CHAPITRE NEUVIÈME
Saint-Germain, et que cela lui réussissait à merveille. Choiseul riposta avec colère : a Pour ce qui est du baron, à qui j*ai reconnu un goût tout particulier pour les aventuriers, il est le maître de choisir son régime; mais vous, madame, dont la santé m*est précieuse, je vous défends de suivre les folies d'un homme aussi équivoque. » Pour couper court à une conversation qui devenait embarrassante, le bailli de Solar demanda s'il était vrai que le gouvernement ignorât l'origine d'un homme qui vivait en France sur un pied si distingué. « Sans doute que nous le savons, répliqua Choiseul (et il ne disait pas la vérité); c'est le fils d'un juif portugais qui trompe la crédulité de la cour et de la ville. Il est étrange qu'on permette que le roi soit souvent presque seul avec un tel homme, tandis qu'il ne sort jamais qu'environné de gardes comme si la cour était remplie d'assassins. »
Depuis ce jour le duc défendit à sa femme de recevoir M. de Saint-Germain (i).
(i) M. de Saint-Germain était l'âme damnée du maréchal de Belle-Isle. Le maréchal intriguait pour négocier une paix particulière avec la Prusse et rompre Talliance avec l'Autriche; Saint-Germain persuada au roi de l'envoyer secrètement à la
Cependant la santé de Mme de Pompadour ne s'améliorait pas et sa mélancolie augmentait tous les jours ; elle souffrait de plus en plus de suffocations qui la fatiguaient et surtout l'effrayaient beaucoup. Rappelant un jour le mot de Mme Bontemps, elle disait à une de ses amies : cf La sorcière a dit que j 'aurais le temps de me reconnaître avant de mourir; je le croisj car je ne périrai que de chagrin. »
Voilà quel était Tétat d^âme de la favorite, delà femme qui passait pour être à Tapogée de la puissance et du bonheur.
Choiseul, très peiné, très affligé de voir Mme de Pompadour dans ce triste état moral, s^efforça
Haye dans ce but au duc Louis de Brunswick ; mais M. d'Affry, notre ministre, découvrit îa mission et prévint Choiseul. Ce dernier demanda par retour du courrier aux Etats g^énéraux que Saint'Germain lui fût livré pieds et poings liés pour être envoyé à la Bastille; puis îl réunit le conseil, et, après avoir exposé ce qu'il avait fait, il dit au roi et k M. de Belle-Isle : « Si je ne me suis pas donné le temps de prendre les ordres du roi, c'est parce que je suis persuadé que personne ici ne seraitassez osé de vouloir négocier une paix à l'insu du ministre des affaires étrangères de Votre Majesté, n Le roi baissa les yeux, le maréchal n'osa pas dire un mot et la démarche de Choiseul fut approuvée^ mais Salnt^Germain lui échappa. On envoya une garde nombreuse pour rarréter ; averti secrètement ^ il avait fui en Angleterre,