‹ Le duc et la duchesse de ChoiseulChapitre 127 sur 244 · CHAPITRE DIXIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DIXIEME

vie loi avaient donné pour l'hiimanité un mépris qu'il ne cachait pas. Mme du Deffand elle-même, déjà sombre et attristée, s*é tonnait d'une misanthropie si farouche.

M Vous me serrez le cœur^ lui écrit-elle un jour, quand vous vous épanchez sur la haine que vous avez pour le genre humain. Comment est-il possible que vous ayez eu tant de sujets de vous en plaindre? Vous avez donc rencontré des monstres, -des hyènes, des crocodiles? Pour moi, je n'ai rencontré et je ne rencontre encore que des fouSj des sotSj des menteurs, des envieux, quelquefois des perfides* w

Ses sentiments cependant étaient nobles et généreux ; il faisait le bien pour le plaisir de le faire, mais sans prétendre à la reconnaissance. II craignait toujours de montrer de la faiblesse et d'être la dupe de son cœur, a Votre cœur est bon et votre amitié solide, lui écrivait Mme du Deffand, mais elle n^est ni tendre ni facile; la peur d'être faible vous rend dur, vous êtes en garde contre toute sensibilité, »

Quand ils furent liés d'une grande amitié et qu'ils eurent ensemble une correspondance suivie, la marquise fut loin d'avoir toujours à se louer

de son correspondant. Elle résumait ses impressions quand elle écrivait à Crawford :

« Vous m'avez induite à aimer M, Walpole, dont je me trouve très bien, malgré toutes les duretés et injures atroces dont il remplit ses lettres ; une page me transporte de fureur et tout de suite une autre me fait crever de rire ; on n a jamais été plus original, personne ne lui ressemble. » (3 juin 1766.)

La première fois que Walpoîe rencontre Mme de Choiseul chez Mme du Deffand, il la trouve simplement gentille et agréable.

Bientôt c'est de Tenthousiasme qu'il éprouve pour elle, une véritable passion, et cet homme si froid, si mesuré, ne trouve pas de termes assez dithyrambiques pour louer la jeune femme ; il ne cache pas à ses correspondants le goût extrême qull éprouve pour elle, et à quel point il subit son charme, v Elle n'est pas très jolie, dit-il, maïs elle a de beaux yeux; c'est un vrai petit modèle en cire. N'ayant pas eu pendant quelque temps îa permission déparier, sous prétexte qu'elle en était incapable, elle en a contracté une modestie que la cour n'a pas guérie et une hésitation qui est compensée par le son de voix le plus intéres-

sant, le tour le plus élégant et la plus parfaite pro* priété d'expressions. » Et dans un accès d'enthousiasme sincère, il s'écrie : « Ohî c'est bien la plus gentille, la plus aimable, la plus gracieuse petite créature qui soit jamais sortie d'un œuf enchanté! si juste dans ses paroles et dans ses pensées, si pleine d attentions et de bontés. Tout le monde l'ainie, excepté son mari, qui lui préfère sa propre sœur. » Dans sa correspondance, il ne tarit pas en éloges sur la jeune duchesse. « C^est la reine des fées, c'est la plus jolie, la plus raisonnable Titania qu'on ait jamais vue. Vous la prendriez pour la reine d'une allégorie qu'on craint de voir finir, autant qu'un amoureux, si elle voulait en admettre un, pourrait souhaiter d*en voir la fin. »

Son opinion sur le duc est bien différente. Quand on l'a présenté au ministre, celui-ci a eu le tort de le regarder à peine et de ne lui adresser que quelques paroles banales* Walpole, très choqué de ce manque d'égards, écrit assez amèrement : « Le premier ministre est un être un peu volatil. Sa contenance et ses manières n'ont rien qui m'effraient pour mon pays ; je ne Tai vu que trois secondes, car c'est tout ce qu'il accorde à qui que ce soit, èlre ou chose. »

Aussi Walpole, subissant l'influence de sa ran* cune, prend-il parti très vivement pour la duchesse, et il se montre plus que sévère, injuste mêmej pour son mari. Grâce à l'intimité dans laquelle il vît chez Mme du Defïand, il se trouve naturellement au courant de bien des secrets du ménage de Choiseul, Il reproche au duc une galanterie sans délicatesse dont il fait sa constante préoccupation ; il lui reproche plus encore de ne pas épargner à sa femme les mortifications que son insouciance ne cesse de lui infliger.

Mais c'est surtout Mme de Gramont qui ne trouve pas grâce devant lui, et dans sa haine il affirme audacieusement un bruit auquel nous avons déjà fait allusion et que nous n'hésitons pas à regarder comme une calomnie certaine. « Sa sœur, qui lui était ouvertement attachée par d'autres liens que ceux du sang, exerçait sur lui une influence absolue et s'en servait pour abreuver d'insultes aussi grossières que cruelles la duchesse de Choiseul. d

Le séjour de Walpole à Paris ne se prolongea pas au delà de quelques mois, et il repartit bientôt pour l'Angleterre^ laissant Mme du Deffand dans un véritable désespoir. Heureusement elle

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