‹ Le duc et la duchesse de ChoiseulChapitre 14 sur 244 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

raison et de jugement, elle savait donner à sa pensée le tour le plus heureux avec une parfaite propriété d'expressions. Elle a laissé sur ses contemporains des appréciations qui sont des modèles de finesse, d'esprit, et que seuls pouvaient dicter le sens le plus droit, l'âme la plus élevée.

Mais sa mauvaise santé, la délicatesse de ses nerfs, la mélancolie de son humeur et la subtilité de son esprit la rendaient minutieuse, dissertatrice, métaphysicienne et presque prude.

Douce, modeste, attentive et bienveillante, elle fut l'objet d'un véritable culte; on ne pouvait l'approcher sans tomber sous le charme et elle a inspiré des passions qui, pour être restées platoniques, n'en ont peut-être été que plus vives et plus durables. Par sa conduite irréprochable, Mme de Choiseulfut une exception, et une exception fort rare, dans son monde; elle eut d'autant plus de mérite à rester vertueuse qu'elle était loin de posséder le bonheur tel qu'elle l'avait rêvé, que les scrupules religieux qui pour tant d'autres sont un frein n'existaient pas pour elle et que les exemples qui l'entouraient autorisaient largement toutes les faiblesses.

Les débuts du mariasre de M. et de Mme de

i8 DUC ET DUCHESSE DE CHOISEUL

Choiseul ne furent pas des plus heureux. Ils étaient à peine unis depuis un an lorsque la jeune femme fit une fausse couche; puis elle eut une fièvre maligne qui dura longtemps et dont elle faillit mourir; on la sauva à force de soins, mais elle resta pendant des mois dans un état de grande faiblesse, et sa santé déjà délicate n'en fut que plus précaire.

Choiseul, il faut le dire à sa louange, entoura sa femme des plus tendres soins ; mais quand elle fut hors de danger, il crut inutile de se montrer meilleur mari que ses contemporains, et, tout en témoignant à Tenfant qu*il avait épousée des égards et de l'attachement, il reprit son existence de grand seigneur.

Il partagea sa vie en deux parties : la matinée était consacrée à la lecture et à l'étude; il cherchait à s'instruire sur toutes sortes de sujets et à compléter les lacunes de son éducation. Il était resté fort ignorant, car il avait mené pendant sa première jeunesse une vie dissipée et libertine; heureusement pour lui, son esprit était prompt, adroit, pénétrant et juste; dès qu'il se mit à étudier, il fit des progrès étonnants; sa perspicacité suppléait à ce qui lui manquait, et il n'oubliait

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