vous être de quelque utilité, et je vous prie d'agréer l'expression de mes sentiments les plus distingués.
Ernest Gallien.