CHAPITRE PREMIER
jamais rien de ce qu'il avait lu. L'après-midi et le reste de la journée étaient consacrés aux relations du monde, aux divertissements, et, il l'avoue luimême, c'était la partie de son existence à laquelle il tenait le plus.
\ Il avait en ce moment une intrigue avec la princesse de Robecq (i), fille du maréchal de Luxembourg. C'était une femme charmante et d'une grande beauté. Cette liaison le passionnait et absorbait tous ses instants.
Le duc, par droit de naissance, vivait à Paris avec ce qu'il y avait de plus grand. Mais il venait très rarement à la cour, et il ne voyait pas le roi deux fois par an ; ce dernier l'avait toujours traité avec beaucoup d'indifférence. Des propos inconsidérés avaient même mis Choiseul fort mal avec Mme de Pompadour ; elle se piquait de le détester, et lui, qui, après tout, se souciait fort peu de cette haine, se piquait de se moquer d'elle.
Cet éloignement de la cour et cette hostilité entre Choiseul et la favorite faisaient le désespoir de M. de Gontaut. Les deux beaux -frères
(i) La princesse n'en était pas à son coup d'essai ; elle avait déjà eu, entre autres, une liaison célèbre avec Clairval le comédien.
étaient restés dans la plus étroite intimité et vivaient ensemble chez Mme du Châtel, maisGontaut ne cessait de se désoler d^une antipathie qui le privait souvent de la société de son meilleur ami.
M. de Gontaut, après avoir été l'ami intime de Mme de Châteauroux, était devenu celui de Mme de Pompadour, et il jouissait auprès de la nouvelle maîtresse d'une faveur non moins grande. Il représentait bien le type de l'homme de cour : facile, aimable, amusant, il savait se rendre indispensable et, tout en se pliant aux volontés du maître, garder cependant, dans une certaine mesure, sa dignité et son indépendance. « Il était fort gai et passait pour faire de la gaieté, » écrit malicieusement Mme du Hausset; « c'est, disait quelqu'un, un meuble excellent pour une favorite; il la fait rire^ il ne demande rien, ni pour lui ni pour les autres; il ne peut exciter la jalousie et ne se mêle de rien. » On l'appelait V Eunuque blanc. Il ne quittait guère la marquise, et il était devenu son compagnon le plus assidu.
Il avait essayé vingt fois d'amener un rapprochement entre la favorite et Choiseul et de faire cesser une hostilité plus instinctive que motivée, mais ses tentatives avaient toujours échoué