CHAPITRE NEUVIÈME
N'est-i! pas plaisant de voir que toute cette société qui ne croyait ni à la religion, ni à ses ministreSj ni même à Dieu, tout en observant scrupuleusement les pratiques extérieures du culte, en revanche croyait consciencieusement à la sorcellerie et aux sorciers.
11 y avait entre autres à Paris une certaine Mme Bontemps qui lisait Fa venir dans le marc de café et qui, au dire des meilleurs esprits^ vous annonçait des choses surprenantes. Elle avait prédit à M . de Bernis son étrange fortune ,' à Choiseul, qui l'avait également consultée, elle avait an* nonce son élévation au ministère ; le duc, agréablement surpris, lui avait en échange promis un beau carrosse le jour où la prédiction se réaliserait, mais, oublieux comme tous les gens heureux, il avait négligé de tenir sa parole,
Mme de Pompadour était poursuivie de l'idée de consulter cette fameuse sorcière, mais discrètement et sans que personne pût la reconnaître. Elle s'en ouvrit à M. de Gontaut, qui se prêta volontiers à sa fantaisie* Il loua à Paris un appartement, et tous deux, bien déguisés, firent venir Mme Bontemps.
La première chose que fit la sorcière fut de dé-
cou\'rir leur incognito, mais elle ne leur prédit rien de bien intéressant et la marquise en fut pour ses frais. Elle lui annonça cependant qu'elle aurait le temps de se reconnaître avant de mourir, et de toutes les prédictions ^ seule cette phrase funèbre frappa Timagination de la malade ^ et elle en resta profondément affectée. Aussi sa vie n'en fut-eMe pas plus heureuse, au contraire,
Mme de Pompadour pouvait souvent satisfaire son goût pour le merveilleux sans recourir à des escapades aussi dangereuses. Il y avait un homme qui fréquentait la cour et Tintimité royale et qui se vantait d'être encore bien plus étonnant que les sorcières ; c'était le comte de Saint-Germain. Il prétendait posséder les plus rares secrets chimiques; il fabriquait des couleurs, des teintures, des pierres précieuses et une espèce de simili-or d'une rare beauté. Il paraissait âgé de cinquante anSj mais racontait volontiers qu'il vivait depuis plusieurs siècles. Il n'était ni gras ni maigre, avait Fair fin, spirituel, était mis très simplement mais avec goût ; il portait aux doigts de très beaux diamants ainsi qu*à sa tabatière et à sa montre.
M. de Saint" Germain était arrivé à capter la con-
fiance du roi et de Mme de Pompadour au point