CHAPITRE ONZIÈME
prouvés; je ne sais s'ils brûleront dans Tautre monde, mais je suis bien sûre qu'ils sont gelés dans celui-ci, ils sont morts avant que de naître. La vie est dans le feu, la jeunesse brûle pour le plaisir, les cœurs sensibles pour Pamour, les ambitieux pour la gloire, les gens vertueux pour Thonneur, pour le bien. Ceux qui, dans quelque genre que ce soit, ont acquis quelque célébrité ; ceux qui des siècles les plus reculés ont transmis leurs noms jusqu'à nous étaient tous embrasés de ce feu divin; il étend l'existence sur le présent, il la perpétue dans les siècles futurs. Je sais que l'on peut acquérir cette célébrité par des moyens criminels, mais ce n'est pas le crime qui est devenu célèbre, c'est ce principe ardent qui a produit les grands effets qui ont étonné l'univers ou en ont changé la face... Ne croyez donc pas ces âmes froides et ces esprits étroits qui nous disent que les meilleurs princes de l'antiquité ont été ceux qui ne nous sont pas connus, par cette raison même qu'ils nous sont inconnus; ils font de la bonté un être passif, c'est la bonté des sots, elle consiste à ne pas nuire; mais la véritable bonté est le résultat de toutes les vertus, et des vertus actives, parce qu'elles tendent toutes à produire le bien; quoi
qu^ilsen disent, on est encore bien pîus célèbre par le bien que par le mal que Ton fait aux hommes. »
Mme du Defïand, dont l'incurable maladie est de s'ennuyer toujours, se trouve plus que jamais accablée de vapeurs? Tabsence de Mme de Choiseul et de Walpole contribue encore à aggraver cette fâcheuse disposition. Aussi les lettres de la vieille aveugle sont-elles remplies de plaintes, de doléances, de critiques amères sur elle-même et sur ceux qui Tentourent. Elle fait, entre autres, en écrivant à Walpole, l'esquisse d*une soirée chez elle, et c'est un pur chef-d'œuvre.
« J'admirais hier au soir la nombreuse compagnie qui était chez moi; hommes et femmes me paraissaient des machines à ressorts qui allaient, venaient, parlaient» riaient» sans penser, sans réfléchir, sans sentir; chacun jouait son rôle par habitude. Mme la duchesse d'Aiguillon crevait de rire; Mme de Forcalquier dédaignait tout (i); Mme de La
1) Mme du Deifand Va.v^h surnommée ]a. BelHssima. C'était tine de ses meilleures amies. Cependant elle ne la ménage pas dans le portrait qu'elle en fait. wElle est plus qu'încomprthensîble;; la Trinité n'est pas plus mystérieuse f elle s'est fait des aystèiTies qu*elle n'entend pas bien elle-même; ce sont de grands mots^ de grands principes, de grands coups d'archet