CHAPITRE ONZIÈME
la socîété. S'ils ont examiné les sociétés, ils verront que les lois n*ont pu prévoir et statuer que sur des choses positives; elles peuvent être Feffroi des criminels et le frein des crimes, mais les préjugés sont le seul frein des mœurs. Les gouvernements sont également fondés sur les mœurs et sur les lois; détruisez les uns ou les autres, et vous renverserez Tédifice. Je conviens qu'il s^est dû nécessairement glisser des erreurs dans les préjugés comme des abus dans les lois; mais vouloir tout détruire pour les corriger, c'est comme si Ton coupait la tête à un homme pour lui ôter quelques cheveux blancs.
« Je me suis toujours méfiée de ce Rousseau, avec ses systèmes singuliers, son accoutrement extraordinaire et sa chaire d'éloquence portée sur les toits des maisons. Il m'a toujours paru un charlatan de vertu.
1 J*en connais d'autres que j'appelle des hypocrites de vertu. Ceux-là affectent la modestie ; ils ne prêchent pas de paroles, mais d'exemple; ils répandent à tort et à travers leurs bienfaits, mais au plus grand jour, et ils les cachent d'un manteau de gaze dès qu'ils ont été remarqués. Leur voix timide, leurs profondes révérences, leurs paupières
abattueSj cachent le cas quHU font d^eux et le mépris qu^ils ont pour les autres, qu'ils cherchent pourtant à tromper* Je ne crois ni n^estime pas plus ceux-ci que les premiers. La vertu est plus simple. Elle ne montre rien^ parce qu'elle ne croit avoir à s*enorgueillir de rien ; elle ne cache rien, parce qu'elle ne croit pas être regardée, et qu^elle ne s'attend pas à être louée; elle n^estni vaine ni modeste, parce qu'elle est simple, et elle est simple, parce qu'elle est vraie, »
Les réflexions de Mme de Choiseul font merveille dans le petit cénacle du couvent de Saint- Joseph; on les lit, on les commente, on en admire la profondeur ; on s'étonne seulement qu^une personne aussi jeune, « aussi environnée de tout ce qui nuit à l'application et de tout ce qui écarte la réflexion, pense, raisonne et s'énonce comme les philosophes les plus éclairés* »
Quant à Mme du Deffand, elle partage complètement Fopinion de son amie^ mais elle l'exprime en termes plus concis et peut-être plus précis.
« Il est impossible d'être plus d'accord avec vous que je le suis sur les jugements que vous portez de Jean-Jacques; son esprit est faux; l'éloquence qu'on ne peut lui refuser est fatigante et